Je reste silencieuse un long moment tandis que son regard scrute le mien. Je reste hypnotisé par l'intensité de ses prunelles. Après plusieurs secondes, la bouche de la fille bouge et, difficilement, elle prononce ses premiers mots.
– May ? May, c'est toi ?
– Oui ! je m'empresse d'acquiescer. C'est moi, Rivière. C'est bien moi.
– May !
Un sourire illumine son visage un instant avant de disparaître.
– Mais...
L'incompréhension traverse son visage délicat. J'imagine les milliers de questions qui doivent fuser dans son esprit.
– Je ne comprends pas, souffle-t-elle.
Ses yeux observent le plafond et je la voix froncer les sourcils. Je devine qu'elle s'interroge sur l'étrange endroit où nous nous trouvons.
– C'est une très longue histoire, je réponds.
– Tu as récupéré ton corps, constate-t-elle. A qui est donc le corps que j'occupe ?
Elle réfléchit un instant et je suppose qu'elle essaie d'accéder à la mémoire de son nouveau corps.
– Cassandra, murmure-t-elle.
– Elle n'est plus là, pas vrai ? Tu ne l'entends pas comme tu m'entendais ?
– Je ne sens pas sa présence, non, me confirme Rivière avec une once de tristesse.
Ses sourcils se froncent.
– Comment suis-je arrivée dans ce corps ? Qui a réalisé l'insertion ? Qui m'a ôtée de toi ?
– Ça aussi, c'est compliqué, je lui explique. Doc l'a fait mais c'est Gaby qui lui a montré comment faire. Gaby est comme toi, c'est une âme. Tu l'as déjà rencontrée sans le savoir. Tu te souviens de Crépuscule d'hiver ?
Rivière hoche la tête.
– Elle est la dernière personne dont je me souvienne. Je ne comprends pas… Pourquoi a-t-elle fait ça ? Je ne m'en plains pas, je suis ravie que tu ais repris possession de ton corps, c'est tout ce dont je rêvais, mais...
Elle s'interrompt, à court de mots.
– Elle aussi a lié une relation avec son hôte humaine, elles sont devenues amies, je lui explique. Gaby a finalement décidé de rendre son corps à Mélanie, et puis Mélanie a réinséré Gaby dans un autre corps. Le corps d'une jeune humaine dont la conscience avait totalement disparu. Comme le tien, comme Cassandra.
– Mais ces humains... car nous parlons bien de plusieurs humains ? Que font-ils avec une âme ?
Ses sourcils sont toujours froncés, non pas par dégoût ou colère, mais par réelle incompréhension.
– Gaby pourra te le raconter elle même, ça n'a pas été facile, bien loin de ça. Mais elle a fini par devenir leur alliée, leur amie. Ce qu'on voulait tant est possible, Rivière. Les humains et les âmes peuvent collaborer...
Son regard se rive dans le mien et j'y vois presque des étoiles. Son bonheur face à cette nouvelle est réel. Je lui souris.
– Qu'il est étrange de voir ton visage de l'extérieur... Mais j'en suis heureuse, ça veut dire qu'on a obtenu ce qu'on voulait !
Je soupire.
– C'est vrai, mais Rivière, maintenant on doit rester ici. Tu ne peux plus retourner à ta vie passée...
Je hais devoir casser l'ambiance mais elle doit d'ores et déjà en avoir conscience. Tout n'est pas rose dans notre situation. Tout n'est pas parfait, tout le monde n'y gagne pas. En l'occurrence, c'est Rivière qui a le plus perdu dans l'histoire.
Les yeux de Rivière se perdent dans les vagues.
- Vogue... murmure-t-elle. Il va me chercher ?
- Probablement, j'acquiesce à regret.
Son regard s'attriste un peu puis elle pense à autre chose qui l'attriste encore plus.
- Mais, May, et pour Mina ? On ne peut pas l'abandonner là bas quand même…
Je baisse les yeux. Le sujet Mina était inévitable mais je n'ai pas envie d'en parler avec la proximité de Doc et Jeb qui se gardent bien de manifester leur présence. Bien sûr que je n'ai pas envie d'abandonner Mina, je déteste la savoir loin de moi. Même si ce n'est plus ma Mina, je la veux près de moi. Et si elle pouvait revenir, à la différence de Cassandra ? Tant que la possibilité existait, je ne pouvais pas l'occulter.
Je hausse donc les épaules.
– Elle est en sécurité là bas, je murmure malgré tout. N'est-ce pas la meilleure chose pour elle ?
Le regard de Rivière est triste mais elle ne réplique pas. Je la sens encore un peu désorientée après son réveil dans ce nouveau corps.
Finalement, après être restés discrets, je sens Doc et Jeb se rapprocher de nous. Rivière a un sursaut en constatant que nous ne sommes pas seules. Elle ne prend cependant pas peur. Je sais qu'elle me voue une entière confiance. Si je n'ai pas peur, elle sait qu'elle n'a aucune raison de se sentir en danger.
– Bonjour, Rivière, la salue Doc. Comment te sens-tu ?
Rivière lui adresse un sourire timide. Il est le premier humain à lui adresser à la parole, si on m'exclue. J'imagine très bien la mince angoisse qui doit la traverser, surtout instinctive après toutes les recommandations qu'on adresse aux âmes, notamment les traqueurs qui alertent sur la violence des rebelles humains. Elle sait néanmoins que tout n'est pas vrai, bien loin de là.
– Je vais bien, répond-t-elle de sa petite voix fluette à laquelle j'ai encore un peu de mal à m'habituer.
– Si tu as le moindre problème, tu peux t'adresser à moi, d'accord ? Je tâcherais toujours de te venir en aide.
– Doc est l'ange gardien de ces grottes, je résume à Rivière. Tu peux lui faire confiance.
– Et moi, je suis le patron des lieux, ajoute la voix bourrue de Jeb.
Je serre les dents, priant pour que Jeb ménage un peu le petit oisillon qu'est Rivière. En ça, je trouve que cette nouvelle apparence correspond à Rivière. Elle est parfois si innocente, si fragile. Bien sûr, ce n'est qu'une partie d'elle. Je sais plus que quiconque que Rivière peut aussi être une vraie tête brûlée.
Les yeux chocolat de Rivière se rivent vers Jeb et je sens qu'elle est intimidée. Je serre sa main dans la mienne pour la rassurer.
– Comme c'est chez moi, sache que rien ne t'arrivera ici, la rassure néanmoins le vieil homme. Tu es mon invitée. J'espère que tu t'intégreras, malgré les sales caractères de certains habitants. Tu t'y feras. Il y aura des règles que tu devras respecter, comme tout le monde, mais on y viendra plus tard. J'ai tendance à radoter.
Rivière hoche plusieurs fois la tête, bien décidée à montrer sa bonne volonté à s'intégrer.
– D'ailleurs, j'espère bien que tu me feras l'honneur de me raconter ton histoire. A moi et aux autres que ça intéresse. Gaby a énormément d'histoires mais nous commençons à toutes les connaitre par cœur. De nouvelles aventures nous divertiraient.
– Ce sera avec plaisir ! s'empresse de s'enthousiasmer Rivière.
Le vieil homme lui adresse un sourire à peine perceptible à travers sa barbe. Je suis soulagée par la tournure de la conversation. Jeb se tourne vers moi.
– Nous te donnerons une deuxième couchette pour l'installer à côté de la tienne, pour Rivière. Ça ira ?
J'acquiesce. La petite pièce qui me sert de chambre à beau être petite, elle nous ira parfaitement à moi et Rivière. Le nouveau corps de Rivière n'est de plus pas bien imposant.
– Rivière... murmure Jeb dans sa barbe. J'ai décidément du mal avec vos noms, vous autres âmes. Cela te dérange si je t'appelle Ivy ? C'est simplement un diminutif mais ça rend ton nom plus personnel, qu'en penses-tu ?
Un grand sourire éclaire le visage de Rivière.
– J'aime beaucoup ce nom ! s'enthousiasme-t-elle. Ivy, ça me plait. C'est tellement plus... humain.
Elle se tourne vers moi.
– Tu aimes bien ? s'enquit-elle.
– J'aime beaucoup.
Je suis si heureuse de la voir sourire. Peut-être bien que ce nouveau surnom la met en bonne voie dans son intégration dans ces grottes. Il n'y a rien que je veuille plus au monde en cet instant. Après toutes ces épreuves, peut-être pourrons nous enfin être heureuses toutes les deux, sans toutes ces frustrations passées à devoir se partager mon corps.
Il y a certaines ombres tableaux que je m'efforce d'oublier, au moins temporairement. Y penser ne résoudra rien dans l'immédiat et je le sais. La priorité est désormais à Rivière, à Ivy.
