Quand j'ouvre à nouveau les yeux, j'ai l'impression de ne pas avoir dormi plus de deux heures. Je suis toute ankylosée du fait de la position peu confortable dans laquelle j'étais. Mes yeux s'habituent progressivement à l'obscurité et j'aperçois la silhouette de Tom, assis à l'entrée de la grotte. Ses yeux sont levés vers le ciel étoilé. Je tourne la tête vers Rivière et constate qu'elle dort encore. En silence, je vais rejoindre Tom.

Quand ma main se pose sur son épaule, il sursaute. Je m'excuse immédiatement pour l'avoir ainsi surpris. Je m'assois à ses côtés et le sens perturbé. J'ai comme l'impression que je l'ai dérangé dans un moment très particulier, un moment de vulnérabilité.

– Tu ne dors pas ? je lui demande.

– Je n'y arrivais pas. Tu sais, je pense qu'on devrait partir bientôt. Nous devrions profiter de l'obscurité pour avancer un peu, sans être à découvert.

– J'irais réveiller Rivière. On peut encore attendre quelques minutes, n'est-ce pas ?

Il acquiesce.

– A quoi tu pensais, avant que je te rejoigne ? Tu semblais dans un autre monde.

– A rien. Ça me fait du bien de ne plus être dans ces grottes.

– A moi aussi, je lui avoue. Rien que la vision des étoiles, je trouve cela merveilleux.

Tom lève les yeux vers le ciel étoilé. Un frisson le traverse et se répercute à mon épaule qui touche la sienne. Je lui adresse un regard curieux.

– Qu'y a-t-il ? Tu as froid ?

– Non, c'est pas ça.

– Quoi, alors ?

Il pousse un profond soupir. Cependant, là où le Tom des grottes aurait éludé et laissé ma question sans réponse, je sens que je vais peut-être obtenir des réponses. C'est presque un nouveau Tom que j'ai devant moi. Un Tom enfin libéré des parois oppressantes des grottes.

– Les étoiles, c'était sa passion, souffle-t-il d'une voix d'outre-tombe. Le parasite dans ma tête.

Je reste muette de stupeur. Tom est-il vraiment en train de me parler de l'âme qui l'occupait ?

– Il passait son temps à les observer, les étudier, les peindre…

Tom jette un nouveau coup d'œil vers le ciel avant de retourner à la contemplation de ses genoux. Quant à moi, je cherche la façon dont lui répondre. Il ne s'agirait pas que je le brusque, je sais combien Tom peut facilement se refermer dans ce genre de moments.

– Et toi, tu aimes les étoiles ? je souffle.

Il hausse les épaules.

– Pas spécialement. D'autant moins maintenant. Quand je les vois, je pense seulement au parasite.

Je me rapproche de Tom et me blotti contre lui. Son corps tremble.

– Tom, à quel point étais-tu conscient de ce qu'il se passait ?

Cette question me brûle les lèvres depuis si longtemps. J'ai peur d'avoir dépassé les limites de ce que Tom est prêt à partager. Il reste silencieux pendant de longues secondes. Néanmoins, il finit par souffler longuement.

– De temps à autre. Parfois, je ne sentais ni ne voyais plus rien. J'étais comme dans un autre monde où rien ne se passait jamais. Un endroit où n'existait que l'obscurité. Parfois, je remontais à la surface. C'était indépendant de ma volonté et je détestais ça. Je voyais soudainement tout ce qu'il voyait, entendais tout ce qu'il entendait. Et puis je hurlais pour sortir de là, mais personne ne m'entendait. Pas même le parasite. Mes moments de conscience étaient généralement très courts. Comme si c'était un sursaut d'énergie qui me faisait remonter avant de subitement retomber comme un soufflée. Je ne sais pas si je haïssais plus les moments de conscience ou le reste. Dans tous les cas, j'étais impuissant et enfermé…

Je serre Tom un peu plus contre moi. Ses tremblements se sont intensifiés. Je devine que c'est la première fois qu'il en parle à quelqu'un d'autre. Je devine aussi que ça ramène de terribles souvenirs dans son esprit. Lui qui s'efforce tant d'oublier cette période de sa vie qu'il ne revivrait pour rien au monde.

– Tu sais, moi aussi j'ai connu cet endroit, je chuchote. Cet endroit sombre où j'avais l'impression de flotter. Pendant un temps, j'ai apprécié cet endroit. Je m'y sentais bien et en sécurité. Et puis tout ce vide a commencé à m'effrayer. J'ai soudain eu peur de tomber, une chute sans fin dans cet endroit sans limite. J'ai été véritablement terrifiée. Je n'oublierais jamais cette sensation…

Un frisson me traverse à mon tour et je m'efforce de dissiper le souvenir.

– En tout cas, je sais ce que tu as vécu, Tom. J'avais simplement la chance de pouvoir communiquer avec Rivière. C'est ce qui m'a empêchée de devenir dingue, je crois. Je me demande simplement pourquoi j'ai eu cette possibilité. Et pourquoi Mélanie l'a aussi eu. De même que Lacey. Pourquoi nous et pas toi ?

Nous réfléchissons tous les deux à cette question pendant un moment.

– Dans le fond, je crois que je m'en fiche, reprend Tom. Peut-être que j'étais trop faible pour ça, peut-être que j'avais trop peur et que ça annihilait mes forces. Dans tous les cas, je ne me serais jamais lié avec le parasite de la façon dont Mélanie et toi l'avez fait. Je n'aurais jamais pu.

– Etait-il si affreux ?

Tom se met à rire.

– Affreux ? Pour moi, oui. Il était niais, absolument niais. Comme toutes les âmes l'étaient autour de lui. Il était tellement heureux de sa vie sur Terre. Ça me rendait malade. Ça me mettait en colère.

– Il n'avait aucune idée de ta présence, je lui fais remarquer. Peut-être cela aurait-il changé les choses ?

– Il m'aurait surtout fait taire ! Le parasite n'était pas comme Gaby ou Rivière. S'il avait su que j'étais encore là, il aurait été terrifié. Il aurait tout fait pour me faire disparaître, je te le garantis. Il n'aurait pas été curieux ou bien compatissant. Il pensait avec certitude que les humains étaient tous monstrueux.

– C'est la façon dont les humains leur sont présentés.

– Arrête de les défendre, May, s'énerve alors Tom en se défaisant de mon étreinte. Je sais bien que ta chère Rivière a su changer d'opinion, de même que Gaby. Mais ce n'est pas la majorité d'entre eux ! Je sais que tu espères que ça change un jour. Moi, je n'y crois pas. Ils sont tous complètement aveuglés. Comme s'ils avaient subi un lavage de cerveau. Je ne crois pas qu'on puisse tirer quoi que ce soit d'eux. A part quelques individus isolés, aucun ne s'associera à notre cause. Nous n'aurons jamais la majorité.

Blessée par ses paroles, je m'enferme dans le silence. Je ne suis pas vraiment surprise que Tom n'adhère pas à mon espoir. Après tout, il est avant tout venu avec moi pour échapper aux grottes. Mais le discours de Tom fait également vaciller mes croyances. Et s'il avait raison ? Si mes espoirs étaient vains ? Dans ce cas là, l'issue est limpide : les poches d'humains rebelles finiront par s'éteindre. Il ne restera donc éventuellement plus rien de nous, un jour.

Je ne veux pas croire en cette issue, mais Tom a raison. C'est une éventualité.

– Dans ce cas là, à quoi tout cela sert ? je reprends. A quoi ça sert qu'on se batte ? A quoi ça sert que je tente de libérer Mina ? Rien de cela n'a de sens.

– La vie n'a jamais eu de sens. On vit pour mourir, après tout. Avant comme maintenant.

Je me rappelle lui avoir dis quelque chose dans le genre, un jour. Tom utilise mes propres arguments contre moi…

– Tom, pourquoi as-tu vraiment tenu à m'accompagner ?

– Parce que c'était la seule décision logique. A quoi bon rester dans les grottes ? Cette vie ne me correspondait pas. Je me sentais comme prisonnier, là bas. J'avais besoin d'air libre.

– Et moi, dans tout ça ?

– J'irais partout où tu iras. Je ne vois pas quoi faire d'autre.

– Tu es là par dépit, donc ?

– Quoi ? Mais non, tu transformes mes paroles.

– Ecoute, Tom, tu me donnes l'impression de ne pas vraiment avoir envie d'être là. Je ne sais plus quoi croire.

Malgré moi, des émotions commencent à grimper en moi. Les larmes menacent de couler et je dois serrer les dents pour les empêcher d'affluer. Il est hors de question que je pleure.

– May…

Tom se rapproche de moi et attrape l'une de mes mains qu'il serre entre ses paumes.

– Ecoute, tu sais bien que je ne suis pas doué pour ça. Je ne sais pas exprimer ce que je ressens. Ce n'est pas nouveau. Si je suis là, à tes côtés, c'est parce que j'en ai envie. Cette vie n'a plus de sens à mes yeux si tu n'y es pas. Tu es la seule raison qui me pousse à continuer. Alors, comme je l'ai dis, j'irais partout où tu iras. Ce n'est pas par dépit, c'est parce que je le veux vraiment.

– Merde, je lâche tandis que les larmes se mettent à couler à flot sur mes joues.

Je me blotti à nouveau contre le torse de Tom, touchée par ses mots.

– Pourquoi pleures-tu ? me demande-t-il, déstabilisé par mes sanglots.

– J'en sais rien… j'admets entre deux sanglots. Je me retiens depuis qu'on est parti. J'ai tellement peur mais je me dis qu'il faut que je reste forte en toutes circonstances. Et puis, ce que tu m'as dis, c'était hyper beau, tu sais ?

Je sens Tom hausser les épaules, un peu gêné face à l'étalage de mes émotions et sentiments. Dans l'obscurité, je cherche ses lèvres et y presse les miennes avec avidité. Dans mon emportement, je nous fais tous les deux tomber sur le sol rocailleux de notre abri. Cela ne freine cependant pas nos ardeurs et nous continuons à nous embrasser comme si notre vie en dépendait. Tandis que je fourrage dans les cheveux de Tom, les mains de celui-ci s'aventurent sous mon pull et je frissonne au contact de ses doigts froids. Je l'attire un peu plus à moi tandis que sa bouche s'aventure dans mon cou. Je ne crois pas avoir jamais désiré quelqu'un au point auquel je désire Tom en cet instant.

Je voudrais que cet instant dure indéfiniment. Je voudrais plus, tellement plus. Mais c'est malheureusement l'instant que choisit Rivière pour sortir du sommeil. Nous l'entendons se tourner sur elle-même puis gémir tandis qu'elle doit sentir ses douloureuses courbatures se réveiller. Tom et moi restons figés dans notre position quelques secondes avant de nous détacher à regret l'un de l'autre.

– May ? murmure la petite voix de Rivière.

– Je suis là, Rivière.

Je me glisse jusqu'à elle et m'agenouille à ses côtés. Je m'enquis de son état physique tandis que Tom s'occupe de préparer le sac à dos avant le départ.

La magie est rompue et la reprise de notre quête est proche…