Le soir venu, Rivière et moi nous retrouvons enfin seules, comme nous l'étions auparavant. La différence, c'est que nous possédons désormais chacune notre propre boîte crânienne et notre libre arbitre.
‒ Comment as-tu vécu cette première journée ? je lui demande tandis que nous sommes allongées dans l'obscurité sur nos couchettes respectives, dans la pièce minuscule qui constitue notre chambre.
‒ Parfaitement bien, me répond Rivière.
Cette réponse est prononcée d'une voix faussement enjouée et j'ai l'impression que Rivière cherche à elle-même s'en persuader. Je sais bien qu'elle a sans doute beaucoup plus de choses que ça sur le cœur, des choses qu'elle a besoin d'exprimer à haute voix.
‒ Vraiment ? j'insiste.
Elle reste silencieuse quelques secondes.
‒ C'est juste que tout ça est si étrange, souffle-t-elle. Je peine à réaliser que je suis ici, parmi des humains. Personne n'a été méchant avec moi, mais j'ai l'impression d'être transparente. Les gens fuient mon regard. Je ne suis pas habituée à de telles attitudes. Je ne sais pas quoi ressentir…
‒ Il faut leur laisser du temps, Rivière, je relativise. Tu es encore l'ennemie pour eux, même s'ils ont d'ores et déjà accepté Gaby. Ils vont apprendre à te connaître et à te faire confiance avec le temps.
Je peux presque la voir acquiescer dans l'obscurité.
‒ Ce n'est pas tout, n'est-ce pas ? je poursuis, sachant pertinemment qu'il n'y a pas que cela qui la chiffonne.
Elle devine tout de suite à quoi je fais allusion.
‒ Même maintenant qu'on est séparées, tu parviens toujours à lire dans mes pensées, pas vrai ?
‒ Il semblerait, oui.
‒ C'est juste que... je suis vraiment contente pour toi, May. Tu as trouvé d'autres humains. Tu as retrouvé ton corps, ta vie. C'est tout ce dont je rêvais ! Je me demande seulement si ma place est réellement ici...
‒ Rivière...
‒ Je sais, je ne peux pas partir d'ici, s'empresse-t-elle de répliquer. Je suis obligée de rester, j'en ai conscience. Je ne sais juste pas si je trouverais ma place ici...
‒ Laisse un peu de temps passer. Gaby pensait également qu'elle n'aurait jamais sa place ici, regarde là maintenant.
‒ Tu as peut être raison.
‒ Tu sais, je suis tellement désolée que tu sois coincée ici. J'aurais voulu que tu retournes à ta vie avec Vogue, avec Mina...
Le prénom de Vogue provoque probablement des crampes d'estomac chez Rivière, mais le second prénom nous plonge également toutes les deux dans un état de profonde tristesse. Savoir Mina loin de nous, probablement dévastée par notre disparition, c'est plus que ce que nous pouvons toutes les deux supporter.
‒ Elle va nous chercher, elle va croire qu'on l'a abandonnée... murmure Rivière.
‒ Je ne crois pas qu'elle pense un instant qu'on l'a abandonnée volontairement, je réplique avec certitude. Elle sait trop combien tu l'aimes et combien j'aime ma Mina. Elle sait qu'on ne l'abandonnerait pas si on avait le choix.
Je soupire.
‒ Ils vont tous penser que tu as été enlevée par des humains, je poursuis. Ce qui est vrai, au final…
‒ Tu te rappelles quand j'ai émis l'idée qu'on recherche ces humains dont les traqueurs nous avaient parlé ? ajoute Rivière. Qui eut cru que ce serait eux qui nous auraient trouvés...
Elle a un petit rire que j'accompagne sans réelle joie. Ce que j'ai aujourd'hui, c'est tout ce dont je rêvais jusqu'alors, Rivière a raison. Le problème, c'est que ce n'est pas la solution idéale pour elle, et ça m'attriste vraiment. Je me sens terriblement mal des sacrifices qu'elle doit désormais faire, dans cette nouvelle situation.
‒ J'aurais simplement aimé faire savoir à Mina que nous allions bien, au moins ça, reprend doucement Rivière. Pour ne pas qu'elle s'inquiète. Je sais que c'est impossible, mais je hais l'imaginer dévastée de chagrin.
‒ Moi aussi... je souffle dans un soupire.
Un silence de plomb s'installe tandis que nos pensées à toutes les deux se tournent vers Mina, puis Rivière décide de parler d'autre chose, surement pour pallier à cette inquiétude à laquelle elle ne peut de toute façon rien.
‒ Tu t'es fait des amis, ici ? me demande-t-elle. Tu as l'air de bien t'entendre avec Mélanie.
‒ Oui, on a beaucoup de choses en commun, elle m'a fait beaucoup de bien, je lui confie. Et puis il y a Gaby avec qui je m'entends bien, et Doc, Ian, Jared… Tom, aussi.
‒ Tom ? relève Rivière.
En toute logique, elle ne l'a pas encore rencontré. Pour la simple et bonne raison que Tom l'évite comme la peste, elle et les autres âmes de ces grottes.
‒ Tom était comme Mélanie et moi, il était occupé par une âme avant d'arriver ici. Doc l'a libéré. Pour lui, ça ne s'est cependant pas passé comme pour Mel et moi. Il n'en parle pas vraiment, mais ça l'a laisse traumatisé, tout ce temps passé avec une âme dans la tête, et pas une âme comme toi ou Gaby. Plus qu'il n'est prêt à l'avouer. Mais sache que s'il t'évite, s'il t'ignore, s'il te jette des regards mauvais, ce n'est pas ta faute, d'accord ? Il est très gentil, au fond. Un peu lugubre parfois, pessimiste aussi, mais il a une histoire, comme nous tous. Il a du mal à accepter votre présence ici...
Rivière reste silencieuse.
‒ Il ne te fera rien, d'accord ?
Je tente de la rassurer mais je ne suis pas certaine de savoir comment interpréter son silence.
‒ Il n'est pas agressif, tu n'as aucune crainte à avoir, je poursuis. Pas physiquement, en tout cas. Il ne te fera aucun mal, quand bien même il n'accepte pas ta présence. Je m'assurerais qu'il ne vienne pas t'importuner s'il le faut.
Rivière hoche la tête.
‒ C'est ton ami ?
Je ne crois pas qu'il y ait de l'accusation dans la voix de Rivière, mais je me sens un peu coupable d'apprécier quelqu'un qui puisse la haïr alors que je l'aime tant.
‒ Comme je te l'ai dis, il est vraiment gentil, au fond. J'aime bien discuter avec lui.
‒ C'est bien que tu te sois fait des amis ici, réplique Rivière. Tu es parmi les tiens, tu es enfin à ta place, celle que tu mérites.
‒ C'est quand même mieux maintenant que tu es là. Tu me manquais terriblement, ça me fait encore tout drôle de ne pas pouvoir discuter avec toi dans ma tête.
‒ Ça me touche que tu ne m'ais pas oublié, d'autant plus maintenant que tu as retrouvé les tiens.
‒ Peu importe qui est humain ou qui ne l'est pas, tu n'es pas d'accord ? C'est nos actions qui comptent. Tu agis plus humainement que certains humains. Et tu sais comme tu comptes pour moi, Rivière. Tu m'as sauvé la vie d'une certaine façon. Si tu l'avais décidé, tu aurais pu changer de corps et ils auraient mis le mien à la poubelle...
Cette idée me fait frissonner. Je suis passée si près de la mort. Définitive, celle-là.
‒ Je n'aurais jamais pu...
‒ Parce que tu es spéciale. Tu te sers de ta tête et tu as de l'empathie pour les humains. Tu ne crois pas toutes ces salades qu'on raconte sur nous. Tu sais que nous ne sommes pas tous mauvais, tu sais que nous sommes capables du meilleur, bien que le passif de notre espèce ne joue pas en notre faveur. Nous avons fait des erreurs, beaucoup d'erreurs qui nous ont amenés à détériorer notre planète peu à peu... Mais nous pouvons changer, ça j'en suis persuadée.
Rivière reste silencieuse, je devine qu'elle est pensive.
‒ En tout cas, je suis contente de t'avoir ici avec moi.
À l'aveugle, je cherche sa main. Je finis par la trouver et serre ses frêles doigts entre les miens.
En cet instant, je suis bien. Juste bien. Des pensées tentent de se frayer en chemin dans mon esprit, des pensées me susurrant qu'il manque une personne pour que mon bonheur soit parfait, mais je les repousse doucement mais sûrement. Ce soir n'est pas le bon soir, ce n'est toujours pas le bon moment. Ce soir est un soir heureux. Ce soir est un soir sans idées noires.
