Quand Doc se réveille, il ne semble pas surpris de voir Fred éveillé. Etant un homme adulte, il avait beaucoup plus de chance de revenir à lui que la jeune fille. Le médecin examine cette dernière et je remarque l'inquiétude dans son regard. Nos yeux se croisent.
– Doc ?
Il hausse les épaules.
– Je ne sais pas, May. Mais ça commence à faire longtemps, je n'aime pas laisser un corps dans cet état pendant une trop longue durée… Je crois qu'il va être temps de prendre une décision.
Mon cœur s'emballe. Le moment est-il venu ?
– Une décision ? intervient Fred.
Fort heureusement, c'est le moment que choisit Jeb pour arriver à l'infirmerie. En sa qualité d'hôte, Jeb accueille ce nouvel arrivant dans ses grottes en lui exposant de but en blanc les règles, puis il l'emmène pour une visite et pour aller manger quelque chose à la cuisine.
– Quelle décision, Doc ? je demande quand Jeb et Fred sont partis.
– Ramener Rivière. Pour sauver ce corps.
Un mélange d'émotions complexes m'envahit. Je suis triste – triste pour cette jeune fille qui n'existe peut-être désormais plus. Je suis heureuse – heureuse à l'idée de retrouver mon amie, celle avec qui j'ai partagé mes pensées pendant un long moment. Je suis angoissée – angoissée à l'idée que, d'une façon ou d'une autre, Rivière réagisse mal à sa présence ici parmi d'autres humains.
J'acquiesce en tentant de contenir mes émotions mais je sais que Doc devine ma joie de retrouver Rivière. Comment pourrait-il en être autrement ? La seule ombre au tableau concerne les circonstances qu'il a fallu pour qu'elle puisse revenir. La disparition de l'esprit d'une jeune humaine.
– Quand ? je m'enquis auprès de Doc.
– Le plus tôt possible. Je ne veux pas prendre de risques pour ce corps. Mais en attendant, fais-moi plaisir et va manger quelque chose, d'accord ? Tu en as besoin.
Je n'ai aucun désir de m'éloigner d'ici mais je m'exécute sans discuter. J'adresse un dernier regard au corps de la jeune fille et au caisson dans lequel Rivière hiberne actuellement, puis je pénètre dans l'obscurité du tunnel.
Dans les cuisines, j'aperçois Fred qui fait déjà connaissance avec les autres habitants. J'ai la surprise de le voir discuter avec Lacey, tout sourire. J'ai toujours eu du mal avec la personnalité de Lacey, et je ne suis pas la seul, mais je suppose que certaines personnes ont la capacité de l'apprécier.
Je m'assois auprès de Mel et Gaby et leur apprend la grande nouvelle. Toutes deux partagent le même mélange de tristesse et de joie que moi.
– Nous allons donc enfin rencontrer Rivière, s'enthousiasme Gaby. Cette fois officiellement, étant données les circonstances de notre première rencontre avec elle.
– Je doute qu'elle vous en tienne rigueur, ce n'est pas son genre. J'espère seulement qu'elle va bien réagir, à son réveil...
– Si elle te voit à ses côtés, ça ira forcément, me rassure Mel avec douceur.
Je croise le regard de Tom à l'autre bout de la pièce. Je lui adresse un sourire mais il y répond à peine, le regard fuyant. Je me demande quelle mouche l'a encore piqué. Je décide cependant d'ignorer cette ombre au tableau et de me hâter de finir mon assiette. Ayant occultée du mieux que je le pouvais la culpabilité de retrouver Rivière au profit de la disparition de cette pauvre jeune fille, je suis désormais toute excitée à l'idée de retrouver mon amie. J'imagine déjà combien il va être étrange de la découvrir sous une autre apparence, de pouvoir lui parler autrement que dans ma tête.
Sitôt ma dernière bouchée avalée, je m'empresse de m'en aller. Je parcoure les couloirs sombres presque au pas de course et retrouve Doc à l'infirmerie en compagnie de Candy et Jeb. Ce dernier m'adresse un sourire.
– J'ai appris la nouvelle, petite, me dit-il. Je ne te cache pas que j'aurais aimé que cette jeune humaine revienne parmi nous, mais puisque ce n'est pas le cas, ne gâchons pas son corps. Quand ton amie sera réveillée, je te laisserais l'accueillir. Et puis, comme pour tout nouvel arrivant, je me chargerais de la visite guidée et des présentations. Je te fais confiance à son sujet, mais dans un premier temps, je souhaiterais qu'elle ne soit jamais seule. Cela en rassurerait certains qui peineront à lui faire entièrement confiance dès le début. Tu comprends, pas vrai ?
– Bien sûr, je ne la lâcherais pas d'une semelle. Personne ne lui fera du mal ? je m'inquiète soudainement.
– Tout le monde connait les règles, ici, répond Jeb. Quiconque les brisant aura affaire à moi et à mon fusil, ça devrait être un bon moyen de dissuasion, tu ne penses pas ?
Je frissonne en me demandant s'il est sérieux. Oserait-il réellement se servir de son fusil contre l'un des habitants des grottes, contre un autre humain ?
– Si nous commencions ? proposa Doc, dissipant mon trouble.
Tout se déroula précisément comme la veille, si ce n'est que Doc était assisté de Candy cette fois. Quant à moi, j'avais la charge du caisson de Rivière. Juste avant, Doc m'a donné les indications pour entamer la séquence de dégel. Quand il me donne le signal, je soulève donc le clapet de sécurité du caisson et tourne la manette vers la gauche. La diode qui était jusqu'alors rouge se met à clignoter, de plus en plus vite, à l'instar des battements de mon cœur. La diode change progressivement de couleur jusqu'à devenir verte. Je peux enfin ouvrir le caisson.
Je retiens ma respiration en découvrant Rivière sous sa forme originelle. Elle est si belle que j'en ai de nouveau le souffle coupé. Je la laisse glisser sur mes paumes tandis que ses minces filaments s'étirent dans tous les sens comme pour se les dégourdir.
Je la contemple avec émotion jusqu'à ce que Doc me fasse signe de la présenter face à l'entaille dans le cou de la jeune fille. Je lui murmure des paroles d'encouragement, tout en sachant qu'elle ne peut pas m'entendre, puis Rivière se glisse lestement dans l'ouverture. Pour le reste, c'est à elle de terminer le travail.
Doc et Candy referment la plaie tandis que je m'assois au chevet du corps de la jeune fille qui est sur le point de devenir celui de Rivière. Je prends sa main entre les miennes, imaginant la minuscule créature se connecter à ce tout nouveau corps. J'imagine déjà combien Rivière va être désorientée et une vague d'appréhension m'envahit de nouveau, contrecarrée par toute l'excitation que je ressens à l'idée qu'elle se réveille très bientôt.
J'ignore tout de ce qu'il va advenir quand Rivière sera de nouveau avec moi. J'espère tant que tout se passera bien, qu'elle pourra s'intégrer comme je l'ai fais. Evidemment, cela sera plus dur pour elle car elle est une âme, elle ne pourra pas le cacher aux autres. L'hostilité face aux âmes est cependant amoindrie grâce à l'affection que les habitants de cette grotte ont pour Gaby. Et puis, il y a Soleil qui semble moins intégrée parmi les autres, toujours scotchée à Kyle. Mais tout le monde la tolère et personne ne témoigne la moindre hostilité à son égard. Pourquoi en irait-il autrement pour Rivière ?
– Ne t'inquiète pas plus que de raison, petite.
La voix de Jeb me fait sursauter. Je n'avais pas réalisé qu'il se tenait derrière moi, silencieux.
– Plus facile à dire qu'à faire... je commente.
– Je t'assure que personne ne lui fera aucun mal tant que je serais là. Auquel cas, ils se retrouveraient avec le canon de mon fusil dans le dos.
– Ce n'est pas ça, je réplique. Je m'inquiète pour elle. J'espère qu'elle ne va pas m'en vouloir. J'espère qu'elle va bien réagir à sa présence ici.
– Elle n'a pas le choix : ou elle reste ici, ou on l'envoie sur une autre planète. Il n'est pas question qu'elle retourne vivre parmi les siens, tu le sais bien. Les souvenirs sont bien trop dangereux dans ce monde. Quiconque vit en ces grottes doit garder le secret ou bien l'emporter dans la tombe, il n'y a aucune alternative.
Je soupire.
– Je le sais bien, c'est juste que j'ai l'impression de lui arracher tout un pan de sa vie. Elle avait sa vie, là-bas, vous savez. Des amis, un petit ami...
– Elle devra faire avec.
Les paroles de Jeb ont beau être prononcées d'une voix bourrue, ils ne les prononcent pas avec méchanceté. C'est juste l'unique option, donc il n'y a pas où tergiverser. Au fond de moi, je sais que Rivière le comprendra également. Néanmoins, aussi compréhensive soit-elle, cela n'en sera pas moins difficile à accepter.
Une infime pression entre mes mains me fait tourner la tête. Je n'ai pas rêvé, j'en suis pratiquement certaine. Les doigts de la fille ont bougé entre les miens. Les doigts de Rivière.
– Rivière ? je murmure en me rapprochant d'elle. C'est moi, c'est May.
Il y a un nouveau mouvement entre mes mains.
– Tout va bien, Rivière. Je suis là. Tu peux ouvrir les yeux. Tu es en sécurité.
J'attends patiemment mais anxieusement. Il y a un discret gémissement puis, coupant court à toute ma fiévreuse attente, les yeux de la fille s'ouvrent enfin. Le regard d'un brun chocolaté vient se fixer dans mes prunelles et mon souffle se coupe.
