Rivière
Comme cela me parait étrange d'arpenter à nouveau ces rues qui ont fait un jour partie de mon quotidien. Cette ville qui a un jour été mon chez-moi me parait presque provenir d'une autre vie, d'un autre monde. Retrouver les couloirs de l'université me trouble tout autant. Je pensais ne plus jamais revenir ici et je m'étais faite à cette idée.
Pourtant, me voilà aujourd'hui de retour. Je suis sur le point de retrouver une amie qui m'est particulièrement chère, presque une petite sœur. Je ne pourrais néanmoins pas lui avouer tout de suite qui je suis et cela gâche ma joie. Je sais que ce serait trop dangereux de tout lui dire maintenant. La prudence est plus que jamais de mise et je dois m'y faire.
J'entre dans l'amphithéâtre et cherche tout de suite du regard sa silhouette familière. Je la repère rapidement, en dépit des changements que je remarque immédiatement. Mina a toujours eu pour habitude de garder ses cheveux attachés, que ce soit en queue de cheval ou bien en nattes. Aujourd'hui, ses cheveux blonds sont pourtant relâchés dans son dos et joliment ondulés. Son style vestimentaire est lui aussi sensiblement différent. Elle qui portait toujours des pantalons et des t-shirts a cette fois revêtue une jolie robe fleurie qui lui donne une allure bohème. Mina est également en compagnie de gens qui me sont inconnus. Ils sont en train de plaisanter joyeusement et cela me serre le cœur.
Mina semble si heureuse. Est-ce correct de venir ainsi bouleverser son monde ? N'est-ce pas un peu égoïste ? J'ai subitement envie de rebrousser chemin. Ce que je fais est mal. De quel droit pourrions-nous demander à Mina de faire un sacrifice tel que celui que nous envisageons, avec May et Tom ? Non, ce n'est définitivement pas bien.
En dépit de toutes mes réticences, il faut pourtant que j'aille rejoindre mon amie. De toute façon, ma mission du jour consiste uniquement à entrer en contact avec elle. Il s'agit pour moi d'instaurer progressivement un climat de confiance avec elle, sans lui révéler ma véritable identité, afin de savoir dans quel état d'esprit elle se trouve.
Il est logique que nous nous questionnions sur la façon dont elle a réagi et réagit encore à ma disparition inexpliquée. Blâme-t-elle ces « êtres terrifiants » que sont les humains ? Peut-être s'imagine-t-elle que May est fautive, peut-être même a-t-elle fait part de cette idée aux traqueurs ? C'est ce que n'importe quelle âme aurait fait, mais j'aime à penser que Mina n'est pas comme toutes les âmes. Après tout, à l'époque, elle n'a jamais révélé le secret de l'existence de May.
J'espère que Mina a gardé son innocence et qu'elle n'a pas laissé les discours des traqueurs l'influencer. Je n'ose imaginer ce qu'on lui a dit, tout comme à Vogue. En repensant à Vogue, je ne peux m'empêcher de songer à nouveau aux soupçons de Tom à l'encontre de mon amoureux. Je ne veux pas y croire une seule seconde, mais serait-ce possible qu'il joue un double jeu, et ce dans le but de me sauver des humains qui m'auraient prétendument lavé le cerveau ?
Plus j'y réfléchis et plus cette idée me semble plausible, et je déteste ça. Cette hypothèse empoisonne mes pensées et m'empêche de réfléchir correctement. Bien que je refuse d'y croire, je ne peux empêcher le doute de persister. Parce que s'il pensait agir dans mon intérêt, Vogue serait certainement capable de faire cela, comme n'importe quelle autre âme. Alors que penser ?
Il en va d'ailleurs de même pour Mina. Tout ceci pourrait très bien être un immense piège qui attend la bonne opportunité pour se refermer sur nous, avec May et Tom. Je déteste avoir toutes ces idées. Ce genre de tromperie et de complot n'existe normalement pas dans le monde tel que je l'imagine, tel que je l'ai toujours connu. Pourtant, sur Terre, dans ces corps humains, tout semble possible. Le bien comme le mal. Et ça me fait peur.
Toujours perturbée par toutes mes craintes, je m'approche de Mina et m'arrête près du siège à côté du sien.
– Puis-je m'asseoir ici ? lui demandé-je aimablement.
Son visage rayonnant se lève vers le mien et je suis prise d'une émotion forte que je me dois de contrôler. Que c'est étrange de la revoir ! Que c'est émouvant !
– Bien sûr ! acquiesce-t-elle joyeusement. Installez-vous.
Je m'assois donc à ses côtés et fais semblant d'épousseter quelques poussières sur mes genoux, le temps de redevenir maitre de mes émotions. J'adresse ensuite un grand sourire à Mina et entame la conversation avec elle et ses amis. Je me présente en utilisant le mensonge habituel, cette identité inventée de toutes pièces. Cela m'est devenu tellement naturel que j'ai tendance à oublier qui je suis vraiment.
Je me sens comme une étrangère parmi ce groupe d'âmes, comme si elles n'étaient pas mes consœurs. Pourquoi donc me sentais-je plus à l'aise avec mes amis humains ? Probablement parce qu'avec eux, je peux vraiment être moi-même, mais aussi parce que je ne me sens plus en phase avec les préoccupations de ces âmes. Il y a tellement plus grave en ce monde que ces sujets de discussion futiles ! Il y a tant de souffrance qui demeure sur la planète sans que les âmes en aient conscience ! Cela m'indigne tant et je ne peux rien en dire sous peine d'avoir des problèmes. Si j'osais tenir un tel discours, il est quasiment certain que des traqueurs seraient appelés, et nos efforts seraient alors réduits à néant.
Je me dois donc de jouer le jeu et de sembler investie dans la conversation. Je dois jouer mon rôle, comme je le faisais lorsque j'étais comédienne dans ma troupe de théâtre. Mon regard s'arrête plus que nécessaire sur le visage de Mina mais à ça je ne peux rien. Elle m'a tant manqué et je ne peux malheureusement rien lui en dire.
– Etoile-dans-la-nuit, nous avons prévu d'aller boire un verre après le cours. Souhaitez-vous vous joindre à nous ?
J'accepte avec joie puisque ce sera une opportunité pour me rapprocher un peu plus de Mina.
Le cours passe vite. Nous parlons du monde des Herbes-qui-voient que je connais évidemment bien pour y avoir vécu. J'interviens même plusieurs fois pour mieux me fondre dans mon rôle d'étudiante. Avec mes nouveaux amis, nous nous rendons ensuite dans un bar karaoké où, pendant que nous buvons du thé glacé, des âmes poussent gentiment la chansonnette. Je n'étais jamais venue ici auparavant avec Mina.
Une nouvelle fois, alors que je devrais enfin me sentir chez moi, je me sens en décalage. Parviendrais-je un jour à retrouver ma place dans la société des âmes ou bien suis-je maintenant trop humaine pour ça ?
Mon attention est un instant attirée par l'entrée d'une femme rousse dans l'établissement. Je constate sa tenue, et surtout le glock à sa ceinture, avec effroi. Je m'efforce de rester sereine mais je me sens mal à l'aise. Cela fait beaucoup trop de traqueurs en si peu de temps. Est-ce seulement habituel ces derniers temps ou quelque chose se trame-t-il ?
Je croise le regard de la femme rousse qui me sourit. Je m'efforce d'en faire autant pour ne pas attirer stupidement sa suspicion. Mina remarque pourtant que quelque chose me tracasse et suit mon regard jusqu'à la traqueuse. Elle grimace à son tour.
– Il y a de plus en plus de traqueurs dans la région ou je me trompe ? demande-t-elle. Je trouve cela très angoissant.
– J'ai du mal à croire que des humains puissent se cacher parmi nous, souffle la femme à la coupe garçonne. Pourtant, le grand nombre de traqueurs dans le coin ne peut être lié qu'à des humains. Si c'est vraiment le cas, il nous faut redoubler de prudence.
– Après tant de temps, on aurait pu penser que les humains auraient fini par renoncer, intervient l'homme brun.
– Et pourtant pas… murmure Mina.
Il y a de la tristesse dans sa voix. Je m'en étonne avant de comprendre. Elle pense à moi.
– Si nous changions de sujet ? propose-t-elle alors en se recomposant un masque.
La conversation se réoriente sur des sujets plus légers puis le petit groupe finit par se séparer. Je reste un peu plus longtemps en compagnie de Mina qui s'enquiert d'en savoir plus sur moi. Je lui avoue que je suis nouvelle en ville et elle m'invite à ne pas hésiter à lui dire si j'ai besoin d'être logée. Je la rassure en lui disant que j'ai pour l'instant une chambre dans un motel, en attendant de me trouver mon propre logement. Au cas où j'aurais besoin de quoi que ce soit, Mina me donne son numéro de téléphone. Je la remercie chaleureusement puis lui dis à demain.
Je m'installe ensuite au volant et reprend la route, ayant déjà hâte de tout raconter à May. Pourtant, alors que je chantonne doucement en écoutant la musique qui passe à la radio, je jette un œil dans mon rétroviseur et remarque quelque chose d'étrange à propos de la voiture derrière la mienne. Je ne l'aurais d'ailleurs même pas remarqué si je n'étais pas déjà particulièrement inquiète par le climat actuel des choses. Tous ces traqueurs autour de moi me rendent particulièrement vigilante et je me dis que je n'ai finalement pas tort. Dans la voiture derrière moi, je reconnais la traqueuse rousse. Il n'y a pas d'erreurs possibles tant sa chevelure flamboyante est singulière.
Je m'efforce de garder mon calme. J'aimerais me dire qu'elle ne me suit pas mais je ne le peux pas. Je ne crois plus aux coïncidences, il y en a déjà eu trop. La question, c'est de savoir ce que veut cette traqueuse. Me veut-elle moi ? Dans ce cas, elle m'aurait certainement interpellée plus tôt. Non, ce qu'elle doit vouloir, c'est que je la mène quelque part, et notamment à quelqu'un. Elle doit savoir que je suis en contact avec des humains, ou au moins avoir des suspicions. Mais comment le sait-elle seulement ? L'image de Vogue s'impose bien trop naturellement dans mon esprit.
Oh non, Vogue. Ne me dis pas que tu as fait ça. Ne me dis pas que tu m'as trahie.
Pourtant, qui d'autre que Vogue pourrait me suspecter d'être en contact avec des humains rebelles ? J'ai été particulièrement prudente et May et Tom aussi. Ma seule erreur d'inattention a été de me manifester auprès de Vogue. Je ne peux m'empêcher de me dire qu'il est le seul à avoir pu prévenir les traqueurs de mon arrivée. Il savait que je retrouverais Mina, et c'est à partir de là que la traqueuse m'a suivie. On m'attendait depuis le départ.
Que dois-je faire, May ? Que ferais-tu à ma place ?
Une chose est certaine. Je ne peux pas retourner au motel, pas avec la traqueuse à mes trousses. Non, je dois trouver un autre endroit, un autre motel où je pourrais prétendre loger seule. Mais May et Tom ? Comment les prévenir du danger qui nous guette ? Je ne peux pas agir sans attirer la traqueuse là bas aussi. Tout est voué à l'échec !
Je sens la panique monter en moi, jusqu'à ce que je repense à ma conversation avec Mina. Elle m'a donné son numéro, au cas où j'avais besoin de quoi que ce soit. Mina est-elle ma seule chance ? Puis-je lui faire confiance ou peut-elle me trahir comme Vogue l'a fait ? En pensant me faire une faveur, m'imaginant sous la menace d'humains rebelles, pourrait-elle causer la perte de mes amis ? Parce que je suis persuadée que c'est ce que Vogue pensait faire. Je ne peux pas croire qu'il ait sincèrement voulu me nuire. Impossible.
Je continue à rouler tout en réfléchissant à la situation. Je tombe alors sur un motel et décide de m'y arrêter. Sans surprise, la traqueuse stationne à son tour son véhicule. Je fais semblant de ne pas l'avoir vue et me dirige vers l'accueil du motel où je réserve une chambre. Il m'est difficile d'agir normalement alors que le danger est si proche. Je suis terrifiée mais je ne dois rien en montrer. Quand je sors de la réception, j'aperçois du coin de l'œil la traqueuse, adossée à sa voiture et m'observant. Je m'efforce de ne pas lui laisser croire que je l'ai vue, une nouvelle fois, et, d'une démarche désinvolte, je me rends dans ma chambre.
Immédiatement, comme si le temps m'était compté, je me précipite sur le téléphone. Je saisis le numéro de Mina et c'est une voix d'homme qui me répond.
– Vole-au-dessus-des-flammes, que puis-je pour vous ?
Je me rappelle de ce nom et devine qu'il s'agit de l'un des amis chez qui loge Mina.
– Bonjour, Vole-au-dessus-des-flammes. Je suis Etoile-dans-la-nuit, une amie de Mina. Pourrais-je lui parler s'il-vous-plait ?
– Bien sûr, elle vient de rentrer. Je vous la passe.
J'attends quelques secondes avant que la voix joyeuse de Mina me réponde.
– Oui ?
– Mina, c'est Etoile-dans-la-nuit. Je suis désolée de déjà te déranger mais j'ai besoin de ton aide.
– Bien sûr, tout ce que tu veux.
– C'est très compliqué. Il y a quelque chose que je dois t'avouer avant. Puis-je te faire confiance ?
– Bien sûr ! répète-t-elle.
– Et si je t'avoue que je ne suis pas Etoile-dans-la-nuit ? Que je suis Rivière ?
Un silence me répond. Je sais que mon annonce n'a rien de délicat mais je n'ai pas le temps de faire mieux.
– Je sais que la nouvelle doit énormément te surprendre, j'ai tant de choses à t'expliquer, continué-je. J'ai besoin de savoir que tu me crois et que tu me fais confiance. Je t'en prie, Mina.
– Toujours, souffle-t-elle avec une émotion que je perçois.
– Es-tu seule ?
– Maintenant, oui. Vole-au-dessus-des-flammes vient de sortir.
– Je suis désolée de me répéter, mais puis-je vraiment te faire confiance, Mina ? Je ne veux pas remettre en question ta loyauté, mais il semblerait que Vogue lui-même m'ait trahie et je ne sais plus à qui je peux me fier.
Ma voix se met à trembler. Le dire à voix haute rend l'événement encore plus réel. Tom avait donc raison de se méfier…
– Vogue a fait ça ? s'étonne Mina.
– Il pensait bien faire, expliqué-je. Il se trompait. Ce qu'il faut que tu saches, c'est que ce que je m'apprête à te demander dépasse l'entendement. Cela va te paraître dingue. Mais c'est pour ça qu'il faut que tu me fasses confiance.
– Tu es ma sœur, Rivière. Je ferais tout pour toi. Tu le sais bien ?
Mes yeux se remplissent de larmes sous l'émotion.
– J'ai envie d'y croire, Mina. Je t'aime tant. De tout mon cœur. C'est pour ça que je fais appel à toi et toi seule.
– Qu'attends-tu de moi ?
J'inspire un grand coup, priant le ciel pour ne pas faire une erreur. Imaginer précipiter mes amis, tous mes amis, vers la perte… Je ne peux pas le concevoir ! C'est impossible ! J'ai déjà fais cette erreur avec Vogue mais j'ai envie de croire que ce sera différent avec Mina. Elle est de toute façon mon seul et unique espoir et je n'ai d'autres choix que de lui vouer une entière confiance. Je m'apprête à placer mon destin et celui de mes amis entre ses mains...
– D'accord, écoute-moi bien, soufflé-je. Voilà ce que j'ai besoin que tu fasses…
