Les mains collantes de pâte, je pétris la pâte à pain avec autant d'énergie que je le peux. À côté de moi, Gaby en fait de même. Cependant, bien qu'elle tente de le cacher, je sens qu'elle fatigue. Mel m'a expliqué que ce corps était peu habitué à l'exercice avant que Gaby l'intègre et que cela oblige cette dernière à restreindre ses activités et ses efforts. Gaby s'évertue néanmoins à entraîner ce nouveau corps mais ces choses là prennent du temps.
‒ Tu sais, tu peux souffler deux minutes, si tu veux, je lui dis.
‒ Non, ça va, réplique celle-ci.
Je n'insiste pas, imaginant très bien combien il doit être difficile pour elle d'admettre sa faiblesse, d'autant plus quand son précédent corps a été celui de Mélanie qui est si athlétique. Gaby et moi continuons donc à pétrir la pâte jusqu'à ce que je me mette à mon tour à fatiguer, ce qui devait bien arriver à force de déployer mon énergie sans aucune retenue.
‒ On fait une pause ? je propose alors à Gaby.
Elle acquiesce et nous buvons toutes les deux quelques gorgées d'eau avant de nous asseoir contre la paroi quelques minutes.
‒ Gaby ? je reprends après deux minutes de repos.
‒ Oui ?
‒ Je voulais te parler de quelque chose. De Rivière, en fait.
‒ Je t'écoute.
Gaby se tourne vers moi et attend patiemment que je reprenne.
‒ Je me demandais si elle te parlait de sa vie d'avant, quand vous êtes toutes les deux. De Vogue, notamment. Elle ne m'en parle jamais et, pourtant, je devine qu'il doit occuper ses pensées...
Je sens Gaby hésitante alors je m'empresse de préciser ma pensée.
‒ Je ne te demande pas de me révéler le contenu de vos conversations, rien de tel ! Rivière a le droit de ne pas tout me dire. Je sais bien qu'elle évitera de me dire certaines choses pour ne pas me faire culpabiliser, je la connais bien. C'est juste que je suis inquiète pour elle et elle ne me dit rien...
‒ Elle est toujours en phase d'adaptation, répond doucement Gaby. Tu sais, c'est difficile pour une âme de se retrouver ainsi parmi toute une bande d'humains, de sentir leur méfiance, de sentir qu'on est pas tout à fait à sa place...
‒ Je l'imagine bien, oui... j'acquiesce dans un soupir.
‒ Elle a perdu ses repères et c'est plus difficile pour elle de les retrouver, contrairement à toi. Tout le monde t'a accueillie à bras ouverts, May. Ça n'a pas été son cas. Tout le monde a beau tolérer beaucoup mieux les âmes depuis mon arrivée et celle de Soleil, il est toujours difficile d'accepter l'arrivée d'un nouvel individu de notre espèce...
J'acquiesce une nouvelle fois sans savoir quoi dire. Je suis consciente de tout ça mais, le problème, c'est que je n'ai aucun moyen d'action. Il n'y a rien que je puisse faire pour changer les choses.
‒ J'aimerais tant pouvoir l'aider, je souffle.
‒ Tu l'aides déjà, May. Par ta simple présence. Tu l'aides plus que tu ne l'imagines. Pour le reste, c'est à elle d'y travailler, rien qu'à elle. Ça passe par un deuil, celui de sa vie passée à l'extérieur, de tout ce qu'elle a perdu.
Je sais au fond de moi que ce n'est pas le cas, mais je me sens responsable des pertes que Rivière a du subir. Je me demande même parfois si elle n'aurait pas préféré être envoyée sur une autre planète, bien qu'elle m'ait toujours assurée qu'elle n'avait aucun désir de quitter cette planète. Mais si cette nouvelle vie la décevait ? Si la perspective d'une vie ici était à l'opposé de tout ce qu'elle imaginait ? Si c'était le cas, jamais Rivière ne me l'avouerait, car elle ferait tout pour me protéger de toute culpabilité.
‒ Ce n'est pas ta faute, vraiment pas, me rassure Gaby en lisant sur mon visage de la culpabilité. Rivière est heureuse d'être là avec toi, je t'assure. Elle est aussi contente que tu aies pu récupérer ton corps, elle n'aurait pas pu demander mieux.
‒ Mais ses amis lui manquent, je l'imagine bien. Surtout Vogue.
‒ Tu devrais en parler avec elle, me conseille Gaby.
Je vois bien qu'elle ne veut pas s'engager sur ce terrain, elle en sait sûrement plus que moi sur le sujet.
‒ Rivière peine à démêler toutes les émotions qui la traversent, ajoute Gaby. Tu pourrais sûrement l'aider avec ça. Après tout, tu dois savoir mieux que quiconque comment fonctionne son esprit.
Sur ce point, elle n'a pas tort. D'un commun accord, nous nous remettons alors toutes les deux au travail.
La fin de journée venue, je retrouve Rivière à table. Elle semble satisfaite de sa journée et j'en suis contente. J'adresse un sourire à Mel. Je devine qu'elle est en partie responsable de la bonne humeur de Rivière. Elle fait tout son possible pour aider Rivière à s'intégrer et c'est vraiment bienveillant de sa part.
Alors que j'écoute Rivière me raconter sa journée, quelqu'un s'installe à côté de moi. Rivière se fige un instant et je tourne donc la tête.
Je constate avec étonnement que le nouveau venu est Tom. Il me sourit mais je devine que, le fait même de s'assoir avec nous à table – avec la présence de Gaby et Rivière – lui coûte. Il prend sur lui, je le sais. C'est pourquoi je lui adresse à mon tour un sourire rayonnant.
D'un regard, j'invite Rivière à poursuivre son récit. Elle semble hésiter un instant, adressant des œillades peu assurées dans la direction de Tom, mais, en constatant qu'il ne lui prête aucune attention, elle s'exécute.
Tom ne décroche pas un mot du repas. Je sais bien qu'il ne se sent pas dans son environnement en étant entouré de tant des gens, lui qui s'isole habituellement, d'autant plus avec la présence d'âmes. Mais cet effort de sa part me touche réellement. Peut-être n'est-il pas une cause perdue comme tout le monde ne cesse de me le répéter ?
Quand nous avons terminé de manger, j'invite Rivière à se rendre à notre chambre en compagnie de Gaby, en lui promettant que je ne tarderais pas à la rejoindre. Je veux passer un peu de temps avec Tom avant.
Tom et moi nous dirigeons en silence vers les couloirs, ne nous pressant pas.
‒ J'étais contente que tu manges avec nous ce soir, je lui dis. Je sais que tu as fais un effort, je voulais te remercier pour ça.
– J'ai plutôt mangé à côté de vous qu'avec vous, corrige-t-il avec ironie.
– N'empêche, ça m'a fait plaisir que tu ne restes pas isolé.
– Tu sais que la solitude ne me dérange pas, bien au contraire, me rappelle-t-il.
– Je le sais, mais ça me manque qu'on passe du temps ensemble. Je sais que c'est uniquement ma faute, je me consacre beaucoup à Rivière en ce moment, mais elle s'adapte encore et...
– Pas besoin de te justifier, m'arrête-t-il. Je comprends. C'est ton amie.
– Oui, c'est mon amie, j'acquiesce. Mais tu l'es aussi, je ne t'oublie pas non plus, même si c'est particulier en ce moment.
– Vraiment, tu n'as pas à te culpabiliser. Je survis très bien sans toi, ok ? Inutile de me materner.
Je ne pense pas qu'il a voulu être si sec mais je me sens définitivement coupable, maintenant. Simplement pas pour les mêmes raisons.
Il a parfaitement raison, en plus. Il a survécu sans moi avant et je fais comme s'il avait absolument besoin de moi maintenant. Comme si sa solitude était un poids et que je venais l'en débarrasser. En y réfléchissant, je pense que c'est plutôt la situation inverse. J'ai besoin de lui plus que lui n'a besoin de moi.
– Je ne voulais pas être désagréable, désolé, s'excuse-t-il. Le naturel revient au galop.
– Non, tu as raison. J'en fais mille fois trop. Tu peux te débrouiller sans moi. C'est moi qui ai besoin de toi. Je t'apprécie vraiment beaucoup et je ne veux pas perdre ça.
– Pourquoi tu m'apprécies tant que ça ? Je suis parfaitement conscient de ce que tout le monde pense de moi et ils n'ont pas tort. Je suis le gars qui passe son temps à broyer du noir et qui ne s'intègre pas. Tout simplement parce que je ne pense plus être adaptée à la vie en communauté. Depuis... ce qu'il m'est arrivé, je ne suis plus le même. Je ne crois pas pouvoir l'être de nouveau un jour, d'ailleurs.
– Faut-il vraiment une raison pour apprécier quelqu'un ? J'aime bien être avec toi, c'est tout. Je comprends ce que tu traverses et c'est pourquoi je veux t'aider. Parfois, j'en fais trop, je le sais. Je veux juste que tu saches que je reste là pour toi, même si Rivière occupe beaucoup de mon temps en ce moment.
– Ne place pas trop d'espoir en moi non plus, me prévient Tom.
– Bon, tais-toi. Je crois en toi, c'est tout. Fin de cette discussion.
Je l'entends soupirer et je l'imagine lever les yeux au ciel. Je baille.
– Je ferais mieux d'aller me coucher, je tombe de fatigue. On se voit demain ?
– Ce n'est pas comme si on allait quitter ces grottes... Donc, oui, on se voit demain. Et, May ?
– Oui ?
– Merci. D'être là. Je ne comprends toujours pas pourquoi tu l'es mais merci. Et, moi aussi, je t'apprécie. Profite en parce que c'était la dernière fois que je le disais.
Il ne me laisse pas le temps de répondre et s'éloigne déjà. Une nouvelle fois, j'imagine comme prononcer ces mots lui a coûté.
Dans l'obscurité, je rejoins ma chambre où Rivière doit m'attendre. Un sourire plane sur mes lèvres, de même qu'une espèce de chaleur dans ma poitrine…
