Je découvre un autre aspect de ces grottes quand une après-midi détente est organisée. Plus précisément, nous nous retrouvons tous pour un match de foot qui enthousiasme particulièrement les garçons. Kyle ne tient pas en place et commence déjà à recruter pour son équipe. On dirait un enfant. Je vois les habitants des grottes d'une façon encore différente de notre quotidien bien huilé.
Observant la liesse, je me tiens à l'écart avec Rivière. Timidement, Soleil nous a rejointes. Je devine qu'elle n'est pas non plus très désireuse de jouer à ce jeu.
– Eh, May ! me lance Kyle en s'approchant à grandes foulées. Tu sais jouer ? Si oui, à combien tu noterais ton niveau sur une échelle de 1 à 10 ?
Je reste muette comme une carpe, n'étant pas sûre de pouvoir répondre à cette question. La dernière fois où j'ai joué au foot me paraît remonter à une éternité.
– Très honnêtement, je n'en sais rien ! je lui avoue finalement après qu'il ait haussé un sourcil, attendant impatiemment ma réponse.
– Bon, c'est pas grave, je prends le risque. Je te prends dans mon équipe !
Je suis sur le point de m'outrer en déclarant que je n'ai pas envie de jouer, mais je me laisse finalement faire. Jouer au foot ne peut pas me faire de mal. Peut-être même que je vais m'amuser ? Je suis sur le point de demander à Rivière si elle a envie de jouer quand je vois que Kyle s'est rapproché de Soleil. Au contact de celle-ci, Kyle paraît toujours plus doux. Je reste fascinée un instant.
– Tu es sûr, tu n'as pas envie de jouer ? lui demande-t-il avec un sourire timide.
Elle s'empresse de secouer la tête plusieurs fois.
– Non merci, je vais rester ici, répond-t-elle d'une petite voix.
Quand je parviens à détacher mon regard d'eux, j'interroge Rivière du regard à mon tour et elle secoue la tête à son tour.
– Je vais rester avec Soleil, me dit-elle.
J'acquiesce et, un peu inquiète, je suis Kyle en direction de son équipe. Je vois que Kyle a en majorité privilégié les muscles pour les membres de son équipe, ce qui ne me surprend pas vraiment. Notre petite communauté ne contenant pas tant de membres musclés que ça, il a cependant du se contenter de membres comme moi, pour boucher les trous.
Les garçons commencent à mettre en place une stratégie et je ne comprends pas la moitié de ce qu'ils racontent. Au final, on me dit simplement de me placer en défense et d'empêcher le ballon d'entrer dans nos buts.
Je comprends que la mission va être ardue quand je vois Jared foncer vers les buts comme une flèche et que, par réflexe, je m'écarte de son chemin.
– May, va au contact ! me hèle Kyle.
Agacée, je grommelle dans ma barbe. Je commence à me souvenir des raisons pour lesquelles je n'aimais pas le sport à l'école. J'ai toujours trouvé ces sports d'équipes trop agressifs, moi qui n'ai jamais été très compétitrice. Je jette un regard vers Rivière qui lève ses pouces vers moi en signe d'encouragement. Cela me fait rire et j'envisage de faire un effort, au risque de finir au sol et de me blesser. En tout les cas, je tiendrais Kyle comme responsable de mes maux.
Brandt fonce comme une furie vers les buts adverses mais, une nouvelle fois, avec agilité, Jared intercepte le ballon et se dirige vers nos propres buts. Cette fois, je ne recule pas devant le boulet de canon et tente je ne sais trop comment de lui faire perdre le ballon. Arrive ce qui devait arriver, Jared me percute et nous finissons tous les deux au sol.
Jared s'empresse de s'assurer que je vais bien. J'éclate de rire face à ma maladresse. Parmi ceux qui ne participent pas au match, je croise le regard de Tom qui se retient manifestement d'éclater de rire.
J'aurais pu décider d'abandonner mais, par défi, je décide de continuer à jouer. Le match se poursuit donc mais je me montre plus prudente. Après maintes stratégies, je finis par parvenir à subtiliser le ballon à un autre joueur - Mel, en l'occurrence. Dans une passe maladroite, je renvois ensuite le ballon à Kyle qui finit par marquer. À partir de ce moment, je commence à prendre un peu plus de plaisir au jeu.
À l'issue de la partie, je retourne m'asseoir près de Rivière, en nage.
‒ Tu as assurée ! me lance Rivière.
‒ Tu trouves ? Objectivement, je me permets de te faire remarquer que tu ne connais rien au foot.
Le rire enfantin de Rivière retentit et je ne peux m'empêcher de sourire. Mon regarde tombe ensuite sur Tom, un peu plus loin. Rivière intercepte ce regard.
‒ Tu peux aller le voir, si tu veux. Je ne suis pas seule, il y a Soleil.
Je croise le regard de Soleil qui me sourie. Je hausse les épaules avant de me lever. Je me dis qu'il est bien de laisser Rivière se faire des amis sans ma présence constante à ses côtés, mais au final, c'est surtout moi qui ai envie de parler avec Tom. Depuis ma discussion avec Rivière, je pense à lui d'une nouvelle façon. Je ne suis pas certaine d'apprécier cela, mais je n'y peux rien.
Je m'installe aux côtés de Tom qui s'empresse de se moquer de mes talents de footballeuse. Nous commençons à nous chamailler comme des enfants jusqu'à nous lasser.
‒ Et toi, tu n'avais pas envie de jouer ? je lui demande.
‒ J'ai une tête à jouer au foot ? réplique-t-il.
‒ Parce que j'en ai une, moi ? J'aurais pu me moquer de toi au moins.
‒ Tu peux toujours rêver pour me voir jouer !
‒ Challenge accepté !
Il lève les yeux au ciel et je ris, acceptant malgré tout ma défaite pour aujourd'hui. Néanmoins, je ne perds pas espoir de le voir un jour sur ce terrain, comme les autres.
‒ Moi, je trouve ça sympa de voir tout le monde dans des circonstances différentes. Je n'aime pas le football mais ce sport a le mérite de fédérer, de tous nous réunir dans une bonne ambiance, et ce malgré toutes les horreurs de ce monde. Rien que pour ça, je pense que ça vaut le coup, non ?
Tom hausse les épaules.
‒ Tu as sûrement raison, admet-il néanmoins.
Je plisse les yeux vers lui. J'ai comme l'impression qu'il ne dit cela que pour me faire plaisir, ce que je m'empresse de lui faire remarquer.
‒ Tu n'as pas envie d'entendre ce que j'en pense vraiment, réplique-t-il. Tu sais comme je tourne tout au négatif. Je vois le monde en noir alors que tu le vois en blanc.
‒ Dis toujours.
‒ Je me disais simplement que peu importe ce bonheur éphémère quand on sait ce qui nous attend dehors, quand les parasites guettent le moindre de nos mouvements.
‒ Et moi je pense que, justement, on a besoin de ce bonheur éphémère. Il faut vivre l'instant, indépendamment de ce qui arrivera demain. On mourra tous un jour, ça a toujours été le cas, même avant l'arrivée des âmes sur notre planète. On vivait déjà l'instant présent avant, pourquoi changer ?
‒ OK, tu marques un point, May, concède Tom.
Je jubile intérieurement de l'avoir enfin convaincu de quelque chose.
‒ Il n'empêche que la vie est plus fade quand on est enfermé dans ces grottes, reprend Tom. La vie était bien plus belle au grand air.
‒ Là, c'est toi qui marche un point. Mais il faut bien se contenter de ce qu'on a. Regarde, moi je me contente bien de t'avoir toi comme ami. C'était toi ou Lacey, le choix a été vite fait…
Nous pouffons tous les deux, Tom étant aussi peu fan de Lacey que moi. Il faut cependant admettre que Tom s'intéresse peu aux autres de façon générale, mais Lacey lui tape quand même sur les nerfs, c'est dire !
‒ Je ne regrette pas de t'avoir choisi, dans tous les cas. Tu es bien plus intéressant que tu ne le laisses paraître.
‒ Intéressant ? Moi ? relève Tom avec ironie.
‒ Oui, toi. Pourquoi t'obstines-tu à te porter en si mauvaise estime ?
‒ Parce que je ne suis pas comme vous autres. Je ne veux pas continuer à vivre comme si de rien n'était, à sociabiliser comme si la vie était toujours la même.
‒ Tu préférerais que j'arrête de te parler, alors ?
‒ Non, ce n'est pas ça, réplique Tom. Je ne m'intéresse pas aux gens, ça, tout le monde a pu le constater. C'est différent avec toi. Ta compagnie ne me dérange pas.
‒ Contente d'apprend que je ne te dérange pas, quel honneur… j'ironise.
‒ On ne dirait pas comme ça, mais c'est un privilège, effectivement !
Je lève les yeux au plafond puis observe Kyle et Jared faire une séance de tirs au but. Tom est effectivement si différent de ces deux là, et de tous les autres aussi. Peut-être est-ce également la raison pour laquelle je m'accroche autant à lui, sa différence, cette façon si particulière d'envisager le monde, opposée à la mienne ?
J'ai toujours été attirée par les personnes qui sortent du lot, ce n'est pas une nouveauté. Pourtant, d'autres personnes que moi auraient sûrement lâché l'affaire depuis longtemps. Quant à moi, j'en suis bien incapable, c'est aussi ce qui m'inquiète parfois. Pourquoi m'accrocher à ce point à quelqu'un qui pense d'une façon si différente de la mienne, quelqu'un de si négatif ?
‒ A défaut de ne pas te déranger, j'espère au moins que tu finiras par apprécier ma compagnie, j'ajoute avec malice.
‒ C'est déjà le cas, tu le sais bien, réplique Tom à cela.
L'entente de ces mots me chamboule plus que de raison, notamment parce qu'ils sont prononcés par Tom. Il me les a déjà dis une fois, mais je les vois d'une autre façon maintenant que je commence à appréhender l'étendue de mes sentiments pour lui. Je reste donc silencieuse mais, bien malgré moi, mon visage s'illumine. Et là, je commence à m'inquiéter encore plus, car les sentiments confus que j'éprouve pour Tom me semblent de moins en moins innocents. Le pire, c'est que je ne suis pas certaine de pouvoir interrompre la locomotive en cours de route, et j'ignore totalement où cela me mènera…
