Voici le chapitre 2 de cette nouvelle fic. Comme pour le chapitre 1, les lieux, les noms, les lois et les programmes de surveillance évoqués existent ou ont bel et bien existé (merci à Edward Snowden de les avoir révélés! ).

Merci à tous ceux qui me lisent et suivent cette histoire sortie de mon imagination. Comme toujours j'essaie de coller au plus près à la série et à la psychologie des personnages (mais vous pourriez peut-être être étonnés par une interprétation toute personnelle dans ce chapitre). Merci à ceux qui prennent le temps de m'écrire un commentaire! Ils me vont droit au cœur!

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Deux jours plus tard

Washington DC

-Tu es sûr que c'est ici ? Demanda Reese en contemplant d'un air dubitatif le quartier résidentiel qui s'étalait devant lui avant de se tourner vers le conducteur du puissant SUV noir gracieusement prêté par la CIA.

Ce n'était pas la première fois qu'ils se rendaient dans le quartier de Foggy Bottom, puisque le département d'état se trouvait à quelques blocs d'ici, mais ils n'avaient encore jamais mis les pieds dans ce secteur. D'ailleurs, à sa connaissance, aucun bâtiment gouvernemental ne s'y trouvait...

Où avaient-ils donc rendez-vous ? se demanda-t-il en cachant sa nervosité derrière une attitude impassible.

Pour toute réponse, Snow lui lança un regard noir. L'homme avait horreur de deux choses : qu'on mette en doute sa parole et être dans l'expectative. Et c'était exactement ce qu'il ressentait à cet instant précis. Par acquis de conscience, il vérifia à nouveau l'adresse préenregistrée dans le GPS : 2430 E Street NW, Washington DC.

-C'est bien ici, rétorqua-t-il sèchement en reportant son attention sur la route.

-Allons les garçons, on se détend. C'est le jet lag qui vous rend si nerveux ? Ironisa Kara Stanton, assise à l'arrière.

Contrairement à ses collègues masculins dont la tension était palpable, la jeune femme, elle, était parfaitement détendue. Lunettes noires sur le nez, elle profitait des quelques rayons d'un soleil printanier à travers les vitres du véhicule et savourait comme il se doit son retour au pays. Maintenant vexés en plus d'être nerveux, les deux hommes se murèrent dans le silence.

Ils longeaient un immense mur de trois mètres de haut depuis quelques minutes déjà quand un portail gardé par deux officiers apparut. De sa voix mécanique, le GPS leur ordonna de tourner pour entrer dans ce lieu mystérieux qui n'apparaissait sur aucune carte. Snow s'exécuta et arrêta le véhicule devant l'un des hommes en uniforme. Il abaissa sa vitre et s'annonça en montrant son badge. Le militaire vérifia les identités de chacun puis fit signe à son collègue d'ouvrir les grilles.

Mark engagea le SUV dans une petite allée sinueuse qui menait à une grande maison du siècle dernier nichée au milieu d'un parc arboré. Difficile de croire qu'on se trouvait en plein cœur de Washington DC, à deux pas du Capitole et de la Maison Blanche. Bien qu'ils aient subi un contrôle et que ce domaine soit entouré par un haut mur en béton, la sécurité était somme toute très sommaire par rapport à n'importe quel site officiel. Pas de caméras de surveillance, peu d'officiers, l'endroit ressemblait plus à un lycée qu'à un bâtiment fédéral.

-Ça nous change de Langley, commenta Kara qui avait ôté ses lunettes pour mieux observer le paysage.

Mais sa boutade tomba à plat. En réalité, les trois occupants du véhicule avaient une conscience aiguë du caractère singulier de ce rendez-vous. Il était très inhabituel, pour ne pas dire exceptionnel, de rencontrer leurs supérieurs ailleurs qu'au siège de la CIA à Langley, en Virginie. Or, non seulement, ils étaient conviés directement à Washington, mais surtout, et c'était de loin le plus étrange, dans ce lieu inconnu. Ce fut donc dans un silence pesant que Mark gara le véhicule dans un petit parking situé à droite de l'entrée. La tension monta d'un cran lorsqu'ils aperçurent trois SUV aux plaques officielles déjà stationnés.

Les agents échangèrent des regards lourds de sens avant de sortir de la voiture. Sans prendre la peine de contempler la haute façade de briques rouges surmontée de colonnes blanches et d'un fronton rappelant les anciens temples antiques typique des demeures américaines du siècle passé, ils se dirigèrent vers la porte d'entrée à double battant gardée par deux officiers. Mais alors que Snow s'apprêtait à sortir à nouveau son badge, la porte s'ouvrit brutalement, dévoilant la carrure imposante de Terence Beale.

Surpris, les trois partenaires s'arrêtèrent net au pied du perron pour dévisager leur supérieur. La main toujours sur la poignée, l'homme d'origine afro-américaine les toisa quelques secondes, un sourire flottant sur ses lèvres en voyant l'étonnement se refléter sur les visages de ses subordonnés.

-Entrez, ordonna-t-il sans autre forme de politesse avant de disparaître à nouveau dans le bâtiment.

Sans un mot, les trois agents gravirent les quelques marches du perron et s'avancèrent à l'intérieur, avec la désagréable impression de se jeter dans la gueule du loup. Ils se retrouvèrent dans un immense vestibule flanqué d'un escalier qui menait à l'étage. Une coupole richement décorée ornait le haut plafond de cette entrée qui était, de toute évidence, conçue pour impressionner les visiteurs. Même si leurs visages étaient dénués de toute émotion, l'objectif était atteint et les opérateurs de la CIA étaient déstabilisés par cet accueil aussi froid que mystérieux.

Affichant un insolent petit sourire comme s'il se délectait du malaise ambiant, Beale brisa le silence par une question qui ne fut pas pour les rassurer :

-Savez-vous où nous nous trouvons ?

Devant l'absence de réponse de ses interlocuteurs, Beale émit un petit rire condescendant. Il garda le silence encore de longues secondes, ménageant volontairement un insupportable suspense puis balaya l'endroit d'un mouvement ample du bras à la manière d'un guide.

-Nous sommes dans l'ancien quartier général de la CIA, annonça-t-il de sa voix grave et profonde.

-Avant Langley ? Ne put s'empêcher de demander Kara en observant avec intérêt le décor désuet du vestibule.

-Tout à fait, répondit l'homme avec amusement avant d'expliquer, tel un professeur à ses étudiants, la guerre froide avait rendu ces locaux bien trop petits pour accueillir la masse d'agents nécessaires dans la lutte contre le bloc de l'Est. La CIA a déménagé à Langley en 1961 et cet endroit est alors tombé dans l'oubli.

Les agents écoutèrent en silence, chacun se laissant pénétrer par l'atmosphère presque intemporelle de ce lieu chargé d'histoire.

-Finalement, c'est un peu comme être à la maison, conclut Mark Snow comme s'il venait de comprendre les raisons de leur présence ici.

Beale afficha un large sourire avant de d'ordonner d'un ton sec qui tranchait avec le semblant de bonne humeur affiché quelques instants auparavant :

-Suivez-moi.

Sur ce, il tourna les talons et se dirigea vers l'escalier sans un regard pour ses agents. Si Kara et Mark lui emboitèrent le pas sans sourciller, ayant visiblement retrouvés une confiance sans faille envers leur supérieur, Reese, lui, était toujours méfiant. Il ne perdait pas de vue le motif de leur présence ici: ils étaient là pour une nouvelle mission.

Une fois sur le palier du premier étage, ils se retrouvèrent face à trois portes closes. Beale se dirigea vers celle située au centre, cogna trois petits coups secs puis l'ouvrit sans attendre la réponse.

-On vous attend, annonça-t-il avant de s'effacer pour les laisser passer.

Après s'être lancés des regards interrogatifs, les partenaires s'avancèrent comme un seul homme. Ils passèrent devant sur supérieur, qui visiblement, n'était pas convié à l'entretien puisqu'il restait sur le palier, se contentant de leur tenir la porte avant de la refermer derrière eux.

Les trois agents se retrouvèrent dans un bureau qui semblait ne pas avoir été utilisé depuis des décennies. La décoration en formica sentait bon les années 60. A l'heure des ordinateurs et du tout numérique, il était presque incongru de voir des dossiers s'aligner dans des armoires en fer ou s'empiler sur le massif bureau qui trônait au centre de la pièce. Le temps s'était comme arrêté et l'impressionnante épaisseur de poussière témoignait de l'abandon du lieu depuis des lustres.

Mais ce qui attira immédiatement l'attention de John n'était pas la décoration désuète ou le ménage défaillant mais plutôt l'homme qui était assis dans un fauteuil au cuir tanné par le temps derrière le bureau. Michael Hayden en personne ! Impossible de ne pas reconnaitre le directeur de la CIA. Tout le monde le connaissait. L'homme d'une soixantaine d'années avait un CV à faire pâlir n'importe quel membre du gouvernement. Titulaire d'un master d'histoire moderne de l'université Duquesne de Pittsburg, il était entré dans l'armée de l'air en 1967, dans le domaine du renseignement. Mais il s'était surtout fait connaître comme directeur de la très énigmatique NSA. A son arrivée en 1999, elle était mal gérée et inopérante. Mais il l'avait restructurée et modernisée pour en faire la meilleure agence de renseignement du monde. Cette prouesse lui valut d'être nommé directeur de la CIA en 2006.

A première vue, l'homme, au visage rond, aux joues pouponnes et au crâne dégarni à cause d'une calvitie triomphante paraissait sympathique et jovial. Mais il ne fallait pas se fier à son allure débonnaire. Michael Hayden, promu au grade de général il y a quatre ans, était un redoutable stratège, ayant une vision fine de la géopolitique complexe du monde actuel et connaissant parfaitement les us et les coutumes du microcosme politicien de Washington. En outre, ses différents postes lui avaient permis de connaître une somme de secrets d'état qui faisaient de lui, l'un des hommes le mieux informé du pays juste après le président lui-même.

L'homme à l'impeccable costume sombre feuilletait avec attention les dossiers ouverts devant lui. De temps à autre, il remontait ses petites lunettes ovales qui avaient tendance à glisser sur son nez court et droit. Depuis leur arrivée, il n'avait toujours pas levé les yeux, totalement absorbé par sa lecture. A ses côtés, attendait une élégante femme qui, le visage fermé et la posture très rigide, les détaillait de la tête aux pieds d'un œil sévère.

-Asseyez-vous, ordonna-t-il sans interrompre sa lecture.

Les agents s'installèrent sur les trois chaises positionnées devant le bureau. Un silence très inconfortable envahit la pièce. Reese en profita pour observer l'inconnue, debout, à côté de son patron. Elle devait avoir une quarantaine d'années et son tailleur stricte mais de qualité médiocre indiquait qu'elle travaillait sans doute pour une administration, peut être même pour le gouvernement. Ses cheveux auburn étaient rassemblés en une sévère queue de cheval et son visage aurait pu être joli s'il n'était pas aussi tendu. Des petites rides marquaient le coin de ses yeux et de sa bouche, mais à l'évidence, ce n'était pas d'avoir trop ri. Ces marques étaient plutôt le résultat du stress ou de la contrariété.

Alors que tout le monde s'observait avec méfiance, Michael Hayden entretenait savamment la tension dans la pièce en gardant le silence tout en continuant à éplucher ses dossiers comme si de rien n'était. Finalement, une fois sa lecture terminée, il referma soigneusement les papiers et releva la tête pour observer enfin ses trois agents. Ses yeux bleus pailletés d'or passèrent de l'un à l'autre avec une lenteur exaspérante. Après cet examen froid, minutieux et déstabilisant, il consentit enfin à parler :

- Vos états de services respectifs sont impressionnants. Vous êtes de très bons éléments. Votre dernière mission nous a permis de démanteler une filière djihadiste qui s'apprêtait à commettre un attentat sur notre sol.

Inconsciemment, les trois agents bombèrent fièrement le torse en entendant cette élogieuse entrée en matière. Car Hayden était plus réputé pour ses coups de gueules mémorables que pour ses compliments qui étaient rarissimes. Mais le directeur de la CIA ne s'arrêta pas là et continua sur le même ton :

-Grâce aux informations que vous avez réussi à soutirer à Hamman, nous avons interpelé une douzaine de terroristes non seulement sur le sol américain mais aussi en Angleterre et en Belgique.

Pour illustrer ses propos, il tendit aux agents des dossiers contenant les photographies, les noms et les biographies des terroristes interpellés. Reese jeta un coup d'œil rapide aux informations contenues dans les chemises beiges frappées du sigle « top secret ». Il savait que ces paroles étonnamment mielleuses n'étaient qu'un préambule. On ne les avait tout de même pas fait venir pour les congratuler pour une mission qu'ils n'avaient même pas terminée ! Comme si elle venait de lire dans ses pensées, Kara Stanton referma bruyamment le dossier avant de murmurer :

-Dommage que nous n'ayons pas eu le temps d'interroger tout le monde.

La phrase, faible murmure, avait été prononcée suffisamment fort pour être clairement audible pour l'ensemble de l'auditoire. Snow, assis à ses côtés, se raidit immédiatement. Si la jeune femme était un excellent agent, elle avait toujours été un peu trop sûre d'elle et soupe-au-lait.

Sa remarque eut pour effet de faire tomber de masque de bienveillance de Michael Hayden. Son regard se fit glacial et ses traits se durcirent alors qu'il rétorquait sèchement :

-Une mission plus importante vous attend ici.

A ces mots, Reese se tendit un peu plus. Quelle était donc cette fameuse mission? Cela devait vraiment être une mission très spéciale. Spéciale au point de les faire rentrer précipitamment au pays, écourtant des séances d'interrogatoires pourtant riches en révélations. Spéciale au point de rencontrer le directeur de la CIA en personne dans un lieu secret ! Tout cela ne lui disait rien qui vaille…

Indifférent aux questions qui agitaient ses agents, Michael Hayden se tourna vers l'inconnue et annonça d'un ton révérencieux :

-Je vous présente Alicia Corwin. Elle est présidente-adjointe aux affaires de sécurité nationale. Elle va vous expliquer la raison de votre présence ici.

L'intéressée inclina sèchement la tête en guise de salutation et s'avança pour prendre la parole.

-Michael m'a dit que vous étiez une équipe digne de confiance à qui on pouvait confier des missions particulières. Il va de soi que tout ce qui sera dit ici ne quittera pas cette pièce.

La menace était claire mais ce n'était pas cela qui fit tiquer Reese. Non. Deux mots le troublèrent beaucoup plus.

Michael…Pour une adjointe, cette Alicia Corwin semblait bien connaître le directeur de la CIA, au point de le tutoyer. Peut être que cette femme était plus influente que sa simple position d'adjointe ne le laissait supposer.

Particulières…C'était si joliment dit pour qualifier des opérations que l'Agence souhaitait garder secrètes parce que pas très légales, pensa très cyniquement Reese en retenant un sourire ironique.

Mais tout comme ses partenaires, il garda le silence et attendit sagement qu'Alicia Corwin leur explique la raison de leur présence ici.

-Connaissez-vous le Patriot Act ? Demanda la jeune femme à brûle pourpoint.

Déstabilisés, il fallut quelques secondes aux agents pour réagir. Ce fut Mark qui fut le plus prompt à répondre.

-Bien sûr, il s'agit de la loi antiterroriste qui a été votée par le Congrès juste après les attentats du 11 septembre.

Alicia sourit, visiblement satisfaite de la réponse.

-Savez-vous ce qu'elle a changé dans notre lutte contre le terrorisme ? Continua-t-elle.

-Elle a permis d'unir les agences fédérales et les agences de renseignements extérieurs en cas d'enquêtes concernant des terroristes. Elle a aussi autorisé les services de sécurité à accéder aux données informatiques détenues par les particuliers et les entreprises, sans autorisation préalable et sans en informer les utilisateurs.

Alicia hocha la tête et enchaîna :

-C'est exact. Mon travail concerne particulièrement le second volet du Patriot Act. Mon rôle consiste à trouver les moyens pour collecter un maximum d'informations afin de débusquer les terroristes ou déjouer des attentats.

La jeune femme fit une pause avant de reprendre :

-Dès la loi votée, le gouvernement a financé des projets permettant collecter le maximum d'informations possibles. Nos ingénieurs et nos informaticiens ont mis au point des programmes top-secrets parmi lesquels PRISM qui permet la surveillance électronique à partir de sites internet comme Google, Yahoo, Microsoft ou Facebook et le programme Upstream qui capte les données voyageant dans les câbles à fibres optiques ou les infrastructures de communication.

Les masques d'indifférence des trois agents de la CIA commencèrent à se fissurer à mesure qu'ils réalisaient que leur gouvernement avait littéralement mis sur écoute l'ensemble de la population américaine. Alors qu'ils prenaient lentement conscience de l'ampleur de l'espionnage d'état qui avait été organisé en toute légalité après le 11 septembre, Alicia continua son laïus :

-Mais nous avons vite été dépassés par la masse d'informations que nous collections chaque jour. Nous n'avions pas assez d'analystes pour éplucher toutes les données, il fallait trouver autre chose, quelque chose qui puisse faire le tri en quelques secondes dans les milliers mails, de conversations téléphoniques, de fax, d'images, de sites qui affluaient dans les serveurs de la NSA…

-Quelque chose comme… un superordinateur ? Avança à tout hasard Snow.

-Effectivement. Seul un superordinateur pouvait faire le tri et trouver des liens entre toutes ces données…Nous avons donc demandé à la poignée d'entreprises spécialisées dans l'Intelligence Artificielle de créer ce superordinateur dont nous avions terriblement besoin. Finalement, une seule a réussi cet exploit: IFT, dont Nathan Ingram est le PDG.

Sur ce, elle fit passer la photographie du patron d'IFT aux trois opérateurs.

-C'est plutôt une bonne nouvelle, non ? Qu'attendez-vous de nous ? demanda Stanton, en jetant un bref coup d'œil à l'homme sur la photographie.

La jeune femme commençait à montrer des signes d'impatience et s'agitait sur son siège. Le regard d'Alicia se durcit alors qu'elle reprenait sèchement la parole :

-Évidemment le travail d'IFT tombe sous le coup du secret d'état. Seule une poignée de personnes connaissent l'existence de cette Intelligence Artificielle que nous appelons la Machine mais…

La jeune femme fit une pause, les yeux dans le vague, les traits figés comme si elle se replongeait dans ses souvenirs.

-Mais ? Répéta Mark Snow, invitant son interlocutrice à poursuivre.

Alicia sortit de sa torpeur et reprit comme si de rien était :

-Mais, il y a une semaine, alors que je rencontrais Ingram dans un bar de New York en toute discrétion pour faire le point sur l'avancée de ses travaux, ce dernier fit un lapsus pour le moins inquiétant. Il a déclaré que huit personnes connaissaient l'existence de la Machine…

Alicia fit une courte pause avant de reprendre d'un ton grave :

-Or, il n'y en a officiellement que 7.

Les yeux sombres de Kara se mirent à pétiller en comprenant l'objectif de leur mission :

-Vous voulez donc savoir s'il s'agit d'une simple erreur de sa part ou si une personne inconnue est également au courant de ce projet top secret.

-Exactement, approuva Corwin, soulagée par l'esprit affuté de la jeune femme.

-Comment devons-nous procéder ? Demanda Mark Snow en se tournant vers Hayden qui n'avait pas perdu une miette de l'échange.

Ce dernier se cala confortablement au fond de son siège en se frottant le menton tandis qu'il réfléchissait. Après quelques minutes de réflexion, il répondit :

-Je vous propose une approche mixte : vous prendrez contact « à l'ancienne » mais vous opérerez en parallèle une surveillance à distance afin de déterminer si d'autres personnes sont au courant de l'existence de la Machine.

Les trois agents acquiescèrent en silence. Satisfait, Hayden se leva, aussitôt imité par ses subordonnés avant de mettre fin à l'entretien :

-Bien, vous savez désormais ce qu'ils vous restent à faire. Madame Corwin et moi-même seront vos seuls et uniques interlocuteurs dans cette mission. Vous me transmettrez directement vos rapports à mon bureau de Langley. Je reprendrai contact avec vous pour faire le point le moment venu. Est-ce que tout est clair ?

Les trois agents hochèrent la tête. Il ne s'agissait pas tant d'une question que d'une mise en garde. De toutes les missions qu'ils avaient pu effectuer jusque là, celle-ci était sans nul doute, la plus secrète et la plus sensible.

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Le lendemain matin,

Au Siège d'IFT à New York.

-Harold ?

Cette voix…Chaude…Sensuelle…Ce ton légèrement moqueur…Est-ce un rêve ? Harold Finch, officiellement simple développeur informatique dans la société de logiciels IFT, mais officieusement, son co-fondateur avec Nathan Ingram, un camarade de promotion du prestigieux MIT, poussa un soupir de bien être. Un léger sourire se dessina sur ses lèvres alors qu'il émergeait doucement d'un sommeil remplis de rêves…

-Harold ?

La voix était plus forte, le ton, plus impérieux.

Au prix d'un effort surhumain, l'informaticien souleva ses paupières mais les rabaissa aussitôt, agressé par les rayons du soleil qui inondaient le bureau situé au sommet d'une tour de Manhattan.

-Tu t'es encore endormi au travail…

Cette remarque eut pour effet de réveiller l'intéressé aussi surement que la sonnerie stridente d'un réveil. Il rouvrit les yeux et se redressa brutalement sur son fauteuil. Mais aussitôt, son corps protesta et il ne put retenir un gémissement de douleur. Après une nuit passée à travailler sur un projet top-secret pour le gouvernement, il avait finalement cédé à la fatigue et s'était endormi sur le bureau de son associé. Autant dire que son réveil était plus que douloureux. Son corps était endolori, ses muscles étaient raides et le moindre mouvement lui était extrêmement pénible. Il ferma les yeux, inspira profondément et fit quelques mouvements d'assouplissement afin d'évacuer les tensions qui s'étaient accumulées dans sa nuque, ses épaules et son dos.

Lorsqu'il rouvrit les yeux, il aperçut Nathan nonchalamment assis sur un coin de son bureau. Il sentit sa bouche devenir soudainement très sèche à la vue de son très séduisant ami et associé.

L'homme blond affichait un petit sourire moqueur et ses yeux pétillaient de malice en observant son manège. A l'évidence, il s'amusait beaucoup de son réveil brutal. Mais ce n'était pas cela qui troublait Finch. Ce qui le mettait en émoi était la beauté à couper le souffle de l'homme en face de lui. Si Nathan portait un très élégant smoking noir, son nœud papillon dénoué et son col de chemise largement ouvert, lui donnaient un petit air négligé très aguicheur. L'informaticien ne put empêcher son regard de dériver vers la gorge exposée de Nathan, qui visiblement, n'avait pas conscience de l'effet dévastateur qu'il faisait à son ami.

-Tiens, annonça-t-il avec un sourire tendre en posant un gobelet à côté de son clavier.

-Merci, répondit l'informaticien en saisissant précipitamment le verre en carton pour se donner contenance.

Avec précaution, il souleva l'opercule et inspira longuement l'arôme du thé vert sencha. Il ferma les yeux, savourant le parfum délicat de sa boisson préférée, mais surtout, appréciant comme il se doit ce geste plein de délicatesse de son ami. Nathan avait toujours eu le don de le surprendre. Sous ses airs macho et sûr de lui, l'homme était romantique et sentimental. Harold avait pu le constater quand son ami avait divorcé d'Olivia cinq ans plus tôt. Cette période fut sans doute la plus noire pour Ingram qui avait bien failli sombrer dans l'alcoolisme et la dépression. Ils avaient passé de nombreuses nuits blanches à parler, Finch cherchant à le soutenir durant cette mauvaise passe. Ce fut peut être à ce moment-là qu'il réalisa qu'il ressentait peut être autre chose que de l'amitié pour lui…

Bien sûr, Harold n'avait soufflé mot de ses sentiments, ni à Nathan ni à quiconque et encore moins Grace, la jeune femme qu'il fréquentait depuis quelques années. Parfaitement conscient que ses sentiments ne seraient jamais partagés, il avait décidé d'entreprendre une relation avec Grace Hendrix, une artiste un peu rêveuse et extrêmement douce avec qui il partageait de bons moments de complicité. S'il ressentait de la tendresse pour la jeune femme, ce n'était pas de l'amour et il se sentait un peu honteux de profiter de la naïveté de la jeune femme…Mais il n'avait pas le choix et devait faire contre mauvaise fortune bon cœur…

Après avoir bu quelques gorgées de son thé, Finch se sentit nettement mieux. Ses douleurs s'étaient estompées et ses idées étaient plus claires. Il remarqua alors la bouteille de champagne et un prix en cristal posés sur le bureau. Il reporta son attention sur Nathan et réalisa qu'il était en tenue de soirée.

-Je vois que je ne suis pas le seul à ne pas beaucoup dormir, fit-il remarquer avec un sourire en coin.

Nathan se passa la main dans ses cheveux blonds avant de soupirer:

-Que veux-tu, je suis bien obligé d'honorer mes obligations de PDG d'IFT, dit-il d'un ton blasé.

-Mon pauvre...ironisa Harold qui savait pertinemment que l'homme adorait les soirées mondaines qui étaient devenus son terrain de chasse pour le célibataire qu'il était redevenu.

-Détrompe-toi, j'aimerai parfois être à ta place ! S'insurgea-t-il avec vigueur, être l'homme de paille d'une société aussi performante est loin d'être de tout repos ! Surtout quand cette entreprise travaille avec le gouvernement.

Finch garda le silence. Il est vrai qu'il préférait largement être dans l'ombre plutôt qu'en pleine lumière comme son ami. Mais il n'avait pas le choix. Il ne pouvait être sur le devant de la scène car il était recherché par les autorités. Ses erreurs de jeunesse l'avaient conduit à changer d'identité et vivre dans une sorte de semi-clandestinité. Nathan était le seul à connaître son passé. Lorsqu'ensemble, ils avaient fondé la société IFT en 1983, ils avaient décidé d'un commun accord de se répartir les rôles : Nathan serait la figure publique de la firme alors qu'Harold travaillerait dans l'ombre, chacun se partageant les profits à parts égales. Cela faisait des années que ce système fonctionnait sans accro et aucun des deux n'avait jamais rien trouvé à redire…jusqu'à maintenant.

-Tu n'as plus très longtemps à attendre pour que tout cela cesse, annonça Harold en vérifiant son travail de la nuit sur ses moniteurs.

-Tu as terminé ? Demanda avec espoir Nathan en contournant le bureau pour venir se poster derrière son ami pour observer ses travaux par-dessus son épaule.

-Je pense que nous pouvons faire un test grandeur nature, répondit Finch en essayant d'ignorer la proximité de son partenaire dans son dos.

Nathan posa sa main sur l'épaule de Finch qui lutta pour ne pas trembler.

-Si tu savais comme j'ai hâte d'en finir ! En toute honnêteté, je serai soulagé de ne plus avoir à travailler pour le gouvernement. J'ai horreur de ces rendez-vous clandestins, de ces non-dits, de ce climat de méfiance permanent. La semaine dernière, j'ai commis un lapsus qui a bien failli nous mettre dans de sales draps…

-Comment ça ? S'exclama Finch en faisant pivoter son fauteuil pour faire face à son associé.

Nathan se mordit la lèvre, conscient d'en avoir trop dit. Il se passa nerveusement la main dans ses cheveux avant de commencer, un sourire crispé sur les lèvres :

-Comme tu le sais, j'ai rencontré Alicia Corwin la semaine dernière pour faire le point sur l'avancée de la Machine.

Finch hocha la tête et attendit avec anxiété la suite.

-Au détour de la conversation, j'ai laissé échapper que 8 personnes connaissaient son existence.

Harold eut l'impression d'être frappé par la foudre. Officiellement, seules 7 personnes étaient au courant de ce projet top-secret. Cet impair risquait de mettre la puce à l'oreille à Corwin et dévoiler son rôle dans la création de la Machine!

-Et alors ? demanda l'informaticien d'une voix tremblante.

-J'ai tout simplement dit que j'avais fait une erreur, répondit le PDG avec un brin de fierté en croisant les bras sur sa poitrine.

-Et elle t'a cru ? S'étonna Finch.

-A priori oui, répondit Nathan avec un sourire triomphant, visiblement très fier d'avoir embobiné la très coriace représentante du gouvernement.

Mais Finch, que les années de clandestinité avait rendu très secret et extrêmement prudent, était loin de partager l'optimisme de son partenaire. Il se passa la main sur son visage dans un geste de lassitude avant de murmurer :

-Il est grand temps que cette affaire se termine. Une fois que le gouvernement aura récupéré la Machine, nous reprendrons le cours tranquille de nos existences.

Alors que Nathan acquiesçait en silence, le téléphone posé sur son bureau sonna. Il se pencha et appuya sur un bouton pour prendre la conversation. Finch retint son souffle en se retrouvant presque dans les bras de son ami.

-Bonjour Miss Paine, annonça l'homme d'un ton enjoué comme il savait si bien le faire pour séduire son auditoire.

-Bonjour M. Ingram, répondit la secrétaire à l'autre bout du fil, deux personnes du gouvernement souhaiteraient vous voir.

Nathan fronça les sourcils et lança un regard incrédule à Finch.

-Ont-ils rendez-vous ? Demanda-t-il, pris d'un doute.

-Non.

-Qu'ils en prennent un plus tard. Je n'ai pas fermé l'œil de la nuit. J'aimerai bien me reposer et prendre une douche, répondit Ingram d'un ton sec, espérant couper court à la conversation.

-C'est que…ils insistent…balbutia la jeune femme, visiblement très mal à l'aise, ils disent que c'est à propos du projet à 1 dollar.

Ingram se figea. Il lança à Finch un regard inquiet. Il s'agissait de la Machine, ce programme top-secret sur lequel ils travaillaient depuis 8 ans et qu'ils avaient vendu au gouvernement pour un dollar symbolique !

Au bout d'un silence interminable, l'homme consentit enfin à répondre :

-Bien. Faites-les entrer.

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J'ai personnellement toujours trouvé étrange qu'Alicia Corwin fasse si peu de cas de ce lapsus de Nathan Ingram. Pour un projet aussi secret et avec toutes les précautions qu'elle prend, il est très étonnant qu'elle ne soit pas plus méfiante. Enfin, comme toujours, ce n'est que mon point de vue. Ce lapsus sert en tout cas de base pour cet univers presque alternatif!