Alors que la journée a bien avancée et que nous avançons à petites foulées, Rivière trébuche soudain. Nous nous arrêtons, moi m'empressant de m'assurer que mon amie va bien et Tom en m'adressant un regard lourd de reproches. Je peux presque l'entendre penser « Je te l'avais bien dis ! ». En effet, la condition physique du corps de Rivière a été mise sur le tapis de nombreuses fois. Celle-ci m'avait convaincu qu'elle y arriverait, qu'elle ferait tout pour. Tom s'était permis d'en douter et, aujourd'hui, les circonstances lui prouvent qu'il a eu raison.

Pourtant, Rivière fait tout ce qu'elle peut, comme elle l'a dit. Néanmoins, elle a aussi surestimé la force du mental sur le physique. Et là, je vois bien qu'elle est à bout de forces. Nous ne pouvons pas continuer comme cela.

Je m'agenouille dans le sable auprès de Rivière qui est repliée sur elle-même, les jambes flageolantes. Derrière moi, Tom exprime sa frustration en shootant dans des cailloux. Je m'efforce d'ignorer sa mauvaise humeur pour ne pas m'emporter à mon tour. Je tente de me focaliser sur mon amie dont le visage est rouge d'effort et de honte. Elle sue à grosses gouttes et peine à contrôler sa respiration.

– Est-ce que ça va ? je lui souffle.

Elle hoche frénétiquement la tête avant de fondre en larmes. Surprise par ce changement brutal d'humeur, je l'entoure de mes bras. Ses sanglots me traversent et je me demande si j'ai bien fais de permettre à Rivière de nous accompagner dans ce dur voyage.

Je ne regrette pas de l'avoir à mes côtés, jamais, mais tout ça est physiquement au-dessus de ses forces, je le vois bien maintenant. Elle veut prouver qu'elle est forte à tout prix mais son corps la limite bien malgré elle. Je me dis qu'elle aurait du rester en sécurité dans les grottes mais il est désormais trop tard pour ça.

– Je suis… désolée, si… désolée ! renifle Rivière.

– Ne sois pas désolée ! Tu fais ce que tu peux, j'en ai conscience.

– Ces fichus jambes, elles ne cessent de trembler…

– Nous allons nous arrêter quelque part pour la nuit. Tes jambes pourront se reposer. Tu vas y arriver, d'accord ?

– Nous arrêter où ?! s'emporte Tom derrière moi. Il n'y a rien à l'horizon, une longue route nous attend encore. Elle n'arrivera jamais jusque là…

– Tom ! je le réprimande face à son ton désobligeant.

– Tu sais que j'ai raison, réplique-t-il. Elle nous ralentit. C'est dangereux de rester ici trop longtemps. On doit trouver un véritable endroit où passer la nuit.

– Il a raison, intervient Rivière de sa voix de petit oiseau. Je n'aurais pas du venir. Vous devriez continuer sans moi.

Je fronce les sourcils.

– Tu es folle ! je m'exclame. Hors de question de te laisser seule ! On est une équipe, on s'entraide. Je te porterais sur mon dos s'il le faut, mais on avancera ensemble.

– Je ne veux pas être un poids, je suis si désolée…

Rivière fond de nouveau en larmes et je lui murmure des paroles rassurantes au creux de l'oreille. Je croise le regard agacé de Tom et y répond par un froncement de sourcils désapprobateur. Je suis sur le point de lui dire que je ne l'ai pas forcé à m'accompagner, qu'il est libre de partir de son côté, mais il me surprend alors par une proposition inattendue.

– Je la porterai, moi, lâche-t-il avec dépit. Seulement, il faut qu'on reparte maintenant. On a déjà trop traîné.

– Tu ferais ça ? je m'étonne en me figeant.

– Si je te le dis ! Alors, on bouge ?

Je hoche la tête, encore un peu perplexe. J'aide Rivière à se lever et ses jambes se remettent à trembler. Elle est vraiment à bout de forces. Tom s'approche d'elle, se baisse et patiente.

– Grimpe sur mon dos, vas-y ! lui dit-il en constatant qu'elle reste immobile.

En silence, aussi perdue que moi, Rivière s'exécute en soufflant un petit merci. Elle passe ses bras autour du cou de Tom et celui-ci attrape ses jambes. Je me saisis du sac-à-dos et, sans un mot, nous nous remettons en route.

Malgré l'expression renfrognée de Tom, je suis attendrie devant la scène que j'observe. Rivière sur le dos de Tom n'est certainement pas une chose à laquelle je pensais assister un jour. Je suis un instant prise d'une envie de rire mais je me retiens afin de ne pas jeter un peu plus de poudre sur le feu.

J'ai plusieurs fois envie de briser le silence pendant que nous avançons mais je finis à chaque fois par me désister. Au fur et à mesure de notre avancée, je commence néanmoins à ressentir les effets de la fatigue accumulée au cours de la journée. Je me dis que ce doit être bien pire encore pour Tom, bien qu'il n'affiche aucun signe visible de lassitude.

– Tu tiens le coup ? je m'enquis doucement.

– T'inquiètes pas pour moi, ça va, réplique-t-il.

J'acquiesce et me mure à nouveau dans le silence, douchée par la sécheresse de son ton. Je croise au passage le regard gêné de Rivière, je peux lire la culpabilité sur son visage. Elle s'en veut tellement d'imposer son poids à Tom. Je tente de la rassurer par un sourire.

– Et toi, ça va ? demande alors Tom avec un peu plus de douceur, comme pour se rattraper de sa maladresse.

– Je tiens le coup, oui. J'espère simplement qu'on trouvera vite un endroit où passer la nuit.

– A propos de ça, j'observe depuis un moment ces saillis rocheuses au loin. Peut-être pourrions-nous y trouver un repli où nous abriter pour la nuit ? Un genre de grotte, quelque chose.

– Cela signifierait nous enfoncer encore un peu plus dans le désert, nous éloigner de la route encore un peu plus…

– Je doute qu'on ait le choix. On y sera plus en sécurité, May. On ne peut pas rester à découvert pendant notre sommeil. On est déjà beaucoup trop vulnérables à mon goût.

– Alors dirigeons-nous dès maintenant dans cette direction avant que la nuit tombe et que nous ne voyions plus rien.

Nous mettons une vingtaine de minutes avant d'arriver jusqu'aux saillies rocheuses en question. Rivière et moi nous installons à même le sol pendant que Tom part à la recherche d'un endroit où nous abriter.

– Je me sens si mal de m'imposer ainsi à Tom, il doit être si fatigué à cause de moi… me souffle Rivière.

– Il l'a proposé de lui-même, tu ne lui as rien imposé, je réplique.

– Il n'empêche…

– Ne te torture pas l'esprit avec ça, Rivière.

Elle acquiesce, résignée.

– En tout cas, il le fait avant tout pour toi. Il doit vraiment t'aimer pour prendre ainsi sur lui.

Je hausse les épaules.

– Il voulait surtout à tout prix qu'on avance. Mais, tu sais, au fond Tom a bon cœur. Il le cache juste sous une masse de mauvaise humeur…

Nous n'avons pas l'occasion de poursuivre cette conversation car, déjà, Tom revient. Nous le suivons avec précaution sur le chemin rocailleux et sinueux qui mène à notre abri pour la nuit. Pendant cette courte mais rocambolesque ascension, je m'efforce de soutenir la pauvre Rivière par les épaules. Nous sommes tous si épuisés.

Avec Rivière, nous découvrons un repli rocheux qui forme comme une minuscule grotte. Voilà qui fera l'affaire pour la nuit. Nous nous installons tant bien que mal, le sol étant loin d'être confortable, mais nous sommes bien trop las pour nous en plaindre.

Nous avalons tous un morceau pour calmer nos estomacs puis, très vite, Rivière s'endort, repliée dans un coin. Je l'embrasse sur le front, attendrie, avant d'aller m'asseoir aux côtés de Tom. Je pose ma tête sur son épaule en soupirant.

– Quelle journée ! je souffle.

– Et le voyage ne fait que commencer…

– Je sais que ce sera plein de dangers, mais j'ai hâte de retrouver la civilisation. Si seulement nous pouvions trouver un moyen de locomotion…

– De toute façon, nous n'avons pas assez de vivres pour éviter complètement la civilisation. Une fois là-bas, nous serons dépendants de ta protégée. Ce sera moins risqué qu'elle se charge du ravitaillement et de se procurer une voiture.

– C'est une bonne chose qu'elle soit là, malgré tout, je fais remarquer.

– C'est bien pour ça que tu ne m'entends pas me plaindre.

Je hoche la tête. Tom s'est en effet calmé sur les remarques déplaisantes.

– Est-ce que tu vas bien ? je lui demande. Tu dois être épuisé après avoir porté Rivière si longtemps. Nous aurions pu alterner, tu sais ?

– Je vais bien, je suis plus solide que j'en ai l'air.

Comme pour vérifier, je passe une main le long de son torse tout en jaugeant les muscles fins à travers son t-shirt. Cela le fait rire.

– On devrait se reposer, lâche-t-il alors.

A l'entente de ces mots, je sens la masse de fatigue me tomber brutalement dessus, comme si elle avait attendu tout ce temps pour déferler. Je me lève et entraîne Tom vers le coin où s'est repliée Rivière, toujours endormie à poings fermés. Je m'allonge suffisamment près d'elle pour attraper l'une de ses mains et Tom se cale contre mon dos. Sa bouche embrasse mes cheveux et je souris tandis que l'épuisement me terrasse rapidement. Toutes les tensions de la journée semblent oubliées. Nous savons qu'une longue journée nous attend demain et que nous ne sommes pas au bout de nos surprises.