Un chapitre qui a été un peu long à venir à cause des quelques recherches effectuées pour rendre le récit crédible et cohérent. Pour Ziva, il s'agit effectivement d'une histoire complexe puisque basée sur l'espionnage. N'est pas Tom Clancy qui veut ! Même si je ne prétends pas avoir son talent ni son imagination hors-norme, je m'inspire de ces ouvrages dans cette histoire...Donc attention aux rebondissements!
Merci à tous ceux qui prennent la peine de me lire et à ceux qui me commentent.
"Les opérations des espions, saboteurs et agents secrets sont généralement jugées hors du domaine des lois nationales et internationales. Elles sont par conséquent un anathème à toutes les règles de conduite acceptée. Néanmoins, l'histoire démontre qu'aune nation ne se dérobera à de telles activités si elles servent ses intérêts vitaux" (Maréchal Montgomery ). Ce chapitre en est, j'espère, un parfait exemple.
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-Arrête-toi.
-Quoi ? Demanda Mark en lançant un rapide coup d'œil par-dessus son épaule en direction de la personne qui avait lancé cet ordre d'un ton impérieux.
S'il avait bien entendu, l'homme n'était pas sûr d'avoir bien compris. Quel était le but de la manœuvre ?
-Arrête la voiture ! Répéta Kara avec humeur en détachant sa ceinture de sécurité avant même que son co-équipier ne ralentisse.
Snow préféra obtempérer rapidement car, connaissant sa partenaire, il était presque certain qu'elle sauterait de la voiture en marche s'il ne se garait pas suffisamment vite à son goût. Faisant fi des règles de sécurité routière les plus élémentaires, l'agent tourna brusquement le volant tout en enfonçant la pédale du frein. Malgré tous ses efforts, il ne put empêcher le SUV de faire une embardée sur le trottoir avant de se stationner en catastrophe, sous un concert de klaxons d'automobilistes mécontents et de jurons des passants qui eurent à peine le temps d'éviter la puissante berline.
-Qu'est-ce qui te prends ?! S'exclama John en se tournant vers sa partenaire, furieux.
Tout comme Mark, il ne comprenait pas l'attitude de la jeune femme. Mais en revanche, ce qu'il voyait très bien, étaient les regards curieux et agacés des New-yorkais qui passaient près d'eux. Pour des agents de la CIA censés mener une opération top secrète, ce coup d'éclat était très dangereux…
Mais Kara semblait indifférente à toute cette agitation. Elle afficha un large sourire avant d'expliquer calmement, comme s'il s'agissait d'une évidence :
-Voyons, je ne peux pas le garder, ce serait du vol.
Les deux hommes se lancèrent un regard incrédule avant de regarder Stanton ouvrir la portière.
-Que comptes-tu faire ? Demanda Mark qui, sous son calme apparent, cherchait à comprendre ce que la jeune femme avait derrière la tête.
-Je vais le rendre bien sûr, répondit-elle en adressant un clin d'œil qui se voulait complice à ses partenaires masculins.
Puis elle sortit sans autre forme d'explication, laissant un Mark dans l'expectative la plus totale.
-Elle va vraiment le faire ? Demanda-t-il en se tournant vers Reese.
Le comportement de Kara Stanton avait toujours été plus ou moins problématique. Si elle était un excellent agent, obéissant aux ordres sans le moindre état d'âme, elle était également impulsive et individualiste, ce qui la rendait potentiellement dangereuse car incontrôlable. Tel un équilibriste, Snow devait composer entre les silences du très taciturne Reese et les réactions imprévisibles de la bouillonnante Stanton. Elle était un peu comme un chien fou qu'il fallait museler et brider pour ne pas se faire mordre. Mark soupira. Aujourd'hui, il avait oublié sa laisse…
-Elle ne fait jamais rien au hasard, répondit John dans un murmure en la regardant s'éloigner dans le rétroviseur.
-Tu as une idée de ce qu'elle mijote?
Reese garda le silence durant de longues secondes, analysant froidement la situation et cherchant à comprendre sa partenaire. Même s'il travaillait avec elle depuis trois ans maintenant, la jeune femme était toujours une énigme pour lui. Mais il était certain d'une chose : elle était un agent hors pair et il avait confiance en son jugement…Même s'il devait bien avouer que certains de ses actes que l'on pouvait qualifier de coups de tête, lui faisaient parfois un peu peur…Etait-il normal d'avoir peur de sa partenaire ? John connaissait bien sûr la réponse mais il préférait ne pas trop y penser.
Lentement, il tourna la tête vers Mark et lui lança un regard blasé :
-Elle ne pouvait pas garder ce mouchard. Tant qu'il était dans sa veste, les frottements du tissu couvraient nos voix. Mais une fois sorti, le stylo devenait trop dangereux. L'espion pouvait entendre toutes nos conversations. Elle n'avait pas le choix, elle devait faire mine de le découvrir pour attirer notre attention puis de le rapporter le plus vite possible pour ne pas compromettre notre mission.
Snow hocha la tête en silence. Il comprenait parfaitement le danger que représentait ce mouchard mais il aurait aimé le faire analyser par les experts de la CIA…
-Elle va donc le rapporter à Ingram…Tout simplement… Murmura-t-il en se frottant le menton, un poil désabusé.
Reese ne put s'empêcher de ricaner.
-Rien n'est simple chez Kara. Je ne serai pas étonné qu'elle y cache un traceur, histoire de voir où nous conduit ce fil d'Ariane.
Snow garda un visage stoïque mais une lueur de satisfaction s'était allumée dans ses yeux sombres. L'homme était rassuré par son duo d'agents aussi différents et mortels que le feu et la glace.
-On se croirait revenu au bon vieux temps de la guerre froide avec des agents doubles voire triples, conclut l'agent en s'étirant de tout son long sur son siège avant de se pencher pour allumer l'autoradio.
Aussitôt, une petite musique jazzy envahit l'habitacle de la voiture, rendant l'atmosphère presque légère et amicale. Reese sourit à la remarque et, une fois n'est pas coutume, se détendit un peu. Perdu dans ses pensées, il regardait, à travers la vitre de la berline, les passants qui marchaient sur les trottoirs de New York, imaginant leurs vies, leurs rêves, leurs désirs, leurs quotidiens. Où allaient-ils ? Où vivaient-ils ? Cet homme était-il marié ? Avait-il des enfants ? Où courrait donc cette jeune fille ? Etait-elle en retard pour un cours ? Se rendait-elle à un rendez-vous amoureux ? John se surprit à les jalouser. Il enviait leurs vies, si simples, si normales. Lui aussi aurait aimé avoir une famille… Une femme…des enfants…pourquoi pas un chien…Mais la vie en avait décidé autrement…
Soudain, ses yeux se posèrent sur une silhouette féminine étrangement familière. Grande et élancée, l'inconnue portait un manteau marron qui lui arrivait jusqu'à mi-cuisses et ses longs cheveux blonds, légèrement ondulés, cascadaient dans son dos. Ses pensées dérivèrent imperceptiblement…
Jessica…
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Au même moment,
Dans un bureau au siège d'IFT.
Ils savent !
Les poings crispés sur ses genoux, le corps tendu à l'extrême, des gouttes de sueur perlant sur ses tempes, Finch avait les yeux toujours rivés sur l'écran de son ordinateur. Même si la fenêtre de contrôle de la caméra dissimulée dans le stylo-espion était désormais noire, même si plus aucun son n'était relayé par les haut-parleurs de son PC, il était toujours sous le choc de ce qu'il venait de voir. Tous ses efforts pour essayer de mesurer les tenants et les aboutissants de la situation inextricable dans laquelle il était empêtré étaient vains. Il avait l'impression d'être juste devant un gouffre et que le moindre petit mouvement de sa part risquait de le faire basculer dans le vide.
Une fois sorti du bureau de Nathan, il avait filé dans le sien, situé à quelques mètres de là. Il s'était précipité sur son ordinateur et avait lancé l'application du logiciel espion afin de pouvoir suivre la conversation entre son ami et les deux agents du gouvernement. Et ce qu'il avait entendu lui avait glacé le sang. Ses pires cauchemars semblaient se réaliser.
Tout d'abord, Nathan leur avait donné son nom…ou en tout cas, l'un de ses alias. Alors certes, il s'agissait sans doute de l'une de ses identités fictives les plus aboutie, mais quand même ! Il ne faisait plus aucun doute que sa vie allait être passée au crible, le temps du moins de vérifier s'il constituait un danger ou non. Il allait donc devoir redoubler de vigilance…
En revanche, Nathan n'avait peut être pas eu une si mauvaise idée que cela en donnant un os à ronger aux chiens de garde du gouvernement. Donner un numéro et ainsi montrer les prouesses de la Machine détourneraient leur attention et rassureraient l'administration fédérale. Toutefois, il ne pouvait s'empêcher d'être inquiet. Il n'avait eu le temps de vérifier si ses dernières modifications pour rendre l'IA plus performante fonctionnaient et il croisait les doigts pour que la personne, dont l'identité avait été jetée en pâture, soit bien un terroriste.
Mais ce n'était pas cela qui perturbait le plus Finch. Il était bien plus inquiet par le fait que Kara Stanton ait embarqué par mégarde son stylo-mouchard. En fait, il n'arrivait pas à savoir s'il s'agissait d'un acte délibéré ou d'une simple étourderie, mais quoiqu'il en soit, si les Fédéraux découvraient le pot-aux-roses, ils ne les lâcheraient pas avant d'avoir découvert qui les espionnait ainsi…
Finch s'était rarement retrouvé dans une situation aussi délicate…Et pour l'instant, il ne savait vraiment pas comment s'en sortir sans éveiller les soupçons des fédéraux, ni de Nathan…
Alors que l'informaticien réfléchissait à une solution pour sortir du piège dans lequel il s'était malencontreusement fourré, il n'entendit pas la porte de son bureau s'ouvrir. Il frôla littéralement la crise cardiaque quand il sentit une main se poser sur son épaule. Il se tourna brusquement et poussa un immense soupir de soulagement en découvrant Nathan, debout, juste derrière lui.
-Tu as une mine à faire peur, fit affectueusement remarquer Ingram, les yeux pétillants de malice et un petit sourire aux coins des lèvres.
Finch prit quelques secondes pour calmer les battements affolés de son cœur et se recomposer un visage impassible.
-Ton entretien s'est bien passé ? Demanda-t-il en essayant de paraître calme et détaché.
-Autant que possible, soupira le PDG en s'asseyant sur le coin du bureau pour faire face à son ami, je leur ai donné un numéro.
-J'espère qu'il s'agira bien d'un terroriste, soupira le reclus en baissant les yeux.
-Je n'ai aucun doute là-dessus, murmura Nathan en enveloppant son ami d'un regard bienveillant, après avoir arrêté le terroriste, ils réclameront la Machine et toute cette histoire ne sera bientôt plus qu'un mauvais souvenir.
Malgré ces propos rassurants, Finch était loin de partager l'optimisme de son ami. De nature pessimiste, il avait toujours tendance à considérer le verre à moitié vide quand Nathan le voyait à moitié plein. Il ne s'expliquait toujours pas comment deux êtres aussi différents pouvaient aussi bien s'entendre !
Esquissant un timide sourire, Harold se redressa sur son fauteuil et tapa quelques lignes de code pour savoir quel numéro son partenaire venait de donner aux agents, priant pour que la Machine fonctionne correctement et ne livre pas par mégarde un voleur ou un escroc à la petite semaine. Une fois le numéro affiché sur l'écran, l'informaticien s'empressa de rechercher l'identité de la personne qui se cachait derrière ces chiffres anonymes.
Une fiche d'état civil ainsi qu'une photographie apparurent immédiatement sur le moniteur.
-Eric Klebold, articula lentement Finch.
Voilà donc le nom de celui que la Machine venait de désigner comme une menace potentielle.
-C'est notre terroriste ? Demanda Nathan en se penchant pour mieux apercevoir le portait affiché sur l'écran.
-A priori, murmura l'informaticien d'une voix traînante en observant, pas tout à fait convaincu, le visage boutonneux de ce qui ressemblait plus à un lycéen qu'à un dangereux terroriste.
-On dirait un gamin, commenta Ingram dont le ton, incertain, trahissait le même doute que son associé.
-Effectivement.
Si sa voix était calme et son visage impassible, Finch était surpris, pour ne pas dire inquiet. Il savait pertinemment que les terroristes avaient rarement la tête de l'emploi mais tout de même ! La photographie qu'il avait sous les yeux était tout bonnement celle d'un adolescent de seize ans ! Qu'avait donc vu l'IA pour retenir son nom ?
Il se pencha vers sa webcam et demanda :
-Quels sont les éléments qui t'ont conduit à le désigner comme une menace imminente ?
Aussitôt, le voyant rouge à côté de l'objectif s'alluma et une multitude de fenêtres envahirent l'écran. Les deux hommes pouvaient y voir les indices qui avaient conduit la Machine à considérer ce tout jeune garçon comme un potentiel terroriste : des historiques de recherche, des posts sur les réseaux sociaux, des photographies postées sur internet, des captures-écran de caméra de surveillance, des rapports d'incidents du lycée où le jeune garçon était scolarisé…A l'évidence, leur numéro préparait quelque chose qui n'avait rien à voir avec la fête de fin d'année.
Finch poussa un discret soupir de soulagement tout en se calant confortablement dans son siège, soulagé que le nom donné aux agents soit bien celui d'un meurtrier en puissance. Il tressaillit quand Nathan, qui avait abouti aux mêmes conclusions que lui, posa ses mains sur ses épaules pour le congratuler :
-Formidable, Harold ! Toute cette affaire sera bientôt derrière nous !
Finch afficha un sourire de circonstance mais son esprit restait toujours préoccupé. Bien sûr, il était soulagé que ses mises à jour aient fonctionné correctement et que la Machine ait livré un terroriste aux autorités, mais il y avait le stylo…Ce tout petit objet de la vie quotidienne risquait de faire basculer sa vie et celle de son ami. Et pourquoi ? A cause de sa méfiance, de son culte du secret, de ses mystères et de son besoin viscéral de tout contrôler… Il était beau le résultat ! Il pouvait être fier ! Il devait maintenant trouver une solution pour brouiller les pistes et conduire les autorités vers une impasse, comme il savait si bien le faire.
Sentant que quelque chose troublait son ami, Nathan s'approcha et demanda doucement:
-Harold, dis-moi ce qui ne va pas ?
- Rien, s'empressa de répondre l'informaticien avant d'ajouter d'une voix faussement enjouée, la Machine fonctionne correctement, je suis soulagé.
Mais Nathan garda le silence et le dévisagea longuement. Il le connaissait depuis suffisamment longtemps pour savoir que quelque chose le préoccupait. Mais il savait également que l'homme était un solitaire qui gardait jalousement ses secrets.
-Tu n'as jamais su mentir, murmura le PDG en le couvant d'un regard affectueux.
Finch se sentait pris au piège des yeux bleus chaleureux et rempli de tendresse de son ami. Il essaya d'avaler sa salive mais une boule dans sa gorge l'empêchait de déglutir correctement. La culpabilité sans doute. Le cœur battant la chamade, les mains crispées sur ses genoux pour en camoufler les tremblements, il réussit tant bien que mal à soutenir son regard tout en articulant lentement :
-Tu te trompes.
Après toutes ses années de clandestinité, mentir était devenu pour Harold, comme une seconde nature. Il mentait avec un art consommé et changeait d'identité aussi facilement que l'on change de vêtements, devenant tour à tour un discret agent de maintenance, un génie informatique de l'ombre ou un fiancé transit d'amour pour une artiste-peintre. Mais l'ironie voulait qu'il soit presque incapable de mentir à son ami. Nathan Ingram était probablement l'homme qui le connaissait le mieux, peut être mieux qu'il ne se connaissait lui-même. Ce constat l'aurait presque fait rire si la situation n'était pas si dramatique.
Nathan ne s'y trompa d'ailleurs pas puisqu'il pencha la tête sur le côté pour mieux l'étudier, cherchant sur ses traits, la vérité qu'il essayait de lui cacher avec tant de soin.
-Je te connais depuis tellement longtemps, je sais très bien quand quelque chose te tracasse, continua le PDG dans un murmure.
Finch soutint son regard sans ciller, essayant de dissimuler son malaise. Que pouvait-il bien répondre ? Lui dire la Vérité ? Qu'il dissimulait des mouchards à chaque fois qu'il s'entretenait avec des agents du gouvernement? Nathan aurait tôt fait d'imaginer qu'il ne lui faisait pas confiance. Il prendrait à coups sûrs cette révélation comme une trahison. Or si Harold ne pouvait pas avoir son amour, il ne voulait pas perdre son amitié.
Il décida alors de dire une demi-vérité comme il avait l'habitude de faire quand il se sentait acculé. Il prit un air soucieux et croisa les bras sur sa poitrine en se calant au fond de son fauteuil. Il devait traiter les problèmes les uns après les autres. La priorité était de rassurer Nathan en lui exposant sa stratégie pour se débarrasser des agents fédéraux.
-Effectivement, quelque chose me tracasse, commença-t-il d'une voix trainante, comme s'il réfléchissait à haute voix.
Il prit quelques secondes pour observer du coin de l'œil les réactions de son ami. Après avoir vu une lueur de satisfaction vite remplacée par de l'inquiétude traverser ses yeux bleus, il enchaîna :
-Je pense qu'il serait dangereux de continuer à nous voir comme nous le faisons…
-Pourquoi ? Coupa brusquement le PDG, visiblement désarçonné et déçu par la proposition de Finch.
Si cette réaction spontanée réchauffa le cœur du reclus, il ne perdait pas de vue qu'il était désormais hautement probable qu'ils soient surveillés, peut être même déjà mis sur écoute. D'ailleurs, il nota mentalement qu'il serait bien avisé de fouiller le bureau de Nathan pour s'assurer qu'il n'avait pas été piégé par les deux agents qui venaient de lui rendre visite. Puis, il se ressaisit en voyant que son ami attendait plus d'explications. Il s'humecta les lèvres et inspira profondément, se préparant mentalement à blesser son ami, mais il n'avait pas d'autre alternative.
-Parce que je trouve très étrange que le gouvernement exige subitement des assurances sur notre travail après nous avoir laissé, pendant toutes ces années, libres de nos faits et gestes.
-Qu'est-ce que tu veux dire ? Demanda le patron dont la voix trahissait un certain degré de stress.
Les rôles s'étaient brusquement inversés. Nathan paraissait perdu et inquiet alors que Finch exposait la situation avec calme et cynisme.
-Je veux dire que c'est tout de même une coïncidence extraordinaire que des agents du gouvernement viennent te voir juste après que tu ais laissé échapper que huit personnes étaient au courant de l'existence de la Machine et non sept.
Nathan blêmit en réalisant qu'il était sans doute à l'origine de tout ce merdier. Si la culpabilité affichée sur les beaux traits de son ami lui brisait le cœur, Finch continua implacablement :
-Je sais d'expérience que les coïncidences n'existent pas, en particulier quand il s'agit du gouvernement. Nous devons nous tenir sur nos gardes et être extrêmement prudents.
Ingram acquiesça en silence et retrouva un peu de ses couleurs. Il croisa les bras sur sa poitrine et murmura, comme s'il réfléchissait à haute voix :
-Une fois qu'ils auront acquis la certitude que ma vie est on ne peut plus normal et que personne d'autre que moi travaille sur la Machine, ils nous laisserons tranquilles.
Harold hocha la tête, faisant mine d'être d'accord. Mais il savait que cette analyse était simpliste. Il ne pouvait pas en vouloir à Nathan. Après tout, le PDG n'avait pas toutes les cartes en main. C'était lui, le maître du jeu. Et s'il paraissait confiant et sûr de lui, il ne perdait pas de vue qu'une partie seulement du problème était réglée. Car le stylo que les agents avaient embarqué était la preuve qu'une tierce personne était bel et bien au courant de l'existence de la Machine. Et malheureusement, il était certain qu'ils ne lâcheraient pas l'affaire avant de savoir qui les espionnait…
Un discret coup à la porte fit sursauter les deux hommes. Ils se levèrent d'un bond et se lancèrent des regards inquiets.
-Mr Ingram ?
Les deux amis poussèrent en chœur un immense soupir de soulagement en reconnaissant la voix de Miss Paine derrière la cloison.
-Entrez, ordonna Nathan d'une voix claire en se passant la main dans ses cheveux pour se donner contenance.
La porte s'ouvrit sur la sévère secrétaire personnelle. Finch n'était pas étonné de la voir tout naturellement chercher le PDG d'IFT dans son bureau. Les deux hommes travaillaient si souvent ensemble que la vieille femme avait dû remarquer leur affinité et peut être même leur amitié. Ce n'était pas un danger en soi. Après tout, un patron et un employé pouvaient très bien nouer des relations amicales, mais désormais, c'était un luxe qu'ils ne pouvaient plus se permettre. Si une secrétaire de soixante ans avait remarqué leur amitié, autant dire que ce détail sauterait aux yeux des agents fédéraux chargés de surveiller Nathan!
-Votre visiteuse de ce matin est revenue vous rendre le stylo qu'elle avait emporté par mégarde, déclara Miss Paine en tendant l'objet à Ingram.
Étonné, Nathan resta quelques minutes interdit avant de saisir le stylo.
-En voilà une délicate attention, murmura-t-il d'un ton mi-ironique, mi-étonné.
-La dame s'excuse une nouvelle fois pour le dérangement, déclara calmement la secrétaire, répétant docilement les mots que Kara Stanton venait de lui dire à l'instant.
Si Miss Paine avait remarqué le malaise de son patron, elle n'en laissait, comme à son habitude, rien paraître, professionnelle jusqu'au bout des ongles. Debout, très droite malgré son âge, elle ne prêtait aucune attention à Finch et attendait patiemment qu'Ingram l'autorise à prendre congés.
-Merci, vous pouvez disposer, annonça le PDG au bout de quelques secondes de flottement.
Sans un mot, la femme tourna les talons et sortit du bureau, laissant les deux hommes seuls. Nathan haussa les épaules en esquissant une moue dubitative. Il se tourna pour parler mais les mots moururent sur ses lèvres en découvrant la mine défaite de son ami. L'informaticien, blanc comme un linge, fixait d'un air horrifié le stylo que Nathan tenait toujours entre ses doigts. Ingram n'eut pas le temps de s'interroger sur ce qui pouvait bien bouleverser à ce point Finch, car ce dernier bondit sur lui pour s'emparer de l'objet.
Tétanisé par le comportement anormal de son ami, Nathan ne fit aucun geste pour l'arrêter et se contenta de le regarder jeter violemment le stylo au sol avant de l'écraser avec le talon de sa chaussure. Lorsque le reclus ôta son pied, le stylo, et accessoirement sa mini-caméra, n'étaient plus qu'un amas de débris. La cartouche, éventrée, laissait lentement couler son encre noire sur la moquette immaculée du bureau.
Passée la surprise, Nathan s'exclama, scandalisé :
-Qu'est-ce qui t'as pris ?! Tu es devenu fou ?!
Mais Finch ne prêta pas attention au ton courroucé ni au regard accusateur de son ami. Il se pencha lentement et ramassa un petit objet incongru perdu au milieu des débris. Il se redressa, le visage fermé, et montra une minuscule puce électronique à moitié détruite.
-Tu me prends toujours pour un fou ? Persifla Harold en haussant un sourcil moqueur.
Nathan plissa les yeux pour étudier l'objet. Son sang se figea lorsqu'il réalisa qu'il avait sous le nez les vestiges d'un traceur. L'espace d'un instant, le PDG sembla complètement abasourdi par la découverte. A plusieurs reprises, ses yeux passèrent de Finch au mouchard comme s'il lui fallait du temps pour admettre que les craintes de son ami étaient bel et bien fondées. Les yeux agrandis d'effroi et la bouche ouverte de surprise, l'homme toujours égalant et sous contrôle perdait sa belle assurance à mesure qu'il réalisait le danger qui planait au-dessus de leur tête.
Il déglutit avec difficulté puis se passa la main dans les cheveux, dans un geste nerveux de plus en plus fréquent ces derniers temps.
Quelle imprudence ! Il avait été bien naïf de croire qu'Alicia Corwin se satisferait de sa pitoyable explication ! Par sa faute, Finch et lui étaient en danger !
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Le lendemain matin,
Dans une maison vide située dans une banlieue pavillonnaire de la petite ville de Ridgewood, au Nord-Ouest de New York
-Incroyable, je n'arrive toujours pas à le croire, murmura Kara Stanton en jetant, pour la énième fois, un coup d'œil au dossier ouvert devant elle.
Accoudé sur le rebord de la fenêtre, John observait à travers le téléobjectif de son appareil photo, la maison voisine. Il pouvait remercier la crise des subprimes qui avaient mis sur le marché des centaines de milliers de maisons saisies par les banques car leurs propriétaires, incapables de rembourser des crédits immobiliers dont les taux avaient bondi, avaient fait défaut. Du coup, ils avaient pu s'installer sans trop de difficulté cette maison laissée à l'abandon depuis un an dans un quartier tout aussi désert à l'exception de la demeure voisine. Autant dire, qu'ils ne pouvaient rêver mieux pour une planque…
De la fenêtre, Reese avait une vue plongeante sur la cuisine où un couple prenait un rapide petit déjeuner. L'homme d'une cinquantaine d'années au costume impeccable avalait un café tout en croquant dans une tartine en prenant garde à ne pas tacher sa chemise blanche et sa cravate. Sa femme, infirmière de son état à en croire sa blouse blanche, préparait les sandwichs pour leur fils unique. Ce dernier était encore à l'étage et terminait de s'habiller. Concentré et professionnel, l'agent prenait des clichés de cette famille d'apparence normale qui s'affairait dans leur routine matinale tandis que Kara étudiait les informations collectées depuis la veille par les services de renseignements.
A 7h45 précise, les parents sortirent de la maison puis s'engouffrèrent dans leurs voitures respectives pour se rendre à leur travail, laissant leur fils seul.
-La Machine semble tenir toutes ses promesses, marmonna Mark Snow en remontant l'arme qu'il s'était évertué à nettoyer pour passer le temps.
Lui aussi avait lu les éléments que les experts avaient recueilli sur le fameux numéro fourni la veille par Nathan Ingram. Tous trois avaient été étonnés d'apprendre qu'il s'agissait d'un simple numéro de sécurité sociale, celui d'Eric Klebold, un adolescent de seize ans scolarisé au lycée de Ridgewood situé à quelques pâtés de maison d'ici. Élève moyen rencontrant des difficultés scolaires, le jeune garçon était plutôt mal intégré. De nombreux signalements avaient d'ailleurs été faits par les professeurs sur ses nombreuses absences et sur les brimades dont il semblerait être victime. Mais les différentes enquêtes menées au sein de l'établissement n'avaient pas corroboré ce qui demeurait pour l'instant de l'ordre de la rumeur.
Mais les experts de la CIA avaient rapidement relevé des éléments inquiétants comme une page facebook où l'adolescent déversait sa rancœur et sa haine. Il s'en prenait indifféremment à ses parents, qui ne le comprenaient pas, à ses camarades de lycée dont il était selon toute vraisemblance le souffre-douleur ou aux professeurs à qui il reprochait de ne pas entendre sa détresse. De nombreuses photos et vidéos postées sur son profil montraient le mal-être du jeune garçon ainsi qu'une certaine fascination pour la mort. Tous ces éléments auraient pu être anecdotiques si les derniers historiques de recherche ne révélaient pas un intérêt croissant du jeune homme pour les tueries de masse : Université du Texas en 1966, San Ysidro en 1986, Columbine en 1999 ou Virginia Tech en 2007… Et comme si cela ne suffisait pas, son père, grand amateur d'armes à feux et membre actif de la NRA, avait une véritable collection de pistolets automatiques, de révolvers en tout genre et de fusils d'assaut chez lui…
La Machine avait peut être vu juste, peut être que ce jeune garçon, instable et dépressif, s'apprêtait à commettre un acte terroriste. Mais les trois agents restaient prudents et cherchaient à éviter de tomber dans l'excès de zèle. Ils ne pouvaient tout de même pas l'arrêter pour cela ?! Il n'avait encore rien fait d'illégal! On n'était pas dans Minority Report !
-Qu'est-ce qui nous prouve qu'il s'apprête à passer à l'acte ? Demanda soudainement Kara, rompant le silence pesant qui s'était installé dans la pièce.
-Est-ce que le fait qu'il force l'armoire qui renferme les armes de son père compte ? Répondit Reese sans lâcher le jeune garçon des yeux.
La situation était clairement en train de basculer. La jeune femme se leva brusquement et s'avança vers son collègue en tirant sa chaise derrière elle dans un insupportable bruit strident. Elle la positionna en face de la fenêtre et s'y assis à califourchon. Croisant les bras sur le dossier, elle y posa son menton pour observer avec un curieux mélange d'excitation et de curiosité sa cible, tel un chasseur traquant sa proie.
-C'est un sacré arsenal pour une paisible famille, murmura la jeune femme en observant d'un œil appréciateur les armes du patriarche.
-Mieux vaut en avoir et ne pas en avoir besoin qu'en avoir besoin et ne pas en avoir, récita John dans un murmure en reprenant l'un des slogans favoris de la NRA.
Kara s'autorisa un petit sourire mais son visage redevint grave en voyant Eric Klebold enfourner dans un sac de sport un nombre impressionnant d'armes ainsi que leurs minutions.
-Le porte-parole de la NRA va encore devoir gérer une volée de bois vert de tous ceux qui souhaitent réglementer l'achat d'armes à feu dans le pays.
John Ricana :
-On ne touche pas au Sacro-saint deuxième amendement. Comme d'habitude, il va proposer d'armer les enseignants ou de poster des agents de sécurité armés aux entrées des écoles…
-Tu as raison, ce ne sont pas les armes qui tuent mais les hommes, renchérit Stanton en paraphrasant l'argument préféré des pro-armes.
Soudain un téléphone portable sonna. Snow fouilla dans la poche de son pantalon et jeta un bref coup d'œil à l'écran.
[Appel Inconnu]
Il fronça les sourcils, vaguement inquiet, mais se décida tout de même à décrocher:
-Allo ?
-Mettez le haut-parleur.
L'agent reconnut instantanément la voix claire, précise et pressée de Michael Hayden. Son corps se raidit alors qu'il exécutait cet ordre impérieux sans broncher.
-C'est fait, répondit-il en posant le portable au milieu de la petite table qui était, avec ses quatre chaises, le seul mobilier de la pièce.
-Bien. Avez-vous du nouveau ? Demanda le chef de la CIA, toujours aussi direct, à l'attention de ses trois agents un peu spéciaux.
-Il semblerait qu'Eric Klebold s'apprête à passer à l'acte.
Un long silence accueillit cette nouvelle, comme si l'homme à l'autre au bout du fil, réfléchissait.
-La Machine fonctionne donc bel et bien, murmura-t-il, plus pour lui que pour les opérateurs qui en avaient déjà acquis la certitude quelques minutes plus tôt.
-Oui, monsieur, confirma Snow, attendant, le cœur battant l'ordre qui ne saurait tarder.
Mais voilà, il tarda. Les yeux rivés sur le téléphone, les trois agents patientaient fébrilement, impatients de savoir ce qu'ils devaient faire. L'attaque était imminente, ils n'avaient plus une minute à perdre.
-Bien. Tuez-le, ordonna froidement Hayden au bout de quelques secondes de réflexions.
Un silence de plomb accueillit cet ordre implacable. Mark lança un regard à ses partenaires avant de répondre mécaniquement :
-Bien, monsieur.
-Je vous rappellerai d'ici une demi-heure, quand l'opération sera terminée, annonça le chef de la CIA avant de couper la conversation.
Les trois partenaires restèrent de longues minutes interdits. Ils avaient du mal à croire qu'il venait de recevoir l'ordre d'éliminer un adolescent qui n'avait, pour l'heure, encore commis aucun crime. Ici. Sur le sol américain. A deux pas de New York. Ils avaient déjà exécuté un bon nombre de citoyens américains sans autre forme de procès mais il s'agissait de traitres ou de terroristes… L'acte qu'ils s'apprêtaient à commettre était bien différent. Ils venaient tout bonnement de recevoir le permis de tuer un innocent! Un enfant !
Passée la stupeur, Mark Snow annonça brutalement :
-Bien, je crois que c'est on ne peut plus clair.
Sans perdre un instant, il s'équipa d'une oreillette, enfila un gilet par balles et vérifia son pistolet avant de l'armer. Kara se leva de sa chaise et l'imita tout en s'exclama joyeusement :
-J'adore quand les ordres sont clairs !
Si Snow gardait son calme, se préparant avec des gestes mécaniques et professionnels pour l'assaut à venir, la jeune femme avait du mal à contenir son excitation. Seul John semblait rester sur la réserve. Il s'était éloigner de la fenêtre mais tardait à s'équiper.
-Un problème, John ? Demanda son partenaire en lui lançant un regard étonné.
Le jeune homme hésita un instant avant de livrer le fond de sa pensée :
-C'est un peu expéditif, non ?
-Qu'est-ce que tu veux dire ?
-Eh bien, le gamin n'a encore rien fait. Nous pourrions juste l'arrêter avant qu'il ne commette l'attaque. Pourquoi le tuer ?
Snow observa son partenaire, le visage fermé. Il n'aimait pas que l'on remette en question ses directives, d'autant plus lorsqu'elles venaient directement du directeur de la CIA lui-même. De l'obéissance aveugle des soldats dépendait la réussite d'une mission. Discuter, commenter, hésiter ou contester un ordre faisait perdre de précieuses minutes et pendant ce temps, Klebold se préparait tranquillement à mettre à feu et à sang son école.
Soudain, la voix cassante de Kara claqua comme un coup de fouet.
-Peut être pour ne pas avoir à expliquer la raison de notre présence ici.
Sous le ton sarcastique se cachait un réel problème. La Machine qui leur avait fourni l'identité d'Eric Klebold était un projet top secret. Ils n'avaient aucun mandat, aucune autorisation officielle, aucune légitimité à surveiller et encore moins à arrêter un adolescent qui n'avait, au final, encore rien fait de répréhensible. Ils devaient donc agir comme pour n'importe quelle mission de la SAD pour laquelle ils travaillaient en se montrant discret et expéditif. Comme d'habitude, ils feront passer ce meurtre pour un suicide et le tour serait joué ! A la douleur des parents ne viendrait pas s'ajouter la profonde culpabilité de n'avoir pas remarqué le malaise de leur enfant et d'avoir engendré un monstre. Tout le monde serait satisfait. Tout reprendrait sa place dans l'ordre du monde.
Snow hocha la tête avant de rétorquer froidement :
-Elle a raison, nous ne devons pas attirer l'attention. Nous interceptons la cible puis nous disparaissons le plus vite possible.
John resta de longues minutes à contempler ses partenaires, sidéré par leur aptitude à obéir sans sourciller à cet ordre insensé. S'il en comprenait la raison, il ne pouvait s'empêcher d'être méfiant. Comment pouvaient-ils avoir une confiance aveugle envers une Intelligence artificielle ? Un ordinateur pouvait buguer !
Mais devant le regard insistant de Kara, ses réflexes de soldat lui revinrent, comme s'ils étaient inscrits dans son ADN. Ne pas penser, ne pas discuter. Il n'était qu'un exécutant, un pion sur le grand échiquier du monde. Il enfila donc son gilet par balle, positionna son oreillette tout en repoussant ses doutes dans un coin de son esprit, sans toutefois les faire disparaître complètement.
-Bon soldat, murmura kara alors qu'elle passait juste derrière lui pour sortir de la pièce, un sourire narquois sur les lèvres.
Le jeune homme ne répondit pas à la provocation. Il vérifia son arme avec des gestes un peu trop brusques qui traduisaient son énervement. Il tira sur la glissière de son SIG-Sauer P226R pour charger la balle dans la chambre du canon, trouvant dans le cliquetis familier une satisfaction morbide.
Les trois agents sortirent de la maison puis, après avoir vérifiés que la rue était bien déserte, se dirigèrent rapidement vers la maison des Klebold.
-Je prends l'entrée principale, annonça Kara Stanton en montant les quelques marches qui menaient à la massive porte d'entrée en chêne.
-Bien. Nous passons par derrière, répondit Snow en faisant un signe de la tête à John, l'invitant à le suivre.
Armes aux poings, les deux hommes contournèrent la maison. Mark ouvrit avec précaution la porte de derrière et entra dans la cuisine. Mais alors qu'il apprêtait à entrer à son tour, Reese aperçut dans le fond du jardin une sorte de remise.
-Je vais jeter un coup d'œil à l'abri dans le jardin, murmura-t-il à l'attention de ses partenaires qui commençaient à explorer méthodiquement chaque pièce de la maison à la recherche de l'adolescent.
-Ok, répondirent-ils en chœur.
A pas de loup, tenant son arme à deux mains, il longea la clôture pour ne pas se faire repérer. Une fois près du local, il jeta un rapide coup d'œil par la fenêtre et reconnut, à travers les carreaux poussiéreux et fêlés, Eric Klebold. Le jeune garçon était assis sur une vieille chaise, un pistolet posé sur ses genoux qu'il fixait sans réellement le voir. Il paraissait réfléchir.
-Il est dans l'abri de jardin, prévint l'agent dans un murmure.
Une fois assuré que ses collègues avaient bien reçu le message, John se dirigea lentement vers la porte à moitié fermée. Il la poussa du bout du pied puis s'avança en silence dans le petit cabanon.
-Lâche ton arme ! Lève doucement les mains au-dessus de la tête et retourne-toi lentement, ordonna John d'une voix, pour une fois, franche et claire en pointant son pistolet vers le gamin.
Eric fut tellement surpris que, durant d'interminables secondes, il ne réussit à faire le moindre geste. Il releva doucement la tête et fixa longuement un point imaginaire devant lui, comme s'il hésitait sur la conduite à tenir. John avait une idée assez précise sur les deux options qui s'offraient au garçon.
-N'y pense même pas, murmura-t-il d'une voix qui sonnait comme le glas.
Les épaules du lycéen s'affaissèrent alors lentement avant de jeter son arme au sol. Avec des gestes prudents, il leva les mains au-dessus de sa tête, se mit debout puis se tourna pour faire face à l'agent. Son regard était effrayé et son corps secoué de tremblements. Où était donc passé l'adolescent pétri de haine qui hurlait sa colère face à sa webcam ? Devant lui, il avait juste un garçon perdu, apeuré, totalement dépassé par les événements.
-Ne me tuez-pas…S'il-vous-plait, murmura l'adolescent d'une voix brisée par la peur.
Si John garda le visage fermé, ses mains s'abaissèrent légèrement. Le jeune garçon s'effondra alors devant lui, au sens propre comme au sens figuré. Les larmes se mirent à couler sur ses joues. Il tomba à genoux sur le sol poussiéreux du cabanon et se mit à sangloter bruyamment, comme un enfant…qu'il était du reste !
-Vous… ne pouvez…pas comprendre…l'enfer qu'ils me …font vivre…
L'agent hésita, en proie à un dilemme. Son côté rationnel lui dictait d'exécuter rapidement l'ordre qu'on lui avait donné, à savoir, le tuer mais une petite partie de lui avait pitié de l'adolescent dont l'acte ressemblait fortement à ce que certains psychiatres qualifiaient « d'homicide-suicide » ou « suicide collectif ». Il s'agissait de meurtres ou de tentative de meurtres suivis du suicide de l'assassin. Plutôt que de mourir seul, ils s'employaient à emmener avec eux dans la mort, soit des innocents, soit ceux qu'ils jugeaient responsables de leur mal-être. Bien sûr, John ne cautionnait pas cet acte aussi fou que désespéré mais il était persuadé que, bien pris en charge par des professionnels et entouré de sa famille, le jeune garçon pourrait s'en sortir. En son for intérieur, il pensait qu'Eric Klebold n'avait pas encore basculé puisqu'il l'avait surpris à hésiter…
Eric leva les yeux remplis de larmes vers Reese, le suppliant de l'épargner. Mais alors que l'agent s'apprêtait à parler, un coup de feu retentit derrière lui. Touché en pleine tête, le garçon fut projeté en arrière et s'effondra au sol comme un pantin désarticulé.
John tourna la tête et découvrit les silhouettes de Snow et Stanton qui se découpaient à contre-jour dans l'encadrement de la porte. Tenant son arme fumante dans la main, la jeune femme avait le visage fermé, dardant sur son partenaire un regard dur et froid. A ses côtés, Mark avait la tête des mauvais jours. Ils avaient dû noter l'hésitation de John et avaient décidé d'agir. Le silence qui suivit était chargé de reproches et de colère. Avec une lenteur calculée, Reese se tourna vers ses collègues, serrant les poings pour essayer de contenir la colère froide qui montait en lui.
La sonnerie du portable de Mark mit un terme au duel silencieux. Sans quitter John des yeux, Snow sortit son téléphone de sa poche et décrocha. Pas besoin de vérifier l'écran, il savait déjà qui l'appelait.
-Allo?
-La cible est neutralisée ? Demanda sans préambule Michael Hayden à l'autre bout du fil.
-A l'instant.
-Parfait, répondit simplement le chef de la CIA avant d'enchaîner, passant sans transition d'une priorité à une autre, qu'en est-il du mouchard que vous avez placé dans le stylo d'Ingram ?
-Il a été désactivé trois minutes après avoir rendu l'objet à la secrétaire.
-Intéressant…Celui qui vous espionnait se trouvait donc dans les locaux IFT, avec Ingram, conclut l'autre homme.
-C'est plus que probable, approuva Snow en intimant, d'un mouvement de tête, l'ordre à Kara d'arranger un peu la scène pour déguiser ce crime d'état en suicide.
-Bien. Il faut impérativement trouver qui est cette personne, annonça le patron de la CIA, vous suivrez Nathan Ingram, l'agent Stanton suivra sa secrétaire personnelle, Miss Paine, et l'agent Reese surveillera cet agent de maintenance, Harold Wren, histoire de voir s'il est bien celui qu'il prétend être.
-Entendu, répondit simplement Snow.
L'agent n'eut comme réponse qu'une tonalité froide. Le directeur de la CIA avait déjà raccroché. Il rangea son portable dans sa poche et reporta son attention sur Kara Stanton qui plaçait son arme dans la main droite d'Eric Klebold, prenant garde à ne pas marcher dans la mare de sang qui s'était formée autour du corps inerte. Elle déposa ensuite une lettre d'adieu sur l'établi avant de prendre le sac de sport rempli d'armes pour les remettre soigneusement dans l'armoire du père. Mais alors qu'elle passait devant Reese, elle s'arrêta et lui lança un regard noir.
-Si je te surprends à hésiter à nouveau, je n'abattrai pas uniquement la cible. Nous n'avons pas besoin d'un boyscout. Nous avons besoin d'un soldat.
La jeune femme fit une pause avant de reprendre froidement :
- Es-tu un soldat ?
La menace était sans équivoque. Elle le fixait droit dans les yeux, exigeant une réponse claire et rapide. Mais Reese n'était plus un bleu. Il soutint son regard sans sourciller avant d'articuler lentement, la mettant clairement au défi de le contredire :
-Je suis un excellent soldat.
Pour toute réponse, Kara lui sourit froidement avant de quitter le cabanon, le sac à dos négligemment jeté sur son épaule. Mark la regarda s'éloigner pendant quelques secondes avant lancer à John un regard désapprobateur. Il déclara d'un ton péremptoire :
-Nous retournons à New York sur le champ.
Reese garda le silence et se contenta d'hocher la tête. Il s'avança pour sortir de l'abri mais alors qu'il passait devant son partenaire, ce dernier l'attrapa durement par le bras pour le retenir. Se penchant légèrement, il murmura à l'oreille de John :
-J'espère pour toi que cette hésitation ne se reproduira jamais. Sinon, sache que le sort que te réserve Kara sera une partie de plaisir par rapport à celui que je te réserverai.
-C'est une menace ? Demanda l'agent en faisant face à son patron comme pour le défier.
-Non, répondit Mark d'une voix traînante, un léger sourire flottant sur ses lèvres, juste un conseil d'ami.
Ce dernier mot fit douloureusement écho dans l'esprit de John. Lors de leur première mission, en 2006, en Hongrie, Stanton lui avait dit qu'il n'avait plus d'amis. Ce jour-là, une partie de lui était morte. Un sourire mauvais apparut sur le beau visage de l'agent et un éclat mortel illumina ses yeux bleus alors qu'il répondait dans un murmure rauque :
-Je n'ai pas d'amis.
Sa décision était prise. Cette opération serait la dernière.
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Quelques explications s'imposent :
-Les clins d'œil à différents films sont pléthores dans ce chapitre.
Il y a tout d'abord le titre, qui est directement inspiré du film bowling for Columbine de Michael Moore, primé au festival de Cannes en 2002 puis aux oscars l'année suivante. Le réalisateur enquête sur la violence provoquée par les armes à feux aux États-Unis. Son point de départ est le massacre dans le lycée Columbine dans le Colorado en 1999. 2 lycéens Eric Harris et Dylan Klebold tuent 12 élèves et 1 professeur avant de se suicider. Évidemment le fait que l'un de mes personnages porte la combinaison de ces deux noms n'est pas un hasard.
Il y a ensuite le film Minority Report de Steven Spielberg, sorti aussi en 2002 qui est une adaptation du livre du même nom de Philip K. Dick publié en 1956. Il offre une réflexion intéressante sur une division de la police, la pré-crime, qui arrête les coupables avant leur passage l'acte. La problématique ressemble beaucoup à celle de person of interest d'ailleurs.
-La NRA (National Rifle Association) est une association qui a pour but de promouvoir les armes à feux aux États-Unis au nom des droits civiques (2ème amendement de la Constitution américaine). Fondée en 1871, il s'agit aujourd'hui d'un puissant lobby qui s'oppose à toute réglementation concernant le commerce d'armes à feux.
-La SAD (Special Activities Division) est un service de la CIA responsable des opérations clandestines dont Kara Stanton, Mark Snow et John Reese font partis.
-Les principales études sur les « homicides-suicides » ou « les suicides collectifs » sont anglo-saxonnes pour ne pas dire américaines. Pour ce chapitre, j'ai essentiellement utilisé la thèse en psychiatrie de l'université d'Angers d'Anne-Sophie Chocard datant de 2002. Le suicide-homicide est un acte suicidaire provoquant la mort de deux à plusieurs centaines de personnes. Les circonstances peuvent variées. Les faits peuvent tour à tour se localiser dans la famille (tuerie familiale) ou dans l'espace public comme les tueries scolaires, les multi-homicides suicidaires par avion, ou le multi-homicide suicidaire guerrier dans le contexte d'actions terroristes.
Les tueries de masse suicidaires résultent de certaines combinaisons psychopathologiques, comme des états dépressifs, voire paranoïdes des auteurs. Le terrorisme suicidaire est, quant à lui, plus complexe, marqué par des mécanismes d'enrôlement groupal et de convictions idéologiques ou religieux.
Comme mon histoire se déroule en 2009, je n'ai évidemment pas parlé des récentes tueries de masse aux Etats-Unis comme celles dans l'école primaire de Sandy Hook en 2012, dans la boite de nuit gay d'Orlando en 2016 ou lors d'un concert à Las Vegas en 2017 ni du crash aérien de la Germanwings en France en 2015 provoqué par le suicide du copilote Andreas Lubitz.
