Quand Rivière revient enfin, plus tard dans la soirée, je suis recroquevillée contre le lit, la tête entre les genoux. Quant à Tom, il semble endormi sur le sofa mais je sais bien qu'il ne dort pas vraiment. C'est juste sa façon de me tenir à distance. Rivière constate la scène avec tristesse. Je l'invite à venir s'assoir avec moi sur le lit.
Sans un mot, je la prends dans mes bras. Pas vraiment pour elle, mais avant tout pour moi. J'ai cruellement besoin d'un câlin en cet instant. Je lui demande ensuite de tout me raconter en jetant un coup d'œil méfiant vers Tom.
– Mina se trouve exactement là où elle était la dernière fois que nous l'avons quittée. Elle loge toujours chez ses amis. D'après ce que m'a dit Vogue, elle a très mal vécu ma disparition… Elle a beaucoup pleuré. Vogue a été présent pour elle parce qu'ils étaient tous les deux aussi inquiets et éplorés. Ils sont devenus très proches. Malgré tout, elle n'a pas trahi mon secret et n'a jamais révélé ta présence dans ma tête. En tout cas, Vogue ne l'a pas évoqué, c'est ce qui me fait dire ça. Mina suit toujours ses cours à l'université et je me suis dis que ça pouvait être une bonne stratégie d'approche. Je pourrais me rendre en cours, puisque personne ne connaît ma nouvelle apparence. Je sympathiserais avec Mina et, plus tard, quand nous serons seules, je lui dirais toute la vérité. Et puis…
– Et puis ensuite, c'est le moment difficile. Comment réagira ta Mina à notre demande un peu particulière, à ma demande ?
– C'est le moment que j'appréhende le plus…
– Là-dessus, nous ne pouvons rien anticiper malheureusement. La réaction de ta Mina est si imprévisible. Je suis persuadée qu'elle fera tout pour toi, même si ça lui brise le cœur, mais lui demander tout ça alors qu'elle viendra de te retrouver… Tout ça me semble tellement cruel maintenant que nous y sommes. Mais de toute façon, il n'est même pas certain qu'elle aura à se sacrifier. C'est uniquement dans le cas où ma Mina est toujours là…
Un silence s'installe entre nous.
– Et Vogue, comment a-t-il prit le fait que tu doives t'éloigner un moment de lui à nouveau ?
– Il aurait préféré que tout ça se passe autrement, comme moi, mais il l'accepte. Je lui ai promis que nous nous retrouverions à la fin de tout ça. Je ne sais pas si c'est une promesse que j'étais en mesure de prendre, mais si rien ne m'en empêche, je m'en acquitterais bien volontiers !
Je souris. Rivière et Vogue pourront peut-être enfin vivre leur histoire d'amour paisiblement, sans ma présence dans la tête de Rivière qui compliquait tout. C'est tout ce que je leur souhaite.
Mon regard s'arrête inconsciemment sur Tom, ce que Rivière remarque. Elle m'interroge du regard et je ne peux qu'hausser les épaules. Je ne sais pas ce qu'il en est. Je ne sais pas ce que pense Tom et je ne sais pas à quel point il m'en veut. Je ne suis même pas certaine de comprendre ce qu'il me reproche, si ce n'est la même éternelle rengaine.
Je m'allonge sur le lit de manière à tourner le dos à Tom. Je ne supporte plus de le voir me tourner le dos. Lui qui s'était tant ouvert à moi au cours des derniers jours, voilà que nous touchons désormais le fond.
Rivière s'allonge face à moi et attrape l'une de mes mains qu'elle serre délicatement entre les siennes. Son regard se veut réconfortant mais il fait à nouveau couler des larmes sur mes joues. Je suis si perdue. Je ne m'inquiète même plus de me trouver en plein territoire ennemi, possiblement à la portée des traqueurs. Tout ce qui m'inquiète, c'est ce déchirement au sein de mon petit groupe de fugitifs. Cette fissure entre Tom et moi. La renaissance de cette hostilité de Tom envers la pauvre Rivière. Au final, la seule relation qui reste intacte, c'est celle entre Rivière et moi. Une amitié qui parait en ce sens inébranlable, et j'ai bien besoin d'une telle relation dans les circonstances actuelles.
Je m'endors enlacée avec Rivière. Sa proximité m'apaise mais ne parvient néanmoins pas à éloigner les cauchemars qui viennent me hanter cette nuit. Mes songes sont hantés par des images des grottes. Je vois des traqueurs y pénétrer discrètement. Je suis l'un de ces traqueurs. Je vois mes amis terrifiés en comprenant la situation, en se sachant pris au piège. Je vois Kyle se jeter à corps perdu dans la bagarre. Il parvient à frapper plusieurs traqueurs avant d'être immobilisé, le visage déchiré par la haine. Je vois Jared se précipiter pour protéger Jamie. Je le vois chercher Mélanie du regard mais Mélanie ne lui prête pas attention. Elle est tétanisée tandis qu'elle croise mon regard, avec ces yeux qui ne sont plus tout à fait les miens.
La panique autour de nous cesse brutalement. Tout se fige et il ne semble rester que Mel et moi, nous affrontant du regard. « Tu avais promis. Tu as menti. » crache-t-elle à mon encontre. Je tends mon bras, je veux m'expliquer auprès de mon amie, m'excuser pour mon échec, mais au lieu de cela, je me vois vaporiser vers Mel ce maudit produit qui la fait lentement s'écrouler au sol, inconsciente. J'ai envie de hurler mais je ne suis pas aux commandes. Au lieu de ça, je me mets à sourire tandis que les traqueurs saisissent mon amie.
Le décor se modifie. Je me vois dans une clinique médicale, entourée de tous mes anciens amis. Tous ont cependant changé. Tous me sourient amicalement. Mais ce ne sont pas leurs sourires que je regarde, ce sont leurs yeux. Ces yeux au fond desquels brille doucement une lueur fantomatique. Mes amis ne sont plus vraiment eux. Mes amis sont pris au piège, tout comme moi, et tout est entièrement ma faute.
Une main se pose sur mon épaule. Etonnée, je me retourne. Les prunelles noires de Tom me fusillent du regard. Il est toujours humain et la haine brille dans ses pupilles. « Satisfaite de cette belle harmonie avec les parasites ? » me demande-t-il ironiquement. Je veux répondre mais, comme avec Mel, j'en suis incapable et je m'apprête à immobiliser Tom. « Adieu, May. » lâche-t-il d'une voix d'outre-tombe. De nulle part, il sort un pistolet. Je n'ai pas le temps de réagir. Sous mes yeux éberlués, il place le canon sur sa tempe et ses doigts se crispent sur la détente. Le coup part et ma vision s'évanouie, perdure uniquement l'affreux son du coup de feu dans mes oreilles…
Je m'éveille en sueur. Rivière est là, endormie à poings fermés. Je me retourne et croise alors le regard sombre de Tom. Il est assis sur le sofa et m'observe avec curiosité. Il s'apprête à dire quelque chose mais se retient. Nous restons donc tous les deux silencieux tandis que nous nous affrontons du regard. Son regard sombre me ramène inévitablement à ce mauvais songe que je viens de faire. Je revois Tom se suicider et mon corps est traversé par un frisson.
Je me racle la gorge tandis que j'essaie péniblement de faire disparaître ces images affreuses de mon esprit.
– Tom.
Le concerné n'a aucune réaction. Il continue à m'observer, comme s'il attendait quelque chose.
– A quel point tu m'en veux ?
Cette fois, il ne reste pas inexpressif. Il hausse un sourcil.
– A quel point je t'en veux ?
– Oui, c'est ma question.
Il secoue la tête.
– Je ne t'en veux pas, May.
– Ah bon ? Ce n'est pas l'impression que ça donne.
– Je ne t'en veux pas, répète-t-il. Hier, j'étais en colère contre toi, c'est vrai. Parce que je te trouve trop compatissante, et ça me met hors de moi. Mais j'ai compris que je ne pouvais pas t'en blâmer. C'est la personne que tu es et tu ne peux pas le changer. Tout comme je ne peux pas changer mon éternel pessimisme. Tu sais bien comme je suis torturé, dans le fond. Tu le sais mieux que quiconque, quand bien même je refuse la plupart du temps d'en parler. En tout cas, tu avais raison hier. Je me laisse aveugler par ma haine à l'encontre des siens (il indique Rivière du menton), tout comme tu te laisses parfois aveugler par ton amour pour elle. Ce que j'ai compris, c'est qu'aucun de nous deux n'était impartial, même si j'aime à penser que je le suis. Tout ça pour dire que je m'excuse de m'être emporté, j'avais tort.
J'acquiesce doucement, le regard rivé sur mes chaussettes. Au bout de longues secondes, je me décide à réaffronter le regard de Tom. L'image de mon cauchemar, celle des yeux de Tom emplis de haine à mon encontre, occupe encore mon esprit. Pourtant, c'est un regard plein de douceur que je croise maintenant, à des années lumières de la précédente image qui s'efface alors.
– Nous sommes tous à fleur de peau, soufflé-je. Nous sommes tous sur les nerfs parce que, même si on l'oublierait facilement, nous sommes en danger rien qu'en nous trouvant dans cette chambre. En un instant, tout pourrait basculer. Mais s'il te plait, Tom, essayons de rester unis, d'accord ? Nous avons besoin de cette unité. Pas seulement toi et moi, nous trois.
Les yeux de Tom se posent sur Rivière, toujours endormie, puis reviennent se poser sur moi. Il hoche finalement la tête. C'est le moment que je choisis pour aller me blottir dans ses bras, parce que j'en ai tant besoin après ce terrible cauchemar que je n'ose pas partager avec Tom mais qui risque bien d'hanter mes pensées encore un moment. Parce que ce scénario n'est pas si dénué de sens que cela. En cas de faux pas, il est même parfaitement envisageable, et ça me terrifie.
Le suicide de Tom me hante. Parce que je sais que c'est une possibilité si des ennuis trop gros croisaient nos chemins. Bien sûr, nous n'avons pas de revolvers, mais nous avons du cyanure, et le suicide est notre unique option si nous nous retrouvons coincés sans possibilité de fuir. Je sais que je n'aurais aucun mal à m'y résoudre, si les circonstances devaient nous y mener. Mais l'avoir ainsi vu dans mon cauchemar, de façon si violente, ça m'a vraiment bouleversée. J'en reste encore toute tremblante.
Mon seul souhait, c'est qu'on n'ait jamais à recourir à cette option. Malheureusement, nous n'avons aucun pouvoir là-dessus. Le destin décidera pour nous, pour le meilleur ou pour le pire…
