Mieux vaut tard que jamais... Excusez-moi pour l'attente, mais entre la rentrée à gérer et un nouveau projet qui me prend pas mal d'énergie, je n'ai que peu de temps. Mais rassurez-vous, je ne laisse pas tomber cette histoire.
Voici donc le chapitre 6. Certains lecteurs noteront sans doute que j'ai très largement raccourci la timeline de la série puisque tous les événements décrits dans ce chapitre se déroulent sur 2 ans (entre 2009 et 2010) dans l'histoire originale. Mais pour les besoins de mon intrigue et au regard de l'urgence de la situation, cette fic se déroule sur quelques jours, quelques semaines tout au plus.
Damoclès...Combien de fois ai-je utilisé cette expression sans en connaître véritablement l'origine. Une fois n'est pas coutume, faisons un peu d'histoire ou plutôt de mythologie. Denys l'Ancien était le tyran de Syracuse. Il vivait dans un château, au milieu des richesses et des courtisans qui le flattaient à longueur de journée. Damoclès était l'un d'eux. Roi des orfèvres, il enviait tellement la position de Denys que ce dernier lui proposa de prendre sa place une journée. Damoclès accepta. Au milieu d'un festin, l'homme leva la tête et vit une épée suspendue au-dessus de lui, simplement retenue par un crin du cheval de Denys. Il réalisa donc que sa position n'était pas si enviable que cela puisqu'elle lui donnait un sentiment de puissance mais également le danger de mort permanent.
Sachez que dans ce chapitre, le crin de cheval qui tient l'épée menace de casser...
Merci à tous ceux qui prennent le temps de me lire et à ceux qui m'encouragent à poursuivre dans cette voie par leurs commentaires.
-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-
Le lendemain matin,
New York
Finch arriva à son travail plus tôt que d'habitude… habitude toute relative puisqu'il s'agissait de la routine qu'il avait adopté à partir du moment où il avait endossé le rôle du très insignifiant agent de la cyber-sécurité d'IFT, Harold Wren.
Mais les événements de la veille l'avaient perturbé au point qu'il n'avait pas fermé l'œil de la nuit, se tournant et se retournant dans son lit à la recherche d'une solution miracle pour le sortir de l'imbroglio dans lequel Grace l'avait involontairement plongé.
Car sa rencontre impromptue avec sa fiancée avait littéralement fait voler en éclat sa couverture. En effet, depuis la visite des deux agents du gouvernement, Harold avait adopté une vie des plus rangées, pour ne pas dire, des plus ennuyeuses avec des horaires réglés comme du papier à musique et une vie sociale inexistante afin de berner d'éventuels observateurs extérieurs. Car il ne lui faisait désormais plus aucun doute qu'il était épié. A longueur de journée, dans la rue, dans les locaux d'IFT et même dans le petit appartement qu'il avait loué pour parfaire son identité fictive, il se sentait scruté dans ses moindres faits et gestes. Cette impression avait rapidement été confirmée lorsqu'il avait découvert des micros dans son petit deux pièces situé au Sud de Manhattan. S'il avait même soupçonné la présence de caméras, il n'avait pas poussé plus loin ses investigations, car, contre toute attente, cette découverte ne l'avait pas dérangé. Bien au contraire. Il avait ainsi la confirmation d'être espionné et allait donc donner aux agents du gouvernement la vie la plus insipide possible pour donner le change. Il plaignait même le pauvre homme qui allait devoir le suivre…
Et puis Grace avait surgi…petit grain de sable dans son plan parfaitement huilé…
Mais, comment lui en vouloir ? Se sachant suivi, il avait voulu la garder à l'écart en lui laissant un message sur son répondeur lui expliquant qu'il avait beaucoup de travail et qu'ils ne pourraient pas se voir durant un certain temps. Finch s'en voulait. Il aurait dû se douter que son message allait plonger sa délicate et sensible fiancée dans l'incompréhension et l'inquiétude. Une inquiétude telle qu'elle viendrait le chercher dans le quartier où ils avaient leurs habitudes…
Lorsqu'il avait senti une main sur son bras, son sang s'était figé dans ses veines. Pendant un bref instant, il avait pensé être arrêté par le FBI, la CIA ou une quelconque obscure agence du gouvernement. Vu le nombre de lois qu'il avait violé, il avait l'embarras du choix…
Mais découvrir Grace plutôt qu'un agent de l'État ne l'avait pas rassuré pour autant. Passée la surprise qui avait, durant de longues secondes, comme annihilée ses facultés intellectuelles, son cerveau s'était remis à fonctionner à plein régime en réalisant le danger que constituait cette rencontre imprévue. Il l'avait donc entraînée sans ménagement dans un petit bar qu'il savait être en zone non couverte par la vidéo surveillance de la ville. Dans ce modeste troquet enfumé et bondé, ils avaient eu une vive discussion durant laquelle il avait essayé tant bien que mal de la rassurer tout en lui expliquant la nécessité de ne plus se voir pendant un certain temps. Finalement, il avait réussi à la convaincre puis ils s'étaient quittés, réconciliés.
Il s'en voulait de lui faire subir cette épreuve. Grace ne méritait pas cela. Elle était belle, douce, compréhensive, amoureuse de lui…Et lui ? Il lui offrait une vie de mensonges, de faux-semblants et dangereuse de surcroit !
Durant sa nuit blanche, il avait ressassé ces derniers événements, cherchant désespérément une solution lui permettant d'éloigner Grace de New York, et pourquoi pas, du pays. Car même s'il s'était empressé de la conduire dans un endroit discret, il craignait que leur rencontre n'ait pas échappé à ceux qui le suivaient avec zèle depuis quelques jours. Il ne pouvait prendre aucun risque. Ni pour lui, ni pour elle.
Donc, en plus de jouer un rôle pour donner le change à ceux qui l'espionnait, de préparer le transfert de la Machine, il devait maintenant mettre Grace à l'abri !
Mais dans son petit appartement exempt de toute technologie, et d'ordinateur à fortiori, Finch s'était senti désespérément impuissant. N'y tenant plus, il s'était finalement levé avant l'aube. Après s'être plié à sa routine de façade, il était sorti de son appartement pour se rendre au siège d'IFT. Mais en voyant les rues sombres et quasiment désertes de la ville qui avait la réputation de ne jamais dormir, l'homme avait réalisé son erreur. Il avait trente minutes d'avance sur son horaire habituel. Pris au piège de son propre rôle, il ne pouvait faire demi-tour sous peine d'éveiller les soupçons. Il s'était donc résolu à se rendre au siège de la multinationale comme si de rien n'était. Au pire, il pourrait toujours prétendre à un surplus de travail à cause d'une cyber-attaque…
Il s'était dirigé vers sa station de métro habituelle qui, par chance, venait tout juste d'ouvrir. En effet, si le métro new-yorkais fonctionnait 24h sur 24, certaines stations, moins fréquentées, fermaient entre minuit et six heures du matin. Finch pouvait donc remercier le ciel de ne pas se retrouver coincé devant des grilles fermées…
Maintenant qu'il était devant l'entrée de l'immeuble d'IFT, il se sentait mieux. Il allait enfin pouvoir accéder à ses précieux ordinateurs qui lui permettraient, comme toujours, de résoudre ses problèmes.
Il poussa la lourde porte tambour et traversa rapidement le grand hall sous le regard fatigué par une longue nuit de travail des agents d'entretien. Il s'engouffra dans l'ascenseur et, une fois arrivé à son étage, fila directement dans son bureau où il déposa ses affaires. Il fit ensuite le tour des ordinateurs pour mettre à jour les pare-feux et les anti-virus. Comme toujours, l'open space était vide ce qui lui permettait d'être relativement libre de ses mouvements. Toutefois, il se sentait observé et ce n'était pas seulement parce que le bureau de Nathan était piégé de micros…
En effet, après le départ des deux agents du gouvernement, et surtout, après avoir découvert le mouchard dissimulé dans le stylo, le PDG avait discrètement inspecté son bureau. Il avait rapidement découvert des micros soigneusement caché. Mais, finalement, les deux hommes avaient préféré les garder en place afin de mieux donner le change et, le cas échéant, aiguiller leurs suiveurs vers une fausse piste. Ils avaient un avantage sur eux. Ils ne savaient pas qu'ils avaient découvert leurs mouchards. Les deux hommes avaient conscience de jouer avec le feu mais dans ce jeu d'échecs qu'ils menaient avec le gouvernement, avoir un coup d'avance leur offraient un avantage non négligeable.
Non. En plus des micros, Harold se sentait observé. Parfois, la sensation était tellement forte qu'il ne pouvait s'empêcher de regarder par la fenêtre de son bureau. Mais à part les passants qui flânaient sur les trottoirs ou les façades lisses et lumineuses des gratte-ciels, il ne voyait rien de particulier. Mais il savait qu'ils étaient là, tapis dans l'ombre quelque part dans la vaste métropole, guettant la moindre anomalie, la moindre erreur de sa part qui révèlerait toute la supercherie.
Mais Harold était doué pour se cacher et dissimiler son identité. N'était-ce pas ce qu'il faisait depuis près de quarante ans? Donc comme à son habitude, une fois son travail de vérification et de mises à jour effectué, il se dirigea à nouveau vers l'ascenseur. Après avoir tapé un code sur le panneau lumineux, la cabine l'amena directement au 35ème étage où il voulait non seulement vérifier l'avancée du transfert de la Machine mais également mettre en application le plan qu'il avait imaginé durant sa nuit blanche pour mettre Grace en sécurité.
Une fois les portes ouvertes, l'homme s'avança en toute confiance dans ce lieu hyper-sécurisé. Il traversa d'un pas décidé l'allée centrale encadrée de rangées de serveurs afin de rejoindre son bureau au fond de l'immense salle climatisée. C'est alors qu'il perçut un bruit inhabituel qui mit immédiatement tous ses sens en alerte.
Quelqu'un était là ! Il en était certain ! Qui était cet intrus ? Seul Nathan et lui connaissaient l'existence de cet endroit ! Si le transfert de la Machine avait déjà commencé depuis quelques jours, cet étage, qui pouvait, à bien des égards, être considéré comme le cœur du système, allait être démantelé au dernier moment, à savoir cet après-midi.
Le cœur cognant douloureusement dans sa poitrine, l'homme essayait de contrôler la panique qui menaçait de s'emparer de lui. S'avançant maintenant à pas de loup, il prenait garde à faire le moins de bruit possible, allant même jusqu'à retenir sa respiration de peur que son souffle ne trahisse sa présence. Tandis qu'il jetait des regards anxieux entre les allées, conscient que le danger pouvait surgir à tout moment, l'homme glissa sa main dans la poche intérieure de son costume bon marché. Il en sortit un taser X-26 qu'il empoigna comme si sa vie en dépendait.
Finch avait acheté cette arme de défense à partir du moment où Nathan et lui avaient commencé à travailler pour le gouvernement. Le PDG s'était même gentiment moqué de lui en le traitant de paranoïaque mais il lui avait rétorqué qu'il faisait juste preuve de la plus élémentaire prudence en lui rappelant que c'était justement toutes ses précautions qui faisaient qu'il pouvait encore marcher librement dans les rues de New-York. La législation sur le port d'armes étant particulièrement sévère dans cette ville, il avait finalement opté pour ce puissant pistolet à impulsion électrique que les forces de l'ordre utilisaient depuis 2001. Il avait choisi le modèle de couleur noire, plus discret que le jaune flamboyant habituellement utilisé par les policiers. Mais au fil du temps, voyant qu'ils arrivaient à berner les représentants de l'État sans trop de difficultés, il avait finalement fini par l'oublier en haut d'un placard pour ne le ressortir que dernièrement…Au vu des récents événements…Juste au cas où…
Il n'était donc pas mécontent d'avoir cette arme sur lui aujourd'hui. Si elle n'était pas létale, elle avait le mérite de le rassurer et de neutraliser d'éventuelles menaces. Et plus il avançait, plus il percevait une présence, comme si quelqu'un pianotait sur un clavier d'ordinateur. Or, il n'y avait qu'un seul PC ici, et c'était celui qui trônait sur son bureau installé au fond de la pièce!
Des gouttes de sueur perlant sur son front, la bouche tellement sèche qu'il n'arrivait plus à déglutir, les mains crispées sur son taser jusqu'à s'en faire mal, Finch s'avança prudemment jusqu'à la dernière rangée de serveurs puis s'y adossa. Il ferma les yeux et respira profondément pour essayer de se calmer avant de jeter un bref coup d'œil à la grande salle où il avait installé son bureau et eut confirmation ! Quelqu'un était assis devant son ordinateur ! Mais contrairement à ce qu'il craignait, ce n'était pas un agent du gouvernement qui était confortablement assis dans SON fauteuil en face de SES écrans de contrôle, et encore moins un inconnu. Ces cheveux blonds ébouriffés, cette carrure athlétique, ce costume cher, Harold n'avait aucun doute sur l'identité de l'intrus…qui n'en était pas tout à fait un en réalité…
-Nathan ?!
L'homme sursauta violemment puis s'empara de la souris pour refermer précipitamment toutes les fenêtres des moniteurs. Il fit ensuite lentement pivoter le siège pour offrir un sourire éclatant à son ami.
-Harold ? Tu es tombé de ton lit ?
Si le ton se voulait moqueur, l'informaticien sentait que son ami était mal à l'aise.
-Je pourrais en dire autant de toi, répondit-il en s'approchant, les yeux rivés sur les écrans désormais noirs.
Ingram se cala confortablement dans le fond de son fauteuil et répondit le plus naturellement du monde :
-Je voulais voir où en était le transfert de la Machine. Je suis surpris qu'elle tourne encore.
Finch avait la désagréable impression que Nathan changeait subtilement de sujet. Il le connaissait depuis suffisamment longtemps pour savoir quand il était nerveux. A mesure qu'il approchait, le reclus listait mentalement les signaux de malaise chez son ami : des mains moites crispées sur le bureau, un sourire un peu gêné, un regard fuyant. Mais c'était surtout le fait qu'il ait fait disparaître ce sur quoi il travaillait qui éveillait ses soupçons. Cette attitude lui faisait furieusement penser à un adolescent surpris par sa mère en train de regarder youporn dans sa chambre.
-Les déménageurs doivent transférer les derniers serveurs demain, je laisse donc la Machine fonctionner jusqu'au dernier moment.
Ingram acquiesça en silence avant de remarquer le Taser que Finch tenait toujours fermement.
-Tu fais quoi avec ça ?
-Oh, murmura l'homme en rougissant avant de ranger l'objet dans la poche intérieure de sa veste, je suis un peu sur les nerfs ces temps-ci...Je t'ai pris pour un intrus…Je n'ai pas l'habitude de te voir au bureau si tôt, en général, c'est toi qui me réveille.
-Il y a un début à tout.
Finch se demandait s'ils étaient seulement en train de parler du réveil matinal. Il garda le silence avant de poser sa main sur le dossier de son fauteuil. Ingram comprit le message puisqu'il se leva pour lui rendre sa place. L'informaticien s'installa devant ses écrans et tapa quelques lignes de codes afin de vérifier l'état de la Machine.
Un silence pesant s'installa bientôt entre les deux hommes. Malgré son apparente bonne humeur, Nathan était très mal à l'aise d'avoir été quasiment pris la main dans le sac et ne savait pas quoi faire pour lever l'atmosphère de suspicion qui s'était abattu dans la pièce. Hésitant entre un repli stratégique dans son bureau et la poursuite de la discussion comme si de rien était, le PDG fixait le dos son ami depuis quelques minutes quand il réalisa que Finch n'était plus en train de travailler sur la Machine. Concentré sur des comptes en banque au nom d'un de ses nombreux alias, l'informaticien semblait avoir oublié sa présence.
-Il y a un problème, Harold ?
Ne voyant aucune réaction de la part de son ami, Ingram posa une main sur son épaule en l'appelant un peu plus fort.
-Harold ?
Finch se raidit.
-Une amie m'a interpelé dans la rue hier soir alors que je quittais le bureau, avoua-t-il sans détourner les yeux de ses écrans.
Autant surpris par cette réponse pour le moins laconique que par l'inquiétude qu'il devinait derrière ses mots, Nathan tenta d'en savoir plus en usant de ses deux armes : son charme et son humour.
-Une amie ? Je croyais que j'étais ton seul ami ?
Les mains de Finch planèrent un bref instant au-dessus de son clavier. Il n'avait jamais parlé de Grace, ni à Nathan, ni à quiconque du reste…
Craignant que son ami ne se referme comme une huître, Ingram n'attendit pas la réponse et demanda doucement :
-Qu'est-ce qui ne va pas ?
Finch ferma les yeux et soupira longuement.
-Être traqué par les autorités est une chose mais exposer une innocente en est une autre.
-Tu crains que le gouvernement s'intéresse à ton amie ?
-Évidemment ! Harold Wren a une vie tellement inintéressante qu'ils sauteront sur l'occasion pour lui soutirer des informations ! Elle est en danger à cause de moi ! S'emporta le reclus en lançant un regard effrayé à son partenaire.
Le cœur de Nathan se serra en voyant son ami, d'ordinaire toujours sous contrôle, tellement affecté par la situation.
-Tu as un plan ?
Finch reporta son attention sur ses écrans qui affichaient maintenant le site d'une grande maison d'éditions de Rome.
-Je dois la mettre en sécurité, murmura-t-il en commençant à rédiger un mail en italien.
-Tu as raison…Tu vas faire quoi ?
- L'envoyer loin d'ici…Loin de moi…
Les derniers mots de Finch avaient été prononcés dans un souffle, vibrant témoignage de la culpabilité qui le rongeait depuis ces dernières heures. Dans un geste de réconfort, Nathan tapota sur son épaule avant de déclarer :
-Ne t'inquiète pas, tout ceci ne sera bientôt plus qu'un mauvais souvenir.
Un fragile sourire se dessina sur les lèvres de l'informaticien mais ses yeux demeurèrent toujours soucieux. Nathan décida alors qu'il valait mieux le laisser seul. Mais, alors qu'il s'apprêtait à tourner les talons pour quitter la pièce, son téléphone vibra. Il le sortit de la poche de son pantalon et jeta un coup d'œil à l'écran.
[Inconnu]
L'homme fronça les sourcils avant de déclarer :
-Bien. Je te laisse. Tiens-moi au courant pour ton amie.
Finch ne répondit pas, ses yeux rivés sur son écran, ses doigts pianotant frénétiquement sur son clavier, son esprit totalement tourné vers la concrétisation de son plan.
-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-
Cinq heures plus tard
Près de Washington Square, New York
Les bras chargés d'une grande valise et d'une mallette d'artiste remplie de croquis, Grace Hendricks peinait à fermer la porte de sa maison à clé. Finalement, au prix de plusieurs contorsions, elle réussit tant bien que mal à verrouiller sa serrure, à descendre les quelques marches de son perron puis à refermer le petit portail en fer forgé noir sans faire tomber son chargement. A l'ombre des arbres qui donnaient un petit air champêtre à Waverly Place, une artère fréquentée au Nord de Washington Square, on se serrait presque cru dans une petite ville de province et non dans la plus grande métropole du pays.
Mais pour une fois, Grace ne prêta pas attention à ce paysage bucolique et se dirigea d'un pas décidé vers le taxi privé qui venait de se stationner devant les grilles de son domicile. Aussitôt, le chauffeur, en costume sombre à la fois strict et chic, sortit du véhicule et s'avança à sa rencontre pour la délester de ses bagages.
-Merci, dit-elle en offrant un large sourire à son sauveur alors qu'il prenait sa volumineuse valise.
Avec précaution, l'homme la posa dans le coffre de sa luxueuse berline allemande puis se tourna pour prendre son sac d'artiste. Malheureusement, il le fit tomber et des dizaines de croquis s'éparpillèrent sur le trottoir.
-Oh ! Excusez-moi… Je suis confus… Bredouilla le jeune homme, au comble de la confusion, s'inquiétant sans doute de sa future note Uber.
Toujours est-il qu'il s'empressa de poser un genou à terre pour ramasser les esquisses en prenant garde à ne pas les salir ni les froisser. De son côté, Grace ne se préoccupait pas tant de son travail qui s'étalait au sol qu'à l'heure qui tournait. Elle était pressée et s'agenouilla à son tour pour ranger ses dessins dans sa valise d'artiste.
-Ce n'est rien…Répondit-elle avec douceur glissant le dernier croquis dans la sacoche.
-Vous êtes dessinatrice ? Demanda le jeune homme en l'aidant à se relever.
-Oui.
-C'est magnifique, vous êtes très douée, continua-t-il en posant délicatement la valisette dans le coffre avant de le refermer.
-Merci.
Voyant sa cliente piquer un fard qui rendait ses joues presque aussi rouges que ses cheveux, le jeune homme ravala le compliment sur sa beauté pour ne pas la mettre encore plus mal à l'aise. Il ouvrit la portière passager puis, après s'être assuré que sa cliente soit confortablement installée, il s'installa derrière son volant.
-Vous pensez qu'on pourra être à l'aéroport JFK à temps ? Demanda Grace en farfouillant dans son sac à main pour vérifier une nouvelle fois si elle avait bien son passeport.
-Votre avion est à quelle heure ?
-Dans deux heures, répondit la jeune femme en sortant son téléphone portable.
-Vous aimez le risque, commenta le chauffeur avec humour avant de reprendre plus sérieusement, le trafic est assez fluide en milieu de journée, il ne devrait pas y avoir de problème.
-Bien, murmura Grace avec un soulagement évident avant d'expliquer avec un sourire contrit, je n'aime pas partir en catastrophe mais ma maison d'édition vient juste de me contacter. Une auteure italienne a vu mes dessins et souhaite que j'illustre son nouvel ouvrage de contes pour enfants. Je dois la rencontrer à Rome pour échanger sur le projet.
-C'est une formidable opportunité !
-inespérée en effet…
Mais le sourire de la jeune femme mourut sur ses lèvres alors que le véhicule s'engageait dans la circulation clairsemée. Profitant d'une accalmie bienvenue dans cette journée de folie, elle composa un numéro sur son téléphone et attendit en regardant le paysage urbain défiler derrière la vitre. Mais hélas, à en croire son soupir contrarié, elle tomba directement sur le répondeur.
-Harold, je sais que tu es très occupé en ce moment, mais je voulais juste te prévenir que je dois me rendre d'urgence à Rome pour mon travail.
Grace marqua une pause avant de reprendre d'une voix hésitante :
-Je ne sais pas quand je reviendrai exactement…Je te tiens au courant dès que j'en sais plus…je t'aime.
Une fois raccroché, elle resta de longues minutes à contempler l'écran de son cellulaire qui s'éteignait lentement.
-Une peine de cœur ?
La voix remplie de compassion du chauffeur la tira brutalement de ses pensées.
-Non…Pas vraiment…répondit finalement Grace après quelques secondes de réflexions.
Car elle-même ne savait pas très bien ce qui se passait exactement entre elle et Harold. S'il était toujours prévenant, attentionné, elle le sentait tendu pour ne pas dire inquiet. De multiples détails l'avaient alertée. Tout d'abord, il y avait eu son message sur son répondeur où il lui expliquait qu'il avait beaucoup de travail et qu'ils ne pourraient pas se voir pendant un certain temps. Ensuite, il y avait eut sa réaction paniquée lorsqu'elle l'avait croisé par hasard dans la rue…
Par hasard ? Non, ce n'était pas tout à fait exact. Même si elle ne savait pas où il travaillait ni ce qu'il faisait exactement, ils se rencontraient régulièrement dans ce quartier. Elle en avait déduit que son bureau ne devait pas être très loin. Mais la rencontre d'hier était totalement fortuite et la réaction d'Harold l'avait complètement déstabilisée, comme si, non seulement, il était mécontent de la voir, mais surtout, très inquiet. Pour qui ? Lui ? Elle ? Et puis, il y avait eu la brutalité dont il avait fait preuve pour la conduire ou plutôt la traîner jusqu'à ce bar un peu plus loin. Lui, d'ordinaire si galant et délicat, c'était montré tellement brusque qu'elle avait bien failli s'étaler de tout son long sur le trottoir s'il ne l'avait pas solidement retenue…
Non, quelque chose clochait…Et connaissant Harold, cela devait être grave…
-Vous voulez en parler ?
Cette sollicitude inattendue de la part d'un inconnu réchauffa le cœur de la jeune artiste. Elle tourna la tête vers la vitre, se plongeant dans la contemplation du paysage alors que la voiture traversait le quartier de Brooklyn.
-Je m'inquiète pour mon fiancé. Il semble étrange depuis quelques temps…comme préoccupé.
-Vous savez pourquoi ?
La jeune femme soupira longuement.
-Il me dit que c'est son travail mais…
-Vous pensez qu'il y a autre chose ?
-Honnêtement je ne sais pas…Harold est tellement secret. Depuis trois ans que nous nous fréquentons, je ne sais toujours pas où il travaille ni où il vit!
Si la jeune femme affichait un vaillant sourire, ses yeux reflétaient toute la tristesse du monde.
-Il aurait une sorte de …double vie ?
-Non, je ne pense pas, répondit Grace en fermant les yeux pour se replonger dans son passé douloureux, mon père était alcoolique et comme tous les alcooliques, le mensonge était chez lui comme une seconde nature. Je sais quand on me ment et Harold ne m'a jamais menti, il est juste… très secret.
-On a tous une part d'ombre, vous savez. Peut être qu'il s'ouvrira à vous avec le temps.
Grace garda le silence. Elle était la première à savoir qu'on avait tous des secrets inavouables. N'avait-elle pas attendu de longs mois avant de dévoiler à Harold le cauchemar qu'avait été son enfance entre un père alcoolique et une mère tellement soumise qu'elle avait accepté le pire de la part de son époux ? Oui, elle devait être patiente. Son instinct lui disait qu'Harold était une bonne personne et son instinct ne se trompait jamais.
-Vous avez sans doute raison, approuva la jeune femme avant d'ajouter avec un sourire gêné, vous savez, je n'ai pas l'habitude de m'épancher comme ça auprès d'un inconnu.
-Pour moi c'est l'inverse, cela m'arrive tout le temps. Je dois avoir un don pour pousser les gens à parler, déclara le chauffeur avec un petit sourire complice, vous savez, les chauffeurs de taxi sont un peu comme des barmen, nous savons écouter.
-C'est très vrai ! Renchérit Grace qui avait retrouvé un peu de son optimisme.
-Je ne saurai sans doute pas là si j'avais écouté mon instinct…
Le visage fermé, les yeux dans le vague, le jeune homme semblait se replonger dans un passé douloureux. Grace le sentit puisqu'elle demanda :
-Vous avez perdu quelqu'un ?
-Disons que je l'ai laissé partir… Il ne se passe pas un jour sans que je regrette ma décision.
-Je suis désolée…
-Ne le soyez pas. Mais si vous voulez un conseil d'ami, parlez-lui, ne laissez pas les doutes et les non-dits s'immiscer dans votre relation.
-Vous avez raison.
Le reste du trajet s'effectua dans un silence recueilli, chacun méditant les paroles de l'autre. Une fois arrivé à l'aéroport JFK, le chauffeur se gara sur une des places réservées aux taxis. Il déchargea les valises puis adressa à sa cliente un large sourire.
-Je vous souhaite un bon voyage et bonne chance pour votre rendez-vous.
-Merci pour la course et pour vos précieux conseils, répondit chaleureusement Grace avant de tourner les talons et s'engouffrer dans le gigantesque hall d'embarquement fait de verre et d'acier.
Les mains dans ses poches, ses cheveux ébouriffés par le vent, son sourire mourant peu à peu, le jeune homme la regarda s'éloigner jusqu'à ce qu'elle ait totalement disparu, noyée dans la foule de voyageurs qui se pressaient dans le plus grand aéroport du pays.
Il soupira puis sortit son téléphone de sa poche. Il contempla l'écran qui affichait un [match] en lettres lumineuses rouges. Il lança l'application et consulta rapidement les différentes informations qu'il faisait défiler du bout du pouce. Soudain, une voix lui parvint dans son oreillette.
-Du nouveau ?
-Tu as entendu comme moi, Wren est un homme tellement secret que sa fiancée ne sait presque rien de sa vie.
-Et son téléphone ?
-J'ai réussi à l'appareiller.
-Parfait. Regarde ce qu'il peut nous apprendre et revient à la planque avant que Wren ne termine son travail.
Snow raccrocha sans même attendre la réponse. Mais Reese, habitué, n'en fit aucun cas et fouilla sans attendre dans le répertoire téléphonique de Grace Hendricks. Par chance, l'artiste avait peu de contacts et un seul « Harold » figurait dans la liste. Sans réfléchir, le jeune homme composa le numéro et attendit, le cœur cognant sourdement dans sa poitrine. Mais comme pour la jeune femme quelques minutes auparavant, il tomba directement sur le répondeur. L'agent n'était pas déçu, bien au contraire, car les messages préenregistrés pouvaient se montrer très instructifs...Mais il ne se serait jamais douté que celui-ci dépasserait de loin ses plus folles espérances !
Son cœur loupa un battement en entendant la voix calme et douce d'Harold Wren réciter son message :
-Bonjour, vous êtes bien sur le portable d'Harold Martin, je ne peux pas vous répondre pour le moment. Laissez-moi un message et je vous rappellerai dès que possible.
-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-
Finch regarda sa montre. Dix-sept heures. Cette interminable journée touchait enfin à sa fin. Il pouvait enfin quitter ce bureau dans lequel il étouffait. Durant tout l'après-midi, il avait observé du coin de l'œil le va-et-vient des déménageurs qui transféraient les serveurs de la Machine. Au pied de l'immeuble, trois camions bloquaient une partie de la circulation, le temps du chargement. Difficile de faire plus voyant…
Enfin, quoiqu'il en soit, la plupart des serveurs de l'IA devait maintenant être dans un train en partance pour Des Moines. Seuls les serveurs du 35ème étage restait fonctionnel...jusqu'à demain. Il avait l'impression que l'énorme poids qui l'écrasait depuis des années commençait à disparaître. Mais il restait toujours cette désagréable sensation d'être épié. Il savait que les agents du gouvernement allaient encore le suivre durant de longues semaines avant d'acquérir la certitude qu'il ne constituait aucun danger.
Il rangea avec un soin presque maladif son bureau, alignant parfaitement ses stylos, refermant son bloc note avant d'éteindre son ordinateur. Il enfila ensuite son manteau et prit son vieux sac en cuir avant de quitter la pièce, veillant à bien fermer la porte à double tour. Tenant fermement la lanière de sa sacoche, il traversa l'open space toujours en plein effervescence et s'engouffra dans l'ascenseur.
Bien à l'abri dans la cabine isolée, il sortit le téléphone portable qu'il utilisait lorsqu'il voulait communiquer avec Grace. A jongler avec plusieurs identités, il avait opté pour différents styles de vie avec tout ce que cela impliquait comme détails pour rendre ces existences crédibles : différents logements allant d'un somptueux appartement dans l'Hupper East Side à une villa dans les Hampton en passant par un minuscule deux pièces dans Lower Est Side, différents styles de vêtements, jusqu'à différentes manière d'être. Il va de soi qu'avoir différents téléphones parachevaient et rendaient plus vrais que nature ses différents rôles.
Il alluma donc un de ses nombreux portables qui, après quelques secondes, bipa. Il semblerait que dans la journée, il ait reçu deux appels, l'un de Grace et l'autre, d'un numéro inconnu. Harold fronça les sourcils. Par ces temps troublés, un appel inconnu était hautement suspect mais heureusement, il avait pris des précautions. Personne ne pouvait faire le lien entre lui et ce numéro puisque Grace le connaissait sous le nom d'Harold Martin et non Harold Wren et encore moins Harold Finch…Malgré tout, ce fut avec angoisse qu'il écouta le message laissé sur sa messagerie. Il poussa un soupir de soulagement en reconnaissant la voix douce et hésitante de sa fiancée. Son plan avait marché. Il avait réussi à l'éloigner de New York pendant, l'espérait-il, un certain temps.
Finalement, tout semblait rentrer dans l'ordre…
Rassuré de la savoir en sécurité, il s'empara d'un second téléphone et composa machinalement le numéro de Nathan. Il était pressé de l'informer de cette bonne nouvelle. Les portes s'ouvrirent alors que la tonalité se faisait entendre à l'autre bout du fil. Ce fut justement à ce moment que Finch vit son ami traverser rapidement le vaste hall d'entrée fait de marbre rose, de miroirs et de luminaires au design avant-gardiste destinés à en mettre plein la vue aux visiteurs. Mais le PDG, lassé de côtoyer le luxe à longueur de journée, n'y prêta pas même pas attention. Il filait d'un pas décidé vers la porte tambour, indifférent aux personnes qui étaient obligés de s'écarter pour éviter d'être bousculées. Sentant son portable vibrer, il plongea la main à l'intérieur de son manteau en cachemire noir tout en poursuivant sa course. Finch sortit de l'ascenseur et s'apprêta à l'interpeler quand il fut le témoin d'une chose incompréhensible pour son esprit cartésien : après avoir jeté un rapide coup d'œil à l'écran de son téléphone, Ingram le rangea dans sa poche sans décrocher.
Finch se figea de surprise, regardant sans comprendre son ami sortir du bâtiment. Pourquoi n'avait-il pas voulu lui répondre ? Où allait-il de ce pas, tellement pressé qu'il n'avait pas le temps de lui parler ? Lui qui pensait tout connaître de son ami…Il se trompait lourdement. Qu'avait-il donc à cacher ? Après quelques secondes d'hésitation, il décida d'en avoir le cœur net.
Il traversa rapidement le grand vestibule et sortit à son tour du bâtiment. Il balaya la rue du regard et repéra Nathan qui remontait l'avenue, indifférent à la fine pluie qui tombait depuis le milieu d'après-midi. Harold fut étonné de voir que son ami ne se dirigeait pas vers sa voiture de sport garée au pied de l'immeuble ni vers son bar préféré. De plus en plus perplexe, il releva le col de son manteau de stretch beige et lui emboita le pas, veillant à garder une distance honorable pour ne pas le perdre sans toutefois se faire repérer.
Les yeux rivés sur la haute silhouette de son ami, Harold découvrait une nouvelle facette de sa personnalité, facette inquiétante car l'homme qu'il suivait semblait être aux antipodes de l'ami charmant et jovial qu'il connaissait. A présent, Nathan paraissait préoccupé, pressé et surtout, terriblement secret. L'informaticien sentit une boule se former dans le creux de son estomac à mesure qu'ils s'éloignaient du quartier des affaires et remontaient Lexington avenue. Soudain, le PDG passa sous un échafaudage avant de disparaitre dans une ruelle. Harold pressa le pas. Il passa le coin de la rue et déboucha dans une impasse…déserte ! Pendant un instant, Finch resta interdit, cherchant désespérément à savoir où avait bien pu disparaitre son ami…Il n'avait quand même pas pu se volatiliser !
Ce fut alors qu'il repéra une porte de service dissimulée dans une sorte de tunnel au fond du cul-de-sac. La ruelle, sombre et sale, n'était guère engageante mais la curiosité l'emporta sur l'inquiétude. Finch s'enfonça dans le tunnel, les yeux rivés sur la porte en fer. Le cœur battant à un rythme erratique, il posa la main sur la poignée, inspira profondément puis ouvrit.
L'informaticien eut l'impression d'être propulsé dans un autre monde et à une autre époque. Bouche bée, il s'avança d'un pas hésitant dans un majestueux hall abandonné mais qui avait certainement dû connaître son heure de gloire dans les années cinquante. Des papiers et des livres jonchaient le sol et une épaisse poussière recouvrait le mobilier en bois massif. De lourds rideaux pourpres occultaient les hautes fenêtres plongeant le lieu dans une inquiétante pénombre. Un escalier majestueux recouvert d'un tapis usé jusqu'à la corde desservait les étages supérieurs.
Soudain, un bruit attira son attention. Il déglutit avec difficulté puis posa une main tremblante sur la rampe. Les yeux rivés sur le palier supérieur, il gravit les marches lentement en évitant les papiers qui jonchaient le sol pour faire le moins de bruit possible. Une fois arrivé en haut, Harold se retrouva dans une immense salle dont les murs étaient recouverts d'étagères remplis de livres. Certaines avaient même des grilles pour protéger les ouvrages les plus anciens ou les plus précieux. De plus en plus intrigué, l'homme s'avança lentement dans ce qui ressemblait à une bibliothèque, regardant avec curiosité et inquiétude les rayonnages à la recherche de son ami. Mais Nathan restait désespérément introuvable. Il traversa les allées et se retrouva dans un couloir où les livres s'alignaient sagement sur des étagères poussiéreuses. Le bruit s'amplifiait à mesure qu'il s'approchait d'une grille en fer dont les battants, ouverts, révélaient une pièce pour le moins étrange.
Dissimulé dans la pénombre, Harold observait l'étrange manège de son ami. Nathan, délesté de sa veste de costume et les manches de sa chemise retroussées, faisait les cent pas en lisant un dossier. Une petite table ronde en bois où étaient posés deux ordinateurs portables et où s'éparpillaient des dossiers faisait office de bureau de fortune.
N'y tenant plus, Harold sortit de sa cachette.
-Quel est cet endroit ?
Ne s'attendant visiblement pas à être débusqué ici et encore moins par Harold, Nathan sursauta avant de se retourner pour faire face à l'intrus.
-Tu me suis maintenant ? Cracha-t-il avec dégoût en balançant sur la table le dossier qu'il était en train d'étudier, alors c'est à ça que nous en sommes réduits ?!
Finch ne se laissa pas démonter par le ton accusateur ni par le regard rempli de dédain de son ami et essaya de se justifier.
-Tu n'as pas décroché quand je t'ai appelé. J'ai simplement voulu…
Mais le PDG le coupa sèchement.
-Tu ne fais jamais les choses simplement. Il y a toujours trois degrés dans tout ce que tu fais. Tu crains que je pose des problèmes. Tu n'as pas confiance.
Harold accusa le coup. Même s'il savait que tout ce que Nathan venait de lui asséner était parfaitement vrai, il préféra se cacher derrière le sarcasme.
-Cet endroit est loin d'inspirer confiance.
A sa grande surprise, Ingram partit dans un grand éclat de rire avant répliquer en balayant la pièce d'un ample mouvement du bras.
-C'est toi qui l'a acheté tu as oublié ? Tu as trouvé tragique que la ville décide de fermer les bibliothèques, tu parlais du déclin de la civilisation occidentale. Tu m'en as fait racheter quinze en disant que tôt ou tard, on leur trouverait bien une utilité.
Abasourdi par ce qu'il venait d'entendre, Harold leva la tête pour mieux observer la pièce avec un regard nouveau. Ainsi, c'était lui qui avait sauvé ce lieu… Il l'avait totalement oublié… Il ne put s'empêcher de relever l'ironie d'un ton acerbe.
-Je vois que tu as trouvé…
Puis son regard tomba sur une photographie épinglée sur un panneau en liège posé à même le sol contre les étagères. Il se tourna lentement vers Nathan et lui lança un regard incrédule.
-Qui est cette personne ?
Ingram s'approcha lentement du panneau en fixant le visage d'une jeune femme brune.
-Un numéro…murmura-t-il d'une voix à peine audible.
Pas besoin d'en dire plus. En voyant le visage de Finch se décomposer à mesure que son cerveau analysait ses mots, Nathan sut qu'il avait compris. Blanc comme un linceul et les yeux écarquillés d'horreur, l'informaticien formula ce qui était probablement l'une de ses pires craintes depuis qu'il avait crée la Machine.
-Tu l'as reprogrammée? Tu as créé un accès de secours !
Loin de se démonter, Ingram se justifia calmement :
-Je n'arrêtais pas de penser ces pauvres gens. Ces victimes non pertinentes comme tu les appelles.
-Alors la Machine t'envoie leur numéro ?
-C'est tout ce que je peux avoir. Je ne sais jamais si j'ai affaire au criminel ou à la victime.
A ces mots, Harold se précipita sur le bureau et tourna l'écran de l'ordinateur vers lui en s'exclamant :
-Tu veux dire que tu les reçois directement ici ?!
Nathan regarda avec détachement son ami pianoter frénétiquement sur le clavier pour trouver la preuve de son forfait. Étrangement, il se sentait bien, soulagé de ne plus avoir à mentir et se cacher. Il décida alors d'être honnête jusqu'au bout et de dévoiler ce qui l'avait poussé à faire ça.
-Pour tout te dire, ça va sûrement te paraître bizarre, mais c'est comme si qu'elle voulait que je le fasse… Que c'est ce qu'elle attendait. Rassure-toi, j'ai pris des précautions.
Terrassé par ce qu'il venait d'entendre et par la photographie d'un nouveau numéro qui venait d'apparaître sur le moniteur, Finch se redressa, le regard dur et le verbe incisif:
-Des précautions ? Est-ce que tu réalises que tu es en train de te mesurer au gouvernement ? Si tu avais des talents d'ingénieur, ils se sont dilués il y a des années dans l'alcool, franchement, tu crois que tes précautions vont résister une seule seconde si jamais s'ils se doutent de quoi que ce soit ?
Nathan se raidit, encaissant les remarques blessantes sans broncher. Mais lorsqu'il vit son ami se pencher à nouveau sur l'ordinateur, la panique s'empara de lui.
-Qu'est-ce que tu fais ?
-Je t'ai déjà dit. Nous n'allons pas nous prendre pour Dieu. C'est une menace pour tout ce que nous, pour tout ce que moi j'ai pu créer. Pour ça, ainsi que pour la vie de milliers de personnes, j'ai mis un terme, définitivement, répondit Finch en pianotant nerveusement sur le clavier pour verrouiller à nouveau l'IA.
Nathan perdit alors son sang froid. Les yeux rivés sur l'image de la jeune femme souriante qui allait être soit être une victime soit une tueuse, l'homme plaida avec l'énergie du désespoir.
-Tu n'as pas le droit. Qu'est-ce que tu fais d'elle ?! Et de la prochaine personne dont le numéro apparaîtra ?! Est-ce que tu pourras soutenir son regard et lui expliquer qu'elle n'est pas pertinente ?
Un silence de plomb tomba dans la bibliothèque abandonnée, les deux hommes se défiant du regard durant d'interminables secondes. Finalement, Finch ferma les yeux et inspira longuement avant de répondre aux accusations de son ami avec une logique implacable :
- Je dirai à cette femme, à elle ou à n'importe qui, que je suis navré mais qu'un intérêt supérieur était en jeu.
La mort dans l'âme, Nathan l'observa taper la dernière ligne de code qui fermait définitivement la porte dérobée. Une fois terminé, Harold se redressa et se dirigea vers la sortie. Mais avant de quitter la pièce, l'homme sembla hésiter. Finalement, il se tourna vers le PDG et déclara sombrement :
-Je regrette Nathan, sincèrement. Mais des personnes meurent tous les jours depuis la nuit des temps. On ne peut pas sauver tout le monde.
Sur ces derniers mots qui sonnait comme le glas, le reclus tourna les talons et quitta la pièce, laissant un Nathan complètement anéanti. Mais alors que les deux hommes faisaient le deuil de leur amitié, ils ne remarquèrent pas que les dernières images à apparaître sur l'écran avant qu'il ne s'éteigne pour de bon furent les leurs ainsi que des dizaines d'autres.
Lorsque Finch sortit de la bibliothèque, la fine pluie avait laissé place à une violente averse couplée à de puissantes bourrasques de vent, comme si le temps s'était mis au diapason avec sa vie. Indifférent à la pluie qui lui frappait si violemment le visage qu'il peinait à marcher, il fuyait plus qu'il ne quittait cette maudite bibliothèque où une amitié de trente ans venait d'être balayée d'un revers de la main. Les yeux brouillés de larmes, l'homme n'avait qu'une seule idée en tête, se réfugier dans son appartement minable pour laisser libre court à sa détresse.
Son désespoir lui faisait perdre tous sens de la mesure et toutes les précautions qu'il s'était évertué à suivre avec une rigueur extrême depuis une semaine volèrent en éclat. Aveuglé par sa douleur, Harold n'avait pas conscience de l'homme aux yeux d'acier qui le suivait comme son ombre depuis son départ d'IFT
-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-
Trois jours plus tard
Washington DC
Constitution gardens
Comme tous les matins, les allées du parc étaient envahies de flâneurs qui profitaient du calme, de joggeurs soucieux de leur santé ou d'heureux parents qui promenaient avec fierté leur progéniture. Il est vrai que Constitution gardens était une bouffée d'oxygène pour tous ceux, fonctionnaires pour la plupart, qui vivaient dans la capitale fédérale. Les allées impeccables et le gazon parfaitement entretenu qui aurait pu faire pâlir les plus réputés greens de golf, le parc était d'une beauté à couper le souffle. Par delà les arbres qui commençaient à revivre après un hiver particulièrement rigoureux, on pouvait voir les monuments qui faisaient la fierté de la ville, le Lincoln memorial d'un côté, le Washington monument de l'autre, monumental obélisque de 169 mètres de haut qui projetait son ombre sur le lac et enfin, la maison blanche que l'on devinait au loin.
Mais l'homme assis sur un banc ne prêtait pas attention à ce paysage spectaculaire ni à l'ambiance calme propice à la rêverie et au recueillement. Car contrairement aux promeneurs, il était contrarié. Il jeta une nouvelle fois un coup d'œil à sa montre et pinça les lèvres, retenant in extrémis un soupir d'agacement.
Après dix minutes d'attente où seul le balancement nerveux de son pied témoignait de son agacement, une femme s'assit à ses côtés.
-Vous êtes en retard, déclara-t-il d'un ton peu amène sans même daigner la regarder.
-Ma réunion au secrétariat d'État s'est éternisée, vous savez ce que sait…, répondit la visiteuse en suivant du regard un couple qui passait devant eux.
-Non, je ne sais pas, rétorqua sèchement l'homme, lui signifiant par là que d'ordinaire, c'est lui qui faisait attendre les gens et non l'inverse.
Mais il en fallait plus pour impressionner Alicia Corwin qui avait l'habitude de côtoyer les plus grands dignitaires du pays. Elle fit mine d'ignorer la mauvaise humeur de son interlocuteur et demanda sans transition:
-Vos agents ont trouvé quelque chose ?
-Il semblerait qu'Ingram ait effectivement dévoilé votre projet à une huitième personne, répondit simplement Michael Hayden, son regard perçant fixant un point imaginaire dans le paysage.
Corwin laissa alors tomber son masque d'indifférence et tourna la tête pour observer le profil impassible et froid du directeur de la CIA.
-Vous avez trouvé son identité ? Demanda-t-elle avec empressement, ayant visiblement du mal à contenir son impatience.
L'homme soupira avant de consentir à regarder son interlocutrice. C'est alors qu'il remarqua deux inconnus postés juste derrière elle. S'il fut surpris de leurs présences, il n'en laissa rien paraître. Avec une lenteur calculée, il détailla d'abord l'homme au visage taillé à la serpe et à l'impressionnante carrure que son costume strict mettait en valeur. La femme de forte corpulence qui se tenait à ses côtés subit le même examen sans broncher. Tailleur pantalon impeccable et cheveux auburn rassemblés en une queue de cheval basse, elle portait des lunettes de soleil qui cachaient ses traits qu'il devinait durs.
Voyant qu'Hayden, méfiant de nature, n'allait rien dévoiler sans savoir à qui il avait affaire, Alicia fit de sommaires présentations.
-Je vous présente Control, la chef des opérations de l'ISA. C'est la seule qui soit en contact direct avec la Machine et voici l'un de ses hommes, l'agent Hersh. Ils sont au courant.
Hayden fronça les sourcils. Si cette femme était membre de l'ISA, comment se faisait-il qu'il n'ait jamais entendu parler d'elle ? Il était sensé être son supérieur direct ! Cette mission était vraiment très spéciale et sentait le souffre. Malgré tous ses questionnements, l'homme garda le silence mais pensa cyniquement que cette histoire était de moins en moins secrète… Il reporta son attention sur Alicia qui attendait, littéralement suspendue à ses lèvres.
-Nous ne savons pas précisément qui est cette personne. Ingram nous l'a présentée sous le nom d'Harold Wren, agent de la cyber sécurité pour IFT depuis vingt ans. Vie insipide, travail insipide jusqu'à ce qu'un de nos agents ne lui découvre une liaison.
Ne voyant pas où l'homme voulait en venir, Alicia s'impatienta :
-Quel est le rapport avec notre …problème ?
-J'y viens. L'homme s'est présenté à sa fiancée sous le nom d'Harold Martin.
Alicia écarquilla les yeux de surprise avant de murmurer:
-Il a deux identités…
-Exactement. Mais ce n'est pas tout. Les agents en charge de suivre Ingram et Wren ont découvert qu'ils se sont rencontrés dans une bibliothèque abandonnée il y a trois jours…
-Pour quoi faire ?
-Nous ne savons pas exactement mais ils se sont violemment disputés au sujet de la Machine. Ils parlaient d'un accès de secours et de numéros.
La bouche de Corwin s'ouvrit de surprise à mesure que son cerveau reconstituait le puzzle de cette affaire. C'était pire que ce qu'elle craignait ! Non seulement une huitième personne était au courant de l'existence de la Machine, donc de la volonté du gouvernement d'espionner son propre peuple, mais les deux hommes avaient l'intention d'en garder le contrôle...
-Ils complotent… Ils nous donnent la Machine mais ont gardé un moyen de la contrôler, murmura-t-elle comme si elle réfléchissait à haute voix.
-Que comptez-vous faire ?
La jeune femme soupira longuement.
-Je crains qu'il nous faille attendre. Tant que nous n'avons pas l'assurance que la Machine fonctionne correctement après son transfert, nous avons les mains liées.
Alors qu'elle exposait le problème cornélien dans lequel elle se débattait, son regard dériva lentement vers la femme derrière elle, la suppliant du regard de lui donner une nouvelle positive. Mais cette dernière lui fit « non » de la tête. Depuis son transfert, la Machine n'était toujours pas entrée en communication avec elle. De deux choses l'une : soit le déménagement avait endommagé l'IA, soit aucune tentative d'attentat n'avait été détectée. Corwin pria intérieurement pour que ce soit la deuxième solution…
Parfaitement conscient de la complexité de la situation, le directeur de la CIA hocha la tête en silence. Il n'était pas donneur d'ordres, il laissait cela aux politiciens, il était juste un exécutant.
Soudain, le bip d'un téléphone rompit le silence lourd qui s'était installé entre les quatre protagonistes. Control sortit son portable de la poche de sa veste et regarda l'écran. Elle redressa lentement la tête, un sourire flirtant sur ses lèvres, adoucissant légèrement ses traits :
-Research vient de nous transmettre un numéro, déclara-t-elle simplement avant de se tourner vers Hersh pour lui ordonner sèchement, prévenez Indigo Five Alpha et mettez-vous en route. Je vous envoie tous les renseignements nécessaires.
-Bien, Madame, répondit docilement l'homme avant de tourner les talons et quitter les lieux sans autre forme de politesse.
Bon soldat, pensa Hayden avec fierté. Rare était les hommes dévoués au point d'avoir une confiance aveugle en leurs supérieurs, obéir aux ordres sans discuter, faire passer l'intérêt supérieur de la Nation avant le leur. Il savait instantanément reconnaître ces qualités lorsqu'il les voyait et Hersh était sans l'ombre d'un doute, un agent remarquable.
Mais la voix froide d'Alicia Corwin le tira de ses pensées :
-Bien, vous savez désormais ce qu'il vous reste à faire.
Un sourire mortel apparut sur le visage du directeur de la CIA avant de formuler ce que la politicienne semblait avoir tant de mal à exprimer oralement :
-Nous allons faire le ménage.
Un éclair traversa les yeux bleus de Corwin alors qu'un sourire satisfait apparut sur ses lèvres. Elle inclina la tête en guise d'adieu puis se leva et quitta les lieux, suivie comme son ombre par Control.
Tous les mêmes, pensa Michael Hayden avec cynisme en les regardant s'éloigner. Tous ces politiciens de Washington, tellement prompts à déclencher des guerres ou commanditer des assassinats quand cela les arrangeaient, n'avaient jamais le courage ou l'honnêteté de les ordonner explicitement afin de ne pas avoir à en assumer les conséquences en cas de scandale. C'était un moyen tellement commode, quoiqu'un peu mesquin, d'avoir la conscience tranquille et le sommeil paisible. Laisser les soldats faire le sale boulot...
Heureusement pour Alicia Corwin et pour le gouvernement, lui aussi était un bon soldat…
