Tout vient à point à qui sait attendre...

Voilà donc le chapitre 9 de cette uchronie de Person of interest. Comme d'habitude, j'ai glissé ça et là des indices sur la suite et sachez que même les silences ou les absences sont des indices en soi.

Merci à ceux qui prennent le temps de me lire, qu'ils me laissent ou non des commentaires et merci à ceux qui me laissent des messages d'encouragement.

Bonne lecture à tous.

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Ai-je fait le bon choix ?

Comme une litanie, cette question revenait sans cesse à l'esprit de Finch alors qu'il peinait à suivre le rythme imposé par l'agent de la CIA qu'il avait finalement choisi de suivre. Toujours profondément troublé par l'attitude de l'homme qui se proposait de l'aider alors qu'il avait reçu l'ordre de le tuer quelques heures plus tôt, il trébucha pour la énième fois sur l'un des nombreux débris qui jonchaient le sol. Etouffant un juron, il cala son pas sur celui de Reese tout en poursuivant son questionnement intérieur.

Reese est-il sincère ?

Veut-il vraiment m'aider ?

Ou était-ce un piège de la CIA pour me soutirer des informations sur la Machine ? Peut-être que le gouvernement avait changé d'avis. Peut-être ne voulait-il plus se contenter de simples numéros mais voulait mettre la main sur l'IA pour en exploiter tout le potentiel ?

Harold n'avait jamais été à un tel degré d'incertitude. Lui, qui avait toujours eu des avis bien tranchés sur n'importe quel sujet, suivait un inconnu en lequel il n'avait absolument pas confiance mais qui constituait, à cet instant, précis sa seule porte de sortie. Il le suivait aveuglément, à la manière d'un apôtre suivant son Messie.

De son côté, Reese ne se posait pas autant de questions. Préférant l'action aux réflexions stériles, il mobilisait toute son énergie et toutes ses compétences acquises sur le terrain pour les sortir de ce guêpier. Veillant à bien rester à l'abri des regards, il courait vers un bâtiment technique utilisé pour l'entretien des ferries, entraînant dans son sillage un Finch qu'il sentait encore très réticent et méfiant. Peu importait, l'homme, à son grand soulagement, avait fini par le suivre. Imperceptiblement, son esprit se détourna de sa mission initiale et des doutes commencèrent à le tarauder.

Pourquoi était-il aussi soulagé ?

Si Wren, ou quelque soit son nom, avait choisi de se débrouiller seul, qu'aurait-il fait ? L'aurait-il assommé avant de l'entraîner de force pour le mettre, malgré lui, en sécurité ? Cette idée, aussi saugrenue soit-elle, ne l'aurait pourtant pas déplu rien que pour voir la mine courroucée de l'autre homme. Un léger sourire apparût sur les lèvres de l'agent en repensant au visage d'Harold à son réveil quelques minutes plus tôt.

Mais rapidement, le visage de John se ferma et retrouva une gravité en lien avec la situation alarmante dans laquelle il se trouvait.

Qui lui avait envoyé ces fameux messages l'exhortant avec une urgence tout à fait anormale à sauver « l'admin » et pourquoi ? S'il ne faisait aucun doute pour lui que Wren était l'administrateur en question, ses doutes venaient de l'identité de celui qui lui avait donné cet ordre et dans quel but ? Car Snow n'avait à l'évidence rien reçu, ce qui signifiait que ses ex-partenaires cherchaient toujours à éliminer l'informaticien…Et lui par la même occasion. Il devait donc, avant toute chose, les mettre en sécurité. Il répondrait à la question du pourquoi après.

Dissimulé derrière le petit local, Reese jeta un coup d'œil en direction de l'embarcadère et découvrit une véritable scène de guerre. L'immense structure d'acier et de verre du Withehall terminal ferry avait laissé place à une montagne informe de taules, d'éclats de verre et de blocs de béton. Sur le parking annexe, un gigantesque cratère encore fumant copieusement arrosé par les canons à eau des pompiers, témoignait de la violence de l'explosion et les voitures étaient à peine reconnaissables.

Mais, habitué à ce genre de spectacle, l'agent ne fit aucun cas du trou béant, des carcasses de véhicules et des débris éparpillés un peu partout. Il ne s'émut pas plus des victimes prises en charge sur place ou en train d'être déplacées vers un poste de secours avancé ni des cadavres recouverts par des draps de fortune, ni même des vedettes des gardes côtes qui sillonnaient le fleuve à la recherche des passagers du Ferry qui avait coulé dans l'attentat.

Non. L'attention de John était focalisée sur les secouristes, les fédéraux et les policiers qui quadrillaient la zone. L'endroit était littéralement infesté de représentants d'agences du gouvernement de tout poil. Son regard d'acier scanna les environs à la recherche d'un moyen de traverser cette fourmilière de fonctionnaires sans se faire repérer.

Interpellé par le mutisme de l'autre homme, Finch se pencha à ton tour et son sang se figea dans ses veines en voyant ce à quoi il avait échappé de justesse. Mais la voix de Reese le tira brutalement de ses pensées.

-A mon signal, courez jusqu'à l'ambulance la plus proche.

Finch chercha le véhicule en question puis ses yeux s'élargirent en constatant, effaré, qu'il se trouvait juste à côté de l'épicentre de l'explosion, c'est-à-dire, au plus près des autorités, endroit, qui plus est, sur lequel étaient braquées les caméras du monde entier.

-Vous ne comptez pas passer par là ?! S'exclama-t-il en attrapant Reese par le bras alors qu'il s'apprêtait à s'élancer.

L'agent se retourna et plongea son regard déterminé dans celui, apeuré, du reclus.

-Vous avez une meilleure idée ? Demanda-t-il d'une voix tranchante.

Finch ouvrit la bouche pour répondre puis la referma. Malgré tout son génie, non, aucune idée ne lui venait à l'esprit. Ils ne pouvaient revenir sur leurs pas sous peine de se retrouver nez-à-nez avec des secouristes secondés par des policiers qui ne manqueraient pas de les questionner avant de les conduire dans le poste de secours le plus proche pour leur prodiguer les premiers soins et surtout les recenser comme toutes les autres victimes. Le seul chemin pour atteindre la ville était donc de traverser le lieu même de l'attentat afin d'atteindre Water Street. De là, ils pourraient rejoindre n'importe lequel de ses appartements fantômes dans Lower Manhattan ou East Village. Mais comment atteindre l'artère sans se faire repérer ?

Finch balaya rapidement l'endroit du regard à la recherche d'une meilleure solution.

-On ne peut pas contourner l'embarcadère, tous les passages sont bouclés par la police, murmura-t-il comme s'il réfléchissait à haute voix.

-C'est exact. C'est pourquoi nous allons passer en plein milieu, s'impatienta John en reportant son attention sur le lieu de l'attentat, traçant mentalement le chemin à suivre.

-Qu..Quoi ?! Bredouilla le reclus n'osant croire ce qu'il venait d'entendre.

Mais Reese ne fit aucun cas de la panique perceptible dans la voix tremblante de l'informaticien et ordonna sèchement:

-On y va !

Et sans attendre, il s'élança vers l'embarcadère, se faufilant entre les restes fumants de tôles, de barres d'acier, de murs effondrés et de camions de pompiers avec l'agilité d'un félin. Finch resta quelques secondes complètement tétanisé, puis, réalisa que s'il voulait se sortir de cette souricière, il devait le suivre. Et maintenant !

Prenant son courage à deux mains et laissant son cerveau au placard, Harold s'élança à sa poursuite, peinant à se frayer un chemin dans ce dédale de débris, de véhicules stationnés en catastrophe et des effets personnels des victimes qui jonchaient le sol.

La gorge de l'informaticien se serra en voyant un sac à main ouvert d'où sortait un portable qui sonnait dans le vide. Il imaginait sans peine un proche ou un ami à l'autre bout du fil, essayant en vain de joindre sa propriétaire, sans doute morte à en juger par le cadavre recouvert d'une bâche blanche à proximité. Outre ces objets du quotidien abandonnés ça et là qui rappelaient à quel point la mort avait brutalement fauché d'innocentes victimes, des flaques de sang et des amas brunâtres étaient éparpillés un peu partout. Déjà, des hommes en costume déposaient des repères jaunes vifs à proximité pour permettre aux scientifiques de l'identité judiciaire de récupérer ces restes humains afin de procéder, ultérieurement, à l'identification des victimes. Il faut dire que New York avait une certaine expérience en la matière depuis le 11 septembre 2001…

Finch détourna rapidement le regard pour ne pas se laisser submerger par l'émotion et buta sur un objet. Il baissa les yeux et réalisa qu'il marchait sur un doudou tâché de sang.

S'en fut trop.

La peur se mut en malaise et une violente nausée monta du fond de son estomac. Il réussit tant bien que mal à la contenir jusqu'à ce qu'ils atteignirent l'ambulance que l'agent avait désigné. Sitôt adossé à la carrosserie, Harold fut secoué par de violents spasmes qui le plièrent en deux. Les mains posées sur ses genoux, Finch vomit sous les yeux d'un Reese impuissant mais compatissant. Le choc de l'explosion, la perte de son ami, les images horribles et traumatisantes des blessés et des cadavres, l'odeur puissante et ferreuse du sang et de gaz l'auraient certainement touché lui aussi s'il n'avait eu une autre priorité en tête : leur survie.

Une fois son estomac vide, Finch se redressa en s'essuyant la bouche avec sa manche.

-Ca va mieux ? Demanda John en dévisageant le visage blême de l'autre homme.

-Non.

Cette réponse d'une honnêteté désarmante prononcé d'une voix enrouée fit sourire Reese. Mais rapidement la réalité le rattrapa. Il jeta un coup d'œil autour de lui pour s'assurer que personne ne les avait remarqué, ni les policiers qui peinaient à contenir derrière un cordon de sécurité les familles paniquées, les journalistes à l'affût d'images sensationnelles et les badauds qui immortalisaient l'événement avec leurs Smartphones, ni les secouristes qui s'affairaient auprès des blessés, ni les agents du gouvernement qui, gants en latex aux mains, commençaient à récolter des indices. Il se retourna vers Finch et lui ordonna sèchement :

-Restez-là et ouvrez l'œil.

Et encore une fois, sans même attendre sa réponse, l'agent s'engouffra dans l'ambulance dont les portes avaient été laissées grandes ouvertes pour permettre aux équipes médicales de venir se ravitailler en matériels de première urgence.

Ouvrir l'œil ?!

Finch jeta un regard paniqué autour de lui et eut la sensation terriblement oppressante d'être au milieu d'un nid de vipères. Pour quelqu'un d'aussi recherché que lui, il n'aurait pu être au pire endroit…

Après des secondes aussi longues que des heures pour Finch, Reese sortit du véhicule les bras chargés de compresses, d'une bande, d'un flacon d'antiseptique et de vêtements. Mais ce qui retint l'attention de l'informaticien était que le jeune homme avait enfilé par-dessus ses vêtements humides, une veste d'ambulancier. Il glissa les pansements dans les poches de son costume avant de se coiffer de la casquette qu'il venait de subtiliser, complétant ainsi sa panoplie du parfait secouriste. Puis, sans crier gare, il lança une boule de vêtements en direction de l'informaticien.

-Enfilez ça.

Harold rattrapa maladroitement la lourde veste d'ambulancier mais la casquette atterrit pitoyablement par terre. Il resta quelques secondes interdit, observant d'un œil méfiant le vêtement.

-Allez, s'impatienta Reese en se baissant pour ramasser la casquette.

Harold hésita encore quelques secondes mais le regard de John le poussa à s'exécuter sans poser plus de questions. Passablement agacé par sa faiblesse, il enfila la veste, bien trop grande pour lui, et prit la casquette que l'agent lui tendait d'un geste brusque comme pour lui signifier son mécontentement de devoir se soumettre à lui sans discuter.

John afficha un sourire insolent et ses yeux bleus pétillèrent devant ce comportement puéril. Il était clair qu'en d'autres circonstances, l'homme l'aurait envoyé paître sans autre forme de procès. Il devait bien avoué qu'il aimait le voir ainsi, fier, affichant une colère de façade alors qu'au fond de ses yeux bleus, il pouvait clairement lire la peur. Son impression fut confirmée puisque lorsqu'il s'avança, Harold eut un mouvement de recul. Essayant d'ignorer une déception tout à fait incongrue au regard des circonstances, il saisit délicatement ses lunettes, les replia soigneusement avant de les ranger dans la poche intérieure de son costume. Il enfonça ensuite un peu plus la casquette sur la tête de l'informaticien et chuchota :

-Un vieux dicton polonais dit c'est sous le lampadaire qu'il fait toujours le plus sombre.

Le visage de Finch se décomposa alors que les mots de Reese prenaient sens dans son esprit.

-Vous…Vous voulez dire que l'on va traverser cet endroit infesté d'agents sous les yeux des caméras du monde entier ?!

Constatant que le génie avait compris son plan, Reese le saisit par le bras et l'entraîna droit vers les lieux de la catastrophe. Une véritable armée s'affairait autour des ruines de l'embarcadère. Mais contre toute attente, les deux hommes traversèrent l'endroit sans éveiller le moindre soupçon. Il faut dire que personne ne faisait attention à deux ambulanciers au milieu de toute cette foule de secouristes. Pour donner le change, John fit mine de s'occuper de blessés, remontant une couverture de survie ou vérifiant une perfusion. Pour n'importe quel observateur, il s'agissait de deux urgentistes qui essayaient tant bien que mal de faire leur travail au milieu de ce chaos.

Mais Reese cherchait avant tout un moyen de sortir du périmètre de sécurité sans éveiller les soupçons. Car il avait vu des agents du gouvernement errer au milieu des décombres à quelques mètres d'eux. Et pas n'importe lesquels. Il s'agissait des deux agents qui avaient placé la bombe dans la camionnette blanche quelques heures plus tôt. Même s'il ne les avait vu que quelques minutes, il reconnaitrait ce duo improbable n'importe où. L'homme à la carrure impressionnante parlait à la petite brune au regard perçant. Soudain, la jeune femme regarda dans sa direction. Reese baissa rapidement la tête afin de dissimuler son visage derrière la visière de sa casquette et pressa le pas. Faisant preuve d'un sang froid à toute épreuve, il chercha une échappatoire.

Il trouva son salut dans deux brancardiers un peu gauches qui cherchaient à transporter un blessé sur une civière. John se dirigea droit vers eux, Finch toujours sur ses talons.

-Un coup de main ? Demanda l'agent aux secouristes, vrais ceux-ci, qui suaient à grosses gouttes en portant un homme inconscient.

L'ambulancier leva les yeux et étudia longuement le nouvel arrivant. Il fallait avouer que l'allure de John avait de quoi surprendre, entre ses cheveux et son pantalon humide et son entaille à la pommette. Mais un râle de son blessé lui fit passer outre. Après tout, rien d'étonnant dans cet enchevêtrement d'acier, d'éclats tranchants, une blessure était vite arrivée quant aux vêtements trempés, les lances à incendie des pompiers qui continuaient à cracher des litres d'eau pouvaient parfaitement l'expliquer. Mais surtout, son esprit était focalisé sur une chose : il avait besoin d'aide. Et maintenant ! Aussi, ce fut avec un soulagement évident qu'il répondit :

-Merci, c'est pas de refus.

Réprimant un sourire, Reese fit signe à Harold de se positionner à l'avant et débarrassa le second d'un sac de perfusion qui visiblement l'encombrait. Il maintint la poche en l'air tout en examinant les blessures de la victime. L'homme, d'une soixantaine d'années, avait une méchante plaie à la tête et avait perdu beaucoup de sang. Son visage et ses vêtements avaient été lacérés par les éclats de verre et les débris en tout genre mais ce n'étaient que des égratignures sans importance comparé à sa cuisse, traversée de part en part, par une longue tige métallique. Si cette blessure était plus impressionnante que celle à la tête, elle était bien moins préoccupante puisque la barre bloquait l'hémorragie. Avec des gestes précis acquis non pas sur les bancs de la fac de médecine mais sur le terrain, John vérifia le pouls de l'homme. Il était faible. Très faible.

- Allez, on y va ! S'écria-t-il avant de prendre position à l'arrière de la civière.

Les quatre hommes se dirigèrent vers le cordon de sécurité qui permettait de tenir éloigné curieux, familles et journalistes. Un policier souleva la bande de plastique rouge et blanche et les quatre hommes passèrent sans encombre. Finch n'en revenait pas. Ils avaient réussi à passer au nez et à la barbe des agents du gouvernement. Mais il ne devait pas crier victoire trop vite, aussi il s'appliqua à jouer son rôle jusqu'au bout.

Les quatre secouristes se dirigèrent vers l'une des nombreuses ambulances qui attendaient sur Water Street, tous feux allumés et sirène hurlante, dans une file tellement interminable qu'ils n'en voyaient pas le bout. Sitôt un blessé embarqué, les véhicules filaient sur Franklin Delano Roosevelt avenue vers l'un des nombreux hôpitaux réquisitionnés pour faire face à l'afflux de victimes. Une fois arrivés, l'un des infirmiers ouvrit les portes arrière de l'ambulance afin de pouvoir insérer le brancard. Reese grimpa prestement dans le véhicule et guida la civière avec une dextérité qui laissa Harold pantois. Avec des gestes sûrs et professionnels, il accrocha la poche de perfusion au crochet du plafond prévu à cet effet puis fixa les électrodes sur la poitrine du blessé afin de surveiller son rythme cardiaque. Resté à l'extérieur du véhicule, Finch attendait avec un mélange d'incrédulité et de curiosité. Sans ses lunettes, il ne voyait rien de plus que des images informes mais il lui semblait évident que ce n'était pas la première fois que l'agent de la CIA effectuait des gestes de réanimation. Une fois le blessé stabilisé, John sortit, laissant les secouristes prendre soin de leur patient.

- Allez-y ! S'écria Reese en tapant sur la carrosserie pour signifier au chauffeur qu'il pouvait y aller.

Aussitôt, l'ambulance démarra et s'éloigna dans un nuage de poussière vers l'hôpital le plus proche. Une fois seuls, Reese se tourna vers Finch qui n'avait pas desserré les dents depuis qu'ils avaient endossé le rôle d'ambulanciers. L'angoisse et la surprise étaient visibles sur son visage. L'homme était blanc comme un linge et son corps semblait écrasé sous le poids de sa veste beaucoup trop grande pour lui. L'agent pouvait aisément comprendre la tension qui l'habitait mais ils n'étaient pas encore tout à fait sortis d'affaire.

-Bien. Maintenant, tirons-nous de là !

Reese tourna les talons et traversa la rue qui avait été fermée par les autorités. Alors qu'il lui obéissait encore une fois docilement, Finch pensait cyniquement que l'expression suivre quelqu'un aveuglément était très appropriée dans son cas. Heureusement, la pression commença à retomber à mesure qu'ils s'éloignaient du lieu de l'attentat. Mais une nouvelle angoisse commençait à naître dans le creux de son ventre. Qu'allaient-ils faire maintenant ? Où l'entraînait-il ? Soudain, un nouvel ordre claqua, aussi froid que l'air ambiant :

-Débarrassez-vous de votre veste et de votre casquette.

Et joignant le geste à la parole, John ôta ses vêtements d'ambulanciers et les abandonna dans une poubelle avant de bifurquer dans une rue perpendiculaire qui remontait vers le centre de Manhattan. Harold obtempéra et le suivit sans poser de questions. Il maudissait sa docilité. Il avait envie de hurler, de crier son impuissance mais il ne pouvait pas. Il se contenta donc d'obéir, croisant les doigts pour que ce ne soit pas un piège fomenté par la CIA. L'idée fugace de s'enfuir à toutes jambes l'effleura un bref instant mais elle fut rapidement balayée quand ses yeux se posèrent sur les longues jambes musclées de l'agent qu'il devinait dans son pantalon encore humide. Ce dernier le rattraperait en deux enjambées il en était convaincu.

Les yeux dans le vague et le cerveau cherchant toujours à analyser les sentiments très contradictoires que Reese éveillait en lui, Harold marchait comme un automate, perdu dans ses pensées. Tellement perdu qu'il ne remarqua même pas que le sujet de ses tourments s'était arrêté à côté d'une voiture et se cogna à lui.

-Oh, désolé, bredouilla-t-il en rougissant, un peu confus de sa maladresse.

-Tenez, dit Reese en lui tendant ses lunettes avec un petit sourire moqueur.

L'agent devait sans doute croire que sans ses lunettes, il ne voyait pas plus loin que le bout de son nez. Pour rien au monde Harold n'allait le contredire. Il n'allait certainement pas avouer que c'était parce qu'il occupait ses pensées qu'il lui était rentré dedans…

-Merci.

Une fois ses lunettes sur le nez, Finch se sentit un peu mieux. Il reporta son attention sur l'agent et fronça les sourcils, interloqué par son attitude. En effet, après avoir vérifié qu'aucun curieux ni qu'aucune caméra de surveillance ne risquaient de les surprendre, l'agent se dirigea vers une poubelle reposant contre un mur. Après avoir farfouillé dans les déchets, il se redressa, un cintre à la main.

-Qu'est-ce que vous faites ? Demanda l'informaticien, perplexe.

Mais Reese ignora sa question et se dirigea vers une puissante Jaguar XJ noire stationnée non loin de là en tortillant l'objet jusqu'à obtenir une tige droite d'une trentaine de centimètres qu'il inséra entre la vitre et le joint de la portière d'une berline. Aussitôt, une alarme stridente se mit à hurler, provoquant la panique du reclus.

-Mais enfin arrêtez ! On va nous repérer ! S'écria-t-il en lançant des regards anxieux autour de lui.

Ils n'allaient tout de même pas se faire bêtement arrêter pour vol de voiture ?!

-Je doute qu'un taxi ou qu'un uber passe dans le coin et les autorités ont d'autres chats à fouetter, répondit enfin l'agent en s'affairant toujours sur la portière, les yeux rivés sur le loquet toujours fermé.

Soudain, un déclic se fit entendre. John releva la tête et afficha un petit sourire suffisant.

-Et voilà, déclara-t-il, visiblement très fier de lui, avant de s'installer au volant de la luxueuse berline anglaise.

Face à tant de suffisance, Finch poussa un long soupir avant de contourner le véhicule puis s'installer à côté de l'agent qui était déjà en train de dénuder les fils sous le tableau de bord. En deux temps trois mouvements, il coupa l'alarme et fit rugir le puissant moteur V6. Après avoir vérifié que la géolocalisation du véhicule était bien désactivée, John se redressa et observa l'informaticien, un sourire triomphant sur les lèvres, comme s'il cherchait un compliment.

-Vous être très doué, consentit finalement Finch tout en bouclant sa ceinture de sécurité.

-Et encore, vous n'avez encore rien vu, j'ai beaucoup d'autres talents, répondit d'une voix rauque le jeune homme en enclenchant la première.

-Je n'en doute pas, crut bon d'ajouter le reclus dans un souci complètement puéril d'avoir le dernier mot.

Mais c'était mal connaître l'agent qui rétorqua du tac-au-tac :

-Vu les circonstances, je pense que j'aurai encore bien des occasions de vous les montrer.

Finch tourna la tête et contempla le profil de l'agent. Malgré son entaille à la joue, l'homme était toujours aussi magnifique avec ses cheveux humides qui retombaient sur son front, ses yeux brillants d'excitation et ses pommettes légèrement rosies à cause du froid. Un léger sourire flottait sur ses lèvres alors qu'il conduisait. Il devait bien avouer que l'adrénaline lui conférait un charme fou.

Harold resta interdit. Cela faisait la deuxième fois que la conversation glissait sur ce terrain dérangeant. Cherchait-il à le mettre mal à l'aise avec ses sous-entendus? Cela ressemblait fort à du flirt, mais Harold se ressaisit. Il ne perdait pas de vue que l'homme était un agent de la CIA. Il avait été formé à toute sorte de manipulations et avec un physique aussi attrayant, il ne faisait aucun doute que la séduction devait faire partie de son arsenal pour faire plier ses ennemis.

Et ce doute lancinant revint avec d'autant plus de force qu'ils étaient maintenant seuls. Etait-il son ennemi ? Etait-il tombé dans un piège ? Ou bien était-il, comme il le prétendait, un allié ?

-Qu'allons-nous faire maintenant ? Demanda-t-il en essayant de maîtriser le tremblement dans sa voix.

Les mains de l'agent se crispèrent sur le volant. Ce n'était pas la première fois que Reese se trouvait dans une telle situation. Durant certaines missions particulièrement périlleuses, il avait parfois dû se replier dans des planques plus ou moins miteuses pour échapper à des ennemis très informés ou trop nombreux. Depuis la nuit des temps, la ruse et la dissimulation ont toujours été des armes très efficaces pour vaincre un ennemi plus fort. Mais cette fois-ci, des différences notables rendaient cette mission bien plus périlleuse : ses ennemis étaient ses partenaires de la CIA et il ne savait toujours pas à qui il obéissait…

-Dans ce genre de situation, il n'y a pas trente-six solutions. Pour que la CIA lâche l'affaire, il faut qu'elle nous croie morts, murmura-t-il sombrement sans quitter la route des yeux.

Finch garda le silence et réfléchit. En soi, cela ne lui était pas très difficile puisqu'il était déjà mort…En tout cas, sa véritable identité…Quand à Harold Wren, le faire disparaitre serait pour lui un jeu d'enfant…

-Mais on doit d'abord trouver une planque, continua l'agent en engageant la berline sur la troisième avenue.

L'informaticien ne releva pas l'information, son cerveau commençant déjà à élaborer des plans pour sa prochaine identité. Quelle vie choisira-t-il ? Réparateur de photocopieuses ? Professeur de littérature ? S'installera-t-il dans l'anonymat d'une grande métropole comme Los Angeles ou préférera-t-il un coin reculé dans le Montana ? Pour l'instant, tout le champ des possibles étaient ouverts et dès qu'il serait devant son ordinateur, il s'attèlerait à créer sa nouvelle vie à la manière d'un Yahvé façonnant le premier homme avec de la glaise. Si John Reese était sincère quant à ses intentions, peut-être lui créera-t-il une nouvelle identité à lui aussi ? Un peu comme un juste retour d'ascenseur. Il pourrait alors lui prouver que lui aussi avait des talents cachés. Avec un ordinateur entre les mains, il pouvait faire des miracles. N'avait-il pas crée la première Intelligence Artificielle ? Un petit sourire suffisant apparut sur son visage fatigué, seul signe de son excès de confiance. Mais ce petit moment de grâce fut de courte durée…

Un ordinateur ! Il n'en avait pas ! Finch réfléchit. Il ne pouvait décemment pas retourner au siège d'IFT ni chez lui, ces lieux étaient sans doute surveillés de près. Il pouvait toujours aller chercher un portable dans l'un de ses nombreux appartements. Nathan et lui s'y retrouvaient souvent après leur travail pour peaufiner la Machine… C'est alors qu'il réalisa !

La Machine !

La Bibliothèque !

Les ordinateurs de Nathan !

Même s'il avait fermé la porte dérobée que son ami avait crée pour sauver les numéros non-pertinents, le mal était fait. La Machine conservait une faiblesse que n'importe quel informaticien de la NSA pourrait trouver d'autant plus facilement s'il avait entre les mains ces ordinateurs.

Il devait absolument aller les chercher avant que les agents du gouvernement ne mettent la main dessus et ne découvrent tous leurs secrets.

-Conduisez-moi à Lexington Avenue d'abord, ordonna-t-il en essayant de maîtriser le tremblement dans sa voix.

L'agent profita d'un feu rouge pour se tourner et dévisager Harold d'un air circonspect :

-Vous voulez retourner dans la bibliothèque abandonnée ?

Finch tressaillit violemment comme s'il venait d'être traverser par une décharge électrique. Il déglutit péniblement avant de demander d'une voix mal assurée :

-Vous connaissez cet endroit ?

Reese soupira avant d'avouer avec un petit sourire contrit.

-Je vous ai suivi l'autre jour après votre travail, l'agent marqua une pause avant de reprendre, j'ai entendu votre conversation avec Ingram.

-Pourquoi ne suis-je pas étonné, murmura Finch d'un ton acerbe en détournant le regard.

-Je ne faisais que mon travail, plaida l'agent avant de démarrer une fois le feu devenu vert.

-Travail pour lequel vous excellez.

Reese encaissa le coup en silence. Oui, il était bon pour obéir aux ordres mais maintenant il se demandait si cette qualité n'était pas plutôt un défaut. Car c'était précisément son obéissance aveugle à un ordre qui l'avait mis dans cette situation impossible. Qui lui avait demandé de protéger Harold Wren ? Que devait-il faire maintenant ? Même s'il trouvait les remarques d'Harold parfaitement injustes, il garda ses interrogations pour lui et reprit d'une voix glaciale :

-Pourquoi voulez-vous y retourner ?

-Je dois y chercher quelque chose.

-Quoi ?

Devant le silence obstiné de l'informaticien, Reese freina brusquement et braqua sur lui un regard féroce.

-Ecoutez-moi bien, nous sommes tous les deux dans le même bateau, alors je vous conseille de jouer cartes sur table sinon je vous abandonne ici et vous vous débrouillerez tout seul.

Il bluffait évidemment. Pour une obscure raison, il savait que jamais il ne le laisserait. Mais il était plutôt bon au poker. Très bon même au regard du visage de l'informaticien qui était devenu livide. Finalement, au bout de longues secondes durant lesquelles il pouvait presque entendre le cerveau d'Harold peser le pour et le contre, il avoua :

-Je dois récupérer les ordinateurs de Nathan.

Reese fronça les sourcils :

-Pourquoi ? Qu'ont-ils de si important ?

Il est vraiment très perspicace, pensa Finch avant d'expliquer :

-Si vous connaissez l'existence de la bibliothèque, je suis convaincu que vos partenaires de la CIA ne vont pas tarder à débarquer. S'ils mettent la main sur ces ordinateurs, ils trouveront des informations qui pourraient compromettre nos chances de fuite. De plus, ces portables pourraient m'être très utile, je ne suis pas mauvais en informatique.

Reese sourit à l'allusion. Bien sûr qu'il savait qu'il était bon en informatique. Exceptionnellement bon même puisqu'il était le père de la Machine.

-Bien, répondit-il sobrement avant d'appuyer sur la pédale d'accélérateur.

Les rues de New York étaient exceptionnellement vides en cette matinée de printemps pourtant ensoleillée. C'était comme si la métropole retenait sa respiration, suspendue aux breaking news des chaînes d'info en continu. Il ne leur fallut donc que quinze minutes pour atteindre la bibliothèque désaffectée. Reese gara la Jaguar dans une ruelle adjacente qu'il savait à l'abri des caméras de surveillance et coupa le contact.

-Attendez-moi là, déclara d'un ton péremptoire Finch en détachant sa ceinture avant d'ouvrir sa portière.

-Pas question, je viens avec vous.

-La confiance règne, grinça Harold alors qu'il marchait rapidement vers la porte dérobée.

-C'est vous qui dites ça, ironisa le jeune homme en lui emboitant le pas.

Lorsqu'ils entrèrent dans la bibliothèque abandonnée, la gorge de Finch se noua. Et dire qu'il n'y avait pas si longtemps, il ne connaissait même pas l'existence de ce lieu…Son regard se posa sur le monumental escalier. La dernière fois qu'il avait gravi ses marches, il était en colère contre Nathan et s'apprêtait à avoir avec lui la discussion la plus dure de sa vie. Mais maintenant, Nathan était mort. Il était seul. Mais le bruit des pas dans son dos lui rappela brutalement que non, il n'était pas seul. Mais il ne savait toujours pas s'il devait avoir confiance ou non en celui qui ne le lâchait pas d'une semelle un peu à la manière d'une ombre inquiétante.

Sans un mot et dans une ambiance de suspicion plutôt lourde, les deux hommes gravirent les marches de l'escalier jonchées de journaux et de livres abandonnés puis traversèrent les enfilades de rayonnages poussiéreux jusqu'au bureau fantôme improvisé par Nathan.

La pièce était comme figée dans le temps. Les deux ordinateurs ronronnaient toujours doucement et les photographies des numéros non-pertinents étaient toujours scotchées sur le panneau en verre, attendant un sauveur qui ne viendrait plus les sauver. L'ombre de Nathan planait toujours, conférant à l'endroit une atmosphère très particulière, presque fantomatique.

Les épaules basses comme alourdies par le poids de la culpabilité, Finch s'avança vers les portables. Alors que l'informaticien s'employait à éteindre les ordinateurs, Reese déambulait tranquillement dans la pièce. Son regard bleu perçant glissa sur les dossiers éparpillés sur la petite table ronde avant de s'arrêter sur les visages anonymes placardés sur une vitre en piteux état.

-Alors, ce sont eux ? Murmura-t-il les yeux toujours fixés sur les photographies.

Surpris, Finch releva la tête et dévisagea l'agent durant de longues secondes avant de comprendre. Il savait. John était au courant de tout: la Machine, la porte dérobée et les numéros pertinents et non-pertinents. Rien ne servait de lui mentir. Mais on ne tirait pas un trait sur des années de méfiance et de dissimulation comme ça. Le reclus se contenta donc d'acquiescer en silence avant de changer rapidement de sujet.

- C'est bon, allons-nous-en.

Sur ces mots, Finch tourna les talons et quitta les lieux rapidement comme s'il fuyait la discussion. Pas dupe de la manœuvre, Reese le regarda s'éloigner, un sourire amusé flottant sur ses lèvres. Il était clair qu'Harold Wren était un homme difficile à apprivoiser. Mais l'agent n'était pas homme à reculer devant un défi, aussi difficile soit-il…

Les deux hommes quittèrent la bibliothèque sans échanger un mot. Finch posa les ordinateurs dans le coffre de la berline mais au moment de s'installer, il remarqua que Reese n'était plus là. Il tourna la tête et le vit s'éloigner avec sa démarche nonchalante si caractéristique. Inquiet, il s'élança à sa poursuite. Une fois à sa hauteur, il demanda en essayant de maîtriser son inquiétude :

-Où allez-vous ?!

Mais l'homme ignora sa question et continua à marcher jusqu'au bout de la ruelle. Une fois sur Lexington Avenue, il tourna la tête à droite puis à gauche avant d'ordonner sèchement :

-Donnez-moi votre portefeuille.

-Quoi ?! Pourquoi faire ?

-Dépêchez-vous.

Passablement agacé par ce ton autoritaire, Harold sortit tout de même son portefeuille au cuir détrempé de la poche de son pantalon et le remit à Reese qui l'ouvrit. Il s'empara des différentes cartes de crédit qui étaient soigneusement alignées dans le porte-cartes puis le lui rendit.

-Restez-là, déclara-t-il avant de traverser l'avenue à grandes enjambées.

Perplexe, Finch l'observa s'approcher d'un groupe de sans-abris qui tuaient le temps en fumant de l'herbe et en buvant de l'alcool bon marché dans un coin d'immeuble, à l'abri des regards. L'agent échangea quelques mots avec eux avant de leur tendre les cartes. Après un bref salut, il revint vers un Harold complètement catastrophé.

-Mais vous avez perdu l'esprit! Pourquoi leur avez-vous donné mes cartes ?! La CIA va les repérer! S'inquiéta-t-il trottinant à côté de lui alors qu'ils retournaient vers la Jaguar.

-J'espère bien, répondit l'agent avec un petit sourire en coin.

-Quoi?! S'exclama l'informaticien qui s'arrêta net, complètement abasourdi et terrifié à l'idée d'être tombé dans un piège.

John s'arrêta à son tour et expliqua d'une voix calme :

-Ce sont des leurres, de quoi occuper la CIA un certain temps.

Sidéré par autant de sang froid mais finalement rassuré par ce plan très futé, Finch suivit Reese vers la voiture. Une fois installés, l'agent démarra et engagea à nouveau la jaguar sur Lexington Avenue. Ils remontèrent tranquillement vers le Nord de l'île de Manhattan. Un bout d'un quart d'heure d'un silence inconfortable, Finch demanda :

-Qu'allons-nous faire maintenant ?

-Il nous faut une planque, histoire de se poser et réfléchir à la suite des événements.

Harold hocha la tête. Il se pinça l'arrête du nez par-dessous ses lunettes et soupira longuement. Il était exténué et avait du mal à réfléchir.

-Ca va être difficile sans argent, marmonna-t-il en regardant sans véritablement le voir le paysage urbain qui défilait devant lui.

-Heureusement, le guide du parfait petit espion nous conseille toujours d'avoir de l'argent liquide sur nous, juste au cas où.

-La CIA pense vraiment à tout.

-Elle essaie.

-Elle ne s'attendait sans doute pas qu'un de ses agents ne la trahisse.

-Sans doute…

Sauf s'il s'agissait d'une autre mission. Mission tellement secrète qu'elle ne dépendait pas de la CIA mais d'une autre agence…le FBI ? La NSA ? Ou directement du bureau ovale? Les questions allaient bon train dans le cerveau de John mais encore une fois, il préféra garder ses doutes pour lui.

Le silence retomba dans l'habitacle de la berline qui filait dans des rues de moins en moins désertes. Un peu rêveur et mélancolique, Harold regardait la vie qui reprenait lentement son cours normal. Maintenant que l'adrénaline provoquée par l'urgence de la situation était dissipée, il prit brutalement conscience de sa blessure au bras. Une douleur lancinante parut soudainement se réveiller au point qu'il remonta sa manche pour vérifier l'étendue des dégâts. Son bandage sommaire était taché de sang. Il fallait suturer la plaie au plus vite. Il rabaissa rapidement son vêtement mais pas assez vite car John avait lui aussi vu le sang souiller le pansement. Imperceptiblement, il appuya sur l'accélérateur.

Bientôt, la circulation retrouva sa densité habituelle pour un milieu de journée à New York. Ils passèrent le Robert Kennedy Bridge puis descendirent vers Ocean Hill à Brooklyn, lieu tristement célèbre pour être l'un des quartiers où le taux de meurtres par habitant était le plus élevé de New York.

Dire que l'endroit était peu avenant était un euphémisme. La route n'avait pas été entretenue depuis des lustres et malgré sa dextérité, Reese ne pouvait éviter les nids de poules qui émaillaient la chaussée. Le quartier avait dû connaitre son heure de gloire à une certaine époque à en juger par les devantures des magasins situés au rez-de-chaussée des immeubles bas. Mais la crise était passée par là et hormis des bars mal famés, des salons de massage douteux et des groupes de dealers attroupés dans le hall de bâtiment plutôt glauques, tous les commerces dits classiques avaient fermé, remplacés par une économie souterraine. Les façades étaient tellement décrépies qu'il ne faisait aucun doute que les appartements à l'intérieur étaient insalubres. Les poubelles n'avaient pas été ramassées depuis bien longtemps et des tas d'immondices encombraient les trottoirs jusqu'à venir déborder sur la chaussée, faisant la joie des chiens errants et des rats.

Pourtant, malgré la criminalité qui ne prenait même plus la peine de se cacher, malgré la violence sous-jacente qu'elle engendrait, malgré la misère et la crasse visibles dans les moindres interstices de ce lieu où vivait une population interlope, la vie réussissait à s'épanouir. Des enfants improvisaient un match de foot au milieu de la route, des mères promenaient leurs bébés dans un parc où ne subsistait plus qu'une malheureuse balançoire et des jeunes, sac à dos à l'épaule, revenaient de l'école.

Finch observait avec un mélange de curiosité et de pitié ce quartier qui lui était totalement inconnu alors qu'il vivait à New York depuis plusieurs années. C'était comme s'il découvrait une autre ville, un autre pays, un autre monde.

Puis, il réalisa que Reese garait la Jaguar. Il leva les yeux et découvrit la façade peu engageante d'un motel. Son nom, Verax, s'affichait en lettres lumineuse d'un rose criard. Des femmes à la tenue laissant peu de place à l'imagination arpentaient le trottoir sous le regard inquisiteur de leurs proxénètes. L'agent coupa le contact.

-Où sommes-nous ? S'enquit Finch avec inquiétude.

-Voici notre planque, répondit John en ouvrant sa portière visiblement bien décidé à sortir.

-Mais…Mais on ne peut pas rester là ?!

-Et pourquoi ça ? Demanda l'agent en haussant un sourcil.

-C'est un coupe-gorge !

John ne put retenir un sourire devant tant de naïveté.

-Justement, répondit-il en sortant de la berline.

Resté à l'intérieur, Finch le regarda contourner le véhicule avant de lui ouvrir la portière, l'invitant à sortir. Il se dirigea ensuite vers le coffre et en sortit les deux ordinateurs portables. Après avoir sérieusement envisagé la perspective de rester dans la Jaguar ou même de s'enfuir avec, l'informaticien se résolut à descendre. Pour se donner du courage, il inspira longuement avant de quitter le véhicule. A peine éloigné de quelques pas, une nuée de voyous à la mine patibulaire s'agglutinèrent autour de la belle anglaise comme des abeilles autour d'un pot de miel.

-Vous êtes sûrs que la voiture est en sécurité ?

-Absolument pas.

Finch tourna la tête et effectivement, les délinquants étaient déjà en train de s'installer à l'intérieur du véhicule de luxe. Un grand gaillard dont le bandana rouge autour de la tête lui conférait le statut de chef, bidouillaient les fils que l'agent de la CIA avait dénudés plus tôt. Soudain, le moteur se mit à vrombir sous les cris de joie des occupants. Après avoir appuyé sur la pédale d'accélérateur pour faire rugir le puissant moteur V6, le conducteur enclencha la première et démarra sur les chapeaux de roues. La jaguar disparut dans un crissement nerveux de pneus et un nuage de poussière sous les yeux effarés de l'informaticien.

Paniqué, Harold se tourna vers Reese pour l'alerter du vol, ce qui était en-soi très ironique puisqu'ils l'avaient eux-mêmes volés quelques heures plus tôt. Mais ce dernier ne daigna même pas tourner la tête et continuait à marcher d'un pas décidé vers l'entrée du motel sous les regards intéressés des filles de joie qui s'avançaient à sa rencontre. Absolument pas rebutées par leurs allures très improbables, les demoiselles jouaient de leurs charmes pour attirer leur attention et gagner quelques précieux billets.

-Salut Beau gosse, commença une plantureuse blonde platine qui dévorait littéralement Reese des yeux, tu veux t'amuser un peu ?

-Merci, mais non merci, répondit l'agent avec un sourire charmeur.

-Comme tu veux, soupira la jeune femme visiblement déçue, mais si tu changes d'avis…

Le jeune homme hocha la tête mais ne dévia pas de son chemin. Rapidement, les deux hommes arrivèrent devant le perron où une splendide rousse attendait, sa poitrine opulente débordait littéralement de son soutien-gorge bien trop petit et sa mini-jupe fendue laissait entrevoir des jambes fuselées.

-Partant pour un plan à trois ? murmura-t-elle en passant une langue aguicheuse sur ses lèvres écarlates.

Ces propositions toutes plus indécentes les unes que les autres firent violemment rougir Finch qui ne savait plus où se mettre. John, revanche, semblait très à l'aise et leur souriait. Toutefois, il ne répondit à aucune sollicitation et passa devant les demoiselles sans un mot. Lorsqu'il poussa la porte du motel, le cliquetis d'une clochette signala leur entrée. Assis derrière son comptoir, le responsable, un homme d'une quarantaine d'années aux cheveux gras, au visage émacié et au corps très maigre ne leva pas les yeux de son magazine.

Nullement ému par cet accueil plutôt trivial, Reese s'accouda nonchalamment au comptoir et demanda:

-Une chambre.

A contrecœur, l'homme leva enfin les yeux. Il dévisagea les deux hommes d'un air suspicieux, s'attardant sur leurs vêtements en piteux état, la blessure au bras de Finch et les égratignures sur leurs visages. Ménageant un faux suspense car il semblait plus qu'évident que ce motel n'allait pas refuser de nouveaux clients, l'homme s'empara de son paquet de cigarettes. Il en saisit une qu'il plaça entre ses lèvres puis l'alluma. Il tira longuement dessus puis souffla lentement la fumée.

-C'est vingt dollars pour une heure, trente-cinq pour deux, annonça-t-il finalement avec un sourire concupiscent sur les lèvres.

-Voilà cinq cent pour le reste de la journée et la nuit, déclara l'agent en posant les billets sur le comptoir.

Le gérant fit de son mieux pour dissimuler sa surprise mais il n'était visiblement pas habitué à une telle demande ni une telle somme. Un sourire lubrique apparut sur son visage inquiétant alors qu'il se dirigeait vers le panneau où se trouvaient les clés des chambres. L'agent nota mentalement que l'établissement était à moitié vide. Il s'empara d'un trousseau et revint en claudiquant.

-Chambre 24, deuxième étage, deuxième chambre à droite, annonça-t-il d'une voix blasée.

Mais alors qu'il allait s'emparer des billets, John lui saisit son poignet d'un geste vif. Il se pencha vers lui et précisa d'une voix menaçante :

-Nous ne voulons pas être dérangés.

-C'est vous les clients, répondit l'homme d'une voix étonnement calme.

L'homme devait être habitué à ce genre de menaces. Ne rien dire, ne rien voir, ne rien entendre, tels pourraient être les préceptes de tout gérant de ce genre d'établissement où différents trafics en tout genre florissaient.

John retira sa main et le gérant s'empressa de ranger l'argent dans sa caisse dissimulée sous son bureau.

-Parfait, conclut froidement l'agent avant de se diriger vers l'escalier en bois recouvert d'un tapis rouge usé, suivi d'un Finch mort de honte en imaginant ce que le gérant devait penser.

Il devait certainement croire qu'ils prenaient une chambre pour…pour… Il sentit le rouge lui monter au visage.

Alors qu'ils montaient les marches, ils croisèrent un couple qui descendait. Le jeune homme arborait un sourire béat alors que la femme, dont l'allure était tout le contraire de la classe et du bon goût, était déjà sur son potable en train d'avertir son souteneur qu'elle était à nouveau disponible.

Tout ici mettait Finch mal à l'aise, les sous-entendus scabreux, les regards concupiscents, les grincements en cadence des sommiers, les gémissements un peu forcés des femmes et les grognements de plaisirs des hommes. Aucun doute possible, leur planque était un hôtel de passes !

Une fois devant la porte de la chambre 24, John la déverrouilla.

-Après vous, déclara-t-il en s'effaçant pour laisser passer Harold.

Finch entra dans la chambre comme un condamné vers l'échafaud. Le plancher craqua alors qu'il s'avançait dans la minuscule pièce. En son centre trônait un lit, affaissé au milieu, recouvert d'un plaid vert qui avait connu des jours meilleurs. Pour tout mobilier, une table de nuit surmontée d'une lampe de chevet, une commode branlante qui supportait une télévision cathodique et une chaise en formica. Les rideaux à l'unique fenêtre avaient pris une teinte jaunâtre et la descente de lit était d'une propreté douteuse.

L'homme était mal à l'aise. Il avait l'impression d'être un rat ou plutôt, une taupe, creusant de plus en plus profondément dans les bas-fonds les plus sordides dans l'espoir un peu fou de se faire oublier de la CIA et du gouvernement…

Le claquement soudain de la porte fit violemment sursauter Harold qui eut la très désagréable impression d'être pris au piège. La voix glaciale et déterminée de John dans son dos le fit frissonner d'effroi.

-Bien, à nous deux maintenant.

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La stéganographie est l'art de la dissimulation.

D'abord attribué à la dissimulation d'un message dans un autre message, la stéganographie est utilisée depuis la nuit des temps. Elle a d'ailleurs connu un regain d'intérêt grâce à internet. Globalement, cet art consiste à avancer dans l'ombre. Face à un adversaire, quel qu'il soit, et afin de remporter une victoire, la toute première stratégie consiste à ne pas dévoiler son jeu. Qu'il s'agisse de guerre ouverte, d'espionnage, de terrorisme, d'une partie d'échec, de politique, de commerce, de sport et de bien d'autres domaines encore…la dissimulation est essentielle à qui veut battre un ennemi ou concurrent. Associé à la ruse, la dissimulation permet aux plus faibles de vaincre les plus forts.

Les taupes. Voilà comment les journalistes de Libération, Sonia Delesalle-Stolper et Veronika Dorman, ont surnommé les deux lanceurs d'alerte qui ont fait (et font toujours) trembler Washington : Julian Assange et Edward Snowden.

Leur histoire, étroitement liée, puisque Wikileaks (le site dont Assange est à la fois le fondateur, le rédacteur en chef et le porte-parole) a permis à l'ex-agent de la CIA et consultant pour la NSA, Edward Snowden, de fuir en Russie, est révélatrice du sort peu enviable des lanceurs d'alerte. Considéré comme des traites pour avoir divulgués les programmes de surveillance électronique (Prism et XKeyscore) de citoyens, d'entreprises et d'Etats par les agences de renseignements américaines (NSA, FBI), britannique (GCHQ), canadiennes (CSEC), australiennes (DSD) et néo-zélandaises (GCSB) pour Snowden et pour avoir publiés des documents transmis par Bradley/Chelsea Manning (condamné(e) à 35 ans de prison pour espionnage, mais libéré(e) en 2017 grâce à une réduction de peine du président Obama) et les documents transmis par Snowden pour Wikileaks, les deux hommes sont traqués par les autorités américaines et menacés de mort. Ils doivent maintenant vivre terrés et cachés.

En effet, depuis 2012, Julian Assange vit reclus dans l'ambassade d'Équateur à Londres tandis qu'Edward Snowden vit caché quelque part en Russie…

Notons que Person of Interest, dans l'épisode 12 de la saison 5, .exe, a fait un petit clin d'œil à Snowden puisque le routeur était étiqueté en son nom. On voit donc bien le parti pris de la série.

"When you say I don't care about the right to privacy because I have nothing to hide, that is no difference than saying 'I don't care about freedom of speech because I have nothing to say' or freedom of the press because I have nothing to write" (Edward Snowden)