Rivière
Je marche, m'obligeant à mettre alternativement un pied devant l'autre. Mes pensées toutes entières sont tournées vers Vogue. Mon cœur bat à tout rompre à l'idée de le revoir. J'ai peur d'être déçue en constatant qu'il n'est finalement pas là (un imprévu l'ayant conduit à ne pas participer à la tournée par exemple), mais j'ai tout aussi peur de véritablement le voir de mes propres yeux, lui dont je me languis depuis si longtemps. Mon amour perdu que j'ai du abandonner bien malgré moi.
Néanmoins, dès lors que la possibilité de le revoir s'est présentée, je n'ai pas pu la laisser passer. Comment l'aurais-je pu ? J'ignore ce qu'il adviendra de moi dans les jours qui suivront. J'ignore totalement de quoi sera fait mon futur. Maintenant est peut être le moment de revoir Vogue, peut-être mon ultime possibilité ? Une opportunité que j'ai longtemps crue inespérée, en tout cas.
Mais qu'arrivera-t-il quand je verrais Vogue ?
Si je le vois.
Je sais bien que Tom a peur que je les trahisse. Je l'ai vu dans son regard. Il n'était pas pour l'idée que je me rende à cette représentation, même pas du tout. Il ne s'est néanmoins pas opposé à moi ou à May. Il a laissé les choses se faire parce qu'il se doutait bien que la décision était déjà prise, et qu'elle dépendait avant tout de May. Tom a une mauvaise estime de moi, je le sais. Peut-être s'est-elle améliorée récemment, je l'ignore. Je pense avoir fait mes preuves, mais est-ce suffisant à ses yeux ? Tom me voit et me verra toujours comme un parasite. Comme un être sournois qui ne songe qu'à les trahir.
Je ne les trahirai pourtant pas. Jamais je ne pourrais trahir May. Mon amie, ma sœur. Pourquoi les trahirais-je seulement ? Ils ne projettent pas la destruction des miens. Mon amie veut simplement retrouver sa sœur, qu'y a-t-il de mal à ça ? Le seul obstacle à ça, c'est Mina. Mina mon amie, l'âme, pas l'humaine. Qui sait comment elle réagira ? Après tout ce temps loin de moi, que s'imagine-t-elle ? Pense-t-elle que j'ai trahi les miens ? Quand j'ai disparu, a-t-elle dit aux traqueurs que l'humaine en moi était toujours vivante, que j'avais été trop faible pour la faire taire ?
Toutes ces questions, je ne peux pas y répondre. C'est le gros point d'interrogation de notre expédition. L'inconnu. Le flou. Mais j'ai envie de croire en la fidélité de mon amie. J'ai envie de croire qu'elle m'est restée loyale, même après ma disparition. Plus que tout, je veux croire qu'elle m'accueillera les bras ouverts quand je la retrouverais.
En tout cas, il est hors de question que j'abandonne May. J'ai promis de l'accompagner jusqu'au bout, il n'est pas envisageable que je renonce à mi-chemin. Et puis… même si j'envisageais un instant de les laisser pour Vogue, rien n'est si facile. Quand bien même Vogue pose ses yeux sur moi ce soir, il ne me reconnaîtra pas. Y songer me brise le cœur, mais pour Vogue, je ne serais qu'une étrangère. Ce corps lui est inconnu. Le corps qu'il connait et aime, c'est celui de May. Comment pourrait-il seulement me voir dans ce corps qu'il ne connait pas ? Comment pourrais-je seulement lui expliquer pourquoi j'occupe une nouvelle enveloppe humaine ?
Admettons par ailleurs que je me dévoile auprès de lui. Après tout ce qu'il m'est arrivé, je ne suis pas certaine que Vogue me verra de la même façon qu'avant. Il voudra d'abord me voir comme une victime des humains. Seulement, je ne suis pas une victime des humains. Je suis leur alliée. Je ne pense pas que Vogue comprendrait ça. Il penserait que je suis devenue folle, que May m'a manipulée, que je ne suis plus moi-même.
Ainsi, comment envisager un avenir avec Vogue dans ces circonstances ? J'ai changé. Lui et moi ne pensons plus de la même façon. Est-il prêt à changer pour moi ? Est-il prêt à voir le monde différemment ou est-ce trop lui demander ?
Toutes ces questions me donnent le vertige. Je ne supporte pas cet amas d'incertitude qui me coupe le souffle. Je voudrais que les choses soient plus simples, je voudrais pouvoir retourner en arrière, revenir à notre histoire d'amour avec Vogue, quand tout était plus simple. Mais même ça, c'est un mensonge. Rien n'a jamais été simple entre Vogue et moi. Parce que j'ai toujours du lutter quand May était encore dans ma tête. J'ai toujours du lutter pour réfréner mon amour pour Vogue. Maintenant que mon corps est entièrement le mien, tout pourrait être différent. Mais c'est maintenant les circonstances qui ne sont plus les bonnes…
Vogue et moi semblons voués à subir les sombres manipulations du destin. Il y a toujours quelque chose en ce monde qui paraît obstiné à faire obstacle à notre amour. J'ai envie de croire que notre amour triomphera, mais tout est trop incertain. Je suis actuellement incapable d'avoir la moindre certitude, pas dans le monde tel qu'il est à l'instant présent.
Je manque de trébucher quand je réalise que je suis arrivée à la salle où a lieu la représentation. Je tente de retrouver mon calme en souriant et saluant les âmes qui se trouvent dans la file d'attente. Je fais connaissance avec mes consœurs en leur racontant l'histoire que j'ai inventée avec May. Ce mensonge m'est devenu naturel et je n'aime pas ça. Je déteste prétendre être quelqu'un que je ne suis pas. Ce n'est pas dans la nature d'une âme de tromper ainsi.
Après de longues minutes, je me retrouve dans la salle et me faufile jusqu'aux premiers rangs. Je me trouve une place au milieu de la troisième rangée. Mes nouveaux amis m'y rejoignent et continuent à faire la conversation tandis que je réponds de façon distraite. Mes yeux sont fixés sur le rideau rouge sombre qui reste désespérément fermé.
Le temps me parait interminable. Peu à peu, la salle se remplit et nos dernières consœurs s'installent au niveau des rangs du fond. Maintenant qu'il n'y a plus de places, le spectacle est sur le point de commencer. Quand les lumières de la salle s'éteignent, mon cœur me semble manquer un battement. Il se met à frapper douloureusement dans ma poitrine. Mes mains deviennent quant à elles moites et je me les essuie discrètement et inutilement sur mon pantalon.
Le rideau s'ouvre sur d'anciens compagnons de théâtre, d'anciens amis. Mais Vogue n'est pas là, pas encore. J'attends fiévreusement sa montée sur scène sans parvenir à me focaliser sur les dialogues de la pièce. Je ne suis venue que pour une chose, que pour une personne. Peu m'importe tout le reste.
Une seconde scène s'enchaîne et le visage que je veux si désespéramment apercevoir n'est toujours pas monté sur scène. Ce n'est qu'à la troisième scène que mon vœu se réalise enfin…
Il est là. Vogue est là. Il est aussi grand que dans mon souvenir. Ses cheveux bruns coiffés en brosse sont toujours aussi brillants. Je me rappelle encore quand mes doigts – ceux de May – passaient délicatement entre ses boucles, appréciant leur contact soyeux. Je me rappelle quand cette bouche qui s'ouvre et se referme, laissant passer des mots que je n'enregistre pas, se posait avec force sur la mienne. Je me rappelle quand ces yeux pétillants me contemplaient avec amour.
C'est là, tandis que Vogue se trouve sur scène, à quelques mètres de moi, que je me pose une autre question. Une question qui fait s'installer une boule d'angoisse dans mon ventre. Et si Vogue m'avait oubliée ? Et s'il avait refait sa vie avec quelqu'un d'autre ?
Je m'efforce de ne pas penser à cette possibilité, mais elle s'insinue en moi tel un poison dans mes veines. Je suis figée, les yeux rivés vers Vogue. J'ai envie de me lever, d'aller le rejoindre, de le prendre dans mes bras. Au lieu de ça, je reste scotchée à mon siège, transie d'angoisse. Je reste hermétique aux exclamations de joie des spectateurs, à leurs soupirs émus, à leurs hoquets de stupeur. Heureusement, personne ne prête vraiment attention à moi. Tout le monde est trop focalisé par ce qu'il se passe sur scène.
Quand la pièce se termine, je suis une nouvelle fois prise de panique. Je vois Vogue s'incliner face au public, aux côtés de ses compagnons de troupe. J'ai à nouveau envie de me lever, de courir le rejoindre. Je sais néanmoins que ce n'est pas raisonnable. Je ne peux pas me faire remarquer, pas quand mes amis humains m'attendent anxieusement dans une chambre de motel, pas quand ils comptent sur moi.
Alors, quand la représentation se termine pour de bon, je me mêle à la foule de gens qui se lèvent pour sortir de la salle. Néanmoins, arrivée à l'extérieur, je ne peux pas me résigner à m'en aller maintenant. Les jambes tremblantes, je m'assoie sur un banc de l'autre côté de la rue et j'attends. Une partie de moi espère voir Vogue sortir de la salle. Une partie de moi espère alors le voir se diriger vers moi, un sourire rayonnant aux lèvres.
Je continue d'attendre de longues minutes, folle de toutes ces espérances, jusqu'à finalement le voir sortir en compagnie de quelques autres acteurs de la troupe. Je me fige pour de bon, cette fois. Je le vois rire avec ses amis, sans qu'il puisse réaliser un instant que je me trouve si près de lui.
– M'as-tu oubliée, Vogue ? Ou penses-tu encore à moi régulièrement ? murmuré-je avec tristesse.
Tandis que je ne lâche pas Vogue du regard, l'un des camarades de Vogue aux longs cheveux blonds me repère alors. Il m'adresse un regard curieux, ce qui finit par attirer l'attention des autres sur moi. J'essaie de détourner mon attention de Vogue mais j'en suis physiquement incapable. C'est à ce moment que la cible de mon attention se tourne vers moi. Nos regards se croisent et mon cœur se serre d'émotion. Le temps paraît un instant s'arrêter. Quand je reprends conscience de la réalité, Vogue se dirige vers moi, un sourire en coin sur les lèvres. Ce n'est pas le sourire rayonnant que j'avais imaginé un peu plus tôt, mais c'est tellement plus que ce que je n'osais réellement espérer. Toutes mes espérances secrètes sont en train de se produire. J'ignore tout de la suite des événements, mais il est désormais trop tard pour reculer.
– Bonsoir, me salue l'individu dont je rêve depuis de si nombreux mois. Je suis Vogue-sur-les-flots. Nous sommes-nous déjà rencontrés ?
Oui. C'est moi, Vogue. C'est Rivière. Ne me vois donc tu pas ?
– Bonsoir. Je suis Etoile-dans-la-nuit. Nous ne nous connaissons pas. Je viens simplement d'assister à votre pièce. J'ai beaucoup aimé la représentation.
C'est un mensonge éhonté. Je n'ai pas prêté attention à la pièce un seul instant. Je n'ai prêté attention qu'à lui. S'il me pose la moindre question, il le comprendra d'ailleurs rapidement.
– Je suis ravie qu'elle vous ait plu, répond Vogue en souriant.
Je lui souris également parce que je ne vois pas quoi faire d'autre. Je n'ai jamais pu résister au sourire de Vogue. Il a toujours eu le don de me faire perdre mes moyens.
– Est-ce que tout va bien, mademoiselle ? Je vous sens… triste ?
Là encore, Vogue a toujours su lire en moi. Il y a certaines choses qu'il n'a jamais pu deviner, comme la présence de May dans ma tête, mais quand quelque chose n'allait pas, il a toujours su le lire sur mon visage.
– C'est que… j'ai perdu un ami, soufflé-je. Et il me manque beaucoup. Il aimait beaucoup le théâtre, lui aussi.
– J'en suis désolé… répond-t-il doucement en posant une main sur mon épaule.
Le contact de cette main me fait délicieusement frissonner.
– J'ai moi-même perdue une amie, il y a plusieurs mois de cela, m'avoue Vogue. Elle a disparue sans laisser de traces et je ne m'en suis jamais vraiment remis.
– Disparue sans laisser de traces ? fais-je semblant de m'étonner.
Je sais pertinemment que Vogue parle de moi, et cela me touche bien plus qu'il ne pourrait l'imaginer. Ainsi, Vogue ne m'a pas oubliée. Il ne s'est pas remis de ma disparition, tout comme je ne me suis pas remis de l'avoir quitté.
– Les traqueurs pensent qu'elle a été enlevé par des humains… lâche-t-il d'une voix d'outre tombe. J'espère qu'ils se trompent, mais je ne vois pas comment elle aurait pu disparaître autrement. Je n'ose pas imaginer ce que ces humains ont pu lui faire. Cela m'horrifie. Toutes les nuits, j'en fais des cauchemars. J'ignore si elle est encore en vie, et ne pas savoir me tue…
A mon tour, je pose une main sur son épaule. J'ai envie de le prendre dans mes bras et de lui avouer que je suis en vie, que je vais bien, que je suis là devant lui, mais là encore, je ne le peux pas.
– J'en suis vraiment navrée. J'espère de tout cœur que votre amie va bien.
– Je n'y crois plus vraiment. Je n'ose pas perdre espoir, mais comment continuer à penser qu'elle reviendra ? Cela fait déjà si longtemps.
Je dois me mordre la langue pour ne pas dire ces paroles que je trépigne d'envie de prononcer. Je ne dois pas avouer la vérité à Vogue. C'est une très mauvaise idée. C'est trop dangereux, trop risqué. Les conséquences pourraient être désastreuses. May compte sur moi. Tom aussi, au fond. J'ai conscience de mes responsabilités. Alors pourquoi ai-je terriblement envie de ne pas en tenir compte ? Pourquoi ai-je envie de tout envoyer balader, de faire fi de tout sens moral ? Pourquoi est-ce que, au fond de moi, j'ai l'impression d'avoir déjà pris une décision ? Une décision qui a toutes les chances de nous précipiter vers l'échec, mes amis et moi. Une décision qui n'a rien de mesuré et tout de dangereux.
– Il y a une chose dont je voudrais vous parler, seul à seul, dis-je alors avec la pleine conscience d'être sur le point de faire une immense bêtise. Pouvez-vous dire à vos amis là-bas que vous les retrouverez plus tard ?
– Bien sûr.
Effarée par ce que je suis en train de faire, j'observe Vogue se diriger vers ses amis, leur parler quelques secondes, puis revenir vers moi tandis que le groupe s'en va. Lui et moi nous retrouvons alors seuls, sur ce banc, à la seule lueur des lampadaires.
– De quoi vouliez-vous me parler, Etoile-dans-la-nuit ? reprend-t-il sans cacher sa curiosité.
– Il va falloir que vous soyez très ouvert d'esprit, Vogue-sur-les-flots. Pouvez-vous faire cela pour moi ?
