Comme promis, voilà la suite de ma fic au long cours…
Au risque de paraître une nouvelle fois un peu à contre-courant j'ai une tendresse particulière pour le personnage de Nathan Ingram (même si, pour l'instant, je le dépeins comme quelqu'un de suffisant, superficiel et même un peu naïf), car il est tout de même le premier à s'être intéressé aux numéros non-pertinents ! (Finch n'a finalement fait que reprendre son combat juste après l'attentat du ferry…culpabilité ou réel engagement? Au début ce n'est pas très clair même si, par la suite, il embrasse pleinement sa cause). De plus, il est un peu la première victime du gouvernement lors de son « grand nettoyage » ! (avec les centaines d'autres victimes innocentes de l'attentat mais lui à véritablement un statut particulier) C'est, à mon sens, la définition même du martyr (tout comme John !) : celui qui meurt pour ses idées plutôt que les abjurer.
Je tiens également à remercier les commentaires précédents qui m'ont particulièrement touchée et qui m'encouragent à continuer. Ces petits messages ainsi que tous ceux qui prennent le temps de lire mes histoires comptent beaucoup pour moi et me vont droit au cœur.
Dans ce chapitre, vous reconnaitrez sans doute des bribes de dialogues pris dans les scripts de la saison 1 et 2 mais bien sûr remaniés à mon univers presque alternatif.
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Le lendemain matin, au siège d'IFT.
Le bip froid de l'interphone résonna dans le vaste bureau d'Ingram.
-Oui ? Répondit distraitement le PDG en poursuivant la lecture d'un accord commercial qu'il s'apprêtait à conclure avec le ministère de l'éducation.
-Alicia Corwin et les deux agents de l'autre jour désirent vous voir, annonça d'un ton formel Miss Paine.
-Faites-les entrer, répondit l'homme en reposant son stylo avant de refermer soigneusement le dossier.
Il se leva de son fauteuil, arrangea un peu ses vêtements comme il le faisait toujours avant n'importe quel rendez-vous d'affaires puis se posta devant l'une des gigantesques baies vitrées qui offrait une vue panoramique sur New York. Contemplant les immenses façades en verre des buildings sur lesquelles se reflétaient les rayons du soleil matinal, l'homme se préparait mentalement à ce qui allait suivre.
Il n'était pas surpris. Cette rencontre, il l'attendait. Dès l'instant où il avait fourni un numéro aux agents du gouvernement, il avait su qu'ils allaient immanquablement revenir le voir. Il ferma les yeux, respira profondément pour essayer de calmer les battements sourds de son cœur et attendit.
Quelques instants plus tard, la porte de son bureau s'ouvrit sur une Miss Paine toujours impeccable et professionnelle.
-Monsieur, vos visiteurs, annonça la secrétaire en tenant la porte pour laisser entrer les trois fonctionnaires.
Aussitôt, le PDG plaqua un sourire avenant sur son visage avant de se détourner de la fenêtre pour aller à leur rencontre.
-Navrée d'arriver à l'improviste, annonça poliment Corwin en offrant au PDG un sourire qui était tout sauf désolé.
Elle s'avançait dans le bureau comme en terrain conquis et ne paraissait aucunement gênée de l'interrompre en plein travail.
-Je suppose que ce n'est pas une visite de courtoisie, répondit avec humour Nathan, désormais habitué à ce genre de visites impromptues.
Corwin lui lança un regard lourd de sens avant de désigner les deux agents en costume qui l'accompagnaient.
-Vous reconnaissez les agents Stanton et Reese, je suppose. Vous leur avez fourni un numéro à neuf chiffres il y a deux jours.
-Tout à fait, répondit Ingram avec l'assurance de quelqu'un qui connaissait déjà la suite de la conversation.
-Il s'agissait du numéro de sécurité sociale d'Eric Klebold, un adolescent qui s'apprêtait à perpétrer un massacre, continua la femme en dévisageant son interlocuteur, à l'affût de la moindre de ses réactions.
Mais Nathan garda un visage parfaitement détendu et demanda:
-Vous l'avez arrêté ?
Corwin baissa les yeux un bref instant, visiblement mal à l'aise. Alors qu'elle s'apprêtait à répondre, Stanton la devança :
-Nous l'avons mis hors d'état de nuire.
Ingram lui lança un regard surpris avant de reporter son attention sur Alicia.
-Le renseignement était donc bon.
Ignorant la lueur de suffisance qui brillait dans les yeux bleus du PDG, la présidente- adjointe aux affaires de sécurité nationale rétorqua :
-Il l'était effectivement mais j'aimerais que vous m'expliquiez comme votre… Machine… a pu repérer un terroriste là où ses professeurs, ses connaissances et sa famille avaient échoué.
Ingram s'appuya contre son bureau et croisa les bras sur sa poitrine avant de répondre :
-Tout le monde sait que les parents sont souvent les derniers au courant lorsque leur enfant va mal.
-C'est vrai, mais ce qui m'étonne est le timing incroyablement parfait de votre Machine. Le numéro Klebold est tombé la veille de son passage à l'acte. Comment est-ce possible ?
La colle...
Seul Finch, son créateur, savait comment la Machine fonctionnait. Il l'avait construite, avait conçu son architecture, avait fait son éducation durant de longues années. Elle devait sans doute être un peu à son image, insaisissable, secrète, loyale et un peu paranoïaque…
Le patron décida alors de jouer la carte de l'honnêteté. Il se passa la main dans ses cheveux avant de répondre avec un sourire gêné :
-En vérité, je ne sais pas comment la machine fonctionne. Elle donne des numéros pertinents juste à temps pour que nous, ou plutôt, vous, puissiez intervenir. C'est tout.
Corwin resta quelques secondes dubitative avant de demander avec suspicion.
-Qu'est-ce qui nous prouve qu'elle est totalement fiable ?
-Rien. Il faut lui faire confiance.
-Vous nous demandez d'avoir une confiance aveugle dans un programme informatique ?
La jeune femme ne cachait désormais plus son scepticisme. Nathan essaya donc de la rassurer :
-Ce n'est pas un simple programme informatique. La Machine trie les milliards de données que lui fournit la NSA, les met en relation et recherche des anomalies avec une totale objectivité. Je lui fais plus confiance qu'à certains êtres humains.
L'homme avait prononcé la dernière phrase en laissant ostensiblement son regard dériver vers Reese et Stanton. L'agent garda un visage parfaitement impassible même s'il avait parfaitement compris l'allusion. En revanche, Kara afficha un sourire en coin, prenant l'insulte plutôt comme un compliment.
Alicia, quant à elle, sembla se satisfaire de cette réponse puisqu'elle enchaîna :
-Est-ce que quelqu'un peut …pirater son système ?
-Non, la Machine est verrouillée et complètement autonome.
Corwin réfléchit quelques secondes avant de conclure :
-Bien. Dans ce cas, si vous pensez en avoir fini avec elle, je pense que c'est le moment de nous la remettre.
-Vous avez trouvé un endroit sûr pour l'installer ?
-Nous avons effectivement trouvé un site qui répond à toutes vos exigences : éloigné, sécurisé et discret.
Nathan hocha la tête.
-Bien, mais il faudra me laisser un peu de temps.
Alicia se raidit, ne s'attendant visiblement pas à cette réponse.
-Vous voulez renégocier vos tarifs ?
Ingram rit doucement. L'argent, toujours l'argent…
-Non, non, pas du tout. Je vous laisse toujours la Machine pour un dollar symbolique. Mais vous comprendrez aisément que ce n'est pas un ordinateur portable que nous transportons mais des centaines de serveurs. Cela prendra donc un certain temps pour organiser son transfert.
-Combien de temps exactement ?
-Cinq jours, annonça Nathan après quelques secondes de réflexion.
-D'accord, consentit Alicia Corwin avant d'ajouter, la voie empreinte d'une fausse mélancolie, je crois donc que c'est la dernière fois que nous nous voyons.
-Je le crains, soupira Nathan avant de s'approcher de la jeune femme pour lui faire face.
Il lui sourit avant de poursuivre poliment en lui tendant la main.
-Ce fut un plaisir.
-Plaisir partagé, répondit Corwin en lui serrant la main en guise d'adieu.
Ingram ne put s'empêcher de comparer cette poignée de main au baiser de Judas. Mais il ne laissa rien paraître à son malaise mais ce fut avec un soulagement certain qu'il désigna la porte.
-Vous connaissez le chemin, je ne vous raccompagne pas.
Alicia ne s'offusqua pas de cette manière un peu cavalière de prendre congés. Elle tourna les talons et quitta le bureau suivie des deux agents du gouvernement. Stanton referma la porte derrière elle non sans avoir jeté un dernier regard rempli de dédain au PDG.
Une fois seul, Ingram poussa un soupir et se détendit instantanément. Tout s'était passé comme prévu. Corwin et ses deux chiens de garde semblaient satisfaits du numéro fourni par la Machine. Harold s'était peut-être inquiété à tort. Après tout, cela faisait presque huit ans qu'ils bernaient avec brio le gouvernement, ils étaient désormais passés maître dans l'art de la dissimulation et du secret.
Rassuré, il retourna à son bureau et appuya sur l'interphone.
-Apportez-moi une bouteille de Champagne et une flûte, ordonna-t-il, ayant beaucoup de mal à contenir son empressement.
-Bien, monsieur, répondit l'assistante personnelle d'une voix égale, visiblement habituée aux excentricités de son patron.
De leurs côtés, les trois agents du gouvernement sortirent du siège d'IFT sans échanger un mot. Ils traversèrent l'avenue grouillante de monde en ce début de matinée puis bifurquèrent dans une petite ruelle perpendiculaire à l'artère principale. Après avoir marché sur une centaine de mètres, ils s'engouffrèrent dans l'immeuble d'en face par une porte de service. Toujours en silence, ils prirent l'ascenseur qui les amena à un étage désert. Il s'agissait des locaux d'une des filiales de la banque d'investissement Morgan Stanley qui avait fait faillite, comme tant d'autres, en 2009. La direction du soutien de la CIA, qui avait pour rôle de fournir tout l'appui logistique nécessaire aux missions sur le terrain, avait sauté sur l'occasion pour louer les bureaux sous un faux nom afin de les utiliser comme planque.
Posté devant l'une des nombreuses fenêtres, Mark Snow avait une vue imprenable sur le bureau d'Ingram.
-Tout s'est passé comme prévu ? Demanda-t-il sans prendre la peine de se retourner.
-Plus ou moins, répondit Stanton en s'asseyant sur un fauteuil qui n'avait pas dû être occupé depuis de long mois.
Mark se retourna lentement pour la dévisager.
-C'est-à-dire ?
-J'ai pu installer un mouchard sous le bureau de Miss Paine et jumeler son portable mais je n'ai pas réussi à avoir accès au téléphone d'Ingram.
-Ce n'est pas étonnant. Son entreprise est leader mondial dans un secteur à la pointe de la technologie et hyper concurrentiel, il doit craindre l'espionnage industriel ou le vol de brevets, expliqua Corwin en s'avançant vers l'agent.
-Sans compter ses activités avec le gouvernement à la limite de la légalité, renchérit Stanton en posant ses pieds sur le bureau en face d'elle.
-Peu importe, les mouchards dans son bureau sont toujours en place, coupa sèchement Snow qui n'aimait pas l'attitude insolente de sa partenaire.
D'ailleurs, il n'aimait pas non plus l'idée que les micros dissimulés dans le bureau d'Ingram soient toujours en place…Après la destruction du stylo-mouchard, il aurait pensé qu'un grand nettoyage aurait été fait. Quelle n'a pas été sa surprise en constatant qu'il n'en était rien. Voilà une négligence qu'il avait bien du mal à s'expliquer et qui le laissait perplexe...
Laissant de côté ses doutes, l'agent se tourna lentement vers Reese qui se tenait un peu à l'écart.
-Et de ton côté? Tu as réussi à établir un contact avec Harold Wren ?
-Son bureau était fermé et aucune trace de lui dans les locaux, répondit l'agent avec une pointe d'amertume.
Il aurait aimé pouvoir le croiser, histoire de confirmer ou infirmer sa première impression. Mais hélas, malgré ses regards inquisiteurs dans tous les recoins de l'open space où travaillaient une véritable petite armée d'informaticiens, il ne l'avait pas repéré. Il avait même prétexté à Miss Paine un coup de fil urgent pour s'éclipser de son bureau afin de fureter dans les locaux dans l'espoir de le croiser. Mais là encore, il avait fait chou blanc. Il avait bien repéré un bureau au nom de Wren mais la porte était verrouillée et il n'avait pas eu le temps de la crocheter puisque des employés étaient passés au même moment. Le croyant perdu, ils lui avaient gentiment proposé de le reconduire auprès de l'assistante personnelle d'Ingram…Qui a dit que la politesse se perdait ? En tout cas, elle était tombée bien mal…
-Il était probablement en train de réparer l'imprimante ou la machine à café, marmonna Kara avec un petit sourire moqueur.
-Ce n'est pas grave, coupa sèchement Alicia, qui ne partageait visiblement pas l'humour de Stanton, nous avons cinq jours pour découvrir qui est cette fameuse huitième personne. Il ne fait aucun doute qu'Ingram devra la prévenir du transfert de la Machine.
-La stratégie du coup de pied dans la fourmilière…J'adore ! S'exclama la jeune femme avec une sorte de jubilation malsaine.
-Cinq jours, c'est amplement suffisant, conclut Mark Snow en reportant son attention sur le bureau d'Ingram de l'autre côté de la rue.
Un sourire prédateur apparut sur son visage émacié lorsqu'il aperçut, à travers les immenses baies vitrées, Miss Paine apporter une bouteille de champagne et un verre au PDG.
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Quelques minutes plus tard,
Au 35ème étage de l'immeuble d'IFT.
Sa bouteille de champagne à la main, un verre de l'autre, Ingram traversa une immense salle de serveurs informatiques dont le ronronnement couvrait le bruit de ses pas sur la moquette. Il ne put s'empêcher de sourire en apercevant son ami totalement absorbé dans son travail.
-Alors, comment va ton bébé ?
Debout devant quatre écrans de contrôle, Finch sursauta. Il se retourna d'un bond et lança à son ami un regard noir. Il n'avait visiblement aucune envie de rire. Ignorant superbement la question, il lui demanda d'un ton agressif :
-Qu'est-ce que fais ici? Je croyais pourtant avoir été clair. Nous ne devons plus nous voir pour le moment.
Nullement impressionné, Ingram s'avança tranquillement vers son associé sans se départir de son sourire. Il posa la bouteille et la flûte sur un bureau attenant avant de s'y appuyer.
-Détends-toi, Harold. Tu sais bien qu'hormis toi et moi, personne ne connait l'existence de cet étage. Les vitres sont teintées et les parois sont tellement épaisses qu'aucune parabole d'écoute ne peut nous espionner. S'il y a bien un endroit sur terre où nous pouvons nous voir sans crainte, c'est bien ici.
-Tu as peut être raison mais deux précautions valent mieux qu'une. Je ne veux prendre aucun risque, rétorqua toujours aussi sèchement l'informaticien.
Puis, il remarqua le champagne.
-On fête quelque chose ?
-Oui. La fin de tous nos problèmes.
-Comment ça ?
-Comme prévu, les agents du gouvernement sont venus me rendre une petite visite ce matin. Ils étaient accompagnés d'Alicia Corwin, expliqua le PDG en reprenant la bouteille.
-Que voulaient-ils ? Demanda Finch en regardant son ami ôter le papier doré qui entourait le goulot avec la dextérité de quelqu'un qui avait l'habitude d'ouvrir les magnums de champagne.
-Nous féliciter de l'efficacité de la Machine. Corwin veut que nous la livrions au gouvernement au plus vite.
Finch garda le silence, se contentant d'observer son ami défaire lentement le muselet qui retenait le bouchon.
-Dans cinq jours, toute cette histoire sera bientôt du passé et nous pourrons nous consacrer à autre chose, continua le PDG en faisant sauter le bouchon d'une pression du pouce.
A peine eut-il le temps de s'emparer de sa flûte que le champagne jaillissait déjà hors de la bouteille. Une fois son verre rempli, il s'avança pour prendre la tasse de thé vide de Finch. Il la remplit puis la tendit à son ami qui la saisit à contrecœur. Il leva son verre et annonça d'un ton cérémonieux :
-Cinq jours.
-Cinq jours, répéta Finch sans grande conviction.
Alors que Nathan savourait comme il se doit le Champagne millésimé qu'il ne gardait que pour les grandes occasions, Finch lui trouvait un goût bien amer. Car Nathan faisait fausse route. Même s'ils n'étaient plus en possession de la Machine, il savait que les agents du gouvernement les fileraient jusqu'à ce qu'ils aient acquis la certitude qu'ils ne constituaient aucune menace.
D'ailleurs, il avait déjà commencé à travailler à la création d'un leurre pour berner les fonctionnaires et les envoyer sur une fausse piste. Mais créer une identité fictive plus vraie que nature prenait du temps…Et organiser dans la foulée le transfert de la Machine allait lui faire prendre un retard non négligeable qui risquait de les mettre tous les deux en péril…
-Comment comptes-tu t'y prendre pour la remettre au gouvernement sans éveiller les soupçons ? Demanda soudainement Nathan entre deux gorgées de champagne.
Finch afficha un petit sourire énigmatique avant de rétorquer :
-Nous allons utiliser la méthode qui a permis au projet Manhattan d'être le succès que nous lui connaissons.
De surprise, Ingram faillit recracher son champagne.
-Tu compares la Machine à la Bombe atomique ?!
-Non, bien sûr que non, s'amusa Harold, la Machine est là pour protéger les gens et non pour les tuer. Mais nous allons utiliser le procédé qui a permis au gouvernement d'employer en toute confiance 130 000 personnes sur 37 laboratoires et 19 sites de productions durant 4 ans sans qu'aucune fuite, aucun sabotage ni aucun espionnage ne soit à déplorer.
Nathan n'avait jamais été féru d'histoire. Il était ce genre de personne qui s'intéressait plus aux résultats qu'aux moyens qui permettaient d'y arriver. Ils avaient gagné la guerre en lançant deux bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki en 1945. Point final. Comment les gouvernements Roosevelt puis Truman avaient-ils réussi à concevoir cette arme ultime qui leur avait permis d'obtenir la reddition sans condition des japonais mais également de faire une énorme démonstration de force aux soviétiques? Il n'y avait jamais véritablement pensé. L'idée ne l'avait sans doute même jamais effleuré.
-Comment ont-ils fait ? Demanda-t-il, maintenant curieux de savoir comment cette prouesse avait été possible.
-Le major-général Groves qui était en charge du projet a mis en place la stratégie du compartimentage. Tous ceux qui travaillaient de près ou de loin à la construction de la bombe n'avaient aucune idée de la finalité du projet. Tout était cloisonné et seules les plus hautes autorités avaient une vision globale des choses. C'est ce que nous allons faire pour organiser le démantèlement, le transport puis le ré-assemblage de la Machine.
Une fois son explication terminée, Finch afficha un large sourire avant de boire une nouvelle gorgée de champagne.
Nathan hocha la tête en silence, une fois de plus impressionné par l'intelligence de son ami. Il avait pensé à tout. Malheureusement, un doute douloureusement familier se rappela à son souvenir. La mine sombre, il posa sa flute à moitié pleine sur le bureau et demanda d'une voix presque hésitante:
-Penses-tu que l'on puisse leur faire confiance ?
Finch leva vers son ami des yeux étonnés. C'était bien la première fois que Nathan émettait des doutes sur le gouvernement qu'ils s'étaient promis d'aider au lendemain des attentats du 11 septembre. Il ne put cacher son mépris en répondant :
-Franchement, pas vraiment, c'est d'ailleurs pour cela que j'ai verrouillé la Machine, de sorte qu'ils ne puissent jamais changer son ADN et pervertir sa mission.
-Tu parles d'elle comme s'il s'agissait d'une personne ! Fit remarquer Nathan avec un sourire attendri.
Finch se figea. Lui qui s'était toujours interdit de la considérer autrement que comme un superordinateur venait de la comparer à un être humain. Il était peut être grand temps de s'en séparer…
-Tu sais, repris le PDG d'un ton grave, je sais d'expérience qu'aucun système n'est infaillible. Un jour ou l'autre quelqu'un cherchera à la pirater…
-Et il s'y cassera les dents ! Coupa Finch avec suffisance.
Nathan se raidit. Comment pouvait-il être aussi sûr de lui ? Bien sûr, l'homme était un génie. Mais il n'était pas infaillible…tout comme sa fameuse machine ! Le patron s'emporta.
-Mais imagine qu'il y arrive ! Imagine que quelqu'un de mal intentionné reprogramme la Machine, non pas pour être un bouclier qui protège tout le monde, mais pour en faire un glaive qui surveille, traque et frappe des personnes délibérément choisies.
-Impossible ! Rétorqua sèchement Harold dont la patience commençait à attendre ses limites.
Ingram essaya tant bien que mal de contenir sa colère. Il se passa la main dans les cheveux avant de reprendre d'un ton plus calme pour essayer de convaincre son partenaire.
-Comment peux-tu en être aussi certain ?! Il nous faut une sortie de secours ! Il nous faut garder un accès afin de pouvoir la couper si jamais elle tombait entre de mauvaises mains !
Finch reposa brutalement sa tasse sur le bureau et toisa son associé. Depuis toujours, les deux hommes affichaient des opinions divergentes sur beaucoup de choses. Leurs vies, leurs idées, leurs caractères étaient diamétralement opposés, mais leur amitié avait toujours été basée sur le respect et l'acceptation de leurs différences.
Mais cette dispute montrait des désaccords philosophiques et dogmatiques parfaitement irréconciliables. A bien des égards, elle ressemblait à la discussion qu'ils avaient eue deux ans plus tôt sur les numéros non-pertinents.
La réponse de Finch tomba comme un couperet, nette et sans appel.
-C'est absolument hors de question. Tu sais comme moi que les petites fissures peuvent facilement se transformer immenses brèches. Si quelqu'un venait à découvrir une porte dérobée, il ne manquera pas de la franchir pour explorer tous les recoins de la Machine.
Voyant que Finch ne changerait pas d'avis, Ingram préféra capituler.
-Comme tu voudras… soupira-t-il avant de consulter sa montre, il faut que je te laisse, j'ai un rendez-vous au ministère de l'éducation pour signer un nouveau contrat qui va rajouter un zéro à mon compte en banque.
Sur ce, l'homme quitta la salle des serveurs sous le regard mi-irrité, mi-triste de Finch. S'il avait réussi à convaincre Nathan, cette victoire lui laissait un goût amer dans la bouche et brisait un peu plus son cœur. Mais il n'avait pas le temps de s'apitoyer sur son sort. Il devait maintenant organiser le transfert de la Machine.
La mort dans l'âme, l'informaticien s'installa à son bureau et commença à prendre contact avec les entreprises qu'il avait déjà sélectionnées pour cette mission. Cette semaine s'annonçait comme la plus importante de sa vie…
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Un bureau vide dans un immeuble en face du siège d'IFT
Trois jours…
Cela faisait trois longs jours qu'il le suivait et toujours rien…ou si peu…
Trois jours et autant de nuits à le suivre comme une ombre, de chez lui au travail et du travail à chez lui, et tout ce qu'il avait pu découvrir était qu'Harold Wren avait la vie la plus ennuyeuse du monde…
Reese poussa un long soupir de dépit avant de poser son appareil photo muni d'un téléobjectif de 1 300 mm sur le bureau juste derrière lui. Visiblement, cette journée s'annonçait identique à celle d'hier, d'avant-hier et sans doute de demain. L'emploi du temps de l'homme avait la régularité d'un métronome : levé à six heure du matin, il se préparait rapidement et quittait son petit appartement situé dans Lower East Side, seul quartier de Manhattan à avoir conservé des loyers abordables, à six heure vingt précise. Il prenait la ligne Z du métro et après quatre minutes de trajet, descendait à la station Broadway St. . En chemin, il prenait un thé vert Sencha à un vendeur ambulant près du Bowling Green Park puis entrait un peu avant sept heure dans les locaux d'IFT pour commencer sa journée de travail.
N'ayant pu accéder à son bureau pour y placer des mouchards ou pirater son ordinateur, John devait se contenter d'une classique surveillance à distance. Heureusement pour lui, le bureau de Wren possédait de larges baies vitrées qui lui permettait de ne pas le quitter des yeux durant ses dix heures de dur labeur. Alors certes, il n'avait pas le son et sa vue n'était que partielle, mais l'agent s'était déjà fait une idée assez précise de ses activités.
Avant l'arrivée des informaticiens, Wren faisait le tour des ordinateurs pour mettre à jour les pare-feux, comme l'avait expliqué Ingram quelques jours plus tôt. Puis il retournait dans son bureau qu'il ne quittait quasiment plus du reste de la journée. Il ne prenait pas de pause à midi, se contentant d'un sandwich qu'il mangeait sur le pouce, toujours assis devant ses écrans. Parfois, l'homme quittait son bureau pour se rendre dans l'open space afin de jeter un coup d'œil aux ordinateurs de ses collègues. A de rares occasions, il se soustrayait de son champ de vision pendant de longues minutes. Sans doute allait-il dans la salle des serveurs de l'entreprise pour y effectuer quelques vérifications. En tout cas, John avait noté qu'il ne recevait aucun coup de fil, n'avait aucun rendez-vous et, lorsqu'il croisait un collègue, au hasard d'une réparation, il se contentait d'un petit signe de tête poli. A l'évidence, l'homme était un solitaire.
Mais Reese était frustré. En plus de ne pas avoir accès à l'ordinateur de Wren, il n'avait pu jumeler son téléphone. L'agent n'en avait pas été particulièrement étonné. Quoi de plus normal pour un technicien spécialisé dans la cyber-sécurité de prendre des précautions avec son portable pour éviter les piratages ou l'espionnage industriel. En revanche, ce qui l'était moins, était que l'homme semblait appliquer les mêmes mesures de sécurité dans sa vie privée.
En effet, lorsque, profitant du fait que Wren était à son bureau, donc surveillé par ses partenaires de la CIA en même temps qu'Ingram et Paine, John avait voulu piéger son appartement, il avait été très étonné de constater que le logement était dépourvu de tout appareil électronique : pas de téléviseur, pas d'ordinateur, pas de chaîne hi-fi, pas de ligne téléphonique ni internet!
Pour être honnête, il n'y avait pas grand-chose dans son modeste appartement du Sud-Est de Manhattan. Dans ce petit meublé composé d'une cuisine ouverte sur une grande pièce à vivre, d'une chambre et d'une petite salle de bains, John avait eu beau chercher des détails sur sa vie privée, il n'avait rien trouvé de très intéressant. Peu de cadres, peu d'éléments un temps soit peu personnels, aucun détail qui permettait de saisir sa personnalité, hormis une bibliothèque remplie de classiques de la littérature. L'endroit était vide de tout souvenir, un peu comme un appartement témoin d'un de ces magasines de décoration tendance. Un lieu tellement épuré que les pas de John résonnait à chacun de ses déplacements.
Passé l'étonnement, le professionnalisme avait repris le dessus. Il avait placé des mouchards un peu partout ainsi qu'une petite caméra dans la grille d'aération de la cuisine afin d'avoir une vue panoramique sur l'ensemble de la pièce à vivre. Il était ensuite retourné à la planque et avait constaté, dépité, que Wren n'avait pas bougé d'un iota.
Mais pour l'instant, tous ses efforts avaient été bien vains car Wren restait peu de temps dans son appartement. A part manger, dormir ou lire, il ne faisait rien de très intéressant. Sa vie semblait être la plus ennuyante du monde…
Étouffant un nouveau soupir, Reese saisit le dossier que les services de renseignements lui avaient fourni… Et il était aussi dépouillé que son appartement…Trois pages. Trois pauvres petites pages pour résumer cinquante et une années d'existence… Bien maigre récolte pour des analystes de la NSA qui se targuaient d'être les yeux et les oreilles du pays, et sans doute du monde.
Né en 1958 dans l'état de New York, il y avait peu d'informations sur son enfance si ce n'est des bulletins scolaires plutôt moyens dans le lycée de sa ville natale de Rochester. Malgré une scolarité très passable, il avait réussi à intégrer l'école d'ingénieur de Syracuse où, d'après son CV, il avait suivi un cursus en informatique. Car un incendie en 1986 avait détruit les archives de l'université et tous les annuaires de fin d'années étaient partis en fumée. Il n'y avait donc aucune trace concrète de son passage dans cette école. En 1980, une fois son diplôme en poche, il avait occupé plusieurs postes dans différentes entreprises spécialisées en informatique avant d'intégrer IFT en 1995, entreprise qu'il n'avait plus quittée depuis. Pas de famille. Pas de femme. Aucune relation connue, passée ou actuelle. Pas même le moindre petit PV…
N'avait-il donc pas de vie ? N'avait-il pas d'amis ? Pas de famille ? Wren lui faisait presque penser à une ombre…
Toutefois, John avait des doutes. Comme si quelque chose clochait dans cette existence ultra polissée. Plusieurs questions le taraudaient. Comment était-ce possible dans ce monde d'images et à l'heure d'internet que cet homme n'ait laissé aucune trace derrière lui. Aucun article. Aucune photographie. Aucun blog. Aucun compte Facebook ou twitter. Hormis les actes officiels : actes de naissance, diplôme de fin d'études, permis de conduire, déclarations d'impôts, compte courant à la Bank of America, rien de concret pour étayer cette vie que l'on pouvait facilement qualifier de fantomatique.
De plus, après quatorze ans passés dans la même entreprise, comment expliquer qu'il n'ait reçu que deux promotions ? Même le pire des employés ne méritait pas une carrière aussi peu reluisante.
Donc, malgré l'apparente insignifiance de son existence, John restait toujours intrigué par Harold Wren. Quelque chose clochait, comme s'il y avait une inadéquation entre les informations récoltées et ce qu'il avait perçu de lui lors de leur première rencontre. Plus ses recherches avançaient, plus le mystère autour de l'informaticien s'épaississait, ce qui, il devait bien l'avouer, le rendait plus fascinant encore. Son instinct lui disait que le technicien était beaucoup plus intéressant qu'il n'y paraissait… Et son instinct se trompait rarement…
Reese referma le dossier et le reposa sur la table où se trouvaient également ceux de Nathan Ingram et d'Adélaïde Paine Il jeta un coup d'œil à sa montre. Dix-sept heure. Bientôt la fin de sa journée de travail. Il ne savait s'il devait s'en réjouir ou s'en inquiéter car l'homme allait prendre le métro pour retourner chez lui. S'en suivrait une interminable soirée où John, du toit de l'immeuble d'en face, le regarderait manger tout seul sur sa petite table ronde qui trônait au milieu du salon puis s'installer confortablement dans son canapé pour lire un classique avant d'aller se coucher...
Soudain, la voix plaintive de Stanton interrompit ses pensées:
-Je vais mourir…
Reese tourna la tête vers sa partenaire. Son appareil photo pointé sur Miss Paine, la jeune femme suivait la secrétaire personnelle d'Ingram comme son ombre et, à en croire ce long soupir désespéré , sa vie devait être aussi passionnante que celle de Wren. John s'autorisa un petit sourire en imaginant sa turbulente partenaire suivre la vieille dame guindée et très professionnelle dans tous ses déplacements.
-Un problème ? Rétorqua sèchement Snow qui, de son côté, suivait Nathan Ingram.
Kara releva la tête et dévisagea ses collègues masculins avec un sourire en coin.
-Ça serait ironique non ? Un agent de la CIA est décédé non pas de blessures par balles, non pas de torture mais d'ennui. Je crois que j'ai rarement eu de filature aussi inintéressante. Miss Paine est tellement parfaite qu'elle filerait des boutons à Bree Van de Kamp…
-Il faut souvent se méfier des apparences, tu devrais le savoir depuis le temps, répliqua Snow en lui lançant un regard sévère.
-Tu peux parler ! Tu suis le plus intéressant des trois ! D'ailleurs, comment s'est passée ta petite soirée de bienfaisance ?
-Le champagne était bon.
-Veinard.
-Privilège du chef.
Mais Snow ne regrettait pas le choix de Michael Haeden. Depuis trois jours, il suivait Nathan Ingram et autant dire que, contrairement à ses partenaires, il ne s'ennuyait pas. Le patron d'IFT avait un emploi du temps digne d'un ministre. L'homme, à la tête d'une véritable petite fortune, devait se rendre à de nombreuses soirées pour y recevoir des prix récompensant les innovations et les succès commerciaux de son entreprise ou bien ses actions philanthropiques en tant que bienfaiteur pour différentes œuvres de charité. Le PDG gérait avec une virtuosité certaine carrière et vie personnelle, même si cette dernière était loin d'être aussi brillante puisque son mariage s'était soldé par un divorce en 2004.
En plus d'infiltrer des soirées très sélectes qui réunissait tout le gratin New-yorkais, Snow devait bien avouer qu'Ingram était une cible assez facile à espionner tant l'homme semblait confiant et, il fallait bien le dire, un peu naïf. Même s'il n'avait pas eu accès à son ordinateur ni son téléphone, il pouvait toujours compter sur les micros dissimulés dans son bureau et ceux qu'il avait réussi à placer dans son somptueux triplex de la cinquième avenue. De plus, il avait trouvé une planque sur l'un des échafaudages d'une tour en construction à quelques centaines de mètres de là, lui offrant une vue imprenable sur son appartement. L'agent n'était pas très fan des longues nuits de surveillance en extérieur, en haut d'un assemblage de planches et de tuyaux en fer en lequel il n'avait pas une totale confiance, mais il avait connu pire…
Pour l'instant, il n'avait rien découvert de très compromettant hormis quelques liaisons avec de très jeunes étudiantes et un certain penchant pour l'alcool. Ces deux faiblesses pourront d'ailleurs lui être utiles dans le futur…
-Et toi John ? Tu t'amuses ? Demanda soudainement Stanton en lançant un regard narquois vers l'intéressé assis à quelques mètres d'elle.
-Autant que toi, répondit le jeune homme les yeux toujours rivés sur Wren qui se préparait à quitter son bureau.
-Mon pauvre… Il a peut être des vices cachés qui sait !
-Peut-être…marmonna platement John en se levant.
Il s'équipa de son oreillette et glissa son SIG-Sauer P226R dans son étui avant d'enfiler sa veste.
-Bon courage ! Lança Stanton avec un petit rire moqueur.
Reese ne répondit pas. Il quitta rapidement le bureau et s'engouffra dans l'ascenseur. Une fois dehors, l'agent se dissimula derrière un kiosque à journaux pour attendre la sortie de Wren. Ce dernier apparut rapidement sur le trottoir opposé. Malgré la distance qui les séparait, Reese le vit jeter de rapides coups d'œil à droite et à gauche, comme s'il surveillait les environs. L'agent fronça les sourcils. Il avait déjà noté cette attitude pour le moins incongrue pour quelqu'un à la vie aussi monotone. Kara avait peut être raison…
Finalement, l'informaticien regarda son portable puis releva le col de son imperméable brun avant de rapidement quitter les lieux. De l'autre côté de l'avenue encombrée de véhicules et de passants, Reese lui emboita le pas sans le quitter des yeux. Sans grande surprise, Wren se dirigea vers l'entrée du métro située à proximité de son travail. Mais alors qu'il s'apprêtait à s'y engouffrer, l'homme fut interpellé par une jeune femme.
Visiblement très inquiète, elle s'agrippait au bras d'un Wren complètement tétanisé. Blanc comme un linge et les yeux écarquillés d'effroi, l'informaticien mit quelques secondes à réagir. Puis, une fois la stupeur passée, il afficha un sourire crispé tout en jetant des regards nerveux autour de lui, comme s'il craignait qu'on ne les vît ensemble. Soudain, d'un geste presque brutal, il lui attrapa le bras puis l'entraîna dans la cohue.
Reese tapota sur son oreillette pour contacter ses partenaires.
-Il semblerait que notre geek n'ait pas une vie aussi rangée que cela.
-La chance… commenta Stanton à l'autre bout du fil.
-Que veux-tu dire par là ? Coupa Snow sans prêter attention à la remarque de sa collègue.
-Une femme vient de l'alpaguer dans la rue et il ne semble pas vraiment ravi de la voir, chuchota Reese en suivant le couple sur le trottoir opposé.
-Découvre de qui il s'agit, ordonna son supérieur avant de couper la communication.
Mais les choses étaient plus faciles à dire qu'à faire car le comportement de Wren avait changé du tout au tout. Autant il lui avait été relativement aisé de le filer durant ces trois premiers jours de surveillance, autant là, l'homme marchait d'un pas tellement rapide qu'il aurait vite fait de le perdre dans les rues noires de monde en cette fin de journée de travail pour tous les cols blancs de Manhattan. Reese aurait même juré que l'homme faisait de son mieux pour se fondre dans la foule d'anonymes afin de s'y perdre. Son amie avait d'ailleurs beaucoup de mal à suivre le rythme imposé et trébucha à plusieurs reprises. Heureusement pour elle, Harold, un bras passé autour de sa taille et l'autre lui tenant fermement la main, lui évita la chute.
Face à cette attitude pour le moins inattendue, Reese s'étonnait. Qu'avait-il donc à cacher?
Un frisson d'excitation traversa le jeune homme. Enfin quelque chose d'intéressant à se mettre sous la dent! Après quelques centaines de mètres effectués au pas de course, le couple entra dans un discret petit restaurant italien situé dans une ruelle adjacente… dépourvue de caméra de surveillance, nota mentalement John. Il attendit quelques secondes à l'extérieur de l'établissement avant de profiter de la sortie d'un groupe de clients pour y entrer.
John ne fut pas surpris par le nombre de clients qui s'agglutinait dans le bar. Il était fréquent que les new-yorkais prennent un ou plusieurs verres avec leurs collègues avant de rentrer chez eux retrouver leurs familles. En tout cas, cette cohue n'était pas pour déplaire à l'agent, car la foule, la musique et la pénombre lui permirent de s'avancer en toute discrétion vers l'une des rares tables libres nichées au fond de la grande salle. De là, l'agent avait une vue parfaite sur la petite table isolée où Wren et sa compagne venaient de s'installer. Mais loin de se détendre, l'informaticien semblait toujours aussi nerveux et mal à l'aise. Il jetait des regards anxieux autour de lui comme s'il s'inquiétait d'être vu en compagnie de cette très jolie jeune femme.
Après qu'un serveur lui ait pris sa commande, John sortit son portable et fit mine de consulter ses textos. Il en profita pour prendre des clichés du couple en pleine conversation qu'il s'empressa d'envoyer à Snow. Au vu de leurs mines défaites et de leurs postures raides, l'échange était houleux. L'agent donnerait cher pour savoir ce qu'ils se disaient, mais il devait se contenter de les observer de loin tout en s'interrogeant sur la nature de leur relation.
Les questions allaient bon train dans l'esprit de Reese. Pourquoi Harold Wren paraissait-il aussi paniqué ? S'agissait-il d'une liaison clandestine ? Si oui, pourquoi ? La dame est-elle mariée ? Outre ces hypothèses, ce qui le laissait véritablement perplexe était que le dossier de l'informaticien ne faisait état d'aucune relation amoureuse. De deux choses l'une, soit leur liaison était récente, soit elle était tellement discrète que même les agents de la NSA étaient passés à côté. Dans ce cas, quel autre secret avait-il réussi à cacher aux autorités?
Peu à peu, la tension entre Wren et la jeune femme s'estompa. A présent, ils bavardaient autour de leur café. Si l'inconnue s'autorisait des petites marques d'affection, Harold, lui, semblait toujours un peu sur la réserve.
Tapi dans l'ombre et dissimilé par les autres clients, Reese savourait l'expresso que le serveur venait de lui apporter et découvrait avec étonnement une facette inédite de la personnalité, plus complexe qu'il n'y paraissait, de Wren. Son instinct ne l'avait donc pas trompé. Voilà une mission qui s'annonçait bien plus existante que prévu !
Une fois leurs boissons terminées, le couple quitta les lieux après avoir payé, visiblement réconcilié. Reese laissa un billet sur la table et les imita. Une fois dehors, il repéra sans difficulté le couple qui remontait tranquillement la ruelle. Arrivés près de l'artère très fréquentée, ils échangèrent un baiser plutôt chaste avant de partir chacun de son côté.
Reese avertit aussitôt Snow.
-Wren et l'inconnue viennent de se séparer.
-Découvre l'identité de la fille, Stanton se charge de suivre Wren jusqu'à chez lui.
-Et la secrétaire ? Ne put s'empêcher de demander John qui n'aimait l'idée que Kara suive sa cible.
-Miss Paine est avec Ingram pour constituer un dossier d'OPA sur une société rivale. Cela va leur prendre une bonne partie de la soirée.
-Bien, répondit l'agent entre ses dents.
Reese coupa la communication et obéit à l'injonction de Snow, un peu à contrecœur. Au fond de lui, et pour une raison qu'il n'arrivait bien pas à comprendre, il n'aimait pas savoir Stanton filer l'informaticien. Pourtant, il savait qu'au cours de filatures, même dans le cas de cibles attribuées, les agents étaient potentiellement interchangeables pour éviter d'éveiller les soupçons.
Mais cette mission était différente.
Wren était différent.
Wren était sa cible.
Sa cible…
John savait qu'il ne devait éprouver aucun sentiment vis-à-vis des personnes qu'il croisait au cours de ses missions, qui plus est, un suspect. Car, il devait être capable, si l'ordre lui était donné, de les torturer ou, le cas échéant, de les tuer. Il lui était donc nécessaire d'établir une distance et de les considérer, non pas comme des êtres humains, mais comme de simples cibles, des numéros ou des codes, totalement déshumanisés.
Mais, malgré tous ses efforts, il ressentait une sorte de fascination pour Harold Wren. Et ce, depuis le début. Il était obsédé par ses yeux bleus intelligents cachés derrière ses épaisses lunettes, le rictus contrarié de sa bouche, sa posture fière voire un peu arrogante. Rarement durant sa carrière d'agent de la CIA, il n'avait été face à une telle énigme. Et il adorait ça !
Mais pour l'heure, Reese devait se contenter de suivre cette jeune femme qui détenait peut être la clé de mystère Wren.
Rapidement, cette nouvelle filature s'avéra être un jeu d'enfant. Durant une demi-heure, la demoiselle déambula tranquillement dans les rues de Manhattan, s'arrêtant de temps en temps pour contempler des vitrines de boutiques d'Art ou en entrant dans des magasins spécialisées. John en profita pour l'étudier.
Pas très grande mais très mince, la jeune femme devait avoir une trentaine d'années, quarante tout au plus. Mais, en réalité, Reese avait du mal à lui donner un âge car son visage encadré par de magnifiques boucles rousses avait gardé une innocence enfantine. Ses grands yeux clairs étaient très expressifs et son sourire, chaleureux, laissait deviner une personnalité joviale et sensible.
Une artiste, pensa l'agent en jetant un coup d'en jetant un coup d'œil aux pinceaux et tubes de gouaches qu'elle venait d'acheter.
Au bout d'une heure, l'inconnue entra dans une des nombreuses maisons au style classique qui bordaient Washington Square. John s'approcha de la boite à lettres.
-Enchanté, Grace Hendricks, murmura l'agent, un sourire flottant sur ses lèvres.
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Quelques explications:
L'idée de faire un "étage fantôme" dans l'immeuble d'IFT m'est venue de l'affaire Madoff. En effet, cet "homme d'affaires" américain est à l'origine de la plus grosse escroquerie de l'histoire en reprenant le système de la pyramide de Ponzi. Dans son immeuble à New York, le Lipstick Building, il effectuait des affaires tout à fait légales, mais le 17ème étage, que l'on surnommait "la cage"; était secret et interdit car il y effectuait ses activités frauduleuses.
Le projet Manhattan est le nom de code donné au programme de recherche visant à la fabrication de la bombe atomique. Débuté en 1939 et terminé en 1946, il coûta 2 milliards de dollars et employa 130 000 personnes (chercheurs, chimistes, techniciens…) sur 17 laboratoires et 19 sites de productions répartis sur le territoire américain et canadien dont les 3 principaux sont Richland (Washington), Los Alamos (Nouveau Mexique) et Oak Ridge (Tenessee).
Le projet Manhattan fut dirigé de 1942 à 1946 par le major-général Leslie Richard Groves (hasard ou clin d'œil des créateur de POI de donner ce patronyme à Root ?) du Corps des ingénieurs de l'armée des Etats-Unis. Pour maintenir le secret absolu autour de ce programme, il mit au point la stratégie du compartimentage. Tous les employés étaient tenus au secret, et hormis les missions qui leur étaient demandés, ils ne connaissaient pas la finalité du projet. Tous les services étaient rigoureusement cloisonnés et seules les plus hautes autorités civiles et militaires connaissaient la réalité du programme.
