Nouveau chapitre ce soir avant de partir vers d'autres cieux. J'espère revenir entière et vivante de cette semaine commando...Au passage le titre est une citation de Nietzsche (ça fait moins classe que le latin mais citer un philosophe allemand du XIXème siècle, ça claque quand même!)
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-Mais enfin ! Tu as perdu la tête ?! S'exclama Finch en se levant tellement précipitamment qu'il renversa son fauteuil qui bascula en arrière dans un bruit étouffé par l'épaisse moquette beige qui recouvrait le sol du bureau.
Ignorant le regard accusateur de son ami, Nathan se pencha lentement et redressa le siège avant de se mettre debout à son tour. Il afficha un sourire contrit avant de se passer la main dans ses cheveux, rejetant en arrière les quelques mèches rebelles qui s'obstinaient à tomber devant ses yeux.
-Je n'avais guère le choix…
Seul le regard avisé d'un ami aussi proche qu'Harold pouvait voir l'inquiétude derrière l''indifférence affichée par le PDG. L'homme était nerveux, mais comme à son habitude, il le cachait derrière un masque fait d'un mélange subtil d'insolence, de nonchalance et de charme. L'informaticien sentit son stress monter d'un cran en constatant que son associé nourrissait les mêmes craintes que lui.
Mais très rapidement, son esprit rationnel et son cerveau se mirent en branle pour trouver la solution la plus appropriée afin ne pas éveiller les soupçons des agents. Et comme souvent, la seule qui lui vint à l'esprit fut la fuite : partir avant l'arrivée des agents du gouvernement et effacer toutes les traces de sa présence!
Finch fut alors pris d'une sorte de frénésie. Il se mit à rassembler fébrilement les papiers qui s'étalaient devant lui tout en marmonnant:
-Il ne faut pas qu'ils me voient ici...
Il enfourna ses notes et ses dossiers dans sa sacoche en cuir, faisant place nette sur le bureau du PDG. Toutefois, malgré l'urgence de la situation, il eut la présence d'esprit d' « oublier » un de ses stylos qu'il prit soin de positionner le bouchon orienté vers les sièges réservés aux visiteurs. En réalité, en plus d'être un stylo, il s'agissait d'une mini-caméra que l'informaticien avait pris l'habitude de laisser traîner à chaque fois qu'Ingram et Corwin devait s'entretenir. Non pas qu'il se méfiait de son ami, il s'agissait seulement d'une précaution. Il n'avait pas confiance dans son gouvernement et, prudent de nature, il préférait prévenir plutôt que guérir.
Puis il lissa ses vêtements du plat de la main pour essayer d'effacer les traces de sa nuit blanche. Il réajusta sa chemise, enfila sa veste de costume et se passa la main dans ses cheveux pour se recoiffer, espérant ainsi donner l'illusion de commencer sa journée de travail, et non de la finir. Il avala rapidement son thé, se brûlant au passage, avant de jeter son gobelet dans la corbeille à papier à ses pieds. Mais alors qu'il s'emparait de la souris avec la ferme intention d'éteindre l'ordinateur, Nathan posa sa main sur la sienne. Le cœur de Finch loupa un battement. Il releva la tête et lui lança un regard interrogateur.
-C'est trop tard, ils arrivent, annonça le PDG d'une voix calme.
Finch ôta précipitamment sa main comme si ce contact l'avait brûlé. Il recula de quelques pas, le cœur battant à tout rompre dans sa poitrine, tout en serrant sa sacoche contre lui. Il devait se ressaisir ! La situation était déjà assez délicate comme ça, il ne devait pas laisser envahir par ses émotions à chaque frôlement innocent de la part de son ami.
-Que va-t-on faire ? Demanda-t-il en essayant de contrôler le tremblement de sa voix.
Malgré tout son génie, il n'avait absolument aucune idée de la conduite à tenir, comme si ses facultés intellectuelles s'amenuisaient à mesure que les agents du gouvernement approchaient. La seule chose qu'il avait à l'esprit était qu'il ne fallait surtout pas qu'il attire l'attention. Il ne perdait pas de vue qu'il était toujours recherché par les autorités pour trahison depuis qu'il avait piraté le réseau ARPANET lorsqu'il était adolescent. Cet acte, dont il n'avait absolument pas mesuré la portée, lui avait valu d'être traqué sans relâche par le FBI. Il avait donc dû fuir, laisser son père atteint de la maladie Alzheimer, seul, dans une maison de convalescence, et commencer une nouvelle vie sous une fausse identité qu'il s'était lui-même créée.
Heureusement pour lui, ses compétences en informatique lui avait permis de se créer une vie fictive plus vraie que nature lui permettant de mener une existence presque normale. Il avait donc pu poursuivre ses études au sein du prestigieux MIT où il avait réussi à se faire quelques amis à qui il n'avait soufflé mot de son passé. Malgré une vie somme tout banale de génie l'informatique, un peu geek sur les bords mais paradoxalement assez populaire à l'université, Finch avait vécu sur le qui-vive, avec l'impression d'être continuellement traqué et devant habillement lier secrets, dissimulations et mensonges pour échapper aux radars du gouvernement. Seul Nathan avait su gagner sa confiance au point qu'il avait consenti à lui confier quelques bribes de son passé. Le fait de se confier à quelqu'un lui avait fait du bien. Cela lui avait permis d'alléger quelque peu le poids de la culpabilité qu'il portait sur ses épaules depuis tant d'années et de se sentir à nouveau normal, comme connecté au monde. Avec Nathan, il pouvait être lui, sans faux-semblants ni masque. Il chérissait donc ces vingt années d'amitié comme une période bénie où tout lui réussissait, les études, les affaires et presque les amours…
Seulement voilà, ce contrat passé avec l'Etat fédéral avait jeté un voile sombre sur son existence. Certes, travailler à la création de la première Intelligence Artificielle de l'Histoire était intellectuellement stimulant, mais le danger inhérent à un projet top-secret pour les services de renseignement du gouvernement qui le traquait était considérable. Et dans quelques secondes, il serait face à deux agents fédéraux ! Il se sentait comme un animal traqué sur le point d'être capturé et regardait avec inquiétude le visage impassible de son ami dans l'espoir d'y lire des signaux rassurants.
Car contrairement à lui qui sentait inexorablement la peur l'envahir, Nathan avait retrouvé son calme et affichait une sorte de détachement et de suffisance propre au grand patron.
-Fais-moi confiance, répondit-il en réajustant le col de sa chemise de smoking et en disciplinant ses cheveux tout en ne le quittant pas des yeux.
Harold fonça les sourcils. Qu'avait donc en tête son ami ? Il déglutit avec difficulté, craignant qu'Ingram, joue, comme à son l'habitude, avec le feu sans penser aux conséquences de ses actes.
-Que comptes-tu faire ? Demanda-t-il, attendant et redoutant à la fois la réponse.
-Leur donner ce qu'ils veulent, dit-il en lançant un clin d'œil complice à Finch.
Finch fronça les sourcils. Il avait l'impression d'être propulsé vingt ans en arrière, lorsque, étudiants, ils s'apprêtaient à faire une mauvaise plaisanterie. Sauf qu'ils n'étaient plus à l'université et ils risquaient bien plus gros qu'un simple renvoi du campus. Leurs vies étaient sur le gril. Et soudain, il comprit !
Pris de panique, il s'agrippa au bras de son ami et essaya de le raisonner :
-C'est trop tôt !
-Nous n'avons pas le choix ! Ils ne repartiront pas sans garanties ! Comme le dit le proverbe, « jette un os au chien méchant pour l'empêcher qu'il te morde ».
Cette tirade, un peu trop sèche au goût de Finch, le blessa profondément.
-Et si cela ne fonctionnait pas ? Demanda l'informaticien d'une voix faible, doutant soudainement de ses capacités.
Réalisant son impaire, Nathan s'avança vers son ami. Il posa ses mains sur ses épaules et afficha un sourire affectueux et rassurant:
-j'ai confiance en toi, je sais que tu as réussi, j'en suis convaincu.
Ce compliment inattendu et sincère fit rougir Finch. En y réfléchissant bien, l'idée d'Ingram n'était pas si aberrante que cela. Elle était même très maline. L'informaticien s'apprêtait à reprendre la parole quand la porte du bureau s'ouvrit sur la secrétaire personnelle de Nathan.
-Monsieur Ingram, vos visiteurs, annonça la sévère femme d'une soixantaine d'années au tailleur stricte et aux cheveux grisonnants rassemblés en un chignon serré d'où aucune mèche ne s'échappait.
-Parfait ! S'exclama l'intéressé en s'éloignant de son bureau, et par là même de Finch, pour aller accueillir les fonctionnaires.
Finch ne prit pas ombrage d'être ainsi délaissé par Ingram, bien au contraire. Depuis toujours, cette attitude était une stratégie éprouvée pour que toute l'attention se reporte sur le puissant PDG et qu'on oublie l'insignifiant informaticien binoclard qu'il était. Il inspira profondément et essaya tant bien que mal de cacher son stress. Mais il n'avait pas le talent de son ami qui, pour sa part, affichait un sourire détendu et un brin charmeur digne de l'Actors Studio. Il avait toujours admiré sa faculté à masquer ses sentiments sous un masque de nonchalance teinté d'humour et de séduction.
Lui était angoissé et peinait contenir les tremblements de ses mains crispées sur la lanière de sa sacoche. Il attendait avec fébrilité l'arrivée des agents, les yeux rivés sur la porte que la secrétaire avait délibérément laissée ouverte. Son cœur tambourinait sourdement dans sa poitrine, ses paumes étaient moites et il avait l'impression, mais n'était-ce pas qu'une impression après tout, que des gouttes de sueur perlaient sur ses tempes.
Finch entendit d'abord des bruits de pas étouffés par l'épaisse moquette hors de prix des locaux d'IFT. Puis, il aperçut des ombres se découper à contre-jour dans l'encadrement de la porte. Enfin, au bout d'interminables secondes, une femme fit son entrée dans le bureau d'Ingram. D'emblée, l'ambiance se fit lourde, comme si une chape de plomb était brutalement tombée dans la pièce.
-Qu'est-ce qui me vaut ce plaisir, Madame… ? Demanda Nathan d'un ton faussement révérencieux en s'approchant de la fonctionnaire.
-Stanton. Kara Stanton. Veuillez-nous excuser pour cette visite impromptue et pour le moins matinale…répondit la femme en détaillant la tenue de soirée de son interlocuteur, preuve s'il en était que l'homme venait de passer une nuit blanche, avant d'ajouter d'un ton qui se voulait aimable, nous n'abuserons pas de votre temps, Mr Ingram.
-Pour mon pays, j'ai tout mon temps, répondit le PDG en affichant un sourire charmeur.
-Nous avons effectivement eu vent de votre patriotisme…
Mais la femme laissa sa phrase en suspend en découvrant Finch, debout, très droit pour ne pas dire très crispé, dans un coin de la pièce. Visiblement, elle ne s'attendait pas à trouver un intrus dans le bureau du patron d'IFT. Elle se tut et le dévisagea durant de longues et très désagréables secondes pour l'informaticien.
Finch soutint crânement son regard et en profita pour l'étudier avec un intérêt égal. Elle devait avoir une trentaine d'années, quarante ans tout au plus, et était très belle. Elle avait de magnifiques yeux noirs, des traits harmonieux et fins. Son visage était encadré par de magnifiques cheveux bruns qui cascadaient sur ses épaules en boucles souples. Elle portait un tailleur-pantalon gris et un chemisier en soie crème qui mettait en valeur sa silhouette longiligne. Mais il la devinait athlétique et musclée.
Mais Harold était mal à l'aise. Il se dégageait de cette femme quelque chose de profondément malsain. Était-ce son sourire qui sonnait faux ou bien ses yeux incroyablement froids? Toujours est-il qu'il ne put soutenir son regard plus longtemps et baissa les yeux autant pour échapper à son examen minutieux que pour endosser le rôle du timide employé d'IFT.
-Oh, excusez-moi, je manque à tous mes devoirs. Je vous présente Harold Wren, un des membres de notre service informatique qui s'occupe de la maintenance de notre réseau.
La jeune femme haussa un sourcil dubitatif avant d'afficher une moue méprisante envers celui qu'elle considérait désormais comme aussi insignifiant qu'un ver de terre.
-Un agent de maintenance ? Demanda la brune en reportant son attention sur le PDG.
Elle semblait étonnée que le fondateur d'une entreprise de haute technologie capable de construire la première Intelligence Artificielle de l'histoire laisse son ordinateur entre les mains d'un simple employé. Ingram prit brutalement conscience du danger et s'empressa de rajouter dans un haussement d'épaules :
-Que voulez-vous, j'ai moi-même besoin d'aide parfois.
La jeune femme garda le silence puis un sourire entendu apparut sur ses lèvres. Intérieurement, Ingram poussa un immense soupir de soulagement en la voyant gober aussi facilement son excuse. Puis son regard dévia vers l'homme qui se tenait juste derrière elle. Comme si la brune lisait dans ses pensées, elle se décala légèrement pour dégager le passage et annonça :
-Je vous présente mon partenaire, John Reese.
-Enchantez, répondit Nathan en inclinant poliment la tête.
Les yeux toujours rivés au sol, Harold, qui écoutait l'échange avec attention en attendant patiemment le moment où son ami lui signifierait de quitter la pièce, comme le ferait tout bon patron à un de ses employés, se raidit. Il avait complètement oublié qu'il y avait non pas un mais deux agents du gouvernement. Il devait donc redoubler de vigilance.
Le cœur battant à tout rompre dans sa poitrine, il fixait la pointe de ses chaussures en priant pour que son associé abrège son supplice. S'il avait pu, il se serait volontiers enfui à toutes jambes ou terré dans un trou de souris mais il n'était pas sûr d'en avoir la force. Son corps était comme figé, ses pieds collés au sol. En son for intérieur, il savait qu'une telle fuite ne manquerait pas d'éveiller les soupçons et c'était justement ce qu'il redoutait plus que tout. Il devait donc prendre son mal en patience et se faire le plus petit, le plus insignifiant possible…
Mais très étrangement, malgré le fait que la fonctionnaire l'ait, semble-t-il, oublié, le sentiment de malaise de Finch ne se dissipa pas, bien au contraire. Il se sentait toujours épié, comme si un autre regard le passait au crible.
Alors, très lentement, il releva les yeux et aperçut une paire de chaussures dont le cuir noir avait tellement été lustré qu'il renvoyait la lumière du jour. Ses yeux remontèrent ensuite sur des jambes interminables puis sur des hanches minces autour desquelles était attachée une ceinture. La chemise immaculée de l'homme contrastait avec son costume noir. Son col ouvert laissait entrevoir une gorge dorée par le soleil. Son pouls s'accéléra quand son regard glissa jusqu'au visage de l'inconnu. Un menton volontaire fraichement rasé, une bouche dont le pli sévère n'arrivait pas à atténuer la sensualité, un nez aquilin, un front où retombaient quelques mèches désespérément rebelles malgré des efforts évidents pour discipliner ses cheveux poivre et sel, à en juger par la masse de gel utilisé… l'homme était beau. Non. Il était magnifique.
Mais ce qui cloua Harold sur place n'était pas la haute taille de l'homme, ni sa stature athlétique, ni l'impression de force animale qui se dégageait de lui, ni même ses traits à la beauté classique presque irréelle tellement elle était parfaite. Non. Ce qui le sidérait, l'empêchant de déglutir et même de respirer, étaient ses yeux.
Avec son teint halé et ses cheveux qui avaient dû être noirs à une époque, Finch aurait juré que l'homme aurait eu les yeux sombres. Il fut donc terriblement déstabilisé lorsqu'il croisa un regard d'un bleu limpide. Il eut l'impression d'être transpercé par ses prunelles azures, qu'elles fouillaient son âme et lisaient en lui comme dans un livre ouvert. Il voulut baisser les yeux pour échapper à cet examen qui le bouleversait plus que de raison mais il était comme paralysé, son regard demeurant obstinément rivé à celui de l'autre homme.
Tellement plongé dans ce jeu hypnotique, Finch entendit à peine Nathan proposer à ses visiteurs de prendre place dans les deux sièges disposés en face de son bureau. Finalement, l'inconnu mit fin à cet étrange échange en allant prendre place à côté de sa collègue. Il aurait dû être soulagé de ne plus être l'objet d'étude de l'autre agent du gouvernement, mais pourtant, et à son grand désarroi, il eut le sentiment totalement irrationnel d'être terriblement exclu et mis à l'écart. L'informaticien n'arrivait pas bien à comprendre cette étrange sensation de vide et de solitude qu'il ressentait à cet instant précis. Il essaya d'ignorer ce trouble en mettant cela sur le compte de la peur d'être débusqué et essaya de se concentrer sur la conversation qui s'était engagée entre Nathan et Kara Stanton.
-En quoi consiste cette maintenance ? Demanda-t-elle d'un ton innocent comme s'ils parlaient de la pluie et du beau temps.
Mais Nathan était plus intelligent que son physique d'apollon et son sourire charmeur ne le laissaient supposer. Il avait parfaitement conscience que, dès leur entrée, les deux agents avaient commencé un interrogatoire en bon et du forme. Il chercha donc une réponse suffisamment crédible pour satisfaire leur curiosité mais également assez évasive pour ne pas s'enfermer dans un mensonge difficile à tenir.
-Il s'agit de la mise à jour de nos pare-feux et antivirus que nous faisons chaque matin avant que nos informaticiens ne se mettent au travail. Il s'agit d'une mesure essentielle pour maintenir le niveau de sécurité de nos serveurs et éviter tout piratage.
- Quelles sages précautions, approuva la jeune femme avec un hochement de tête.
-Nous savons tous les deux à quel point ce secteur est stratégique et hyper concurrentiel, continua Ingram avec un regard lourd de sens.
-Effectivement, concéda la fonctionnaire en laissant à nouveau son regard dériver vers Finch.
L'informaticien se raidit. Elle ne l'avait pas oublié. Ses yeux bruns le détaillèrent à nouveau, cherchant sans doute à savoir s'il avait la moindre idée de ce qui se tramait dans cette pièce. Il déglutit avec difficulté et sentit un frisson d'effroi le traverser quand deux autres paires d'yeux le dévisagèrent. Lui qui n'aimait être sous le feu des projecteurs avaient l'impression d'être un insecte que l'on dissèque dans un laboratoire. Il essaya de ne rien laisser paraitre de son stress et chercha Nathan du regard, le suppliant d'écourter sa torture.
-Vous pouvez nous laisser, déclara le PDG d'un ton autoritaire qui ne souffrait d'aucune discussion.
Finch ne se le fit pas répéter deux fois. Il acquiesça et se dirigea vers la porte du bureau. Mais alors qu'il tournait la poignée, il entendit une voix féminine dans son dos, un brin moqueuse:
-Au revoir, Mr Wren, passez une bonne journée.
D'une manière subtile, elle lui signifiait qu'elle avait retenu son nom. L'informaticien se fit violence pour ne pas prendre ses jambes à son cou et fuir sans demander son reste. Il tourna la tête et afficha un sourire poli avant de répondre d'un ton qu'il espérait ferme:
-Merci. Bonne journée à vous aussi.
Si Finch se félicitait intérieurement d'avoir réussi à contenir le tremblement de sa voix et à soutenir le regard de la jeune femme, il commit l'erreur de regarder l'homme assis à côté d'elle. Il surprit l'ombre d'un sourire flotter sur les lèvres du jeune homme, très rapidement remplacé par un pli sévère, au point qu'Harold crut un instant l'avoir rêvé. Il eut néanmoins la très désagréable impression que le jeune homme se moquait de lui. En temps normal, il aurait utilisé son esprit affuté et son sens de la répartie pour lui lancer une remarque bien sentie mais il se retint. Il serra les dents, ravalant la réplique acerbe qu'il avait sur le bout de la langue et sortit du bureau le plus calmement possible.
Une fois seuls, Nathan se leva et proposa, en se dirigeant vers la cafetière située sur un plan de travail dans un coin du bureau, à côté de l'immense baie vitrée qui offrait une vue imprenable sur Manhattan :
-Voulez-vous du café ?
-Non merci, répondit la jeune femme en l'observant saisir la cafetière à moitié vide pour remplir sa tasse.
Une fois servi, l'homme retourna tranquillement s'assoir. Il but une gorgée de café mais ne put retenir une grimace en réalisant, un peu tard, que la boisson était froide. Il posa la tasse sur son bureau et reprit la parole :
-Bien, je suppose que vous n'êtes pas ici pour vérifier la sécurité de nos installations.
L'ambiance avait changé. La politesse avait laissé place à de la méfiance. Mais Stanton ne s'en formalisa pas, bien au contraire. Elle avait horreur des mondanités et préférait de loin la franchise même si elle pouvait avoir un caractère abrupte et parfois blessant. Un sourire satisfait illumina son visage alors qu'elle se penchait en avant pour déclarer :
-Effectivement. Alicia Corwin nous envoie vous demander l'état des avancées de vos « travaux ».
-Pourquoi n'est-elle pas venue elle-même ? Demanda le PDG avec méfiance.
-Elle a été retenue à Washington.
-J'ai l'habitude de ne traiter qu'avec elle. Qu'est-ce qui me prouve que je peux vous faire confiance ? Continua le PDG en se calant confortablement dans le fond de son fauteuil.
-Le fait que nous soyons au courant de votre projet pour le gouvernement devrait vous suffire, répondit du tac-au-tac la fonctionnaire avec un sourire en coin.
A l'évidence, elle jouissait du moment. Ce que Stanton appréciait dans son travail n'était pas la mise à mort, même si elle était douée pour tuer, mais la traque, la chasse. Elle aimait tourner autour de sa victime, la questionner, la titiller, la harceler, encore et encore jusqu'à la piéger. Mais Nathan était futé.
-Que savez-vous au juste de ce « projet » ? Demanda-t-il, absolument pas satisfaisait par la réponse de normand de son interlocutrice.
Jusque là, il n'avait traité qu'avec Alicia Corwin. Durant toutes leurs rencontres, que se soit au siège d'IFT ou dans des endroits plus anonymes comme un café ou un parc, la jeune femme s'était toujours montrée extrêmement méfiante et soupçonneuse, prenant mille précautions pour garder secret leurs entretiens. Il était donc très étonné de voir deux étrangers négocier en son nom pour le gouvernement. Il attendait avec impatience et curiosité l'explication de cette Kara Stanton.
-En réalité, nous ne savons que très peu de chose sur votre travail, si ce n'est que cela fait huit ans que le gouvernement finance votre projet. Sa patience commence à atteindre ses limites et il exige des garanties comme quoi l'argent des contribuables est correctement utilisé.
-Je vois… se contenta de répondre Ingram en se frottant pensivement le menton.
-Alors ? Avez-vous quelque chose à nous donner ? Redemanda la jeune femme d'un ton nettement moins révérencieux.
Pas besoin d'être grand devin pour comprendre la menace. S'il ne leur fournissait pas la preuve que la Machine fonctionnait bel et bien, le gouvernement romprait leur contrat et lui couperait les vivres. Nathan réfléchit. Ce n'était pas qu'il soit dans le besoin. Depuis sa création, la société IFT avait dégagé de substantiels bénéfices le mettant à l'abri du besoin jusqu'à la fin de ses jours. Le problème était que si le gouvernement lui coupait les fonds, qu'adviendra-t-il de la Machine ? De lui ? De Finch ? Car en résiliant leur contrat, il craignait non seulement de perdre un très gros client aux moyens financiers illimités, mais surtout, de devenir un témoin gênant…Car ce projet n'était comme les autres. Il lui avait permis de connaître les sombres desseins de l'Etat et de prendre conscience de l'espionnage généralisé de ses concitoyens sous couvert de sécurité nationale.
Au bout de quelques minutes de réflexions, Nathan se pencha sur son bureau. Il pianota sur son clavier d'obscures lignes de codes dans un silence de cathédrale. Il appuya sur la touche entrer et attendit, la boule au ventre, une réponse de l'Intelligence Artificielle à sa commande, croisant les doigts pour que les dernières modifications de Finch aient fonctionné. A son grand soulagement, une fenêtre s'ouvrit avec un numéro. L'homme s'empara d'un bloc note et du stylo qui traînait négligemment à côté du PC et le reporta. Il déchira ensuite le papier et le tendit à Stanton.
-Qu'est-ce que c'est ? Demanda la jeune femme en lisant, les sourcils froncés, les dix chiffres qu'Ingram avait notés.
Nathan se recala confortablement dans son fauteuil en cuir et afficha un sourire satisfait en déclarant :
-La preuve que vous attendiez.
Kara le dévisagea longuement, visiblement désarçonnée par ce numéro bien mystérieux. En quelques secondes, elle venait de passer de chasseur à proie. Elle n'avait vraiment pas l'habitude d'être prise au dépourvue par une cible, surtout en face à face. L'homme devant elle avait du mal à contenir sa jubilation et affichait un insolent sourire. Elle tendit la note à Reese qui y jeta un bref coup d'œil avant de la glisser dans la poche intérieure de son costume.
-Nous allons vérifier si cette information est bonne, annonça Reese en lança un regard froid à son interlocuteur.
C'était la première fois que le jeune homme desserrait les dents depuis le début de l'entretien et le PDG fut très étonné par sa voix aussi basse et rauque qu'un murmure.
-J'espère pour vous que ce n'est pas une mauvaise blague, renchérit Kara d'un ton clairement menaçant.
Le regard de Nathan passa de l'un à l'autre.
-Vous risquez d'être surpris, se contenta-t-il de répondre, un sourire énigmatique sur les lèvres.
Un silence tendu remplit le bureau. Les trois protagonistes se jaugeaient avec méfiance. Si Ingram affichait le sourire insolent du patron sûr de lui, les deux agents lançaient des regards menaçants. Finalement, Stanton se leva, aussitôt imitée par les deux hommes, et annonça :
-Dans ce cas, nous reprendrons contact avec vous le moment venu.
Mais avant de tourner les talons, elle fouilla dans la poche de son pantalon et en sortit un petit carton.
-Je vous laisse ma carte, si, par hasard, vous voulez me joindre.
Elle la tendit à Ingram puis se ravisa :
-Je vais également vous donner mon numéro de portable.
Elle fit mine de chercher dans ses poches puis demanda d'un air désolé en désignant un petit objet abandonné sur le bureau :
-Puis-je vous emprunter votre stylo ?
-Bien sûr, répondit le PDG en lui tendant.
Stanton nota au dos de sa carte professionnelle son numéro de portable. Elle se redressa, tout sourire, et la donna à Nathan qui la glissa dans la poche de son pantalon de smoking sans prendre la peine de la lire. Ignorant l'attitude ouvertement méprisante et hostile du PDG, elle déclara avec une pointe d'humour :
-Je vous avais dit que ça ne serait pas long.
Ingram ne put retenir un petit rire sardonique.
-La franchise est une qualité que j'apprécie et qui, hélas, se perd, renchérit Ingram adoptant le même ton faussement poli.
Puis il contourna son bureau et se dirigea vers la porte. Tournant le dos à ses visiteurs, le patron d'IFT ne remarqua pas Reese fixer sous le bois d'un meuble, un mouchard, et glisser dans le pot à crayons, un stylo pourvu d'une mini-camera. Il ouvrit la porte puis se tourna vers les deux fonctionnaires, les toisant avec hauteur.
-Je vous souhaite une bonne journée, annonça-t-il, invitant les agents à quitter la pièce.
Les intéressés se lancèrent un regard en coin, puis Kara afficha un petit sourire moqueur en s'avançant vers la sortie que le PDG montrait de la main avec insolence. Mais alors qu'elle passait devant le PDG, elle le salua ostensiblement :
-Bonne journée, Mr Ingram.
-De même, répondit Nathan avant de les regarder s'éloigner pendant de longues secondes, comme pour s'assurer qu'ils quittaient bel et bien les locaux d'IFT.
Une fois les agents disparus derrière l'angle d'un couloir, il referma la porte de son bureau et s'y adossa en fermant les yeux. Toute la tension qui s'était accumulée durant l'entretien le quitta brutalement, le vidant littéralement de toutes ses forces. Il inspira longuement, essayant de ralentir les battements frénétiques de son cœur et de contrôler le tremblement de ses membres. Il avait rarement dû faire face à un entretien aussi ardu et peinait à se remettre de ses émotions.
De leurs côtés, Kara et John marchaient d'un pas décidé dans les locaux de la société d'informatique, jetant des regards curieux à l'armée d'informaticiens qui travaillaient dans un silence studieux dans le gigantesque open-space. Sans un mot, ils se dirigeaient vers l'ascenseur. Reese appuya sur le bouton d'appel et attendit patiemment. Dès l'ouverture des portes automatiques, ils s'engouffrèrent dans la cabine. Ce fut dans un silence prudent que les agents descendirent au rez-de-chaussée. Même une fois les portes du building franchies, ils marchèrent dans un mutisme total vers le SUV noir à la plaque gouvernementale qui était stationné à quelques blocs de là, dans un endroit discret.
-Alors ? Demanda Snow qui attendait, appuyé contre la voiture, les bras croisés sur sa poitrine, un sachet en papier à ses pieds.
-Comme si tu ne le savais pas, répondit Kara avec un large sourire.
-Rien ne vaut le récit de témoins directs, rétorqua l'agent en se baissant pour prendre le sac.
Stanton s'appuya nonchalamment contre le véhicule et pencha la tête sur le côté, faisant mine de réfléchir. Au bout de quelques secondes, elle murmura pensivement :
-J'en pense qu'on va bien s'amuser…
Mark haussa un sourcil dubitatif avant de sortir du sachet trois gobelets d'où s'échappait une délicieuse odeur de café. Il en tendit un à Kara qu'il l'accepta d'un hochement de tête puis un autre à John. Ce dernier prit le verre en carton sans desserrer les dents, le visage toujours ostensiblement fermé.
Dire que l'homme était un taiseux serait un euphémisme. Depuis qu'il le connaissait, Snow avait dû composer avec son taciturne partenaire qui préférait les actes aux paroles. Fort heureusement pour lui, John avait un regard très expressif, et ce qu'il lut dans les prunelles bleues lui confirma ce que venait de dire Kara. John était troublé.
-Et toi ? Qu'en penses-tu ? Demanda-t-il, pressé de savoir ce qui perturbait le jeune homme.
Reese but une gorgée de café avant de fouiller dans la poche de son pantalon. Il en ressortit la petite note qu'Ingram venait de leur donner et la tendit à son partenaire sans un mot.
-Qu'est-ce que c'est que ça ? Demanda Snow en soufflant sur sa boisson.
-Un potentiel terroriste, murmura John sans quitter son patron des yeux.
Snow releva brutalement la tête, visiblement abasourdi par la réponse de son partenaire.
-La Machine fonctionne ?
-On va rapidement le savoir, rétorqua Stanton qui avait bu d'une traite sa boisson et qui commençait déjà à s'agiter.
Mais Snow ne prêta pas attention aux signes d'impatience de la jeune femme et continua :
-Les soupçons de Corwin sont-ils fondés ?
-Le bureau d'Ingram est sur écoute, il ne nous reste plus qu'à attendre, répondit la jeune femme en ouvrant la portière arrière du SUV pour s'y installer.
-Avez-vous remarqué quelque chose d'inhabituel ? Demanda Mark après avoir lancer un coup d'œil exaspéré à la jeune femme.
-Rien de particulier si ce n'est un agent de maintenance dans le bureau d'Ingram qui n'avait pas franchement l'air enchanté de nous voir, marmonna Kara en frottant ses pieds endoloris après avoir retiré ses chaussures à talons hauts.
Mark but une nouvelle gorgée de son café avant de se tourner vers John :
-Tu penses que cet agent est au courant de quelque chose ?
Reese garda le silence durant de longues minutes alors qu'il repensait au frêle informaticien qui semblait se terrer dans un coin du bureau d'Ingram tout en serrant contre lui sa sacoche en cuir sans âge.
Leur arrivée avait semblé déranger l'homme qui ne semblait pas savoir quoi faire. Pourtant il se dégageait de lui quelque chose que John n'arrivait pas bien à définir. Ses yeux bleus cachés derrière ses lunettes paraissaient nettement plus intelligents que son insignifiant titre d'agent de maintenance ne le laissait supposer. A plusieurs reprises, John avait cru déceler de la peur puis de la colère ou de la curiosité dans ce regard déstabilisant de franchise. Si l'homme avait affiché une modestie proche de la transparence, il l'avait vu redresser fièrement les épaules et relever le menton dans une attitude pleine de défi. Face au traitement particulièrement déstabilisant voir humiliant que lui avait réservé sa partenaire, il avait d'abord paru blessé puis avait bravement soutenu son regard.
L'agent avait la curieuse impression que cet homme n'était pas celui qu'il prétendait être. Il lui faisait un peu penser à un caméléon qui prenait les couleurs de son environnement pour s'y fondre et se faire oublier jusqu'à disparaître. Cette attitude, pour le moins singulière, attisait sa curiosité. Son instinct l'attirait inexplicablement vers lui. Il mourrait d'envie de savoir qui était réellement cet Harold Wren, si tant est que ce soit son vrai nom.
-Je ne sais pas mais nous ne pouvons négliger aucune piste.
-Tu as raison, il faut rester pragmatique, approuva Mark en balançant son gobelet dans une poubelle avant de s'installer au volant du véhicule.
John finit d'une traite son café avant de jeter à son tour son verre. S'il gardait le silence, c'est qu'il ne partageait pas tout à fait la conclusion de son patron. Le pragmatisme n'était pour rien dans sa décision de vérifier l'identité de cet homme, ou si peu. C'était autre chose qui le poussait vers lui. Il contourna le SUV pour s'installer sur le siège passager.
-Je suis curieux de savoir qui se cache derrière ces chiffres, dit Snow en regardant une nouvelle fois la note manuscrite d'Ingram.
-Moi aussi, soupira la jeune femme en s'étirant de tout son long à l'arrière.
Alors que la voiture s'engageait difficilement la voiture dans la circulation dense de ce début de matinée new-yorkais, Kara s'exclama d'une voix ennuyée :
-Oh zut !
Interloqué, Reese se tourna vers sa collègue en fronçant les sourcils.
-J'ai oublié de rendre son stylo à Mr Ingram !
Déstabilisé par le comportement très inhabituel de la jeune femme, John observa avec plus d'attention l'objet. Il eut du mal à cacher sa surprise en réalisant qu'ils n'étaient pas les seuls à espionner. C'était l'arroseur arrosé !
