Tout vient à point à qui sait attendre, non? J'espère que ce chapitre répondra à vos attentes. Vous aurez remarqué que mon rythme de publication s'est considérablement ralenti mais rassurez-vous, je n'ai absolument pas l'intention de laisser tomber cette histoire. Elle est complexe car j'essaie de la rattacher le plus possible à la série mais aussi à des événements réels de politique intérieure (US) ou internationale et à des réflexions d'ordre éthique ou moral toutes personnelles (Elles n'engagent que moi d'ailleurs). Cette histoire a donc un côté très sérieux, cynique et désabusé à l'image de la real politic appliquée par nos dirigeants. A côté de cela, je mène d'autres projets (certain(e)s l'ont d'ailleurs noté) et d'autres contre-temps personnels...

Merci à tous ceux qui prennent le temps de me lire et à tous ceux qui me laissent des commentaires toujours très appréciés.

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Le lendemain,

Foggy Bottom

Washington DC

Assis, le dos bien droit et les mains posées sur ses genoux sur une chaise qui devenait, au fil des minutes, de plus en plus inconfortable, Reese commençait à perdre patience. Il lança un rapide coup d'œil à ses partenaires. Si Snow affichait un calme olympien, la crispation nerveuse de sa mâchoire montrait qu'il était dans le même état d'agacement que lui. Stanton, quant à elle, ne cherchait même pas à cacher son impatience et s'agitait sur son siège tout en pestant à voix basse :

-Quel intérêt de nous faire venir si tôt si c'est pour nous faire poireauter ?

Snow lui décocha un regard assassin avant de rétorquer froidement :

-Pour nous faire monter en pression.

-C'est tellement old school, renifla avec mépris la jeune femme.

Soudain, comme si quelqu'un les avait surveillés depuis leur entrée dans ce petit bureau qui avait accueilli en quelques jours plus de réunions secrètes de la CIA que durant les cinquante dernières années réunies, attendant le moment où la tension entre les membres de l'équipe serait à son comble pour ouvrir la porte, laissant apparaître Michael Hayden. Une fois n'était pas coutume, un sourire flottait sur ses lèvres comme s'il avait entendu leurs dernières paroles. Ce qui était probablement le cas. Une tasse de café à la main et un dossier où un « top secret » à l'encre rouge était clairement visible sous le bras, il s'avança lentement dans la pièce, honorant chacun de ses agents qui s'étaient levés pour le saluer d'un regard glacial. Ses yeux bleus s'attardèrent sur Stanton qui était au garde à vous et qui fixait un point imaginaire en face d'elle. Son sourire s'élargit alors qu'il articulait lentement :

-Je fais peut-être parti de la vieille école, mais une chose est sûre, c'est qu'elle fait toujours ses preuves.

Plus aucun doute possible, le retard d'Hayden était calculé. Il les avait épiés et ne se privait pas pour leur faire savoir, marquant ainsi son ascendant sur eux. D'ailleurs, Kara se raidit imperceptiblement, consciente d'avoir perdu des points face à son patron. Ses deux collègues étaient également nerveux, ayant la désagréable impression qu'il se jouait d'eux. Un silence lourd et inconfortable envahit la pièce tandis que le patron de la CIA s'installait à son bureau.

-Asseyez-vous.

Les trois agents s'exécutèrent et attendirent. Mais Hayden prit son temps, se délectant du malaise perceptible. Il fouilla dans la poche intérieure de sa veste et en sortit un paquet de Malboro. Il tapota le paquet sur la table puis saisit entre ses doigts une cigarette et l'alluma. Il tira longuement dessus tout en ouvrant le dossier. L'air concentré et toujours silencieux, il parcourut les premières pages avec une lenteur insupportable. Progressivement, l'atmosphère de la pièce devint irrespirable et la fumée n'était pas l'unique coupable.

-Bien. Grâce à votre travail, nous avons acquis la certitude qu'Ingram n'avait pas fait de lapsus et qu'Harold Wren ou Martin est la fameuse huitième personne dont il parlait.

-Avez-vous trouvé qui il était en réalité ? Ne put s'empêcher de demander Snow qui n'aimait pas rester dans l'expectative.

Hayden étudia longuement l'homme qui avait osé le couper d'un regard tellement tranchant qu'il aurait pu mettre mal à l'aise le pire des criminels.

-Voilà le premier problème. Les meilleurs analystes de la NSA n'ont rien trouvé sur Harold Wren et encore moins sur Harold Martin. Je suppose que vous savez ce que cela signifie.

-Que ni l'une ni l'autre de ces identités n'existent. Mais, quel est son lien avec la Machine ? Que cherche-t-il ?

L'expression sur le visage d'Hayden montrait qu'il n'en avait aucune idée. En effet, tout ce qu'il avait n'étaient que des suppositions toutes plus bancales les unes que les autres. Faire chanter le gouvernement ? Mais dans ce cas, pourquoi avoir vendu la Machine qu'un seul dollar quand ils pouvaient en obtenir tellement plus ? Capter des millions de données privées ? Mais pour quoi faire ? Même la NSA avait dû mal à gérer un tel flux d'informations ? Sauver des innocents ? N'était-ce pas l'essence même du projet ? Pourtant, d'après le rapport de ses agents, il était question de « porte dérobée » et de « numéros non-pertinents ».

Son regard quitta le visage Snow qui attendait toujours une réponse pour se plonger dans la contemplation du paysage printanier à travers la fenêtre. Cette affaire n'était vraiment pas comme les autres. Il nageait en plein brouillard et avait la très désagréable impression de ne pas avoir toutes les cartes en mains, comme si les faucons de Washington gardaient jalousement leurs atouts et se jouaient d'eux pour servir, non pas les intérêts de la Nation, mais les leurs.

Ce ne serait pas la première fois…

N'avait-on pas forcé l'un de ses prédécesseurs, George Tenet, à assister à cette mascarade au siège des Nations Unies en février 2003 où il avait été contraint de s'assoir juste derrière le secrétaire d'état Colin Powell qui expliquait, preuve à l'appui, que Saddam Hussein étaient en train de fabriquer des armes de destruction massive. Lui, le chef de la CIA, l'homme de l'ombre, avait été obligé de se mettre en pleine lumière, canardé par les flashs des appareils photo et filmé par les caméras du monde entier, pour donner du crédit aux allégations d'un gouvernement va-t-en guerre qui ne rêvait que d'une chose : offrir à son peuple, traumatisé par l'attentat du 11 septembre, une guerre cathartique.

Comme un bon soldat, Tenet avait serré les dents et obéit, restant stoïque quand le ministre avait brandi un soi-disant flacon d'Anthrax. Quelle blague ! Comme si une telle substance aurait pu être autorisée dans ce bâtiment plus sécurisé qu'un bunker, et qui plus est, dans le Saint des Saints du conseil de sécurité?! George Tenet avait eu toutes les peines du monde à ne pas sourire devant cette farce destinée à faire pencher les quatre autres membres permanents en faveur des USA et déclencher une guerre « légale » contre l'Irak. Il soupira intérieurement. Tout aurait pu marcher si la France, sceptique sur les intentions du gouvernement de G. W. Bush et inquiète sur les conséquences d'une telle intervention dans la poudrière du Moyen-Orient n'avait posé son véto, faisant ainsi s'effondrer les rêves bellicistes de l'oncle Sam.

Tenet s'était senti tellement trahi et manipulé qu'il avait démissionné de son poste quelques mois plus tard. Il avait profité de sa retraite pour écrire ses mémoires dans lesquelles il avait fait quelques révélations fracassantes sur l'utilisation de la torture dans les prisons secrètes de la CIA sans jamais pour autant renier le fond de son travail.

Tout comme Tenet, Hayden n'aimait pas être instrumentalisé mais il était un soldat avant tout. Il savait qu'il n'était qu'un rouage dans la grande machinerie bureaucratique de Washington.

-Il l'a créée.

Ce tout petit murmure, pourtant faible et presque inaudible, fit l'effet d'une bombe. Trois paires d'yeux convergèrent vers celui qui venait de prononcer cette petite phrase. Toujours droit et impassible sur sa chaise, Reese soutint le regard d'Hayden sans ciller.

-Je croyais que c'était Ingram qui avait conçu la Machine, rétorqua Stanton en le dévisageant d'un regard neuf comme si elle découvrait une nouvelle facette de son partenaire.

-Ingram n'est qu'un paravent, Wren est le vrai cerveau de l'entreprise, rétorqua John sans même dénier la regarder, son regard restant obstinément braqué sur son patron.

Ce dernier, confortablement calé dans le fond de son fauteuil, semblait méditer les révélations de son agent. Il tira une nouvelle bouffée de sa cigarette avant de demander :

-Qu'est-ce qui vous fait dire cela ?

-Une intuition, répondit laconiquement le jeune homme avec un haussement d'épaules qui ressemblait plus à de l'insolence qu'à de la nonchalance.

Hayden le contempla encore durant de longues minutes, sa cigarette se consumant lentement entre ses doigts jaunis. A son grand désarroi, il n'avait toujours pas réussi à le cerner, ce qui était très inhabituel. En règle générale, il pouvait jauger un agent d'un seul coup d'œil. Mais ce John Reese demeurait toujours une énigme. Depuis le début de cette mission, il avait remarqué les qualités du jeune homme tant sur le terrain, où il savait se fondre dans la foule et filer une cible sans problème, que dans l'analyse des situations et des hommes. Il savait interpréter des indices, des regards, des postures et agir en conséquence. Toutefois, quelque chose chez Reese le dérangeait. L'homme était trop secret, trop mutique comme s'il y avait une part d'ombre cachée derrière le vernis du parfait espion. Même si Terence Beale ne tarissait pas d'éloges à son sujet, Hayden ne pouvait s'empêcher d'être méfiant.

-C'est un peu léger comme argument, ricana Stanton en croisant les bras sur sa poitrine.

Mais le directeur de la CIA lui lança un regard dédaigneux lui signifiant qu'il se passerait de ce genre de commentaires stériles. Il savait d'expérience que l'instinct pouvait se révéler essentiel dans certains cas. Lui-même faisait une confiance quasi-aveugle en son instinct, c'était la raison pour laquelle il prenait la réponse de Reese très au sérieux. En fait, ce n'était pas tant la réponse qui le gênait que celui qui la prononçait…

Il porta sa cigarette à ses lèvres, aspira profondément avant de souffler la fumée, s'amusant à faire des volutes puis il lança d'un ton péremptoire, balayant d'un revers de la main les questions somme toute légitimes de ses subordonnés.

-Quoiqu'il en soit, il est lié à Ingram et connait l'existence de la Machine, ce qui en fait une menace pour le gouvernement et pour la sécurité du pays.

Il reporta son attention sur le dossier ouvert en face de lui. Il saisit une photographie qu'il tendit à Snow.

-Qui est-ce ? Demanda l'agent en y jetant un bref coup d'œil avant de la passer à Kara.

-Asif Ben Yousef, répondit laconiquement Hayden en regardant la photo passer de mains en mains avant de reprendre, nous l'avons arrêté alors qu'il s'apprêtait à commettre un attentat.

A ces mots, Snow réagit.

-Vous l'avez arrêté avant qu'il ne commette un attentat ? répéta-t-il en insistant sur le mot « avant ».

-C'est exact.

-la Machine est à nouveau opérationnelle.

-Tout à fait, nous pouvons donc passer à l'étape suivante, répondit Hayden comme si de rien n'était en reprenant la photo que John venait de poser sur son bureau.

La tension monta d'un cran dans le bureau dont l'air était devenu aussi pesant qu'irrespirable. Les trois agents avaient l'impression que tout cela n'avait été qu'un amuse-gueule et que le plat de résistance allait leur être servi sous peu. Ils étaient, littéralement suspendus aux lèvres d'Hayden, attendant avec fébrilité une suite qui tardait à venir. Hayden parcourut un dernier rapport tout en fumant puis il jeta négligemment son mégot dans sa tasse dont le café, maintenant froid, était devenu imbuvable.

Enfin, au bout d'interminables minutes de silence, l'homme lâcha :

-Votre mission est simple: tuez-les tous.

Une chape de plomb s'abattit brutalement dans la pièce. Le directeur dévisagea ses trois agents pour voir l'effet de son ordre. Mark acquiesça en silence mais son visage semblait soucieux. Kara rayonnait littéralement de joie alors que Reese demeurait imperturbable, le visage exempt de toutes émotions.

-Même Miss Paine ? Demanda tout de même Snow savait qu'ils n'avaient absolument rien trouvé de compromettant contre le secrétaire particulière d'Ingram qui semblait tout ignorer de sa double vie et de ses relations ambigües avec Wren.

Le visage du directeur de la CIA se durcit alors qu'il rétorquait froidement :

-Un problème avec le mot « tous » ?

Snow blêmit et s'empressa de répondre:

-Aucun.

Prenant un plaisir évident à marquer son pouvoir sur son agent, Hayden articula lentement, comme s'il donnait des consignes à un enfant un peu lent à la détente, en le fixant de son regard acéré:

-Même si nous n'avons rien contre Miss Paine, nous ne pouvons prendre aucun risque. Dans le pire des cas, elle sera un des nombreux dommages collatéraux dans cette affaire.

La dernière remarque fit immédiatement réagir Stanton qui répéta en fronçant les sourcils, pas sûr de bien comprendre :

-Un des nombreux dommages collatéraux ?

Le regard d'Hayden quitta le visage pâle d'un Snow mortifié par cette subtile remontée de bretelles pour dévisager la jeune femme brune. Il se redressa sur son siège et posa ses coudes sur son bureau. Il entrelaça ses doigts et appuya son menton sur ses mains jointes.

- Nous allons reprendre le projet d'Asif… et le mener à bien.

Malgré leurs carapaces de cynisme et de désillusion forgées au grès de leurs missions au sein de l'Agence, les agents laissèrent un bref instant tomber leurs masques d'indifférence et lancèrent à leur patron des regards étonnés pour ne pas dire horrifiés. Même Stanton, pourtant la plus blasée d'entre tous, ne put s'empêcher de demander :

-Vous voulez que l'on organise un attentat ? Ici ?

Si les agents étaient aussi surpris, ce n'était pas tant qu'on leur demande d'organiser un attentat que le gouvernement attribuerait à un bouc-émissaire qu'il s'empressera d'éliminer par la suite. La CIA était coutumière du fait. Les exemples de coups d'état, de révolutions ou de guérillas pilotés de Washington étaient légions, du plus réussi comme le coup d'état au Chili en 1973 qui avait permis de remplacer le président-poète démocratiquement élu Salvador Allende, un peu trop gauchiste au goût des dirigeants US par le sanguinaire général Pinochet au fiasco du débarquement dans la Baie des Cochons à Cuba, tentative ratée de renverser le trop proche gouvernement communiste de Fidel Castro en 1961. Non, la CIA avait un talent certain et un savoir-faire reconnu en la matière. En revanche ce qui était inédit était le lieu ! Organiser un attentat à Beyrouth, Damas ou Mogadiscio était une chose, mais là, on était aux États-Unis ! A New York qui plus est !

Mais Hayden ne leur laissa pas le temps de digérer l'information qu'il enchaînait déjà :

-Non, c'est le rôle d'une autre équipe. Votre mission sera de vous assurer que personne ne survive.

-C'est pour quand ? Demanda subitement Reese comme s'il prenait conscience de l'imminence de l'attaque.

Hayden sourit avant de répondre, confirmant les soupçons de son agent.

-Demain.

S'ils pensaient, quelques minutes auparavant, que l'ambiance était pesante, ce n'était finalement rien comparé à maintenant où l'air était devenu tout bonnement irrespirable.

-Pourquoi si tôt ? Demanda Snow qui savait d'expérience qu'une telle opération nécessitait un minimum de préparation.

-Un de nos informateurs au Washington Post nous a prévenus hier soir qu'Ingram avait contacté un journaliste. Il aurait des révélations à lui faire. Pas besoin d'être grand devin pour savoir de quoi il veut parler. Ils doivent se rencontrer à l'embarcadère du Ferry de Liberty Island demain matin.

-Je n'ai rien remarqué…Murmura l'agent en fronçant les sourcils.

Quand Ingram avait-il pu échapper à sa surveillance pour passer un coup de fil au journal bien connu pour avoir dévoilé de nombreux scandales dont le plus célèbres d'entre tous, celui du Watergate, avait valu à ses deux journalistes Bob Woodward et Carl Bernstein non seulement le prix Pulitzer en 1973 mais aussi et surtout, la tête de Nixon l'année suivante. Mais il avait beau fouiller dans sa mémoire, à aucun moment il n'avait vu l'homme passer un coup de fil ou s'éclipser suffisamment longtemps pour mettre au point un tel rendez-vous…

Hayden ricana.

-Cela ne m'étonne pas. Ingram est plus malin qu'il en a l'air. Quoiqu'il en soit, il faut agir avant que l'affaire ne fuite dans la presse, sans quoi je vous laisse imaginer le scandale. Je ne donne pas cher de notre peau si cela arrive.

En effet, les quatre espions avaient bien conscience de n'être que des fusibles dans cette affaire. Au moindre souci, ils en feraient les frais et seraient livrés en pâture à la presse, aux commissions d'enquêtes et à l'opprobre public. Comme à son habitude, le gouvernement nierait toute implication ou, si par malheur, sous le poids des preuves, il se retrouvait contraint d'avouer, il brandirait la sacro-sainte sécurité intérieure. Quoi de plus normal et légitime de raboter quelques malheureuses libertés fondamentales au nom de la sécurité du pays, le fameux « dormez tranquilles, nous nous chargeons du reste »…

-Quel est le plan ? Demanda Mark qui, malgré les vexations, restait toujours aussi professionnel.

-Stanton et Reese se chargeront d'exécuter Paine et Wren à leur domicile. Quant à vous, vous vous rendrez à l'hôpital de campagne qui sera installé dans la caserne n°5 des gardes-côtes. Vous vous assurerez qu'Ingram fasse bien parti des victimes.

Mais le directeur fut soudainement interrompu par le bip de son portable. Il le sortit de sa poche et le consulta. Un sourire en coin apparut sur son visage alors qu'il annonçait :

-Il semblerait que les Dieux soient de notre côté. Ingram a invité Wren à rencontrer le journaliste demain. Nous allons faire d'une pierre deux coups.

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Accroupie à l'arrière du van, Shaw plaçait avec délicatesse et doigté le semtex sur les bombonnes de gaz comme si sa vie en dépendait…Ce qui était le cas. Jamais elle n'avait placé une telle charge explosive dans un véhicule…Encore moins ici, à New York, aux États-Unis. Elle était plutôt habituée à ce que les autorités appelaient pudiquement des « frappes chirurgicales » : les meurtres commandités, les enlèvements ou les faux accidents. Mais comme d'habitude, elle appliquait les ordres, sans sourciller, sans se poser de questions. Elle relia le dernier fil au détonateur puis jeta un coup d'œil à son supérieur.

Hersh, assis à la place passager, était en train d'attacher les mains d'Asif à son volant. Il serra le serflex puis secoua le terroriste pour le réveiller.

-Hey, Asif, réveille-toi.

Après plusieurs secousses, le prisonnier sortit de sa léthargie. Il cligna plusieurs fois des yeux avant de tourner la tête à droite puis à gauche essayant tant bien que mal de reprendre ses esprits. Lorsque son regard hagard rencontra celui de Hersh, il blêmit en reconnaissant celui qui l'avait interrogé durant de longues heures. Dans un geste désespéré, il essaya de bouger mais réalisa que ses poignets étaient solidement attachés au volant. Il lança à son bourreau un regard effrayé, ce que l'agent trouva plutôt ironique parce qu'au fond, c'était lui le terroriste !

Un sourire apparut sur le visage émacié de Hersh alors qu'il lançait à son prisonnier d'un ton très désinvolte :

- Félicitations, tu vas accomplir ta mission.

Il fallut quelques secondes à l'homme pour comprendre les paroles de l'agent. Puis soudain il réalisa. Il tourna la tête et découvrit horrifié les bombonnes de gaz ainsi que les bidons d'essence qui remplissaient l'arrière du Van. Shaw, au milieu de cette poudrière, lui fit un petit signe de la main avant de sortir par la porte arrière. Hersh l'imita, laissant le pauvre bougre à son triste sort.

Le couple d'agents s'éloigna du véhicule piégé comme si de rien n'était et se dirigea vers le quai. Hersh jeta un coup d'œil à sa montre : 7h45. Ils avaient largement le temps de se mettre à l'abri. Sans échanger un mot, ils marchèrent rapidement vers leur véhicule stationné non loin, jouant des coudes pour se frayer un chemin dans la foule de touristes qui s'agglutinaient pour embarquer sur un ferry à destination d'un des monuments les plus célèbre de la ville, symbole s'il en est du pays : la statue de la Liberté. Quelle ironie de l'histoire ! Pensa cyniquement Hersh en essayant de ne pas trop penser à ce qu'il allait advenir à la plupart d'entre eux. Shaw, quant à elle, n'y pensait même pas, simplement satisfaite du travail bien fait.

Alors qu'ils s'approchaient de leur voiture, Shaw remarqua deux hommes adossés contre la carrosserie noire. A leurs costumes classiques et leurs manteaux noirs, nul doute qu'il s'agissait de la seconde équipe avec laquelle ils devaient travailler. Le regard sombre de la jeune femme détailla ses deux alter-égo et elle ne put retenir un sourire en coin. Un petit chauve les fixait tout en buvant un café alors qu'un grand ténébreux aux cheveux poivre et sel regardaient autour de lui à la recherche d'une menace ou d'une cible, elle ne le savait pas puisque Control n'avait absolument rien dit sur cette affaire. En tout cas, difficile de faire moins discret. N'importe qui pouvait deviner qu'il s'agissait d'agents du gouvernement…

-Tout est en place ? demanda l'homme dégarni sans s'embarrasser de formules de politesse.

-Oui, répondit simplement Hersh en s'approchant.

Il se posta devant lui et déverrouilla la voiture pour lui signifier de déguerpir pour le laisser monter.

-Parfait, répondit Snow sans bouger d'un iota.

-Il vaut mieux filer d'ici au plus vite, murmura Shaw en désignant du menton la camionnette blanche stationnée au milieu des véhicules garés sur le parking.

-Pas avant d'être assuré que nos cibles sont bien là, déclara Snow en balançant son gobelet dans la poubelle.

Mais le verre en carton rata sa cible. Il rebondit sur le rebord de la panière et atterrît par terre, au milieu des immondices que d'autres maladroits ou négligents avaient abandonnées sans état d'âme.

-J'espère que ce n'est pas un mauvais présage, murmura Shaw avec un sourire en coin.

-Je ne suis pas croyant.

Reese, lui, restait volontairement à l'écart de la conversation, totalement concentré sur sa mission. Mais en cherchant dans la foule ses cibles, il ne pouvait s'empêcher de penser à toutes ces personnes qui se dirigeaient sans le savoir vers une mort certaine. S'il essayait de cadenasser son esprit et de ne penser qu'à sa mission, son cœur, lui, saignait face à tant d'injustice et de victimes innocentes. Mais il ne pouvait rien faire. Les enjeux étaient bien trop importants.

Pourtant, l'homme doutait de la légitimité de sa mission. Cela commençait d'ailleurs à devenir une habitude ses derniers temps… Mais ses interrogations étaient d'un autre ordre. Il ne s'agissait plus de savoir s'il était juste de tuer un innocent ou non. Il avait entendu la conversation entre Ingram et Wren dans cette bibliothèque abandonnée. C'est d'ailleurs à cet instant qu'il avait compris qui était le véritable père de la Machine. Mais pour une obscure raison, il n'avait pas tout consigné dans son rapport. Et depuis, les questions ne cessaient de tourner dans sa tête, l'empêchant de faire sereinement son travail, réfléchir ou même de dormir. Si Ingram avait raison ? Si son combat était juste ? S'ils n'étaient non pas des traitres mais plutôt des justiciers ?

Tellement perdu dans ses tourments intérieurs, John ne remarqua pas la haute silhouette d'Ingram qui s'avançait au milieu de la foule. Heureusement pour la CIA, Snow était un agent beaucoup moins tourmenté et plus manichéen.

-Tiens. En voilà une…murmura Snow.

Pris en flagrant délit de déconcentration, Reese se raidit imperceptiblement. Il balaya la foule du regard et repéra rapidement le PDG. L'homme paraissait calme et détendu, sans doute soulagé à l'idée de dévoiler le fardeau qui pesait sur ses épaules depuis tant d'années. Alors qu'il disparaissait dans l'embarcadère, le portable de John vibra. Surpris, il plongea la main dans sa poche, le sortit et regarda l'écran. Il venait de recevoir un message. L'agent fronça les sourcils. Seules quatre personnes connaissaient ce numéro. L'une était partie exécuter une secrétaire qui avait le malheur de travailler pour la mauvaise personne quand à l'autre, elle était à côté de lui et n'avait pas touché à son portable. La liste était donc considérablement réduite. Soit il s'agissait de Bayle soit d'Hayden en personne, à moins que ce ne soit le président lui-même…

Il appuya sur l'icône et resta interdit de longues secondes en lisant un message des plus énigmatiques.

[Protège admin]

Cela ne ressemblait guère à un message d'un de ses supérieurs. Perplexe, il lança un regard à Snow qui surveillait toujours la foule. Visiblement, l'homme n'avait pas reçu de message. Il s'agissait donc d'un ordre direct qui ne s'adressait qu'à lui. Si la démarche n'était pas courante, cela signifiait simplement qu'il avait un ordre parallèle qui s'emboitait à la mission initiale un peu à la manière d'une poupée gigogne. Pour autant, l'ordre n'était pas très clair. Qui était cet « admin » dont il devait protéger la vie ? Et de qui venait cet ordre exactement ?

-Un problème ? Demanda Shaw en lui lançant un regard suspicieux.

-Plus de batterie, répondit John en rangeant l'appareil au fond de sa poche d'un air détaché.

Si le mensonge était devenu comme une seconde nature pour lui, John était tout de même étonné par son esprit d'à-propos car ce message le perturbait au plus haut point.

-C'est pas bien malin juste avant une mission, soupira la jeune femme en haussant un sourcil narquois.

Reese lui lança un regard noir alors que son portable vibrait à nouveau. Il jeta un discret coup d'œil et y lit le même message. Comme s'il était guidé par une force extérieure, il releva la tête et repéra la silhouette de Wren. Son sang se figea dans ses veines. « L'admin ». Celui qui contrôle un ordinateur…

-Wren…murmura-t-il presque malgré lui, attirant immédiatement l'attention de son partenaire.

-Formidable. Il ne reste qu'à attendre que la destinée fasse son œuvre, annonça Snow en se détachant enfin de la voiture, laissant ainsi la place à Hersh qui faisait le pied de grue depuis de longues minutes.

-Drôle de surnom pour du semtex, ironisa Shaw en contournant le véhicule pour s'installer dans le siège passager.

Snow se contenta de sourire et se dirigea à son tour vers son SUV puis, en réalisant que son collègue ne le suivait pas, il l'interpella avec une pointe d'humour noir:

-Tu comptes rester planter là jusqu'au bouquet final?

John tressaillit violemment. Il regarda son partenaire, son regard pour une fois trahissant ses émotions. Que devait-il faire ? Son regard passa de Snow à Wren qui continuait à avancer sur l'embarcadère puis revint à son partenaire qui l'observait avec perplexité. Sentant que quelque chose clochait, l'agent répéta un peu plus fort.

-John ?

Plus aucune trace d'humour cette fois-ci dans la bouche de Snow. Au contraire, il y avait une injonction formelle, un ordre et même une pointe de soupçon. Mais Reese ne bougea toujours pas, tiraillé entre deux ordres contradictoires, deux chemins différents et deux destinées opposées. Mais alors qu'il s'apprêtait à prendre la décision qui allait changer sa vie, son portable vibra à nouveau.

[Sauve-le]

John resta un long moment à contempler l'écran de son téléphone. Puis comme pour achever de le convaincre définitivement, un nouveau message apparut.

[vite]

Le jeune homme jeta un coup d'œil à l'heure: 7h55.

-Un problème? Demanda Snow avec insistance.

Le temps pressait et Mark n'avait pas l'intention de moisir ici. Reese non plus d'ailleurs...Sa décision était prise. Il dégaina son SIG-Sauer P226R et tira plusieurs salves en l'air sous les yeux ahuris de son partenaire qui se demandait s'il n'avait pas perdu la tête.

-John ?! Qu'est-ce que tu fous Bordel! Cria-t-il en sortant son arme à son tour pour la pointer vers lui.

John abaissa son pistolet pour menacer Snow. Mais rapidement, une foule paniquée par les coups de feu déboula entre les deux hommes.

-Reste en dehors de tout ça, cria Reese avant de tourner les talons et de courir, son arme à la main, vers l'embarcadère.

Snow hésita à se lancer à sa poursuite puis se révisa. John avait trop d'avance et surtout, la bombe allait exploser d'une minute à l'autre. Il regarda son désormais ex-partenaire disparaître avant de se diriger à grandes enjambées vers son véhicule. Il s'installa au volant, démarra et écrasa la pédale d'accélérateur, pressé de mettre le plus de distance possible entre lui et la bombe. Une fois en sécurité, il sortit son cellulaire et composa un numéro préenregistré qu'il avait pourtant pour ordre de ne jamais contacter..sans en cas de force majeure... Son interlocuteur décrocha presque instantanément.

-Oui ? demanda d'une voix impatiente Hayden à l'autre bout du fil.

La gorge serrée, Snow inspira profondément avant de lancer d'une voix mal assurée, se préparant mentalement à la tempête à venir :

- Nous avons un problème.

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Bon dieu mais qu'est-ce que tu fous?!

Cette question tournait en boucle dans l'esprit de Reese tandis qu'il se frayait un chemin au milieu de la foule paniquée par ses coups de feu. Malgré ses doutes, l'agent était satisfait. Toutes ces personnes qui fuyaient étaient autant de victimes potentielles en moins. Il cherchait au milieu de ces visages anonymes celui de « l'admin ». Mais il n'était pas très sûr de son identité. Qui devait-il sauver en réalité ? Ingram ou Wren ?

Lorsqu'il déboula dans le bâtiment qui abritait les guichets d'embarquement vers Liberty Island, il se retrouva nez-à-nez avec Harold Wren.

-Vous ?! S'écria l'homme en écarquillant les yeux d'effroi, reconnaissant immédiatement l'agent de la CIA qui était venu interroger Ingram quelques jours auparavant et surtout piéger son bureau.

Il eut un mouvement de recul mais John lui saisit le poignet.

-Suivez-moi ! Hurla-t-il en tirant Harold à lui.

Mais l'informaticien résista.

-Je n'irai nulle part avec vous ! Lâchez-moi !

Face à l'urgence de la situation et devant un tel entêtement, l'agent explosa :

-Suivez-moi ou vous allez mourir !

Finch se figea. John en profita et le tira sans ménagement pour le faire sortir du bâtiment. Il s'élança à toute vitesse sur le ponton, entraînant dans sa fuite un Harold complètement déboussolé. Il avait l'impression que sa vie lui échappait, que ses pires cauchemars se réalisaient. Il aurait dû refuser la demande de Nathan. Il aurait dû le dissuader de rencontrer ce satané journaliste. C'est alors qu'il réalisa !

-Non ! Attendez ! Nathan ! Hurla-t-il en essayant de rebrousser chemin, nous devons le sauv…

Mais il n'eut pas le temps d'en dire plus. La bombe, avec la précision d'une horloge suisse, explosa à 8h précise, propulsant sur des centaines de mètres des débris de toutes sortes et de toutes tailles. Un flash lumineux les aveugla et un bruit assourdissant leur vrilla les tympans. Une chaleur insupportable brûla leurs vêtements puis leurs dos tandis que des éclats métalliques entaillèrent leur chair de toute part. Le souffle fut tellement violent qu'il propulsa les deux hommes dans les eaux glacés de l'Hudson.

Complètement désorienté et souffrant le martyre, la dernière pensée de Finch avant de sombrer fut pour Nathan…

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Certains auront reconnu le titre du dernier épisode de la saison 3. Il s'agit évidemment d'un clin d'œil mais il s'agit avant tout d'un procédé littéraire. Dans les tragédies grecques, les acteurs qui jouaient des dieux apparaissaient sur la scène par l'intermédiaire d'une grue (mechane en grec) ou sortaient d'une trappe, d'où l'expression…Un dieu sorti de la machine !

Par la suite, l'expression désigne, dans une œuvre littéraire ou cinématographique, une personne, un dieu, ou une information qui intervient de manière providentielle pour dénouer une situation difficile. Ce sont les aigles ou Gandalf qui sauvent les héros dans le seigneur des anneaux, c'est l'arche d'alliance qui brûle les nazis dans les aventuriers de l'arche perdue, le trou noir d'Interstellar, l'atmosphère irrespirable pour les extraterrestres dans la guerre des mondes…Avouez que tout cela tombe rudement bien pour nos héros ou l'humanité en général…