‒ Tout va bien, May ?
Je lève la tête en catastrophe, me demandant qui vient de m'interpeller alors que j'étais perdue dans mes pensées. Je réalise que j'agis comme une personne coupable. Je me dis que ce n'est plus qu'une question de temps avant que mes plans soient exposés au grand jour, mais j'ai bien conscience de devenir de jour en jour plus paranoïaque.
Je regarde autour de moi avant de croiser le regard de Ian à quelques mètres de là. Il s'approche de moi et répète sa question. Je soupire et tente de sourire mais j'imagine combien ce sourire doit sonner faux. Je hausse donc les épaules, bien incapable d'inventer un mensonge satisfaisant.
‒ Tu veux en parler ? me propose Ian en s'installant par terre à côté de moi.
‒ Il n'y a pas grand-chose à dire.
‒ C'est ta petite sœur, c'est ça ?
Bien sûr que Ian est au courant, je ne devrais pas être surprise. Je hoche la tête.
‒ J'imagine combien ça doit être dur pour toi. Jeb m'a dis que tu aurais voulu aller la retrouver. Malheureusement, je ne peux qu'être d'accord avec lui : c'est trop dangereux. Ce sont des temps difficiles dehors...
‒ Je sais, je soupire en me donnant un air résigné.
Ian parait sur le point de continuer la conversation alors je me hâte de changer de sujet. Je ne veux pas poursuivre sur le sujet de Mina car je sais bien que je vais finir par me trahir à un moment ou un autre. Ian est très observateur et je suis persuadée qu'il saurait détecter qu'il y a quelque chose de louche.
‒ Tu sais, je t'admire beaucoup Ian. Je n'ai jamais eu l'occasion de te le dire, mais tout ce que tu as fait pour Gaby... Je suis impressionnée, vraiment.
‒ Oh, eh bien, je te remercie, répond Ian.
Je sais bien que je l'ai pris de court mais c'est tout ce que j'ai trouvé à dire.
‒ Ton amour pour elle dépasse l'entendement, c'est plus que ce que je peux concevoir, je poursuis.
‒ Vraiment, tu crois ça ? Pourtant, toi aussi tu sembles éprouver un tel amour sans limite. Pour ta petite sœur.
Cette fois, c'est moi qui suis prise de court. Voilà que le sujet que je tentais d'éviter est revenu sur le tapis.
‒ Mina est ma famille, je réponds néanmoins. Elle est tout ce qu'il me restait en ce monde, jusqu'à... enfin, tu vois. Je ne peux pas me résoudre à l'idée de l'avoir définitivement perdue, je veux croire qu'il est possible qu'elle soit encore là.
‒ Je comprends tout à fait, acquiesce Ian.
‒ Tu es chanceux d'avoir toujours gardé ton frère près de toi.
Ian se met à rire.
‒ Je ne sais pas si j'appellerais ça de la chance... Maintenant, tout va bien, mais dieu sait que j'ai pu le haïr. Il y a des choses que je ne pourrais sûrement jamais lui pardonner...
‒ Mais c'est ton frère, c'est ta famille. En dépit de tout, tu dois savoir combien tu es chanceux.
Ian soupire et son regard se perd dans le vide.
‒ Tu as raison. Il reste mon frère et même si je ne veux parfois pas me l'avouer, je suis content qu'il soit ici. Si seulement il pouvait être parfois moins stupide...
‒ Il a l'air de s'être amélioré, non ? Je ne l'ai pas connu avant tout ça, mais il me semble plus mesuré.
‒ Il y a du mieux, c'est vrai. D'ailleurs, dans le même genre, il y a du mieux chez Tom aussi depuis qu'il t'a rencontrée.
Ian m'adresse un regard éloquent et je ne peux m'empêcher de sourire.
‒ J'étais peu convaincu au départ mais, en dépit de tout, vous me semblez assez bien assortis tous les deux. C'est bien que vous vous soyez trouvés.
J'acquiesce.
‒ Ça aide à tenir d'avoir quelqu'un, quand on est enfermés dans ces grottes, non ?
Ian m'adresse un regard étrange et ma paranoïa vient me susurrer à l'oreille qu'il sait peut-être. Mais comment pourrait-il savoir ?
‒ Disons que ça apporte un peu de baume au cœur, mais rien ne remplacera la vie à l'air libre, pas vrai ? On se sent juste un peu moins claustrophobes quand on sait qu'on n'est pas seuls.
‒ Je ne te détromperai pas là-dessus. Depuis que Gaby est dans ma vie, cet endroit me paraît moins sombre.
‒ La différence, c'est que toi tu as l'occasion de sortir d'ici de temps à autre...
Je ne voulais pas donner un ton accusateur à ma réplique mais c'est ce qui est sorti de ma bouche malgré moi.
‒ C'est vrai... Mais, comme je te l'ai dis, tout n'est pas rose dehors en ce moment. Tout s'est toujours bien passé jusqu'ici, mais il suffit d'un seul instant pour que tout vole en éclat. Il n'y a aucun risque zéro.
Je reste silencieuse, pensive.
‒ Tu veux que je te raconte une histoire ?
‒ Quel genre d'histoire ? je demande avec curiosité.
‒ L'histoire de comment on a trouvé Tom.
‒ Oh ! je dis avec surprise.
Je ne m'attendais pas à cela. Je ne m'étais en fait jamais questionné sur les circonstances dans lesquelles Tom était arrivé jusqu'ici. Je ne lui ai pas non plus posé la question. Une époque où Tom n'était pas lui-même n'est pas de celles que j'ai envie de raviver dans son esprit torturé. Néanmoins, Ian a piqué ma curiosité.
‒ Je suppose qu'il ne t'a jamais parlé de qui était l'âme dans sa tête. Je n'en sais pas beaucoup plus non plus, il n'a jamais rien raconté. Dans tous les cas, on l'a trouvé dans un petit village assez reculé. On est passé un peu par hasard dans le coin. Il faisait nuit et nous étions sur la route du retour. C'est alors qu'on aperçoit dans un jardin cet homme seul dans son jardin, en train d'observer les étoiles, allongé à même le sol, un sourire sur les lèvres. Jared ralentit alors et la même idée nous traverse l'esprit. Il semble seul : une cible parfaite. Jared se gare, Gaby sort et s'approche de l'inconnu, prétextant un souci mécanique. Celui-ci, prévenant, s'empresse de venir jeter un œil au moteur. Pendant ce temps, il se met à nous parler des étoiles qu'il était en train d'observer. Il nous explique qu'il est fasciné par le magnifique ciel qu'on peut admirer sur Terre, qu'il pourrait l'observer pendant des heures et des heures, qu'il n'a jamais rien vu de si beau dans toutes ses vies. Il nous confie qu'il est peintre et qu'il ne parvient pas à peindre autre chose que le ciel étoilé. Tandis qu'il nous en parle avec passion, je me glisse derrière lui et je l'immobilise tout en douceur, sans qu'il n'ait le temps de se rendre compte de quoi que ce soit, et nous l'embarquons. Nous repartons ensuite sans demander notre reste, bien sûr. Une fois rentrés aux grottes, Doc pratique l'extraction. Une bonne heure plus tard, Tom se réveille...
Je retiens mon souffle, imaginant parfaitement ce qu'il avait du ressentir à cet instant. Désorientation, désarroi, incompréhension, frayeur.
‒ J'étais là quand il s'est réveillé, poursuit Ian. Il était paniqué. Je crois que je n'oublierais jamais la frayeur que j'ai perçue dans son regard. Il était terrifié et a mis du temps à accepter de nous croire quand nous lui disions que nous étions humains, nous aussi. Quand il l'a accepté, il n'a pas sauté de joie comme on pourrait s'y attendre, ni même pleuré d'émotion. Il a juste acquiescé. Il était passé de la frayeur totale à l'absence d'émotions la plus complète. Il s'était fermé comme une coquille et ça nous a déstabilisés avec Doc. Ensuite, il a de nouveau montré des émotions quand il a compris ce qu'étaient Gaby et Soleil... De nouveau, cette terreur dans le regard. Et à notre encontre, de la haine. Parce que nous nous sommes acoquinés avec l'ennemi, allant même jusqu'à l'abriter sous notre toit. Mais Tom a fini par l'accepter. Il s'est juste complètement tenu à l'écart de nous tous, faisant ce qu'on attendait de lui mais guère plus. Personne n'a réussi à l'approcher émotionnellement parlant et personne n'en avait de toute façon envie. Ça, c'était avant toi.
Ian marque une pause avant de reprendre.
‒ Je ne sais pas ce que tu as fais pour le ramener à lui mais il est vraiment différent maintenant. Il ne se mêle toujours pas aux autres mais, crois-moi, pour l'avoir vu dès son réveil ici, il s'est métamorphosé à ton contact.
Je ris.
‒ Nous deux, c'est un peu un hasard total, je lui confie. On s'est cogné dedans une nuit, alors que je cherchais mon chemin jusqu'aux chambres. Tout est parti de là.
‒ Je suppose que c'était le destin.
‒ Tu crois au destin ?
‒ Je ne sais pas. Parfois oui, parfois non.
Je hausse les épaules.
‒ En tout cas, je serais curieuse d'en apprendre plus sur cette âme artiste qui était dans la tête de Tom. Il y a peu de chances que j'en sache plus un jour, mais je me demande si cela venait uniquement de l'âme ou si c'était également en Tom. Je ne sais pas grand-chose de sa vie passée, peut-être peignait-il déjà ? Ou bien était-il passionné par l'astronomie ? Après tout, les âmes récupèrent parfois des traits propres aux hôtes humains qu'elles occupent.
‒ Je suppose que Tom seul a la réponse à cette question. Cependant, si quelqu'un peut bien obtenir une réponse, c'est toi.
‒ Même avec moi, il arrive parfois qu'il se ferme totalement. Dans ces moments, je ne peux rien tirer de lui. Il refuse de s'ouvrir, c'est plus fort que lui. Et je ne peux pas l'y forcer, je dois respecter son silence. C'est si frustrant mais je n'y peux rien.
‒ Laisse-lui le temps.
Je ris.
‒ Kyle m'a donné le même conseil, je lui avoue.
‒ Kyle ? s'étonne Ian. Kyle t'a donné un conseil ?
La perplexité est si marquée sur le visage de Ian que j'éclate de rire. Un vrai rire libérateur qui me fait tant de bien. Jusqu'à ce que la réalité se rappelle à moi pour une énième fois. Le poids retombe alors sur mes épaules et mon sourire s'atténue, sous le regard curieux de Ian.
