– Bonjour Etoile-dans-la-nuit ! salue une voix masculine. Je suis Clair-de-lune, c'est Pétale-de-fleur-dans-le-vent de la réception qui m'envoie. Elle m'a expliquée que vous étiez arrivée au cours de la nuit. Vous voyagez seule, c'est cela ? Je voulais vous proposer de venir prendre le petit-déjeuner avec moi, puisque vous ne connaissez personne ici. Si vous le souhaitez, bien entendu. Si vous préférez, je peux vous laisser seule. Je sais que certaines âmes apprécient la solitude.

Je me remets à respirer. Ce n'est pas un traqueur, simplement une âme qui vient s'assurer que Rivière va bien. Pas de quoi s'alarmer.

– Je… hésite Rivière. C'est juste que je dois encore m'habiller et…

– Rien ne presse ! la rassure Clair-de-lune. Je souhaitais simplement vous faire cette proposition. Je vais descendre au restaurant qui se trouve juste de l'autre côté de la rue. Rejoignez-moi quand vous êtres prête, d'accord ? Prenez tout le temps qu'il vous faut. C'est d'accord, alors ?

Je devine que Rivière doit finalement acquiescer car la porte se referme ensuite. Tom et moi en déduisons que le visiteur s'en est allé. J'entrouvre doucement la porte pour me retrouver face à une Rivière décontenancée.

– Je n'ai pas su quoi lui répondre…

– Ne t'en fais pas, Rivière. Va prendre le petit déjeuner avec lui, utilise l'histoire qu'on a inventée. Tout va bien se passer. Nous te faisons confiance. Et puis, un bon petit déjeuner va te faire du bien. Tu as des vêtements propres dans le sac à dos.

Rivière s'exécute et récupère ses vêtements dans le sac avant d'aller se changer dans la salle de bain.

– Je n'aime pas ça, me murmure Tom quand la porte de la salle de bain se referme. Je sais bien qu'elle ne nous trahira pas volontairement, mais il faut qu'elle soit extrêmement prudente. Et si elle lâchait une mauvaise information par erreur ? Et si elle se trahissait et nous trahissait sans le vouloir ?

– Nous devons être confiants et croire que tout se passera bien, je réplique. Peut-être même qu'elle pourra se procurer une voiture au passage, je suis certaine que ce Clair-de-lune va se mettre en quatre si elle lui demande de l'aide ! Cette proposition imprévue peut nous apporter beaucoup. Il s'agit simplement de l'utiliser à bon escient.

Tom acquiesce mais ses doutes sont loin d'être envolés, je le vois bien. Rivière ressort de la salle de bain fraiche et pimpante dans ses vêtements propres. Je lui donne quelques conseils supplémentaires en lui demandant de se renseigner sur un endroit où elle pourrait se procurer un véhicule. Je la serre ensuite entre mes bras avant qu'elle ne sorte de la chambre du motel.

Avec Tom, nous mangeons un morceau aussi pour calmer nos estomacs affamés. Il s'agit cependant d'un petit déjeuner bien plus rudimentaire que celui auquel va certainement avoir le droit Rivière. Pour patienter, nous nous mettons ensuite devant la télé. Tom s'exaspère cependant rapidement devant ces programmes « de plus en plus stupides » alors je prends la décision d'éteindre l'écran. Je m'allonge à ses côtés sur le lit.

– On se réhabitue vite au confort… je soupire. Dormir sur un véritable lit m'avait manqué.

– Voilà bien longtemps que je n'avais pas si bien dormi, admet Tom.

– J'ai vu ça. Tu dormais comme un loir avant que je te réveille !

– C'est étrange parce que je n'ai même pas fait un seul cauchemar. Habituellement, mon sommeil est hanté par toutes ces sales expériences que j'ai vécues.

– C'est toute la magie de ma présence ! je plaisante.

– Je commence à croire que c'est vraiment ça. Un bon matelas et toi à côté de moi, je crois que je n'ai besoin de guère plus.

Des pensées inavouables me viennent en tête mais je sais pertinemment que ce n'est pas le moment. Fichues hormones.

– Et aussi d'un bon repas, j'ajoute à la place. Je rêve d'un bon restaurant avec une assiette bien copieuse !

Nous nous mettons tous les deux à baver sur nos souvenirs d'antan. Nous nous remémorons les repas en famille lors des grandes occasions, des repas si riches qu'ils nous en auraient fait craquer la ceinture, et les soirées entre amis qui se finissaient si souvent en fast food par flemme de préparer à manger. Et puis, je me rappelle ces repas que nous préparions avec Mina, quand nous étions toutes seules à la maison, quand nos parents décidaient de se faire un restaurant en amoureux. Rien ne nous mettait plus en joie que ces moments où nous avions la « garde » de la maison…

Non, je veux manger des hamburgers ! rétorque Mina alors que j'essaie de la convaincre de nous faire quelque chose de plus sain à manger.

Mais tu sais, les légumes c'est très bon aussi…

Mina s'empresse de nouveau de secouer la tête. Elle tient à ses hamburgers maisons et je sais bien comme elle peut être butée parfois. Je ne crois pas que je parviendrais à la convaincre.

Nous avons déjà fait des hamburgers la dernière fois, Mina.

Et alors ? Rien ne nous empêche de recommencer !

Je pousse un profond soupir. Je ne peux rien refuser à ma petite sœur et elle le sait très bien.

Très bien, préparons des hamburgers…

Mina pousse une exclamation de joie tandis que je sors les différents ingrédients du frigidaire. Nous nous mettons de concert à la préparation de notre repas, chacune sachant ce qu'elle a à faire. Ce n'est pas comme si c'était la première fois que nous faisions des hamburgers maison… Puisque c'est le repas préféré de Mina et que Mina semble toujours être aux commandes. Cela m'exaspère mais, au fond, cela me fait plaisir de la voir si heureuse. J'allume la radio et Mina et moi nous mettons à chanter et à nous dandiner sur la musique.

Viens ensuite le meilleur moment de nos soirées entre sœurs : nous nous installons devant la télé avec notre appétissante assiette et nous mettons devant un bon film.

Je voudrais que ce soit toujours comme ça, me fait remarquer Mina.

Moi aussi, je le voudrais. Mais je sais bien que la réalité nous rattrapera un jour. Il arrivera un temps où nous serons toutes les deux adultes avec des responsabilités d'adultes. C'est inévitable. Il est cependant hors de question que je vienne briser les rêves de ma petite sœur. Elle doit conserver son innocence autant de temps que possible.

Si on le veut suffisamment fort, pourquoi les choses changeraient-elles ? je lui fais remarquer.

La vie d'adulte semble triste, soupire-t-elle à ma surprise. Dans la rue, tous les adultes semblent dépassés. Même papa et maman, parfois, ils sont si stressés. Et si ça nous arrive à nous aussi ?

Je hausse les épaules, ne sachant pas quoi lui répondre. Ma petite sœur prend déjà conscience de la réalité du monde qui nous entoure et cela m'attriste. Je voulais conserver son innocence enfantine mais peut-être est-elle déjà en train de la perdre ? Ma petite sœur qui ne jure que par Alice au Pays des Merveilles est-elle en train de changer ? Vais-je la perdre ?

Une citation du livre me vient alors en mémoire.

« Lemeilleur moyen de réaliser l'impossible est de croire que c'est possible », je cite.

Mina m'adresse un regard interrogateur.

Si on croit très fort que rien ne changera, peut-être que l'impossible se réalisera. Si Lewis Carroll l'a dit, c'est ce que c'est vrai, non ?

Je suppose, oui, concède Mina. De toute façon, rien ni personne ne pourra jamais nous séparer. Ça, c'est clairement impossible !

Je la serre tendrement contre moi. Voilà qui ressemble déjà plus à ma petite sœur !

La main de Tom se pose sur mon bras.

– A quoi tu penses ? me demande-t-il.

– Je pensais à Mina. Il y avait une citation dans son bouquin préféré. « Le meilleur moyen de réaliser l'impossible est de croire que c'est possible ». J'aimerais tellement croire en la véracité de cette phrase. Dans ce cas, il me suffirait d'y croire pour pouvoir finalement retrouver ma sœur ! Malheureusement, je sais bien que le monde ne fonctionne pas comme ça. La réalité de la vie est tout autre. C'est juste agréable d'imaginer qu'une telle magie puisse exister.

– Ce n'est pas moi qui vais te dire le contraire… admet Tom. C'est moi le pessimiste entre nous deux, après tout. Mais ne lâche pas les bras, d'accord ? Nous n'avons pas encore dit notre dernier mot dans cette affaire.

Je souris.

– Tu ne peux pas savoir comme ça me fait plaisir de te voir si positif !

– Il faut bien que l'un de nous deux le soit. Je m'engage à prendre la relève quand tu perdras ton optimisme.

– Je te prends au mot, alors. Je compte sur toi.

– Ne compte pas trop sur moi non plus, nuance-t-il. Tente de garder ton précieux optimiste au maximum, n'allons pas jusqu'à inverser les rôles. Je ne suis pas certain de pouvoir assumer une telle responsabilité, ça va un peu à l'encontre de celui que je suis.

– Je vais essayer de rester optimiste, alors.

N'y tenant plus, je me blotti à nouveau contre Tom. Comme un petit chaton en manque d'affection. En cet instant, je suis si heureuse d'avoir croisé la route de Tom, si heureuse qu'il ait décidé de m'accompagner. Rien n'aurait été pareil sans lui. Peu importe le destin qui nous attend, je sais au moins que je ne serais pas seule pour l'affronter. Même si ça se termine mal…