Je reste avec un rythme de croisière. Le petit contre-temps professionnel qui m'a considérablement occupé (et préoccupé) est maintenant passé et même très bien passé (ouf). Du coup, je peux me consacrer pleinement à mes différentes histoires car j'ai tendance à m'éparpiller sur différents fandoms.
Cette histoire opère un tournant, un peu à la manière des séries américaines qui, juste avant la trêve hivernale, font un petit cliffhanger. Je suis aussi soulagée de ne plus être liée à la timeline de la série puisqu'il s'agit, à partir de maintenant, d'une interprétation originale de ce qui aurait pu se passer. Toutefois, j'ai glissé ça et là des petits clins d'œil sur mes inspirations...
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Foggy Bottom
Washington DC
Les yeux rivés sur un poste de télévision sans âge posé sur un meuble en formica, Michael Hayden regardait CNN tout en fumant une cigarette. En haut à gauche de l'écran, un breaking news était écrit en lettres rouges alors qu'un bandeau annonçait, à intervalle, régulier les nouveaux éléments sur la catastrophe qui secouait le pays depuis maintenant plus d'une heure.
Seule la voix de Jim Accosta, l'un des journalistes-star de la chaîne, sans doute appelé en urgence pour couvrir l'événement, rompait le silence lourd qui régnait dans la pièce enfumée.
-Et pour ceux qui viennent de rejoindre notre antenne, New York vient une nouvelle fois d'être frappé par une tragédie. Tout de suite, nous rejoignons Frederick Forsyth, notre envoyé spécial sur place. Frederick, que pouvez-vous nous dire sur ce drame qui touche une nouvelle fois notre ville?
Aussitôt, le studio feutré où Accosta, entouré de consultants en tout genre, essayait de comprendre la tragédie qui était en train de se jouer, laissa place à une véritable scène de guerre. Un peu perdu au milieu des débris encore fumants, des pompiers débordés, des agents de police qui leur prêtaient main forte et des victimes qui erraient, tels des zombies, couverts de sang, les vêtements en lambeaux et le regard vide, le reporter essayait tant bien que mal de faire son travail. Une main fermement agrippée à son micro et l'autre qui maintenait son oreillette en place pour mener à bien son duplex, l'homme avançait laborieusement au milieu de ce chaos.
-D'après les autorités et les témoins que nous avons croisés, une camionnette aurait explosé près de l'embarcadère vers huit heure ce matin.
-S'agit-il d'un attentat ? Coupa Accosta pour qui la quête de la vérité bataillait avec la recherche de sensationnalisme.
-Il est encore trop tôt pour le dire mais plusieurs témoins affirment que des individus suspects se trouvaient non loin de là. Des coups de feu auraient même été entendus peu de temps avant l'explosion.
Ces nouveaux éléments firent instantanément réagir un des consultants spécialisés en renseignement:
-Si c'est le cas, cela démontrerait une faille très inquiétante dans la politique sécuritaire du pays mise en place depuis les attentats du 11 septembre.
-Attendons d'en savoir plus avant de lancer une polémique stérile, lâcha d'un ton cassant un représentant de la mairie.
En grand professionnel, Accosta orienta la conversation vers un sujet beaucoup plus consensuel :
-Frederick, quel est le bilan pour l'instant ?
-Les autorités déplorent cinquante-trois morts et plus d'une centaine de blessés pris en charge dans un poste de secours avancé installé dans la caserne n°5 des gardes-côtes mais il va de soi que ce bilan est provisoire. De nombreuses victimes sont toujours coincées sous les décombres, sans compter celles qui étaient dans le ferry qui a coulé…
-D'ailleurs, nous diffusons en ce moment un numéro mis en place par la mairie de New York pour les familles à la recherche d'un proche.
-Oui, il est important que les familles ne cherchent pas à venir sur les lieux. Tout le secteur est bouclé afin de faciliter le travail des secouristes et celui des enquêteurs qui sont déjà en train de recueillir les témoignages et les premiers indices…
Hayden n'attendit pas la fin de l'intervention de Forsyth et éteignit la télévision. Il tira longuement sur sa cigarette puis se rejeta dans son fauteuil. Le regard dans le vide, il réfléchissait à la conversation houleuse qu'il avait eue avec Mark Snow une heure auparavant. Comment les choses avaient-elles pu déraper à ce point ?
Alors qu'il se perdait en conjectures, son téléphone abandonné sur son bureau entre sa tasse vide et son cendrier, plein, sonna. D'un geste rapide, il le saisit et décrocha avant même la deuxième sonnerie.
-Oui.
Jamais un silence ne s'était fait aussi assourdissant que durant les longues minutes durant lesquelles le chef de la CIA écoutait avec attention le compte-rendu d'un de ses agents de terrain. Sa cigarette se consumait lentement entre ses doigts et des cendres tombaient sur les dossiers éparpillés devant lui. Finalement, l'homme conclut sèchement :
- Bien. Continuez les recherches.
Sur cet ordre cassant, Hayden raccrocha et reposa son téléphone tellement brutalement que son pot à stylos vacilla dangereusement. Il écrasa sa cigarette dans son cendrier déjà plein à ras bord avant de se pincer l'arrête du nez par-dessous ses lunettes rondes. Lorsqu'il releva la tête, il croisa le regard glacial d'Alicia Corwin. Appuyée contre le rebord de la fenêtre, elle l'observait en silence mais il la devinait très en colère.
Dès qu'elle avait reçu son coup de fil l'alertant d'un problème, elle avait quitté sur le champ le Harry S. Truman Building où elle avait un rendez-vous pour le rejoindre dans son bureau-fantôme de Foggy Bottom. Et depuis une heure, elle attendait, sa tasse de café noir à la main, toisant Hayden avec un mélange de colère et d'impatience.
-Alors ? Demanda-t-elle, lâchant ainsi son premier mot depuis qu'elle avait poliment accepté sa boisson.
Au lieu de répondre, Hayden préféra ouvrir un tiroir de son bureau pour en sortir une bouteille de scotch. Avec des gestes d'une lenteur calculée, il la déboucha et la présenta à Alicia.
-Non merci, il est un peu tôt.
Hayden sourit avant de se verser une longue rasade d'alcool dans sa tasse où stagnait un fond de café froid. Il reposa la bouteille sans prendre la peine de la reboucher et but de grandes gorgées avant de reposer sa tasse entre son portable et ses paquets de cigarettes, un vide et l'autre largement entamé. Il prit une profonde inspiration avant de plonger son regard dans celui de Corwin.
Pas besoin de longs discours. Le pli contrarié de ses lèvres, le froncement de ses sourcils, ses doigts pianotant nerveusement sur son bureau suffisaient à comprendre que les nouvelles n'étaient pas bonnes. Mais la jeune femme voulait l'entendre de sa bouche.
-Ils ont trouvé deux corps, annonça Hayden d'une voix rendue rauque par l'alcool.
Alicia haussa un sourcil avant de rétorquer d'un ton sarcastique :
-Il en manque.
-je sais.
Le visage vide de toute émotion, Corwin se détacha du rebord de la fenêtre et s'avança lentement. Elle se planta devant Hayden, posa les mains à plat sur son bureau et se pencha vers lui.
-Pourrais-je savoir comment cette mission a-t-elle pu merder à ce point ? Articula-t-elle avec lenteur, détachant chaque syllabe pour mieux se faire comprendre.
Si Hayden fut surpris, il n'en laissa rien paraître. Il se contenta d'observer la jeune femme durant de longues secondes. Lui, qui n'avait jamais bien saisi pourquoi les analystes surnommaient leurs dirigeants des « animaux politiques », comprit. A cet instant précis, Alicia Corwin n'était plus la fade fonctionnaire aux affaires de sécurité nationale qu'il avait toujours connue. Ses yeux brillaient d'une froide détermination, très proche de celle de ses agents les plus féroces. Michael était à peu près certain que si elle avait eu une arme en main, elle n'hésiterait pas à s'en servir. Mais il avait l'habitude des menaces. Durant sa carrière, le chef de la CIA ne comptait plus les pressions et les intimidations. Il avait résisté aux tortures physiques et psychologiques. Il avait même connu la très désagréable sensation du canon froid d'un pistolet sur sa tempe et la morsure d'une lame dans sa chair. Non. Il n'était pas homme à se laisser impressionner…
Il soutint son regard tout en répondant d'un ton tout parfaitement maîtrisé :
-D'après Snow, un de nos agents nous aurait trahi.
Corwin resta un moment silencieuse comme si elle analysait froidement cette information. Finalement, elle se redressa, toisant Hayden d'un air condescendant avant de faire remarquer d'un ton furieusement ironique :
-Un des agents soigneusement sélectionnés par VOS soins pour assurer cette mission hautement délicate ? Ces agents que VOUS avez choisis et dont VOUS vantiez les mérites ?! Nous parlons bien de ces agents là ?
Face à cette tirade d'une impitoyable logique, l'homme se contenta de répondre :
-C'est exact.
-Lequel a trahi ?
-John Reese.
-Comment est-ce possible ?! Demanda Corwin en haussant légèrement le ton, preuve éclatante de la colère froide qui courrait dans ses veines et qu'elle peinait maintenant à contenir.
-Snow affirme que Reese semblait…, Hayden marqua une pause, cherchant le terme exact avant de reprendre, … hésitant comme s'il avait reçu deux ordres contradictoires.
-Comment ça ?
-Son téléphone n'arrêtait pas de vibrer. Il a affirmé ne plus avoir de batterie mais…
-Mais ?
- Je ne sais pas. Ça me paraît étrange… Toujours est-il qu'il a tiré en l'air provoquant un mouvement de panique qui lui a permis de s'échapper.
Un silence de mort envahit le bureau à l'atmosphère irrespirable. Corwin l'observa longuement avant de tourner les talons. Alors qu'elle s'apprêtait à quitter la pièce, elle se retourna et lança ce qui ressemblait fortement à une menace :
-J'espère pour vous qu'il fait parti des deux victimes.
Sur ce, elle quitta le bureau sans prendre la peine de refermer la porte derrière elle, laissant Hayden se dépêtrer dans ce bourbier.
Elle descendit le monumental escalier sans un regard pour Terence Bayle qui était pendu au téléphone, puis, une fois dehors, sortit son cellulaire de la poche de son pantalon.
-Faites une recherche sur le téléphone d'un agent des opérations spéciales : John Reese.
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Au même moment,
New York,
Poste de secours avancé, caserne n°5 des gardes-côtes
Stanton soupira de dépits avant de remonter sans autre forme de cérémonie le drap pour recouvrir le visage ensanglanté de Nathan Ingram. Les médecins l'avaient déclaré mort mais la jeune femme avait voulu en avoir le cœur net avant de prévenir Hayden.
Avec le journaliste du Washington Post, le PDG était leur deuxième cible à avoir succomber dans l'attentat. Comme elle avait mis fin au jour de Miss Paine quelques heures auparavant, seul Harold Wren manquait à l'appel. Mais Kara ne désespérait pas. Les blessés affluaient toujours en nombre dans la caserne aménagée en hôpital de campagne et de nombreux corps devaient encore reposer au fond de l'Hudson ou sous les décombres. Il faudrait surement de nombreuses heures et peut être même des jours, avant d'établir la liste exhaustive des victimes.
Elle quitta la partie réservée aux cas les plus graves, pour ne pas dire désespérés, pour rejoindre Snow qui inspectait la zone des blessés légers.
-Alors ? Demanda-t-elle en se postant à côté de lui.
-Toujours rien, soupira Snow en balayant du regard les pauvres âmes qui tentaient tant bien que mal de recouvrer leurs esprits auprès de la présence bienveillante de secouristes ou autour d'une tasse de boissons chaudes.
-Il est encore tôt, toutes les victimes n'ont pas été retrouvées.
Mais mark resta silencieux, toujours profondément perturbé par la tournure des événements. Son esprit rejouait inlassablement sa confrontation avec Reese. Qu'est-ce qui lui avait passé par la tête ? Pourquoi un tel revirement ? Perdu dans ses pensées, il ne remarqua même pas les agents Hersh et Shaw approcher.
-Du nouveau ? Demanda à nouveau Kara aux nouveaux arrivants.
-On vient de passer les quais au peigne fin, toujours aucune trace de votre Harold Wren, répondit Hersh visiblement contrarié de devoir réparer les pots cassés de cette mission qui partait à volo.
-Ni de votre collègue, rajouta Sameen, qui, sans le savoir, venait de mettre les pieds dans le plat, provoquant un électrochoc chez Mark qui ne put s'empêcher de souligner cyniquement :
-Vous déjà êtes au courant…
-Nous avons eu pour ordre de les retrouver…morts ou vifs, répondit Hersh avec un léger sourire en coin.
-En toute honnêteté, il a été vivement conseillé de les retrouver plutôt morts que vifs, expliqua avec humour la brunette qui se sentait d'humeur pince-sans-rire pour une fois.
Elle, qui exécrait la routine, devait bien avouer que la tournure de cette mission lui plaisait énormément. Elle donnerait cher pour savoir ce qui avait poussé John Reese à retourner sa veste.
-Je vois que les nouvelles vont vite… grinça Mark en lançant un regard noir aux deux nouveaux agents qu'il considérait bizarrement plus comme des concurrents que comme des partenaires.
Car il ressentait la trahison de Reese d'une façon beaucoup plus intime et plus personnelle qu'il ne le devrait. Il savait qu'il devait garder la tête froide et réfléchir avec lucidité, mais c'était plus fort que lui. Il le traquerait et le tuerait de ses mains, il en avait fait le serment à la seconde où John avait pointé son arme sur lui.
-Vous savez ce qu'on dit, il vaut mieux laver son linge sale en famille, murmura Hersh d'un ton désabusé propre à ceux qui sont dans la maison depuis un certain temps déjà.
Snow lui lança un regard acéré avant de balayer du regard l'immense entrepôt, s'attardant sur chaque victime à la recherche d'un visage familier. Il est vrai que l'Agence aimait faire le ménage elle-même en cas de problème. Comme d'habitude, elle traquerait les traitres sans relâche. Comme d'habitude, elle ferait disparaître leurs corps…Pas de traces, pas de témoins…
-Savez-vous qui essayait de joindre Reese tout à l'heure ? Demanda soudainement Shaw.
-Pas la moindre idée… murmura Snow en se remémorant les mystérieux messages que son ex- partenaire avait reçus juste avant de perdre les pédales.
Il doutait sérieusement d'un problème de batterie. Il était maintenant quasiment certain que John avait été en contact avec quelqu'un et que cette personne l'avait poussé à agir ainsi. Pourquoi ? Quel était son intérêt ?
-Avait-il déjà désobéi aux ordres auparavant ? Demanda Hersh en observant avec attention les réactions de Snow et de Stanton.
Les deux agents échangèrent un regard lourd de sens.
-C'est déjà arrivé effectivement…Répondit Kara sans pour autant donner plus d'explications.
-A quelle occasion?
Elle soupira longuement avant d'expliquer l'incident de Ridgewood.
-Il y a environ une semaine, nous avions reçu l'ordre d'exécuter un jeune adolescent qui s'apprêtait à commettre une tuerie dans son lycée… Il a hésité.
Surpris, Hersh dévisagea tour à tour Snow puis Stanton avant de demander :
-Et vous ne l'avez pas signalé ?
Mark se raidit sous le reproche à peine voilé. Bien sûr qu'il avait fait une erreur. En tant que supérieur, il aurait dû faire état de cet incident dans son rapport à Hayden. Mais pour une obscure raison, il ne l'avait pas fait. Cela faisait des années maintenant qu'il travaillait avec Reese et Stanton, peut être qu'une certaine routine s'était installée, obscurcissant son jugement…
-John a toujours été un peu …émotif, expliqua avec une nonchalance bien mal venue Stanton, en se remémorant le début de leur collaboration.
A l'époque, Reese avait été choqué par le meurtre de sang froid de deux agents à Prague et par son premier triple homicide…Mais elle n'en avait pas été particulièrement étonnée. Après tout, il était novice à l'époque et elle devait bien avoué qu'elle l'avait fait exprès, poussant le cynisme à son paroxysme pour voir ce qu'il avait dans les tripes. Et elle n'avait pas été déçue. Même s'il était évident qu'il condamnait de tels agissements, il avait obéi à ses ordres sans discuter. Elle en avait conclu, peut être un peu trop rapidement il est vrai, qu'il était un bon agent, faisant fi de ses convictions personnelles et de ses idéaux de boyscout au nom d'un intérêt général supérieur.
Elle s'était peut être trompée…Non, elle s'était trompée. D'ailleurs, elle aurait dû s'en douter lorsqu'elle avait trouvé la puce téléphonique dans ses affaires. Il n'avait toujours pas fait le deuil de son passé ce qui en faisait quelqu'un d'instable…Le souvenir persistant de sa vie d'avant, de Jessica, s'était révélé dangereux, faisant ressortir en lui une empathie qu'un agent de terrain ne pouvait pas se permettre.
-La clé du mystère est dans ces mystérieuses communications, conclut Snow en observant ses partenaires.
Hersh afficha un sourire suffisant avant de répondre laconiquement :
-On est déjà sur le coup.
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Il était épuisé. Son corps était lourd. Son esprit refusait de fonctionner. Il avait l'impression de s'enfoncer inexorablement dans les ténèbres.
Allait-il mourir ?
Peut être…
Le souffle de la bombe l'avait projeté dans l'Hudson. Le contact avec les eaux glacées du fleuve avait été tellement violent qu'il en avait eu le souffle coupé. Tout son corps s'était raidi sous la morsure du froid et il avait été à deux doigts de perdre connaissance. Passées les interminables minutes de tétanie durant lesquelles il coulait comme une pierre, il avait repris ses esprits. Dans un réflexe de survie, il avait essayé de respirer mais n'avait réussi qu'à avaler de l'eau. Pris de panique, il avait commencé à agiter les jambes et les bras de manière totalement désordonnée pour essayer de remonter à la surface mais en vain. Il n'avait jamais été bon nageur. Et la désorientation provoquée par le choc et l'affolement lui avait fait perdre le peu de bon sens qui lui restait.
Finalement, après de longues minutes où il s'était débattu avec l'énergie du désespoir pour essayer de remonter à la surface, il avait abdiqué. Épuisé, il s'était résigné à mourir là, englouti par les eaux noires de l'Hudson…
Peu à peu, la terreur s'était muée en une sorte de léthargie et de calme propre aux personnes qui avaient fait le deuil de leur propre vie. Il sombrait. Le silence. L'obscurité. Le noir. Il mourrait…
Alors qu'il renonçait, une voix lui parvint d'outre-tombe.
-Harold?
-Harold?
Nathan ?
Il n'était donc pas mort et son ami n'avait pas péri non plus dans l'explosion. Une bouffée de joie le submergea, lui réchauffant le corps et le cœur comme si un halo de lumière pénétrait cette noirceur et l'enveloppait tout entier dans une chaleur très réconfortante.
- Harold !?
La voix était plus forte mais elle était différente. A présent, ce n'était plus la voix suave et légèrement moqueuse d'Ingram mais une voix rauque, urgente et pas tout à fait inconnue. Sa joie fut vite remplacée par la peur. Qui était-ce ?
Finch essaya d'ouvrir les yeux mais ses paupières semblaient lourdes comme du plomb. Il essaya de parler mais ses lèvres étaient comme scellées. Il essaya de bouger mais son corps refusait de lui obéir. Il était trop fatigué…Il allait à nouveau abdiquer quand il ressentit une intense douleur à la joue qui lui fit immédiatement ouvrir les yeux tant de surprise que de douleur.
Et ce qu'il découvrit le saisit d'effroi. John Reese! L'agent de la CIA chargé de l'espionner et accessoirement de le tuer sans doute, était penché au-dessus de lui, l'observant avec intensité. Finch le reconnut instantanément malgré l'état pitoyable dans lequel il se trouvait. Où était passé l'homme au costume impeccable qu'il avait vu dans le bureau de Nathan ?
Trempé de la tête au pied, Reese n'avait plus de veste et sa chemise blanche laissait entrevoir par transparence sa poitrine puissante qui se soulevait à chaque inspiration. Il était tellement prêt qu'Harold pouvait sans problème voir ses muscles rouler sous sa peau hâlée et sentir son odeur musquée, mélange de cuir, de café et de poudre. Harold leva les yeux et constata que l'agent était toujours aussi beau que dans son souvenir malgré une entaille sur sa pommette gauche. Ses cheveux humides retombaient en désordre sur son front et des gouttes courraient le long de son visage. Enfin, quand son regard croisa les yeux bleus du jeune homme, son cœur loupa un battement avant de s'emballer.
Finch mit quelques secondes à s'arracher à ce regard fascinant, prenant peu à peu conscience de son environnement. Il perçut des cris, des sirènes, le bruit de gravas et le clapotis de l'eau à proximité. Mais tous ces sons lui parvenaient de manière confuse comme assourdis par le sifflement persistant qu'il avait dans les oreilles. C'est alors que tout lui revint en mémoire à la vitesse d'un cheval au galop. L'embarcadère du ferry. Le rendez-vous avec Nathan et un journaliste du Washington Post. L'agent qui l'obligeait à le suivre. L'explosion…
Voyant qu'Harold ne bougeait toujours pas, Reese leva la main et lui assena une nouvelle gifle pour le faire réagir. Et le résultat dépassa ses espérances puisque l'informaticien se redressa d'un coup.
- Non mais qu'est-ce qui vous prend ?! Hurla Harold d'une voix éraillée en raison de l'eau salée ingurgitée.
Mais Reese était loin d'être apeuré par son regard venimeux. Il s'en s'amusait même. Il haussa un sourcil et un sourire en coin apparut sur ses lèvres en regardant Finch tousser et recracher l'excédent d'eau.
-Vous étiez inconscient et en état de choc. Rien de tel qu'un bon électrochoc pour vous faire revenir à vous.
-Me gifler était donc votre électrochoc ?! Rétorqua Harold une fois calmé en le foudroyant du regard.
-Ça a plutôt bien marché non ? Répondit John avec humour avant de se pencher vers Finch pour lui murmurer d'un ton plus bas, un brin charmeur, j'aurai bien essayé le bouche-à-bouche mais je n'étais pas certain que vous apprécieriez cela.
Finch faillit à nouveau s'étrangler. Ses joues, déjà rougies par le froid, prirent une teinte carrément écarlate en imaginant les lèvres de l'agent sur les siennes. Mais il n'eut pas le temps de s'appesantir sur les sensations que provoquerait un tel baiser car Reese venait de se redresser. Il lui tendit la main pour l'aider à se mettre sur ses pieds mais le reclus, par fierté et par défi, l'ignorait et se mit debout sans son aide.
Il regarda autour de lui et réalisa qu'ils se trouvaient derrière un hangar, dissimulés derrière des palettes. Non loin de là, il pouvait distinguer les décombres encore fumants de l'embarcadère et les bateaux des gardes-côtes qui sillonnaient l'Hudson à la recherche de victimes. Il réalisa alors l'ampleur du désastre.
Alors qu'il contemplait, un peu perdu, la scène apocalyptique dont il soupçonnait qu'il en était en parti responsable, le vent frais du large se leva, le faisant violemment frissonner. Il baissa les yeux et réalisa qu'il était dans le même état déplorable que son compagnon. Son costume était trempé, sa manche droite était en partie déchirée et il s'étonnait d'avoir encore ses lunettes sur son nez. Maintenant que l'adrénaline commençait à quitter son corps, il ressentait des douleurs aux jambes et une plus forte à l'avant-bras. Il vit qu'il était blessé. Son poignet portait un bandage rudimentaire fait avec des morceaux de tissus provenant de sa chemise déchirée. Il remarqua la veste de costume de Reese au sol. Soigneusement pliée, elle avait dû servir d'oreiller de fortune durant son inconscience. Vaguement coupable, Finch cherchait ses mots pour le remercier quand l'agent annonça en ramassant son vêtement:
-On ne peut pas rester là. Ils doivent déjà être à notre recherche.
-Qui ça ? Demanda le reclus en sentant une nouvelle vague d'angoisse monter en lui.
John le regarda comme s'il avait perdu la tête.
-La CIA.
Instinctivement, Finch recula d'un pas.
-Vous faites parti de la CIA, murmura-t-il en lui lançant un regard apeuré.
Reese eut un rire sans joie avant de rétorquer dans un soupir:
-Plus maintenant. A l'heure actuelle, je dois être l'homme le plus recherché du pays, juste après vous.
Harold garda le silence, cherchant à savoir si l'homme était sincère ou s'il se jouait de lui. Car, il n'était pas naïf, il savait qu'il avait devant lui un redoutable espion. Il ne serait pas étonné d'apprendre qu'il s'agit d'un piège pour le capturer et le forcer à livrer tous les secrets de la Machine…Et c'était bien pour éviter cela que Nathan et lui avaient décidé de garder son existence secrète.
Nathan…
Soudain, il réalisa.
-Nathan ! Je dois le retrouver ! S'écria-t-il en faisant un pas vers les ruines de l'embarcadère.
Mais John fit un pas de côté pour lui bloquer le passage.
-Vous n'irez nulle part.
-Ôtez-vous de mon chemin !
Mais Reese ne bougea pas d'un pouce. Les deux hommes se toisèrent durant de longues secondes, chacun cherchant à faire plier l'autre dans une sorte de duel silencieux. Toujours posté devant lui, John n'avait absolument pas la moindre intention de céder. Il expliqua d'une voix menaçante:
-Si vous retournez là-bas, ils vous tueront.
La détermination de Finch vacilla. Il était pris en étau entre son cœur qui lui hurlait de retrouver Nathan et sa raison qui lui dictait la prudence. Face à ce dilemme inextricable, il baissa la tête pour cacher ses larmes d'impuissance qui menaçaient de déborder.
-Je dois savoir si Nathan est vivant. Il le faut ! Je ne peux pas vivre en ne sachant pas…
Finch ravala ses sanglots. Non, il ne pleurerait pas. Pas devant lui ! Il serra les poings et se mordit la lèvre, préférant la douleur à l'humiliation. Reese le regarda en silence, partagé entre l'admiration et la pitié. Avec douceur mais fermeté, il lui releva le menton et plongea son regard franc et direct dans le sien avant d'articuler lentement :
-Ingram était trop près de la bombe. Il est mort.
Son cœur, pourtant endurci par ses années passées à la CIA, se serra en voyant les larmes couler en silence sur les joues du reclus. Pourtant, il savait qu'il avait pris la bonne décision. Il n'avait pas le choix. Il devait lui dire la vérité, aussi terrible soit-elle, afin qu'il fasse son deuil le plus vite possible et se consacre pleinement à sa propre survie.
Les mots pouvaient tuer. Finch en avait maintenant la preuve.
Nathan est mort.
Trois petits mots avaient suffi pour détruire son univers…
Pendant un bref instant, il refusa l'information. Non, Nathan n'était pas mort ! Ce n'est pas possible ! Comment était-il encore en vie si celui qu'il aimait depuis des années n'était plus ? Il le saurait ! Il le sentirait !
C'est alors qu'il réalisa. Il savait. Il le sentait. Le vide dans le creux de sa poitrine, à l'endroit où, autrefois, son cœur battait pour lui. Il devait l'admettre. Il devait se l'avouer. Nathan n'était plus. Désormais, il était seul. Il fermait les yeux, luttant pour ne pas céder au désespoir sans nom qui l'engloutissait.
Oui. Nathan était mort. Il était trop prêt de la bombe.
La bombe…
Attendez une minute…
Harold rouvrit les yeux et les braqua sur Reese.
-Comment saviez-vous où se trouvait la bombe ?
Reese déglutit péniblement et s'éloigna de Finch. Il avait la preuve évidente qu'il n'était pas le petit informaticien qu'il prétendait être. Il était intelligent et futé. Même abattu et désorienté par les événements traumatiques qu'il venait de subir, il avait su repérer la faille dans son discours. Pour la première fois depuis bien longtemps, John décida d'être honnête et de jouer franc-jeu.
-Parce que ma mission consistait à vous tuer…
Le regard de Finch se troubla.
-C'est vous qui avez posé la bombe et causer tout ce désastre ?!
-techniquement parlant, je n'ai pas posé la bombe, répondit l'ex-agent en se passant la main dans les cheveux.
-Ne jouez pas sur les mots, vous savez très bien ce que je veux dire. Vous êtes responsable de tout ça, assena froidement Harold avant de rétorquer avec ironie, et vous croyez que je vais vous suivre gentiment ?!
Reese fit un pas en avant.
-Ecoutez-moi bien. Il semblerait que vous oubliiez une chose : j'ai trahi mon pays pour vous sauver la vie. Je pense que c'est une preuve suffisante pour me faire confiance.
Loin d'être convaincu, Finch ne recula pas et demanda d'un ton toujours très agressif :
-Pourquoi m'avez-vous sauvé ?
John se figea, déstabilisé par cette question somme tout très légitime. Il glissa la main dans la poche de son pantalon et en sortit son portable. Il était fichu. Son séjour dans l'eau l'avait rendu inutilisable. Mais il savait d'expérience que les techniciens de la NSA pouvaient faire des miracles. Alors, il jeta son téléphone au sol et l'écrasa avec le talon de sa chaussure sous le regard étonné de Finch.
-Donnez-moi votre portable, demanda l'agent en tendant la main.
Devant la détermination du jeune homme, mais aussi, sachant pertinemment qu'une carte SIM, même inutilisable, pouvait toujours être potentiellement dangereuse, Finch obéit. Il regarda, impuissant, son portable subir le même sort.
Satisfait, Reese allait parler quand des sirènes et une agitation se firent entendre, signe que les secours étaient en train de quadriller leur secteur à la recherche de nouvelles victimes.
-C'est trop long à expliquer, il faut partir d'ici au plus vite ! Ordonna l'agent en tendant la main à Finch.
Ce dernier contempla cette main tendue durant de longues secondes. Des mains de tueurs pensa-t-il avec méfiance…Pouvait-il réellement lui faire confiance ? Pouvait-il prendre le risque de mettre sa vie entre les mains de celui qui avait eu pour mission de le tuer ?
Finch hésitait.
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- Petite réflexion personnelle (très actuelle) sur les chaînes d'info en continue prises entre le marteau et l'enclume: comment informer tout en appâtant (ou en tout cas pas perdre) le téléspectateur...rien de tel qu'un bon clash en direct, une petite phrase qui met le feu aux poudres, la recherche de buzz...Quand professionnalisme et sensationnalisme se disputent l'antenne, quitte à perdre de vue l'information objective.
-En parlant de journalisme, Jim Accosta est vraiment un correspondant de CNN. C'est le journaliste qui a agacé (terme politiquement) Donald Trump lors d'une conférence de presse le 7 novembre 2018. De colère, la maison blanche lui avait retiré son accréditation avant de lui restituer suite à une décision de justice le 16 novembre. quand on parle de 4ème pouvoir...
