Tom et moi somnolons pendant un moment jusqu'à ce que Rivière nous fasse la frayeur de notre vie en pénétrant à l'intérieur de la chambre sans prévenir. Elle a le sourire aux lèvres, ce qui est étrange à voir au vu des circonstances mais cela me fait plaisir. Elle referme la porte derrière elle avant de nous annoncer la bonne nouvelle.

– Clair-de-lune va se procurer une voiture pour moi, enfin, pour nous, même s'il ne le sait pas. Je ne lui ai pas appris votre existence pour ne pas prendre de risques, ne vous inquiétez pas. Il va la faire apporter cette après-midi. Fini la marche !

Cette idée paraît l'enchanter grandement. Tom se désintéresse de la conversation quand Rivière se met à parler de son nouvel ami avec enthousiasme. Je l'écoute quant à moi avec attention, encore perplexe devant cette nouvelle Rivière que j'ai face à moi. Une Rivière qui a retrouvé son environnement naturel et les siens. Je ne pensais pas qu'elle reprendrait si rapidement ses marques après des mois passés dans les grottes auprès d'humains. J'ai envie d'être ravie pour elle mais, malgré moi, cela me rend aussi triste. J'ai l'impression que je suis en train de la perdre, tout en ayant conscience que cette pensée est parfaitement ridicule. Ce n'est pas parce que Rivière fait ami-ami avec d'autres âmes qu'elle va m'abandonner pour autant, et surtout pas me trahir.

L'après-midi venue, Tom et moi nous cachons de nouveau dans la salle de bain quand quelqu'un vient frapper à la porte de notre chambre. C'est Clair-de-lune qui vient avertir Rivière de l'arrivée de sa nouvelle voiture. Celle-ci descend avec lui pour la découvrir et Tom et moi observons discrètement derrière le rideau le jeune homme expliquer à Rivière les options dont est équipé le véhicule. Quand elle remonte, elle est seule mais nous apprend que son gentil ange gardien l'a de nouveau invitée à manger un morceau avec lui le soir même, avant qu'elle s'en aille le lendemain comme elle le lui a annoncé.

Tom et moi mangeons donc en tête à tête les sandwichs que Rivière nous a rapporté. En dépit de l'impression d'être à l'étroit entre ces quatre murs, j'apprécie ces moments passés avec Tom. Je le redécouvre sous un autre jour, bien moins morose que dans les grottes. Il se laisse aller à plus de confidences, notamment à propos de sa fiancée décédée avant l'invasion des âmes. Il me parle de la passion un peu insolite qu'elle avait pour la mécanique, là où ses trois frères préféraient les bureaux climatisés. Elle était la fierté de son père, d'une beauté un peu sauvage que le cambouis ne venait pas gâcher le moins du monde. Dans sa façon de parler de ces instants révolus, j'entraperçois le Tom des temps passés. Je le vois presque rajeunir dans ses sourires. Et puis il jette un œil à la télé et la réalité se rappelle à lui, fanant brusquement ses sourires. Nous passons le reste du temps où nous ne discutons pas à nous embrasser, comme des adolescents qui profitent de l'absence de leurs parents pour faire quelques folies.

Quand Rivière nous rejoint à nouveau, la soirée est bien avancée. A nouveau, son visage est illuminé des suites du bon moment qu'elle a passé en compagnie de cette autre âme. Elle est presque triste de ne pas pouvoir rester plus longtemps dans cette ville, mais elle sait bien que nous n'avons pas de temps à perdre ici. Nous nous endormons donc un moment avant de nous lever aux aurores. Rivière ouvre la voie pour vérifier qu'il n'y a personne puis Tom et moi nous glissons sur les sièges confortables de notre nouvelle voiture. Rivière part ensuite prévenir la réceptionniste de son départ et nous reprenons la route en direction de l'ouest.

Je m'amuse de l'allure de tortue à laquelle Rivière conduit et Tom s'en exaspère, bien qu'il sache qu'il est nécessaire de respecter les limitations de vitesse pour ne pas attirer inutilement l'attention sur nous. Je m'amuse à triturer les boutons de l'autoradio jusqu'à trouver une fréquence diffusant de la musique. Je me fige d'étonnement en entendant les premières notes de musiques d'une composition de Debussy. La qualité sonore des baffes est telle que les notes de musiques m'arrachent un frisson.

– Les âmes écoutent Debussy ? je demande à Rivière.

– Debussy ?

– C'était un compositeur de musique français. Assez ironiquement, cette composition là se nomme Clair de lune. Le même nom que ton nouvel ami.

– C'est vrai ? s'étonne-t-elle en quittant la route du regard.

– Regarde la route ! je m'empresse de l'avertir. Mais, oui, c'est vrai.

– C'est très jolie, souffle Rivière avec émotion.

– Ils n'écoutent pas du Eminem, par hasard ? intervient Tom d'un ton blasé.

J'éclate de rire sous les yeux curieux de Rivière qui ne comprend évidemment pas de qui Tom parle.

– C'était un chanteur de rap américain, je lui explique. Il y a peu de chance que les âmes écoutent ce type de musique. Mon dieu, que la musique me manque ! Tu sais que je passais mon temps à écouter de la musique à l'époque ?

– Je me rappelle d'un de tes souvenirs, acquiesce Rivière. Tu écoutais cette musique avec Mina, je ne me souviens pas laquelle, mais vous sautiez sur ton lit en riant à gorges déployées. Jusqu'à ce que votre maman vienne vous gronder parce que vous alliez finir par casser les lattes du sommier.

– Qu'est-ce que je ne donnerais pas pour pouvoir aller faire un tour sur ce bon vieux YouTube ! Je me doute que, désormais, toute notre musique humaine, si ce n'est nos compositions classiques, doivent être censurées. Les mots des humains ne doivent pas dignes d'être entendus, je suppose…

Je lâche cette dernière phrase avec une amertume que je n'avais pas prévue. La colère de savoir tout notre patrimoine culturel perdu ou bien enfoui dans des profondeurs inconnues.

Je laisse ma tête retomber contre la vitre côté passager et je repense à cette vie perdue. Je me remémore tout ce qui me faisait aimer la vie. Toutes ces choses qui ont désormais disparues. Des choses auxquelles je n'ai plus pensé depuis longtemps, car les circonstances ne s'y prêtaient pas. Les âmes nous ont volés notre vie et tout ce qui venait avec. J'ai beau briguer une vie en harmonie avec eux, cette rancœur à leur encontre reste bien ancrée au fond de moi. Subitement, j'ai envie de pleurer cette existence perdue.

– May… souffle Rivière à côté de moi. Est-ce que tout va bien ? Veux-tu que je m'arrête ?

– Non, ne t'arrêtes pas ! je m'empresse de répliquer. Ce n'est rien, vraiment.

Rivière n'insiste pas, comprenant bien que je n'ai pas envie de partager ce que j'ai sur le cœur en cet instant, et seules les notes de musiques de Debussy rompent bientôt le silence dans l'habitacle. Une main vient délicatement saisir la mienne. C'est Tom, depuis le siège arrière. Celui-ci reste silencieux mais je devine qu'il comprend ce que je ressens. Alors je m'accroche à sa main et je laisse la vague d'émotion qui me traverse faire progressivement son chemin.

Les heures passent, seulement entrecoupées par mes indications ou celles de Tom à Rivière. Nous prenons plusieurs pauses dans des endroits un peu reculés. Dans un minuscule village, Rivière se charge d'aller acheter des sandwichs dans l'unique épicerie du village puis nous les picorons à proximité de la voiture.

Nous roulons encore un peu jusqu'à ce que la fin d'après midi arrive. Nous n'avons jusqu'alors croisé aucun obstacle et cela m'inquiète de plus en plus. N'est-ce pas trop facile ? J'avais anticipé tant de difficultés, tant de galères, alors pourquoi tout se déroule-t-il comme sur des roulettes ?

Comme la veille, Rivière s'occupe de réserver une chambre dans un motel et Tom et moi nous glissons ensuite discrètement dans la chambre, sans que personne ne vienne nous interpeller. Cette absence d'obstacles me tracasse vraiment et je m'enferme un peu malgré moi dans un mutisme que Tom n'ose pas rompre.

Tandis que Tom et moi nous reposons sur le matelas douillet de la chambre, deux coups sont frappés à la porte, puis un, puis encore deux. Nous devinons qu'il s'agit de Rivière. Nous avons convenu de ce code pour savoir qu'il s'agit bien d'elle. Tom s'occupe d'aller lui ouvrir tandis que je reste perdue dans mes pensées. C'est alors que mes yeux tombent sur le visage de Rivière que je me réveille brutalement de ma transe.

– Rivière ?! je m'enquis en me précipitant vers elle. Qu'est-ce qui ne va pas ?

Je saisis ses deux bras et rive mon regard dans le sien, fuyant. Son visage est défait. Elle ne me répond pas et cela ne fait qu'accroître mon affolement.

– Rivière ?! j'insiste.

A côté de moi, Tom fronce les sourcils. Il n'aime pas ça, vraiment pas. Tout comme moi. A force d'insister, Rivière finit par croiser mon regard. C'est là qu'elle prend conscience de l'état dans lequel je me trouve.

– Oh, May ! Ce n'est rien, ce n'est pas ce que tu imagines.

– Qu'est-ce que c'est alors ? Parle-moi, Rivière, je t'en prie !

– C'est… C'est juste une affiche que j'ai vue à l'épicerie. Une affiche annonçant des représentations théâtrales.

Je hausse un sourcil, pas certaine de comprendre où elle veut en venir.

– Il s'agit de mon ancienne troupe, May. Je les ai vus en photo. Vogue y était représenté aussi, avec d'anciens amis à moi.

– Oh… je souffle.

Je ne m'attendais pas à cela du tout. Je suis d'abord rassurée parce que le danger que je m'imaginais déjà n'existe pas. Je suis ensuite prise de compassion pour mon amie. Parce que son ancienne vie vient de lui revenir en plein visage tel un boomerang. Parce que son amour pour Vogue doit lui être revenu avec la même violence. J'imagine comme son cœur doit être torturé en cet instant.

– La troupe… reprend Rivière en luttant contre les larmes. La troupe n'est pas loin. Pas loin du tout. Elle est peut-être de l'autre côté de ce mur. Pendant que je lisais l'affiche, quelqu'un m'a invité à venir voir la représentation. Ce quelqu'un, c'était l'un de mes anciens amis de la troupe. May… Vogue doit être proche, lui aussi…

Mon amie fond alors en larmes et je me précipite pour la prendre dans mes bras. Je lui chuchote des paroles rassurantes tandis que Tom s'éclipse dans la salle de bain. Pour laisser un peu d'intimité à Rivière ? Ou parce qu'il ne supporte pas cette effusion d'émotions de sa part ? Je tente de me focaliser sur mon amie mais je ne peux m'empêcher de m'inquiéter pour les risques supplémentaires apportés par la proximité de l'ancienne troupe de Rivière.

Au fond, Rivière n'a pas à s'en faire d'être reconnue. L'apparence que son ancienne troupe connait, c'est la mienne, pas celle de son nouveau corps. Si je venais à être reconnue, ce serait d'ailleurs une catastrophe. Mais il n'y a aucune raison pour que cela se produise, pas si je suis prudente. Mais si Rivière venait à craquer et tentait alors de retrouver son cher amoureux pour tout lui avouer ? Là, la situation serait réellement catastrophique. Mais Rivière ne ferait pas ça, si ?

– May ? m'appelle celle-ci au creux de mon cou.

– Oui, Rivière ?

– J'aimerais y aller. J'aimerais assister à la représentation de ce soir.

Mes yeux s'écarquillent, bien que Rivière ne puisse pas le voir. Un dilemme me traverse. Ma raison me dit que c'est une très mauvaise idée, et mon cœur me dit que Rivière a le droit à cette chance de revoir son amour perdu. Mais et les conséquences ? Et si Rivière ne parvient pas à surmonter ses émotions ? Si elle craque comme je le crains tant ?

Néanmoins, quand elle se recule pour m'implorer de ses yeux brillants, je ne peux faire autrement qu'accepter. En dépit des conséquences possibles, je dois avoir confiance en Rivière. La confiance, c'est tout ce que nous avons. C'est ce sur quoi notre amitié est basée.

Quand bien même je ne suis absolument pas sereine de laisser mon amie s'aventurer à sortir seule, surtout à une telle proximité de l'âme qu'elle aime, je dois la laisser faire. Je me suis un jour promis de ne plus interférer dans sa vie, après l'avoir si longtemps restreinte dans ses choix et ses comportements, et je continue à le faire implicitement. Je lui dois donc bien ça.