Quand je retrouve ma chambre après ma discussion avec Tom, je m'allonge sans mot dire sur le matelas à côté de Rivière. Celle-ci reste silencieuse également dans un premier temps puis elle commence à s'interroger.
– May ?
– Oui, Rivière ?
– Tu es bien silencieuse, ce soir. Tu as toujours tant de choses à dire habituellement quand on se retrouve ici le soir.
– C'est vrai.
– Tu étais avec Tom ?
Je réponds par la positive sans m'étendre. Rivière attend un moment puis s'impatiente face à mon mutisme.
– C'est tout ce que tu vas me dire ? demande-t-elle.
– Que veux-tu que je te dise ?
– J'ai trouvé ça étrange qu'il nous rejoigne à table alors que j'étais là. Il n'a pas fait attention à moi, certes, mais habituellement, il me fuit plutôt. Pourquoi ce revirement ?
– Cela lui prend du temps mais il accepte progressivement ta présence. C'est bien, non ?
– Je suppose, acquiesce Rivière.
Elle se tait et je devine qu'elle réfléchit. Je reste silencieuse en attendant sa prochaine question qui ne saurait tarder.
– Toi et Tom... commence-t-elle. Vous êtes amis ?
J'acquiesce.
– Amis comme toi et moi, ou plutôt amis comme moi et Vogue l'étions ?
Je suis surprise qu'elle mentionne Vogue alors qu'elle évite obstinément le sujet depuis plusieurs jours. D'autant plus surprise de la voir évoquer ce sujet en particulier.
– Juste amis, ce n'est comparable à aucune de ces situations, je réponds.
– Pourtant, ta façon de le regarder est étrange.
– Étrange ?
– Quand tu le regardes lui, ton regard n'est pas le même que quand tu regardes Gaby, Mélanie ou bien Jamie. Pourtant, ce sont tes amis aussi.
– En quoi mon regard est-il différent ? je l'interroge avec curiosité.
– Je ne sais pas, c'est difficile à expliquer, admet Rivière. C'est juste que je connais bien ton visage maintenant, comme il a également été le mien à un moment donné, et il y a quelque chose de différent dans ton regard quand tu es avec lui.
Elle s'interrompt quelques secondes avant de conclure ses explications.
– En fait, ça m'a fait penser au regard de Vogue...
– Oh.
Je sens comme cette dernière phrase lui a coûté, tout simplement parce que l'admettre à voix haute a du être émotionnellement chargé pour elle. Vogue lui manque beaucoup, comme je m'en doutais, bien qu'elle se refuse à me l'admettre. Je décide de le verbaliser pour lui donner l'occasion de se confier à moi si elle le souhaite.
– Il te manque, je prononce donc.
– Je crois, oui... souffle Rivière dans un murmure.
Je me rapproche d'elle et l'entoure de mes bras.
– Je suis si désolée, Rivière.
Elle se met à sangloter. Je réalise que c'est la première fois qu'elle pleure devant moi, depuis qu'elle est dans ce corps. Mon cœur se serre à l'idée des émotions qu'elle doit ressentir, d'autant plus dans ce corps si jeune où tout doit être encore plus violent.
– Tu peux m'en parler, si tu veux, tu le sais ? Tu peux tout me dire.
– Je ne veux pas que tu te sentes coupable, réplique-t-elle. Car ce n'est pas ta faute si je suis séparée de Vogue, mais je sais que c'est ce que tu penses.
Je ne réponds rien.
– Tu sais, je ne sais même pas si c'est vraiment lui qui me manque, ou bien tout ce qui constituait ma vie. C'est juste que c'est si bizarre de ne plus aller à mes séances de théâtre, ou bien d'aller faire mes courses. Ça me fait un peu penser à toi. Tu te rappelles quand tu m'as parlé de Tobias ? Tu m'as dis que ce n'était pas tant lui qui te manquait, mais l'idée de lui, l'idée de l'amour. Peut-être est-ce également ça qui me manque, l'idée de cet amour que j'avais avec Vogue. Je n'en sais rien. C'est si difficile de comprendre mes émotions, encore plus dans ce corps...
– C'est normal, ce corps humain est très jeune, je réponds doucement. Les émotions humaines sont déjà complexes, mais les ressentir dans un corps d'adolescente, c'est bien pire encore. Cela prend du temps de tout décortiquer, tout comprendre. Parfois, on n'y arrive pas. Mais je suis là si tu veux en parler. Ta vie d'avant a le droit de te manquer, Vogue aussi.
– Je suis pourtant si contente d'être là avec toi, soupire-t-elle. Pourquoi est-ce que je ne peux pas oublier le reste ?
– Parce que le cerveau humain complexifie tout. Tu peux faire une erreur dans ta vie, et l'oublier ensuite pour qu'elle te revienne brusquement en mémoire des années après. Et, après tous ce temps, te sentir tout aussi mal.
– C'est si dur.
Je la serre un peu plus contre moi et l'embrasse sur le front comme je le faisais avec ma petite sœur. Elle se blottie contre moi et, dans l'obscurité, je pourrais presque croire qu'il s'agit réellement de Mina. Néanmoins, je ne veux pas m'engouffrer sur ce terrain. Il s'agit de Rivière, pas de Mina. Il n'est pas question que mon cerveau commence à me duper de la sorte. Les conséquences sur mon moral s'en révéleraient désastreuses.
– Au fait, tu n'as pas vraiment répondu à ma question, me rappelle Rivière en reniflant.
– Quelle question ?
– Sur toi et Tom.
– Je... Écoute, Rivière, on est vraiment juste amis, lui et moi. Quant à mon regard, je ne sais pas quoi te dire. J'admets que, récemment, je me questionne sur ce que je ressens réellement pour Tom. Peut-être bien que je l'aime un peu trop, je n'en sais rien.
– Que tu l'aimes un peu trop, répète-t-elle. Tu avais dis ça aussi, à l'époque, pour Vogue. Qu'il m'aimait un peu trop. Et tu as la même lueur dans le regard qu'il avait quand il me regardait.
– Je n'en sais rien, Rivière. C'est de Tom dont on parle quand même. Tu nous imagines, lui et moi ? Non, ça me paraît quand même hautement improbable.
– Si tu l'aimes, je ne vois pas pourquoi c'est improbable.
– Que je l'aime ou pas importe peu, au final. Même si ces sentiments existent, je doute que Tom les partage. Tu as bien vu comment il était, ce n'est pas le genre de personnes à s'embarrasser de quelconques sentiments de ce genre. Avant, peut-être, il m'a dit qu'il était fiancé avant tout ça. Mais maintenant ? Ce n'est plus le même homme.
– Il aurait tort de ne pas partager tes sentiments, fait remarquer Rivière. Il est même extrêmement chanceux que tu ressentes quelque chose pour lui, je trouve.
Je ris malgré moi.
– C'est gentil de ta part de dire ça, Rivière. En tout cas, pas un mot de tout ça à quiconque, d'accord ? Je ne veux pas que quoi ce soit change entre moi et Tom. Peu importe ce que je ressens ou pas, je préfère que nous restions amis. Je ne veux pas tout gâcher entre lui et moi.
– Les humains sont étranges, soupire Rivière. Quand on aime quelqu'un, on ne devrait pas chercher à s'en cacher. Je ne comprends pas.
– Parce qu'on est humains, on a peur d'être blessé. Avouer ses sentiments pour quelqu'un, c'est aussi se mettre à nu. Et si nos sentiments ne sont pas réciproques, tu imagines ce qu'on peut ressentir ?
– Oh, je comprends, répond finalement Rivière après un temps de réflexion. Par contre, je ne comprends toujours pas pourquoi il ne partagerait pas tes sentiments. Il t'aime bien, vous passez souvent du temps ensemble.
– Il m'aime bien, mais pas forcément de cette façon, je lui explique. Je suis simplement son amie, actuellement.
– Eh bien, il a tort de s'en contenter. Tu es une personne merveilleuse. Tu mérites d'être avec quelqu'un qui comprenne ça.
– Oh, Rivière ! Ne me dis pas des choses comme ça, tu vas me faire pleurer.
– Pleurer ? s'étonne Rivière. Je suis désolée, je...
– Mais non, pas pleurer parce que je suis triste ! je réplique en comprenant sa méprise. Pleurer parce que je suis émue, parce que ce que tu dis me va droit au cœur.
– Oh, d'accord. C'est la vérité, en tout cas. Je le pense sincèrement, May.
– Je sais, Rivière. C'est bien pour ça que je suis émue.
Nous restons blotties l'une contre l'autre pendant longtemps sans parler. Rivière finit par s'endormir, je l'entends à sa respiration. Quant à moi, je peine à trouver le sommeil. Mes pensées s'emmêlent et se démêlent à volonté dans mon esprit. Je pense à trop de choses à la fois pour pouvoir réfléchir correctement. Finalement, quand mon cerveau arrive à saturation, le sommeil finit par me cueillir et je rejoins Rivière dans les bras de Morphée.
