– Tu tiens à peine debout, Rivière ! je rétorque aux faibles oppositions de mon amie. Je vais te porter, un point c'est tout.
– Ce sera toi qui seras ensuite épuisée…
– On avisera. Maintenant qu'on est loin des grottes, on va pouvoir prendre un rythme moins soutenu. On met moins en danger nos amis. Nous pouvons également profiter de l'obscurité pour nous éloigner encore un peu plus. En tout cas, il faut que tu reposes un peu tes jambes, au moins pour aujourd'hui. De quoi auras-tu l'air si tu boites quand nous parviendrons à la ville la plus proche !
Les yeux vers l'horizon, Tom ne semble pas prêter la moindre attention à notre échange. Il réfléchit déjà à la suite des événements. Je recentre mon attention sur Rivière.
– Je te porte et ce n'est pas négociable. Maintenant, nous ferions mieux d'y aller.
Comme si j'avais activé un signal, Tom jette le sac à dos sur ses épaules et, à contrecœur, Rivière grimpe finalement sur mon dos. Nous reprenons notre route en marchant, contrairement à la veille, mais Tom impose néanmoins un rythme soutenu à notre marche. Mes jambes sont plus tendues que la veille. Les courbatures sont bien présentes. Je suis néanmoins suffisamment déterminée pour faire abstraction. En revanche, je ne suis pas certaine que je serais parvenue à courir comme nous l'avons fait la veille.
Sous le ciel étoilé, nous balayons le sable de nos grandes enjambées. Nous n'observons aucun mouvement dans la nuit, pas plus que nous n'en avons observé la veille en plein jour. Cela nous laisserait presque penser que nous sommes seuls au monde. Pourtant, des créatures doivent bien habiter ces terres, tels que des coyotes. C'est comme si rien en ce monde n'était décidé à venir nous faire obstacle. Loin de me rassurer, je trouve cela trop beau pour être vrai. L'absence apparente de danger devrait nous inciter à plus de prudence encore. Ce n'est pas le moment de relâcher notre garde. Tom n'est néanmoins pas de ce genre là, je n'ai donc pas besoin de le lui conseiller.
Nous marchons pendant plusieurs heures quand le jour commence enfin à se lever. Nous avançons en biais depuis un moment : à la fois à l'opposé des grottes, à la fois en direction de la route principale. Aux premières lueurs du jour, nous repérons enfin l'asphalte tant attendu. Nous sommes maintenant sûrs que nous avons pris la bonne direction. Il nous suffit donc de suivre cette route à bonne distance pour ne pas nous faire repérer par les voitures, mais suffisamment proche pour ne pas la perdre de vue.
En cours de route, je commence à fatiguer sous le poids pourtant plume de Rivière. Celle-ci le remarque et finit par me convaincre de la laisser marcher. Je lui fais cependant promettre de m'avertir si jamais le rythme est encore trop soutenu pour elle.
Après une ou deux heures supplémentaires pendant lesquelles le soleil s'est de plus en plus élevé dans le ciel, nous avons décidé de nous abriter un moment derrière un petit promontoire rocheux. Tom n'est pas à l'aise derrière ce ridicule abri. Effectivement, si jamais les âmes venaient à surveiller la zone depuis un hélicoptère, notre position ne mettrait pas longtemps à être signalée. C'est tout ce que nous avons malheureusement trouvé dans un certain rayon. Et puis, nous jeter à plat ventre quand la silhouette de voitures apparaissait au loin commençait à être plus épuisant qu'autre chose.
Nous sommes assez loin de la route mais nous avons conscience que l'œil avisé de traqueurs ne manquerait pas de nous repérer : nous, silhouettes vacillantes vagabondant dans le désert. D'ailleurs, même à l'ombre du petit promontoire, la chaleur de l'Arizona commence à être étouffante, bien plus que la veille, lorsque le désert était balayé par un petit vent rafraichissant.
– Ce n'est pas idéal, mais on va devoir attendre que le soleil se couche, finit par décider Tom. Il y a beaucoup de circulation sur cette route, c'est trop risqué pour nous de continuer. Profitons-en pour nous reposer, d'accord ?
Rivière et moi acquiesçons. Je tourne la tête vers celle-ci et la voit se mordiller la lèvre. Je l'interroge du regard. Mon amie jette un regard prudent vers Tom qui s'est adossé contre la roche, les paupières closes. Je lui indique de me parler dans l'oreille, si elle ne veut pas être entendue par Tom. Elle se penche donc vers moi et, attentive, je patiente.
– Je me disais simplement que n'importe laquelle de ces âmes circulant sur la route accepterait de nous emmener où nous le voulons, si nous leur demandions.
– Tu sais bien que c'est trop risqué, Rivière. Si nous tombions sur des traqueurs ? Si, malgré nos lunettes de soleil, ces âmes comprenaient que nous sommes humains ?
– Je le sais bien, May. Je me dis juste que tout est si compliqué dans ce monde. Ces âmes accepteraient de nous aider les yeux fermés sans même nous connaître. Comme je le ferais moi aussi. C'est dans notre nature. Mais dès lors que ces âmes étrangères comprendraient que vous êtes humains, subitement toute confiance serait envolée. Pourtant, vous seriez toujours les mêmes personnes qu'elles ont acceptées d'aider. Pourquoi le fait que vous soyez humains devrait changer les choses ?
– Parce que les humains sont tous violents, voyons ! j'ironise. C'est bien connu.
– Pourquoi les âmes s'évertuent à faire passer ce message trompeur ? Pourquoi instaurer cette crainte envers votre espèce ?
– Elles croient vraiment en la véracité de cette idée. Parce qu'elles ont vu ce dont est capable la race humaine : le conflit, la guerre, la destruction. Pour survivre, les humains sont capables de bien des choses, et ça c'est la réalité. Elles n'ont pas entièrement tort. Simplement, c'est les âmes qui ont commencé le conflit, cette fois. C'est leurs méthodes d'invasion sournoises qui nous ont poussés à instaurer une résistance.
– Plus je passe du temps sur cette planète, dans un corps humain, aux côtés d'humains, plus j'ai honte de nous, les âmes.
– Tu ne devrais pas avoir honte de ce que tu es, Rivière.
– Mais nous sommes des parasites, May.
Je m'apprête à répliquer mais Rivière m'interrompt. Elle parle désormais à voix haute. A côté de moi, je sens Tom se figer sans pour autant ouvrir les yeux.
– Nous sommes des parasites, répète-t-elle. La définition de ce mot dans votre langage nous décrit parfaitement, quand bien même tu trouves ce qualificatif déplaisant. Nous avons besoin d'hôtes pour survivre. Nous ne pouvons pas vivre sans occuper un autre corps, c'est la réalité. Nous vivons aux dépens des autres espèces. Nous estimons sauver des planètes et des espèces par ce procédé mais, dans le fond, nous avons la même incroyable volonté de survivre que les humains. Nous aussi, nous survivons par tous les moyens possibles. La différence, c'est que nous nous érigeons au-dessus de vous. Mais de quel droit ?
– Vous avez fait du bien à notre planète en souffrance, ça on ne peut pas le nier, je réplique.
– C'est vrai. Mais comme tu l'as dis, c'est la méthode qui n'est pas correcte. Tu sais, je commence à me demander : est-ce qu'une collaboration entre nos espèces est véritablement possible ? Est-ce qu'une majorité d'âmes nous suivraient dans ce projet fou, inédit parmi toutes les planètes que nous avons jusqu'alors colonisées ?
– Je l'espère…
– Je l'espère aussi mais, pourtant, je commence à en douter. Les âmes sont bonnes, mais collaborer avec une espèce indigène jugée aussi imprévisible que les humains, cela ne dépasse-t-il pas leurs limites ?
– Il n'y a pas de précédents, c'est certain. Mais que proposes-tu d'autre ? C'est soit ça, soit l'extinction des humains, soit la destruction des tiens. La situation actuelle ne durera pas éternellement. Certains des tiens ont changé de rangs, nous devons avoir foi. D'autres que vous peuvent faire ce même choix.
– Je voudrais tellement y croire.
– Il faut que tu y croies, Rivière. Si toi tu n'y crois pas, qui y croira ?
Les yeux de Rivière se perdent dans le ciel bleu. Elle s'abandonne à un tourbillon de pensées tandis que je me tourne vers Tom. Le regard de celui-ci se rive dans le mien. Il reste silencieux et la neutralité de son regard ne m'aide pas à deviner ce qui traverse son esprit en cet instant. Je me dis qu'il doit jubiler à l'idée que Rivière elle-même doute du scénario dont je rêve, bien qu'il ne m'en fera jamais part. Il sait trop comme ce sujet est sensible pour moi, nous en avons trop souvent fait l'expérience.
Finalement, la discussion en reste là et nous nous reposons tous les trois en silence. Je somnole pendant un long moment, délirant à moitié dans mes songes à cause de la chaleur inconfortable. La température finit néanmoins par diminuer quand le soleil se met à redescendre dans le ciel. La luminosité diminue progressivement tandis que nous profitons de l'air rafraichi pour nous reposer pleinement. Quand le soleil est sur le point de disparaître, nous décidons de reprendre la route.
Nous sommes partis pour une longue nuit de marche mais nous sommes plutôt optimistes. Nous devrions retrouver la civilisation bientôt. Nous avons déjà parcouru de longs kilomètres. Le désert a beau être étendu, la route que nous bordons doit bien mener quelque part. A un moment donné, nous devrions bien déboucher sur une zone habitée, au moins un village. Ce sera alors à Rivière de jouer : nous pourrons réserver une chambre dans un motel pour reprendre des forces et nous laver car, il faut bien se l'avouer, nous commençons tous les trois à sentir un peu mauvais. Enfin, Rivière pourra nous dégoter un véhicule et notre aventure passera enfin un cap.
L'excitation grimpe progressivement en moi. J'essaie de ne pas aller trop vite en besogne, sous peine de tomber de haut ensuite, mais se pourrait-il que notre folle entreprise débouche ? Allons-nous retrouver Mina l'âme et, potentiellement, ma Mina ? Le visage de ma petite sœur envahit tout l'espace de mes pensées et, dans l'obscurité, je me mets à sourire.
« Mina, j'arrive ! »
