Nous partirons cette nuit, c'est ce que nous avons décidé avec Tom il y a quelques jours maintenant. Plus le moment approche, moins je me sens prête, mais je sais que c'est la peur en moi qui parle. Une peur qui existe bien malgré moi.

Sur un plan logistique, nous sommes fin prêts. Le sac à dos dans lequel nous avons empaquetés quelques provisions est dans notre chambre, à Rivière et à moi, là où personne ne le trouvera. Nous y avons également placés d'autres objets dont nous pourrions avoir besoin. Le strict minimum, cependant.

Quand j'observe ce bagage unique, je me dis que c'est bien léger. Dans ce sac, nous n'avons pas de quoi parer tous les obstacles que nous sommes susceptibles d'affronter. Néanmoins, je sais bien que Mina et moi n'avions guère plus à l'époque. Nous nous débrouillions même avec moins que ça. Pourtant, nous parvenions à survivre. Avec Tom et Rivière à mes côtés, je ne doute pas que nous parviendrons à survivre avec le peu que nous possédons.

Notre « plan d'évasion » comme Tom aime à l'appeler est également prêt. Nous savons quel passage nous emprunterons pour nous glisser hors de ces grottes sans que quiconque nous remarque : l'issue étroite qui nécessitera que nous rampions un moment dans une position des plus inconfortables. Nous nous glisserons ensuite à l'extérieur et nous courrons à l'abri de tout regard dans la nuit. Nous serons déjà loin quand notre départ sera remarqué et que ma lettre sera trouvée.

Je n'ai pas parlé à Tom de la lettre, je sais qu'il n'approuverait pas ou, tout du moins, qu'il la trouverait désuète. « A quoi bon se justifier ? » me dirait-t-il. « Il est possible, même certain, que l'on ne revoit plus jamais ces gens... ». Et il aurait raison, mais c'est également pourquoi je tiens tant à cette lettre.

Je me suis attachée à ces gens, à certains plus que d'autres encore. J'ai une haute estime d'eux, même. Et je m'apprête à les quitter sans un au revoir ni un adieu. Par principe, par respect, je refuse de les quitter sans m'expliquer. Ils le méritent et je ne pourrais plus me regarder dans une glace si je ne le fais pas. C'est donc également pour une raison égoïste que je le fais. J'ai conscience que l'estime qu'on me porte va diminuer grandement à partir de demain matin, mais je veux qu'on tente de me comprendre, seulement ça.

J'aurais tellement aimé pouvoir m'expliquer de vive voix avec Jeb, lui qui m'a accueillie chez lui les bras grand ouverts, lui qui m'a permis de retrouver Rivière, quand bien même rien ne l'obligeait à le faire. C'est aussi l'intérêt de cette lettre : le remercier lui et tous ceux qui m'ont fait me sentir chez moi en ces grottes. Mélanie, Gaby, Doc, Jared, Ian et même Kyle. Je sais qu'ils me manqueront tous terriblement, mais je sais aussi qu'il est plus que jamais temps que je m'en aille.

Rivière a elle aussi tenu à écrire quelques mots pour ceux qui l'ont tant aidée ici, comme Gaby, Soleil et Mélanie. Comme moi, Rivière a trouvé de véritables amies ici. C'est aussi ce qui rend si difficile ce départ imminent. C'est dans cet état d'esprit que Rivière et moi nous rendons au repas du soir, en ayant à l'esprit l'imminence de notre fuite.

Quand nous nous installons à table, je croise le regard de Mélanie. Je la suspecte de deviner que quelque chose se trame depuis le matin. Il faut dire que Rivière et moi avons beau nous efforcer d'agir normalement, il est ardu de ne rien laisser paraître du tout.

Tom n'a pas cette difficulté et je l'envie pour ça. Il ne s'est jamais mêlé aux autres, alors comment pourraient-ils remarquer quoi que ce soit ? Tom ne laisse rien derrière lui, pas comme Rivière et moi. Il a plutôt hâte de s'en aller de ces grottes. Cet endroit lui est devenu insoutenable, il a besoin d'air pur, il a besoin de retrouver de grands espaces loin de ces grottes obscures qui l'entravent. Je devine néanmoins sa peur de l'extérieur, bien qu'il n'en dise rien. Cela lui rappelle d'autres douloureux souvenirs, une autre époque où il était en fuite, jusqu'à ce qu'il se fasse attraper, et nous connaissons la suite. Là, le vrai cauchemar a commencé.

– Tout va bien, May ? s'inquiète Mélanie, me sortant du flot de mes pensées.

Je me force à lui sourire mais, en contemplant son visage, je réalise que c'est la dernière fois que je vois mon amie. Ne pas pouvoir lui dire la vérité me tue mais, entre toutes autres personnes, j'espère qu'elle comprendra. Pour Jamie, je sais qu'elle aurait fait la même chose. Du moins, je le pense.

– Je vais bien, je lui réponds donc. Je suis simplement fatiguée.

– Tu es sûre ? Tu as l'air préoccupée par quelque chose. D'ailleurs, Tom n'est pas là ?

– Il est retourné à sa chambre, lui aussi est fatigué. Il dort peu la nuit, tu sais, à cause des ronflements d'Hector.

Quelqu'un se place derrière moi et me fait sursauter. Quand je le reconnais, je peste contre lui.

– C'est vraiment les ronflements ou vous avez d'autres activités la nuit, quand tout le monde est endormi ? me glisse Kyle à l'oreille avec malice.

Content de sa pique, Kyle éclate de rire tandis qu'il se laisse retomber sur la chaise à côté de son frère, suivi de près par Soleil. Je lève les yeux au ciel mais Kyle ne semble pas prêt à lâcher l'affaire.

– Je crois que ça ne te regarde pas, Kyle, je réplique avec un ton qui se veut acide.

– Oh, c'est qu'elle mord dis donc ! s'exclame-t-il en riant un peu plus fort encore.

– Ne prête pas attention à cette énergumène qui prétend être mon frère, intervient Ian.

– Vous n'êtes qu'une bande de rabat-joies et de coincés... soupire le concerné.

J'échange un regard d'exaspération avec Mel mais Kyle décide de repartir à l'attaque.

– En tout cas, j'ai bien perçu vos manigances.

– Nos manigances ? je relève en masquant mon inquiétude.

– Vous vous arrangez toujours pour vous isoler, ou bien vous faites des messes basses. Vous cachez un truc.

J'éclate de rire tandis que je constate du coin de l'œil que Rivière a pâli.

– Je trouve que tu nous observes beaucoup, Kyle.

– C'est pas contre toi mais je sens de moins en moins Tom ces derniers temps.

Je hausse un sourcil interrogateur.

– Je sais pas, May, me répond-t-il. C'est juste une sensation. Un truc qui m'inspire pas confiance.

– Tu ne lui adresses même pas la parole !

– Mais j'ai des yeux, rétorque-t-il. Je t'aime bien, May. Et on a tous vu que Tom avait un peu changé grâce à toi. Mais il redevient bizarre, encore plus qu'avant. Je ne le sens pas.

– Je ne sais pas quoi te dire, il me semble aller très bien à moi.

– Ouais, je sais pas. Ou alors tu dis ça parce qu'il t'a déjà entraînée dans des embrouilles dont tu ne nous parles pas. Ou c'est peut-être moi qui débloque.

– Ce serait pas la première fois ! lâche Ian.

Les deux frères comment à se chamailler, ce qui détourne ainsi la conversation. Quant à moi, je reste perplexe face au sens de l'observation de Kyle. J'ignore ce qu'il a perçu mais, sans le savoir, il a plus ou moins tapé dans le mille. Il se trompe juste sur la personne à l'origine de ces « embrouilles », comme il dit.

Je croise de nouveau le regard de Mélanie mais je ne trouve même plus la force de tenter de lui faire croire que tout va bien. Elle aussi est observatrice, elle sait bien que quelque chose se passe, sans pour autant avoir la moindre idée de ce que c'est. Elle le saura suffisamment tôt de toute façon.

Plus tard, quand nous nous levons de table, j'ai un instant de panique en me disant que le moment est venu. C'est la dernière fois que je vois tous ces gens...

Mélanie s'approche de moi et me demande si nous pouvons discuter un instant. Je fais signe à Rivière de partir sans moi. Celle-ci souhaite donc une bonne nuit à Mélanie avant de suivre Gaby. J'ai un instant peur qu'elle s'effondre en larmes suite à ces adieux silencieux mais elle semble tenir le coup. La vérité, c'est qu'à l'instant présent, j'ai surtout peur pour mes propres adieux à Mel. Car Mel a des soupçons, bien que j'ignore jusqu'à quel point elle est proche de la réalité. Je suppose que je suis sur le point de le découvrir, puisqu'elle semble avoir décidé de me confronter...

– May... commence-t-elle tandis que je retiens mon souffle. Que se passe-t-il vraiment ?