Le cœur lourd, Rivière roule vers l'ouest. A chaque nouveau kilomètre, elle s'éloigne un peu plus de Vogue et je sais bien que ça lui pèse plus qu'elle ne veut bien l'admettre. Cependant, elle a eu le courage de partir et je l'admire pour ça. Je lui serais éternellement redevable pour ce qu'elle sacrifie encore pour m'aider.
Quant à moi, je me sens terriblement anxieuse. Nous ne sommes plus si loin de la ville où se trouve Mina. Si nous continuons sur notre lancée, nous pourrions même arriver dès ce soir. Nous avons cependant convenu que nous nous arrêterions dans une ville alentour. Le plan, c'est que Tom et moi nous cachions dans une chambre de motel pendant que Rivière ira établir le premier contact avec sa Mina, sans lui révéler sa véritable identité dans un premier temps. Il s'agit de ne pas nous précipiter. Ensuite, quand le moment sera opportun, Rivière lui révélera tout. Enfin, presque tout.
Elle lui révélera d'abord qui elle est vraiment. Elle lui expliquera globalement ce qui lui est arrivé, et elle lui annoncera comment j'ai pu retrouver mon corps. A l'époque, Mina souhaitait autant que Rivière et moi une telle situation, nous partons donc du principe que cela lui fera plaisir. Le seul point flou, c'est sa réaction à la mention de la poche humaine de rebelles. Se pourrait-il qu'elle panique ?
C'est précisément en raison de cette inconnue dans l'équation que Rivière annoncera tout ça à Mina dans un endroit un peu isolé. Il ne s'agit pas de piéger Mina, mais il faut que Rivière puisse bien lui faire comprendre les choses sans qu'elle ne se méprenne et qu'elle alerte d'autres âmes. Cela me donne tout de même l'impression de la mettre au pied du mur, mais quel autre choix que celui-ci avons-nous ?
Maintenant que nous en sommes arrivés là, il n'est plus question de faire demi-tour. J'espère que la Mina de Rivière comprendra notre démarche, elle qui semblait auparavant être en accord avec mon amie sur le mal que les âmes avaient fait aux humains. Il ne s'agit même pas uniquement de tenter de récupérer ma petite sœur, car il faut encore que cela soit possible, mais il s'agit de gagner une alliée, quelqu'un qui approuve le changement que l'on désire voir dans ce monde. Sans autres âmes que Rivière ou bien Gaby pour nous approuver dans le camp des âmes, comment pourrons-nous seulement faire changer les choses ? Ce contact que nous allons prendre auprès de Mina est donc d'une importance majeure.
Je suis tellement focalisée sur tous ces enjeux que je mets un bon moment à me rendre compte de la présence de deux personnes sur le bord de la route, aux côtés d'une voiture. Je remarque immédiatement les glocks à leurs ceintures. Des traqueurs.
Dans la voiture, l'ambiance semble se charger d'électricité. Les mains de Rivère se crispent sur le volant. Pourtant, les voitures continuent de rouler sans que les traqueurs ne fassent aucun signe. Rivière continue donc à rouler comme si de rien n'était, tandis que j'essaie d'adopter un visage à peu près souriant, comme une âme le ferait. Lorsque nous dépassons les traqueurs, je m'arrête de respirer. Je ne me relaxe pas avant qu'ils ne soient plus que deux points à l'horizon.
– On l'a échappé belle… soufflé-je.
– C'est mauvais signe que des traqueurs se trouvent sur les routes, fait remarquer Tom d'une voix grave.
– Ce ne sont peut-être que des précautions, cela ne veut pas dire qu'ils sont là pour une raison particulière.
– Et si son petit copain les avait prévenus ? réplique Tom en indiquant Rivière du menton.
– Je ne pense pas qu'il ait fait ça, Tom.
– Je sais bien que vous lui faites toutes les deux confiances, mais on ne peut pas écarter cette possibilité pour autant. Peut-être a-t-il cru bien agir, ce n'est pas le problème, mais on sait tous comme leur sens du devoir est différent du notre.
En parlant de notre sens du devoir, j'ai presque l'impression que Tom inclus Rivière dans ses propos. En tout cas, pour une fois, je vois bien comme Tom essaie d'être impartial et je ne peux que concéder.
– Rivière, qu'en penses-tu ? demandé-je à mon amie.
Ses mains sont toujours crispées sur le volant, comme si elle s'y accrochait pour ne pas s'écrouler. Son regard est rivé sur la voiture qu'elle suit à une distance de sécurité raisonnable. Je ne parviens pas à lire sur son visage. Tout ce que je vois, c'est qu'elle ne vit pas bien ce qu'il vient de se passer.
– Rivière ? insisté-je néanmoins.
Elle soupire.
– Tu sais bien que si tu me le demandes, je ne peux pas croire un seul instant que Vogue m'ait trahie, répond-t-elle. Pourquoi aurait-il contacté des traqueurs alors qu'il ignore votre existence et, surtout, votre nature ? Peut-être a-t-il deviné certaines choses, je l'ignore. Peut-être a-t-il cru que j'avais besoin d'aide, je n'en sais rien non plus. Je ne sais pas du tout, May. J'espère que ce n'est pas le cas mais je ne peux être certaine de rien.
– La question est de savoir comment nous allons gérer la situation, reprend Tom. Ces deux traqueurs étaient peut-être des individus isolés, ou alors ils cherchent quelque chose. Dans tous les cas, il nous faut être d'autant plus prudents.
– Qu'est-ce qu'on fait alors ? m'enquis-je.
– On continue à rouler. Autant nous éloigner des traqueurs. On verra bien ce qui arrive. Il est trop tard pour reculer, de toute façon.
J'acquiesce et la conversation en reste là. Nous sommes tous les trois tendus et personne n'a envie d'en parler. Le temps passe, nous nous arrêtons très brièvement pour manger, puis nous repartons sans plus tarder. Finalement, sans que nous nous en rendions d'abord compte, nous nous retrouvons dans une petite ville qui se trouve à une dizaine de minutes de là où habite Mina. C'est donc là que nous décidons de nous arrêter. Nous organisons le même procédé qu'habituellement pour réserver la chambre et nous finissons par nous retrouver tous les trois dans cette chambre de motel, sains et saufs.
Même maintenant que nous avons atteint une nouvelle étape de notre périple, nous ne sommes pas plus bavards. Cette histoire de traqueurs nous ronge. Cette nuit là, nous dormons tous très mal, particulièrement Tom que les cauchemars semblent avoir rattrapés une nouvelle fois. Au matin, Rivière part seule rejoindre l'université comme il était convenu. J'espère plus que tout que cela se passera bien pour elle.
Néanmoins, aujourd'hui ne devrait être qu'une formalité. Il s'agit uniquement du premier contact auprès de Mina, mais nous ne sommes plus vraiment sereins maintenant que tous ces doutes se sont insinués dans notre esprit. Et si Vogue avait vraiment prévenu les traqueurs et que ceux-ci guettaient l'arrivée de Rivière ? Pourtant, Tom et moi ne pouvons rien faire d'autre qu'attendre. Nous n'avons d'autres choix que de laisser le destin faire. Tout est peut être sur le point de mal tourner, nous n'en savons rien. Dans tous les cas, ça ne fait que renforcer notre désir de vivre.
– Tom ? soufflé-je.
Sans ouvrir les yeux, il acquiesce pour me signifier qu'il m'écoute.
– J'ai peur… lui avoué-je.
Ses bras viennent m'enlacer et je réfugie mon visage dans son cou.
– De quoi donc ? s'enquit Tom.
– De mourir. Si tout tourne mal, alors nous allons devoir commettre l'irréparable.
– Il le faudra, oui.
– Et je le ferais. Seulement, à mesure que cette idée fait son chemin dans mon esprit, je sens que je ne suis pas prête à partir.
– Tu penses qu'on peut être un jour prêt à une telle chose ?
– Quand on a vécu longtemps et qu'on a accompli tout ce qu'on voulait accomplir dans la vie, alors oui. Moi, je n'ai rien accompli. Comment pourrais-je mourir alors que je suis censée avoir encore toute une vie devant moi ? Il en va de même pour toi.
– Tu sais, je me dis qu'on aurait tous fini dans l'oubli un jour. Maintenant ou plus tard, qu'est-ce que cela change ?
– Tu as raison, ça ne change rien. J'aurais simplement voulu vivre plus de choses.
– Tu parles comme si nous étions déjà sur le point de mourir, me fait remarquer Tom.
– Parce que je ne me suis jamais sentie aussi près de cet instant, lui confié-je. J'ai cette impression constante que ça va arriver d'un instant à l'autre, encore plus depuis que nous avons croisés ces traqueurs. Pourtant, il était évident que nous en croiserions sur notre chemin au cours de ce périple. D'ailleurs, nous avons été plutôt chanceux jusqu'ici. Nous avons même été trop chanceux. La prochaine rencontre de ce genre pourrait être la mauvaise…
– Qui est la pessimiste, maintenant ? s'amuse Tom.
– Tu ne parais pas avoir peur de mourir, toi, lui fais-je remarquer.
– Je n'ai pas peur, me confirme-t-il.
– Comment ça se fait ?
– J'ai déjà accepté ma mort depuis bien longtemps. Je l'ai souhaitée quand ce parasite était dans ma tête, mais elle ne venait jamais.
– Mais on t'a ensuite ramené à la vie.
– Le mal était déjà fait.
– Tu as une vie maintenant, avec moi, et on peut encore vivre plein de choses si on réussit à aller au bout de notre démarche !
– Tu sais, ce n'est pas que je désire mourir, me corrige Tom. Je ne le désire pas du tout, même, pas quand tu es là avec moi. C'est juste que j'accepte que cet instant arrive s'il le faut. Le plus tard serait bien sûr le mieux, je ne suis pas suicidaire. Mais j'accepte simplement l'idée de la mort.
– Cela ne te fait pas peur de cesser d'exister ?
– Pas le moins du monde. On ne s'en rendra pas compte, tu sais ? Il parait que c'est comme s'endormir.
J'en frissonne. Je ne peux pas imaginer m'endormir pour ne jamais me réveiller.
– Tu veux vraiment qu'on parle de la mort ? reprend Tom. Ne vient pas me dire que c'est moi qui suis glauque ensuite…
Je glousse.
– Non, tu as raison, c'est glauque. C'est inutile de me torturer l'esprit avec tout ça. Nous ne sommes pas encore au bord de la tombe et nous ferions mieux de profiter de la vie tant qu'on le peut encore.
– Voilà qui est mieux.
Ce désir de vivre, je le traduis en serrant Tom plus fort contre moi. Je m'accapare ses lèvres avec autorité tandis que mes mains partent à l'exploration de son corps. Elles reprennent ce qu'elles avaient auparavant commencé sans pouvoir terminer. Nous sommes seuls, complètement seuls, et je compte bien en profiter. Plus que jamais, je veux vivre.
Tom parait rapidement saisir mon humeur et ma détermination. Il devine que cette fois là est bien différente des autres. Je l'embrasse fiévreusement, comme si ma vie en dépendait. Les mains de Tom se mettent à tracer des traits brûlants sur ma peau. Sur mes bras, sur mon dos, sur mes jambes. Pourtant, aussi bon cela soit-il, je veux plus, toujours plus. Je veux ce que je n'ai jamais pu avoir. Si je dois mourir demain, alors personne ne m'aura arraché ce moment.
Haletants, Tom et moi nous laissons alors emporter par l'instant. Nous ne sommes plus que tous les deux et le monde dangereux qui nous entoure n'existe temporairement plus. Ne restent bientôt que nos peaux brûlantes l'une contre l'autre, nos souffles se mêlant et se démêlant jusqu'à perdre haleine, nos cœurs affolés battant à l'unisson.
