Fiévreusement, j'attends l'arrivée de Tom. Je presse les mains de Rivière avec force entre les miennes pour les empêcher de trembler. Aux portes du départ, ma pauvre Rivière est terrassée par l'anxiété. Subitement, elle ne sait plus si elle en sera capable. Le doute l'envahit et mes paroles rassurantes n'y font rien. Néanmoins, elle se refuse toujours à rester ici. Elle tient à venir, quand bien même elle est terrifiée à l'idée de nous faire échouer.

– May ? chuchote quelqu'un derrière le paravent de notre chambre.

Le moment est venu, Tom est là. J'embrasse Rivière sur le front tandis que j'attrape notre sac à dos. Je m'attends à tout instant à voir Rivière flancher mais elle prend sur elle et me suit sans discuter. Sa décision est prise, une bonne pour toutes et de façon irrévocable désormais.

Une fois sorties de la chambre, nous suivons Tom sans mot dire. Nous nous efforçons d'adopter une démarche légère afin de ne pas attirer l'attention des quelques habitants qui seraient encore éveillés, ni de réveiller ceux qui ont le sommeil léger. Dans l'obscurité, la main de Rivière vient serrer la mienne. Sa paumé est moite et glisse dans la mienne. J'aimerais tellement pouvoir la rassurer, lui dire que tout ira bien... Mais qu'est-ce que j'en sais ? Comment pourrais-je en avoir la certitude ?

Nous avançons dans les tunnels et je ne peux m'empêcher de craindre une intervention. Et si Mel m'avait trahie d'une façon ou d'une autre ? Et si Kyle avait deviné nos plans ? Et Jeb, lui qui a toujours un temps d'avance sur tout le monde, s'il avait tout compris ? Si l'un d'entre eux surgissait pour nous empêcher de quitter les grottes ?

Malgré mes craintes, les tunnels sont parfaitement silencieux et, en dehors de nous, personne ne semble les arpenter. Je me permets de souffler un peu quand nous atteignons enfin notre issue de secours. Tom me déleste du poids du sac à dos et je me glisse la première dans l'ouverture, suivie par Rivière puis par Tom.

Ramper sur le sol rocheux est désagréable mais, assez vite, nous pouvons de nouveau nous relever. Je tends ma main à Rivière qui l'attrape sans se faire prier. Je propose à Tom de reprendre le sac à dos mais il décline la proposition. Je n'insiste pas. Nous continuons à marcher jusqu'à enfin sentir l'air extérieur caresser nos visages.

Instinctivement, j'inspire profondément afin de profiter de la pureté de cet air. L'air frais de la nuit qui me semble en cet instant si revigorant. La main de Rivière se crispe dans la mienne et c'est là que les doutes surgissent dans mon esprit. Et si nous faisions une erreur ? Et si notre entreprise était déjà vouée à l'échec ? Qu'ai-je donc fait ?

– Nous devrions commencer à courir, chuchote alors Tom. Il n'y a plus de temps à perdre, il nous faut avancer un maximum.

Mon cœur se met à taper avec force dans ma poitrine. Tom a raison, il est trop tard pour reculer. Mais où allons-nous ? Comment nous diriger dans l'obscurité, alors que nous ignorons même où nous nous trouvons ?

– Dans quelle direction ? je demande.

– Avançons tout droit, je suppose que nous aviserons plus tard pour la suite. Idéalement, il nous faudrait nous approcher d'une route, cela nous permettrait de nous orienter vers une ville, comme nous l'avions prévu.

– Alors allons-y... je souffle avec anxiété. Prête, Rivière ?

D'une petite voix, elle acquiesce. J'entends Tom soupirer puis donner le signal de départ. Nous entamons nos premières foulées. Il est désormais trop tard pour revenir en arrière...

Je peine à réaliser que nous nous trouvons à l'extérieur. Dans ce noir de plomb, seul l'air frais et le sable sous nos pieds nous le prouvent vraiment. Ça et le ciel étoilé au-dessus de nous. J'aimerais tellement pouvoir le contempler mais je dois me concentrer sur mon souffle et mes enjambées. Ce n'est pas le moment d'admirer le paysage, pas encore, quand bien même j'en rêve depuis si longtemps.

Tom ne semble avoir aucune difficulté à tenir le rythme, je ne me débrouille pas trop mal non plus, mais le souffle de Rivière se fait rapidement court. Je l'encourage du mieux que je peux mais elle ne peut rien contre son corps peu entraîné. Je propose de ralentir après plusieurs minutes de calvaire pour elle. Je sens Tom agacé mais il s'exécute et nous marchons un moment. Je donne des conseils à Rivière afin qu'elle reprenne son souffle plus rapidement, mais également pour qu'elle le gère mieux pendant la course.

Dès qu'elle s'en sent capable, nous repartons dans de nouvelles foulées. Dans le silence de la nuit, la sensation des muscles de mes jambes en plein travail m'est agréable. Je me focalise sur cette sensation, sur les mouvements de mes jambes et la chaleur qui se propage dans mon corps, et je fais le vide dans mon esprit. J'occulte tous les doutes qui viennent parasiter ma détermination. Ces doutes n'ont plus lieu d'être, il est maintenant trop tard pour avoir des regrets.

Nous effectuons d'autres pauses au fur et à mesure de notre avancée. La condition physique de Rivière est vraiment très mauvaise, quand bien même elle y met toute sa bonne volonté. Je sens Tom sur les nerfs et, moi même, j'admets être un peu inquiète pour la suite du voyage. Mais nous repartons à chaque fois et Rivière prend sur elle, s'efforçant de masquer sa fatigue et de ne jamais se plaindre. J'admire sa volonté de fer.

Au bout d'un moment, les premières lueurs du jour commencent à percer à l'horizon. Je ne peux m'empêcher de m'émerveiller à la vue de la teinte rosée que prend alors le ciel. Je cherche le regard de Rivière mais le visage de celle-ci est rouge d'effort et elle fixe un point à l'horizon. Je devine qu'elle tente de se focaliser sur autre chose que la douleur.

– Et si nous marchions un peu ? je propose.

Tom jette un œil à Rivière et soupire. Il accepte ma proposition avec résignation. Je me rapproche de Rivière et passe un bras autour de ses épaules.

– Tu tiens le coup ? je lui chuchote.

Elle hausse les épaules et tente un faible sourire.

– Je sais que c'est dur, j'en suis désolée.

– Tu n'y es pour rien, me détrompe-t-elle. C'est moi qui ai souhaité venir. Je suis désolée de vous ralentir à ce point…

Je balaye ses excuses d'un geste.

– La course et la marche, c'est simplement la première étape du voyage. C'est un mauvais moment à passer pour toi mais nous y arriverons, j'ai confiance en toi. Pour la suite, c'est toi qui mèneras la danse, ne l'oublie pas. Nous aurons besoin de toi.

Elle acquiesce bien que peu convaincue de l'importance de son rôle.

– Regarde ce lever de soleil, je poursuis. La Terre est magnifique. C'est ce pour quoi nous nous battons. Afin de récupérer notre droit à habiter cette planète. Nous ne devrions pas avoir à nous cacher dans des grottes sombres. Nous devrions pouvoir admirer ce genre de spectacles au quotidien. Nous ne devrions pas avoir à courir pour sauver notre peau. Tu as ta place aussi dans ce combat, Rivière. Tu peux nous aider à changer les choses, à faire comprendre aux autres âmes qu'elles commettent une énorme erreur.

– Tu penses vraiment que je peux y arriver ? me demande Rivière d'une petite voix.

– Bien sûr que tu le peux. Et tu le feras, j'y crois.

Je peux déjà imaginer ce nouveau monde : un monde où nous vivrons tous en paix et en harmonie. Est-ce trop rêver de vouloir cela pour la planète qui m'a vue naître ? La planète qui nous a tous vus naître, nous, humains ? La Terre ne voudrait-elle pas que nous cessions de nous combattre entre nous ?

Bien sûr, notre planète ne s'est jamais mieux portée qu'aux mains des âmes. Mais si les âmes nous aidaient, si les humains changeaient, ne serait-ce pas encore mieux ? C'est ce que j'espère du fond du cœur, car je ne vois pas en quoi d'autre je peux croire…