Au beau milieu de la nuit, après plusieurs heures de marche, voilà que nous apercevons des lumières au loin. J'en crierais presque de joie si je n'avais pas les muscles des jambes si endoloris. La vision de ces lumières nous met cependant tous du baume au cœur. Puis, une fois que l'idée s'est frayée un chemin dans nos esprits, l'angoisse surgit à son tour. L'aventure est sur le point de changer mais pas uniquement en bien. Le danger risque bien d'être plus présent que jamais. Il n'est cependant plus question de reculer. Nous accélérons le pas tout en restant attentif à rester invisibles aux rares voitures qui circulent encore à cette heure tardive de la nuit.

Les lumières du village que nous avons repérées sont plus loin qu'elles n'y paraissaient alors nous mettons pratiquement une heure avant de les atteindre. Quand nous nous sommes rapprochés, le moment est à la mise en œuvre d'une stratégie d'approche. A l'entrée du village se trouve un motel et c'est sur lui que nous allons jeter notre dévolu. Les lumières de la réception sont allumées donc nous devinons qu'il y a une permanence.

– Rivière, tu te sens capable d'y aller dès maintenant ? je lui demande.

– Oui, bien sûr, acquiesce-t-elle d'une voix néanmoins tremblotante.

– Tâches simplement de prendre une chambre, intervient Tom. Invente une histoire comme quoi tu voyages, ce que tu veux, en fait. Essaies simplement d'être naturelle, de n'attirer l'attention de personne.

– Nous t'observerons d'ici, j'ajoute. Ne cherche pas à nous faire signe, nous te rejoindrons quand nous serons certains que la voie est libre. Tout est bon pour toi ?

– Oui, ça va aller. Vous pouvez me faire confiance.

J'adresse un regard qui se veut rassurant à Rivière et Tom lui tend le sac à dos. Qu'elle arrive sans aucun bagage paraitrait trop suspect, d'autant plus si des traqueurs se trouvent dans le coin. Heureusement pour nous, c'est le milieu de la nuit et la grande majorité des âmes doivent être endormies.

Tom et moi observons anxieusement Rivière s'éloigner de nous. C'est le premier grand test que nous allons affronter. Nous fondre au beau milieu des âmes sans attirer leur attention.

– Tu es certaine qu'elle ne va pas nous trahir ? s'assure une dernière fois Tom.

– Tom ! je m'offusque. Tu ne lui fais toujours pas confiance ? Tu as bien entendu ce qu'elle a dit tout à l'heure à propos de son peuple. Tu vois bien qu'elle est de notre côté.

– Bon, d'accord. De toute façon, je suis bien obligé de le croire parce que c'est notre seul espoir. J'espère simplement qu'elle ne se trahira pas elle-même en se perdant dans ses mensonges.

– Quand on était encore dans les grottes, on a monté une histoire qu'elle pourra raconter aux autres âmes. Tout devrait bien se passer.

– Nous n'avons plus qu'à patienter pour voir.

Nous scrutons au loin Rivière tandis qu'elle pousse la porte de la réception du motel. Je serre la main de Tom dans la mienne, anxieuse en dépit de la confiance aveugle que j'ai en Rivière. Fiévreusement, nous tentons de percevoir les silhouettes lointaines se découpant sous forme d'ombre sur les fenêtres de la réception. L'attente nous parait interminable mais, au bout de plusieurs minutes, Rivière ressort de la réception et monte les escaliers menant aux chambres. Tom et moi enregistrons mentalement la porte au niveau de laquelle elle s'arrête, avant de la voir pénétrer à l'intérieur de la chambre.

Nous attendons ensuite quelques minutes supplémentaires pour être certains que personne ne va nous voir traverser la route. D'une démarche naturelle, tout en évitant soigneusement de nous faire repérer par l'âme au bureau d'accueil, nous entreprenons ensuite de retrouver Rivière dans la chambre. Nous la retrouvons facilement car c'est la seule dont la lumière est allumée. Je frappe quelques coups à la porte et le visage de Rivière ne tarde pas à apparaitre dans l'embrasure de la porte. Elle souffle bruyamment en nous reconnaissant.

Tom et moi pénétrons à l'intérieur et nous écrasons avec soulagement sur le lit deux places qui occupe le milieu de la pièce. Enfin, nous voilà à l'abri des regards. La première étape s'est déroulée comme sur des roulettes.

– Tout s'est bien passé ? je demande à Rivière en m'asseyant sur le matelas moelleux.

– L'âme réceptionniste m'a posé quelques questions mais j'ai utilisé l'histoire qu'on avait montée ensemble. Elle n'a pas paru soupçonner un instant que tout ça n'était qu'inventions.

– Parfait, vraiment parfait. Bien joué, Rivière !

Rivière prend mes félicitations avec un petit sourire triste. Je comprends qu'elle est mal à l'aise de devoir recourir au mensonge, bien qu'elle sache que c'est nécessaire. Je décide de ne pas insister et de changer de sujet, le moment est enfin à la détente.

– Je ne sais pas vous, mais moi je rêve d'une bonne douche ! Qui passe en premier ?

Tom ne se manifeste pas, occupé qu'il est à inspecter la chambre. Quant à Rivière, elle s'est assise sur le sofa, l'air éteinte, apparemment épuisée.

– A moi l'honneur, alors…

Je les laisse tous les deux dans la chambre et m'approprie la salle de bain. Je me hâte d'ôter mes vêtements et de courir sous le jet d'eau. L'eau qui coule délicatement sur mon corps m'apaise presque immédiatement. Me sentant sale depuis les quelques jours de notre départ, je me frotte sans relâche avec l'échantillon de gel douche que j'ai trouvé sur l'étagère de la salle de bain. Celui-ci change du savon auquel nous avions droit dans les grottes et qui me donnait l'impression de me laver avec de l'acide. Ce savon là glisse délicatement sur ma peau sans l'agresser. Quand je passe à mes cheveux, je m'y donne tout autant à cœur joie. En ressortant de la douche, je me sens d'excellente humeur. Je m'enroule dans une serviette immaculée et, le sourire aux lèvres, je rejoins mes compagnons de route.

Je retrouve Rivière assoupie sur le sofa et Tom en train de zapper les chaînes à la télévision. Je m'installe à côté de lui.

– Des choses intéressantes ? je demande.

– Tu parles ! Que des conneries d'un ennui mortel.

– Tu ne veux pas prendre une douche ? Tu vas voir, ça va te relaxer.

Il soupire.

– Je pue, c'est ça ?

– Maintenant que moi je sens bon, je trouve effectivement que ton odeur laisse un peu à désirer…

– Bon, s'il le faut vraiment, je vais aller me laver alors.

Je ris tandis qu'il part s'enfermer à son tour dans la salle de bain. J'observe ensuite avec attendrissement Rivière assoupie dans le sofa. J'hésite un instant à la transporter jusqu'au lit mais j'ai peur de la réveiller. Elle semble si paisible dans son sommeil. Je me contente donc de déposer une couverture supplémentaire sur elle. Quant à moi, je me laisse tenter par le matelas. M'y allonger est une telle délivrance pour mon dos endolori. Voilà bien longtemps que je n'ai pas dormi sur un matelas si confortable !

Sans le réaliser, je dois finir par m'assoupir. Quand je me réveille, Tom est endormi à côté de moi dans ses vêtements propres qu'il avait emporté dans le sac à dos. Quand à moi, je suis toujours enroulée dans ma serviette humide. J'entends les deux souffles réguliers de mes compagnons de route et me lève pour jeter un œil par la fenêtre. Je repousse de quelques centimètres le rideau et constate que le jour est à peine en train de se lever. Il n'y a toujours pas âme qui vive dehors. Cela me donne presque envie d'aller flâner à l'extérieur, en toute liberté, comme au bon vieux temps, mais je ne suis pas folle. Le danger est peut-être là, tapi dans l'ombre…

Je retourne m'allonger auprès de Tom, bien décidée à m'accorder un peu de repos supplémentaire. Alors même que toutes les conditions sont réunies pour pouvoir m'endormir, je n'y parviens pas. Je décide donc d'allumer la télé et j'observe les images défiler sans le son. A cette heure ci, des chaînes donnent la météo, d'autres rediffusent des matchs de baseball, et d'autres passent des téléfilms dont le talent des acteurs me paraît plus que douteux. Je reste cependant hypnotisée par les images. Sans le son, on pourrait presque penser que tout ces gens sont humains. Seulement en apparence, bien sûr.

Rivière est la première à se réveiller. Je la salue d'un sourire resplendissant, reflet de mon humeur depuis la douche de la veille. Rivière ne peut faire autrement que d'y répondre de la même façon. Quant à Tom, dans son sommeil, il me paraît plus apaisé que jamais. Moi qui pensais que se retrouver en territoire « ennemi » le pousserait au comble de l'angoisse, le voilà parfaitement à l'aise dans une chambre de motel tenu par des âmes. Lui qui dort habituellement si peu et si mal… Il se rattrape enfin !

Je propose à Rivière de profiter des joies de la salle de bain à son tour. Je sens bien qu'elle est toujours un peu triste. Elle a bien besoin de se retrouver un peu seule et quoi de mieux qu'une bonne douche pour se retrouver sereinement avec ses pensées ? J'entends l'eau commencer à couler et retourne m'allonger un peu en attendant que Rivière termine et que Tom se réveille.

J'écoute la profonde respiration de ce dernier et cela m'apaise. Je sens que je suis presque sur le point de m'endormir quand mon cœur manque brusquement un battement. Des coups viennent d'être frappés contre notre porte, brisant ma bulle de sérénité. Le cœur battant, je tente de réveiller Tom qui gémit tandis que je viens perturber son paisible sommeil.

– Tu dois rester calme, mais quelqu'un vient de frapper à la porte…

Un peu plus souriante que tout à l'heure, Rivière sort de la salle de bain. Comme moi, elle s'est enroulée dans une longue serviette blanche. Elle rencontre alors mon regard affolé et son sourire vole aussitôt en éclat. Elle est sur le point de nous demander ce qu'il se passe quand de nouveaux coups sont frappés à la porte.

J'attrape la main de Tom et l'entraîne vers la salle de bain.

– On ne peut pas prendre de risques, je chuchote à Rivière en passant à côté d'elle. Ils doivent penser que tu es seule. Nous devons éviter les questions trop indiscrètes. Va ouvrir et reste calme, d'accord ? Tu peux le faire, Rivière.

Je ne lui laisse pas le temps de réagir et m'enferme avec Tom dans la salle de bain. J'entends les petits pas de Rivière se diriger vers la porte d'entrée puis j'entends la porte s'ouvrir. Et s'il s'agit de traqueurs ? Et si nous avons déjà été repérés ?

Je me presse anxieusement contre Tom et tends l'oreille, effrayée à l'idée que tout soit déjà terminé…