À chaque pas de Rivière qui l'éloigne de moi, je ne peux m'empêcher d'en faire un pour me rapprocher d'elle. Comme si un fil invisible nous reliait l'une à l'autre, comme si nos corps étaient encore connectés. Je ressens l'envie perpétuelle de la materner, comme si elle était un bébé.
Je ne dirais pas que c'est le cas, mais presque. Depuis que Rivière s'est réveillée, c'est une nouvelle vie qui est devant elle. Une vie dans un camp qui n'est pas celui des âmes. C'est la vie d'Ivy : une âme dans un groupe d'humains s'apprêtant à vivre comme l'une des leurs. Une âme encore inconnue de ces dits humains qui pourraient dès lors se montrer hostile à sa présence. Rivière a néanmoins la chance d'arriver après Gaby et Soleil, ce qui a déjà pu balayer quelques réticences parmi les habitants des grottes.
Sur mes épaules pèse de plus ma responsabilité vis-à-vis de Rivière. On m'a fait confiance en l'intégrant parmi nous, je me dois d'honorer cette confiance. J'ai foi en Rivière, là-dessus je ne me fais pas de soucis. Jamais elle ne nous trahirait. Ce qui m'inquiète plus, c'est son intégration. Elle a tout perdu de sa vie précédente, à part moi, et il reste encore difficile de savoir si elle réussira à embrasser cette nouvelle vie. Je veux tant qu'elle s'intègre ici, mais j'appréhende sa confrontation avec les autres humains, elle qui a été nourrie par les craintes des âmes vis-à-vis de notre espèce si rebelle. Avoir appris à m'aimer ne peut pas entièrement occulter ses préjugés à l'encontre des humains, certains leur rendant parfois tant justice.
Le baptême du feu est sur le point d'avoir lieu, dans la pièce surfréquentée qu'est la cuisine à l'heure du déjeuner. Je suis plus angoissée qu'elle à l'idée de nous y rendre, malgré la présence de Jeb à nos côtés. Comme si ce moment était le point de non retour, celui qui déterminerait tout le reste.
Lorsque nous débouchons finalement sur la pièce illuminée, je retiens mon souffle. Presque tout le monde est présent. Au départ, personne ne nous adresse un seul regard. Je veux tout de suite conduire Rivière à la table de Gaby pour qu'elle puisse rester discrète, mais Jeb me retient en secouant la tête.
– Inutile de fuir ce moment, il arrivera bien un moment où ils constateront la présence d'une nouvelle âme parmi nous.
De premiers yeux commencent à s'attarder sur notre trio, toujours immobile dans l'entrée. J'y perçois de la curiosité, des murmures commencent à monter sur une nouvelle humaine parmi nous. Puis certains comprennent qu'il n'en est rien, ils ont perçu la lueur fantomatique au fond des yeux de la jeune fille.
Je m'attends presque à une vague de protestation de la part des habitants, mais il n'en est rien. Si protestation il y a, celle-ci reste discrète. Quelques regards méfiants s'attardent sur Rivière, mais c'est la seule forme d'opposition à sa présence à laquelle on assiste. Je souffle après avoir coupé ma respiration pendant plusieurs secondes.
Je réalise que j'ai sous-estimé les habitants de ces grottes. Ils semblent bien plus ouverts que je ne l'avais supposé. Pour ça, je pense que tout le mérite revient d'abord à Gaby. L'arrivée de Soleil avait ensuite du achever de lever les réticences. Ou alors, c'est le fusil de Jeb qui retient toutes protestations. Dans tous les cas, je n'estime pas encore que Rivière est entièrement hors de danger. Parfois, l'opposition silencieuse est la pire, car elle gonfle et gonfle encore jusqu'à exploser. Je me promets donc de garder une oreille attentive aux discussions dans les jours qui viennent.
Jeb, Rivière et moi allons nous servir à manger. Je mène ensuite mon amie jusqu'à la table de Gaby. J'ai si hâte que toutes les deux puissent se rencontrer. Je laisse le siège face à Gaby pour Rivière et m'installe face à Mel. Des sourires accueillent Rivière et elle leur répond avec timidité.
– Bienvenue, Rivière, l'accueille Gaby.
– Crépuscule d'hiver ? demande celle-ci avec hésitation.
– Gaby, en fait. Désolée d'avoir du te mentir sur mon véritable nom...
– Ce n'est rien ! s'empresse de répliquer Rivière. D'ailleurs, tu peux m'appeler Ivy, si tu veux. C'est mon nouveau surnom. Ou Rivière, peu importe.
Je souris à l'entente de la fierté de Rivière vis-à-vis de son petit surnom.
– Va pour Ivy, alors, acquiesce Gaby, toujours en souriant.
– Enchantée, Rivière. Moi, c'est Mélanie, intervient la voisine de Gaby.
– Ravie de te rencontrer, Mélanie. May m'a parlé de vous deux. Je suis vraiment contente de faire votre connaissance ! Vous semblez avoir une belle histoire, toutes les deux. J'ai hâte de l'entendre.
– Ce sera avec plaisir ! accepte Gaby.
Jeb que j'avais presque oublié s'installe à côté de Mélanie.
– Et si tu nous racontais quelques histoires de tes vies passées ? propose-t-il. Je suis vraiment curieux.
Sous mes yeux interloqués, Rivière commence à nous raconter des histoires dont je n'avais jamais eu la moindre idée. Elle nous parle de sa vocation de conteuse sur la planète des Herbes-qui-Voient, de toutes ces sensations si différentes qu'elle a vécu. Je réalise une nouvelle fois que je ne connais pas autant Rivière que je le prétends. Je connais la Rivière de la planète Terre mais je n'ai aucune idée de qui était la Rivière des vies passées. Je ne connais pas toute son histoire, c'est pourquoi j'ai hâte d'en savoir plus, car enfin nous aurons l'occasion de vraiment apprendre à nous connaître comme deux personnes entièrement différentes.
A la fin du repas, un peu trop tôt à mon goût, nous devons suivre le mouvement et nous lever. Jeb m'indique qu'il va poursuivre sa visite guidée en compagnie d'Ivy. Quant à moi, je suis censée aller travailler au champ. Voir Rivière s'éloigner de moi me remplit une nouvelle fois d'appréhension. Pourquoi diable suis-je si protectrice avec elle ? Elle n'est ni ma fille, ni ma petite sœur, pourtant, je ressens pour elle la même chose que j'aurais ressenti pour ma Mina.
Je m'efforce d'écarter cette pensée de mon esprit. Maintenant n'est pas encore le moment pour penser à Mina.
Malgré mes inquiétudes, je me dirige au champ en compagnie de Mel.
– Tu sais que ça va aller, pas vrai ? me dit celle-ci tandis que nous avançons dans l'obscurité.
– Je suppose...
– Vraiment, elle ne risque rien avec Jeb. Crois-moi.
Je l'entends rire et j'imagine que je loupe une anecdote personnelle.
– Tous toléreront sa présence, même les plus récalcitrants. Le plus dur pour elle sera de se faire des amis, je suppose. Peut-être cela prendra-t-il plus de temps. Mais tout ira bien, je te le promets.
Je soupire bruyamment.
– Tu as certainement raison, je concède.
– Comme toujours !
Je souris mais ne réponds rien. En dépit de tout ce qu'on pourra me dire, je ne pourrais m'empêcher d'être anxieuse à l'idée de savoir Rivière loin de moi. Je suppose que, après plusieurs jours, cela ira mieux. Pour le moment, sa présence est encore si nouvelle en ces lieux. Moi-même, je dois m'habituer au fait qu'elle ne soit plus dans ma tête mais bien dans le monde réel. Un monde dans lequel nous avons chacune notre propre corps.
Lorsque nous allons récupérer nos outils, une fois arrivées au champ, nous croisons Tom. Celui-ci m'adresse à peine un regard. Je suis blessée par son comportement, bien que j'en devine la raison. Il n'est pas ravi de la présence de Rivière en ces grottes. Un peu agacée, je ne suis pas décidée à laisser passer, cette fois. Je m'excuse auprès de Mel et me hâte de rattraper Tom.
– C'est quoi ton problème, Tom ? je demande.
– Tu le sais bien.
– En quoi cela explique ton comportement ? Je croyais que nous étions amis. Pourquoi cela devrait-il changer, maintenant que Rivière est là ?
Il tressaille presque à l'entente du nom.
– Ecoute, tu sais comme j'ai du mal à accepter la présence de par... d'âmes, parmi nous. J'essaie de me raisonner, tu sais ? J'essaie vraiment. Mais c'est viscéral, leur présence me fiche les jetons. Même Gaby qui est pourtant si acceptée par tout le monde ici. Moi, je n'y arrive pas. Quand je vois leurs yeux, je me rappelle qui ils sont, et ça me fout la haine.
Je lui dirais bien que Rivière est inoffensive, comme Gaby et Soleil, mais je sais que cela n'aidera en rien. Ce n'est pas elles le problème, c'est lui.
– En dépit de tout ce que j'en dis, avoir eu l'un d'eux dans ma tête, ça a eu plus de conséquences sur moi que je n'aurais pu le penser. Je ne peux pas les voir autrement que comme des ennemis, comme nos envahisseurs.
– Tu sais, c'est compréhensible après ce que tu as vécu, Tom. Mais s'il te plait, ne me fuis pas pour autant. Je ne te demande pas de lui parler ou de l'apprécier, rien de tout ça. Je ne veux juste pas que l'on cesse d'être amis.
– Je sais, c'est stupide de ma part. J'ai juste besoin d'un peu de temps pour l'accepter. Mais je ne compte pas te lâcher la grappe pour autant, ok ?
Je souris, rassurée.
– C'est tout ce que je te demande, je réponds.
– Si on allait bosser ?
J'acquiesce, soulagée de pouvoir me plonger dans une activité qui occuperait mon esprit, tenant à l'écart mes tracas, me faisant oublier temporairement mon inquiétude pour Rivière et le rappel de plus en plus constant de l'absence de ma petite sœur. Ma Mina…
