Je déambule dans un labyrinthe de couloirs gris. Je cours à en perdre haleine, sans plus avoir aucune notion d'orientation. J'avance sans savoir ni où aller, ni ce que je fuis. Tout ce que je sais, c'est que je dois courir.
Je guette parfois mes arrières, effrayée à l'idée d'être rattrapée, sans vraiment savoir par qui ou par quoi. C'est alors que je tombe dans un cul-de-sac. Je m'apprête à faire demi-tour mais il est déjà trop tard. Une silhouette apparaît de l'autre côté du couloir, bloquant mon unique porte de secours.
C'est une petite silhouette que je reconnaitrais entre mille. Mina, ma petite sœur. Pourquoi donc suis-je subitement envahie par la terreur ?
Le visage de ma petite sœur est obscurci par un sourire carnassier qui me glace le sang. Quelque chose ne va pas. Cette petite fille face à moi, ce n'est pas ma petite sœur. En tout cas, ce n'est plus elle. Impossible.
L'usurpatrice de Mina s'avance lentement vers moi et une menace plane dans son regard. Je demeure immobile, figée d'effroi. Mina se fige à son tour à quelques centimètres seulement de moi. Son visage se vide de toute expression pendant plusieurs secondes. Ses prunelles se rivent alors dans les miennes et mon cœur sursaute dans ma poitrine.
Cette fois, je reconnais ce regard. C'est le regard terrifié de ma petite sœur. Je le sais au plus profond de moi : cette fois, c'est bien ma Mina.
‒ Mina… je souffle.
‒ Sauve-moi, je t'en prie, May. Sauve-moi !
Ma bouche s'arrondit d'ahurissement et mes yeux s'embuent de larmes tandis que ma Mina disparaît à nouveau et que l'étrangère vole ses traits sans vergogne. Le regard méchant si inapproprié sur le visage de ma petite sœur me saisit d'horreur et je me mets à crier.
Je me redresse alors avec violence sur ma couchette, le cœur battant à tout rompre dans ma poitrine. Le visage déformé de haine de ma petite sœur s'estompe progressivement dans mon esprit tandis que je réalise que tout ça n'était qu'un cauchemar. Un cauchemar qui a pour conséquence de me renvoyer la réalité en pleine face.
Je m'efforce depuis si longtemps d'oublier la situation, m'enfermant dans le déni, tout simplement parce que j'ai le sentiment de ne rien pouvoir faire à cette maudite situation. Et si je me trompais ? Si j'y pouvais quelque chose, contrairement à ce que je pense depuis tout ce temps ?
Brusquement, je me sens mue d'une volonté inébranlable. Je dois retrouver ma petite sœur. Je dois tout mettre en place pour la retrouver, en admettant qu'elle est encore de ce monde. Je l'ai trop longtemps délaissée, me satisfaisant de cette vie tant rêvée. Cette responsabilité vis-à-vis de Mina, je l'ai trop longtemps oubliée. Je dois faire quelque chose. Je dois sauver ma petite sœur si c'est encore possible. Cet appel à l'aide dans mon cauchemar, qui me dit qu'il n'est pas réel ? Qui me dit que Mina ne m'envoie pas des signaux de détresse quelque part ?
En hâte, je balance mes jambes en travers de la couchette et me plante sur mes deux pieds. A côté, Rivière n'a aucune réaction. J'entends au rythme de sa respiration qu'elle est profondément endormie. J'hésite un long moment sur la marche à suivre. Je dois réfléchir à une stratégie.
Ressentant un fort besoin de me mouvoir, j'enfile mes chaussures et me met à déambuler dans les couloirs vides. Je tourne pendant une bonne partie de la nuit pour finir par aller me laver. Le contact de l'eau m'apaise un peu mais ne parvient pas à apaiser le feu qui brûle à l'intérieur de moi. Ce désir inexorable de retrouver ma petite sœur.
En m'en allant, je tombe sur Tom qui, comme à son habitude, s'est levé aux aurores.
‒ Ça t'arrives de dormir, parfois ? j'ironise.
‒ Oui. Mais ça, c'était avant.
‒ Il doit bien y avoir un moyen pour toi de changer de chambre !
‒ Pas pour le moment, mais ce n'est pas grave. Il n'y a pas que moi qu'il empêche de dormir, tu sais. Je suis juste aux premières loges. Et puis il est vieux, personne n'oserait aller le contrarier.
Je ris.
‒ En effet, on ne contrarie pas une personne âgée !
‒ Ce n'est pourtant pas l'envie qui m'en manque.
‒ Je le conçois.
Tom soupire.
‒ Et toi, que fais-tu debout si tôt ?
Je hausse les épaules dans la semi-obscurité.
‒ Je ne parvenais plus à dormir. J'ai décidé d'aller marcher un peu.
‒ Une raison particulière à cette insomnie ?
‒ Trop de pensées dans la tête.
Tom reste silencieux, sentant probablement que c'est là un sujet sensible, mais j'ai envie d'en dire plus. J'ai besoin d'exprimer le fond de ma pensée.
‒ Je pense beaucoup à ma petite sœur. Je ne supporte plus de ne pas savoir si elle est encore là. J'ai besoin de la retrouver, j'ai besoin de savoir… Le problème, c'est que j'ignore comment faire, bloquée dans ces grottes. Je voudrais aller la retrouver, mais à la fois, je sais combien c'est dangereux. Pas uniquement pour moi, mais pour tout le monde ici. Et si je me faisais prendre, et si je menais les traqueurs jusqu'à ces grottes ? Il n'y a plus uniquement mon sort qui soit entre mes mains, mais celui de tous les autres. Notre mémoire est devenu un danger, désormais…
‒ Un danger qui n'a qu'une solution : le sacrifice… ajoute Tom d'une voix d'outre-tombe.
J'acquiesce. Dans le dédale de mes pensées, cette idée s'est présentée à moi. Si jamais j'entreprenais ce projet fou de retrouver ma petite sœur, le sacrifice pourrait être à envisager. Cette idée me glace le sang mais, à la fois, je ne doute pas d'en être capable, si les circonstances le nécessitaient. Peut-être cela serait-il même une délivrance ?
‒ En tout cas, j'ai beaucoup réfléchi. Je ne peux plus rester ici sans rien faire, à vivre une vie « tranquille », pendant que l'esprit de ma petite sœur est peut-être encore en éveil quelque part.
‒ Et si ce n'était pas le cas ?
La question de Tom me fait frissonner.
‒ C'est une possibilité, j'admets.
‒ Que ferais-tu dans ce cas ? insiste Tom.
‒ Je l'ignore.
‒ Tu dois pourtant l'envisager. Tu dois tout envisager si tu pars dans une telle quête.
Tom a raison mais je me refuse à envisager ce scénario. Je ne veux pas d'un monde dans lequel Mina n'existe pas. Cette idée est bien trop douloureuse. Car si ma petite sœur n'existe plus, c'est entièrement ma faute. Comment vivre avec le poids de cette responsabilité sur les épaules ?
‒ Je ne sais pas, Tom. Je ne sais pas ce que je ferais.
‒ J'imagine bien combien ça peut être difficile pour toi d'envisager cette possibilité, mais il faut que tu gardes les pieds sur terre, d'accord ?
Je hoche la tête.
‒ Dans tous les cas, si tu entreprends une aventure telle que celle de retrouver ta petite sœur, j'en suis.
Je mets un moment à comprendre les paroles de Tom.
‒ Comment ça ? je réplique.
‒ Si tu t'en vas d'ici, je viens avec toi.
‒ Pourquoi ? Pourquoi prendrais-tu le risque de t'en aller d'ici alors qu'on y est en sécurité ?
‒ Parce que j'en ai marre de cette fausse impression de sécurité, j'en ai marre d'être coincé ici. Tu sais bien que cette vie ne me convient pas. Alors peu importe les risques que nous courrions en sortant d'ici, j'en serais. Je préfère honnêtement prendre le risque de mourir que de rester ici pour le reste de ma vie. Et puis, c'est trop dangereux pour toi de sortir seule.
Je reste bouche bée face aux propos de Tom. Je savais bien qu'il ne se plaisait pas ici, mais de là à risquer la mort à mes côtés…
‒ Rien ne me retient ici, ajoute Tom. Je ne manquerais à personne, et personne ne me manquera non plus. Autant que je sois avec toi, si je peux me rendre utile.
‒ Je ne sais pas quoi dire, Tom.
‒ Il n'y a rien à dire. Ce n'est même pas négociable. Si tu pars, je pars.
‒ Rien n'est encore fait, je nuance. Tout ça n'est encore qu'à l'état de projet. Même pas, ce n'est encore qu'une ébauche, une idée en l'air. J'ignore encore comment ce projet est seulement réalisable.
‒ On y réfléchira ensemble. On mettra tout en œuvre pour retrouver ta petite sœur.
D'instinct, je me rapproche de Tom et le prends dans mes bras. C'est seulement une fois fait que je m'inquiète de la façon dont il va le prendre. Cependant, le fait que Tom souhaite m'aider à ce point me touche tant.
‒ Merci d'être là, Tom, je murmure. Merci de vouloir m'aider à retrouver Mina…
Les bras de Tom viennent lentement et un peu maladroitement se placer dans mon dos. La tête dans son épaule, je me mets à sourire. Dans ses bras, je me sens si bien. Comme c'était le cas avec les étreintes de Tobias avant lui. Mon cœur se met à taper fort dans ma poitrine et je tente inutilement de le réfréner. Je constate ainsi qu'il est définitivement trop tard pour revenir en arrière. Mes sentiments pour Tom sont bel et bien là et cela pourrait bien causer ma perte, à terme…
