«Voici, je viens bientôt, et ma rétribution est avec moi, pour rendre à chacun selon ce qu'est son œuvre. Je suis l'alpha et l'oméga, le premier et le dernier, le commencement et la fin. »

Apocalypse de Saint-Jean, XXII, 13

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Par la fenêtre brisée du troisième étage d'une usine abandonnée sur les rives de l'East River, Snow regardait le ballet des dockers qui déchargeaient des conteneurs estampillés Maersk d'un immense bateau battant pavillon panaméen. De l'autre côté du fleuve, les buildings de Manhattan se dressaient fièrement, toujours majestueux et rutilants, symboles d'une Amérique triomphante. Avec le Queensboro Bridge au premier plan, le paysage avait presque des allures de carte postale si l'on faisait abstraction de l'épaisse fumée qui venait noircir l'azur du ciel.

Le soleil était maintenant haut mais ses rayons n'arrivaient pas à réchauffer l'air frais de ce début de printemps. Cela faisait presque six heures que l'attentat avait eu lieu et tous leurs espoirs reposaient maintenant sur un minable petit junkie.

Mark jeta un coup d'œil au jeune homme ligoté sur une chaise avant de reporter son attention sur son portable posé sur le rebord de la fenêtre, désespérément muet. Depuis qu'Hayden l'avait appelé quatre heures auparavant, il n'avait plus aucune nouvelle. Sa seule crainte était que les deux autres agents lui coupent l'herbe sous le pied et retrouvent Reese avant lui. Non pas qu'il veille sauver son ancien partenaire mais il voulait avoir le privilège de lui coller lui-même une balle entre les deux yeux.

Il soupira longuement avant de porter un grand verre Starbucks à ses lèvres. Il ne put retenir une grimace en avalant le café désormais froid et amer.

-Merde.

De colère, Mark écrasa le gobelet avant de l'envoyer valser à l'autre bout de la pièce sans se soucier du liquide noir renversé sur le béton brut du sol. Il se replongea dans la contemplation des immenses grues de déchargement qui empilaient les conteneurs un peu à la manière d'un Tetris géant. L'agent avait beau retourner la situation dans tous les sens, il était presque certain que cette piste ne mènerait nulle part…

Un cri résonna dans le hangar suivi de pleurs :

-S'il-vous-plait…Pitié…

L'agent ne prêtait même pas attention aux suppliques du prisonnier. Il savait d'instinct qu'ils n'en tireraient rien de très intéressant.

C'était trop facile.

Trop simple.

Trop amateur.

Cela ne ressemblait tellement pas à Reese.

Car quand Hayden l'avait informé que les cartes de Wren avaient été utilisées dans plusieurs distributeurs du côté de Carnegie Hill, dans l'Upper East Side, il avait tout de suite eu de sérieux doutes. Malgré tout, Stanton et lui avaient sauté dans leur voiture, nourrissant, sans trop y croire, l'espoir de retrouver les deux fugitifs qui manquaient à l'appel. En effet, après avoir écumés tous les postes de secours avancés, attendus que les vedettes des gardes côtes remontent les derniers corps, contactés les hôpitaux de la ville et même vérifiés les morgues, les agents avaient dû se rendre à l'évidence : Reese et Wren avaient échappé à l'attentat.

Dès lors, il leur avait paru évident que les deux fugitifs étaient ensemble. Sinon comment expliquer qu'un simple technicien informatique ait pu échapper à un attentat puis à leurs recherches intensives ?!

Mais hélas, ce ne furent ni l'informaticien ni leur ex-partenaire qu'ils avaient découvert dans cette ruelle sordide cachée en plein cœur de Manhattan, mais un groupe de jeunes qui venaient visiblement de consommer de la drogue. Affalés à même le sol, ils ne s'étaient même pas cachés, même pas enfuis, même pas niés, ils les avaient juste regardés approcher, sans rien dire.

Grâce à des captures d'écran de caméras de surveillance dissimulées au-dessus des distributeurs de billets que la NSA leur avait fournis, ils avaient rapidement repéré celui qui avait retiré des espèces. Planant complètement, Harry Goldfarb, vingt ans à peine, n'avait opposé aucune résistance quand les deux agents l'avaient fouillé. Après avoir découvert que le jeune homme avait toujours les cartes en sa possession, Stanton et Snow l'avaient embarqué manu militari dans leur véhicule sous les yeux vitreux de ses camarades d'infortune toujours aussi amorphes.

Kara s'était installée au volant tandis que Snow l'avait maintenu éveillé à l'arrière. Pas question qu'il sombre.

-Qu'est-ce qu'il a pris ? Avait-t-elle demandé en prenant la direction d'une usine désaffectée sur l'East River où ils avaient leurs habitudes pour les interrogatoires un peu…musclés.

Snow avait relevé la manche du junkie et avait découvert un avant-bras couverts de traces de piqures. La plupart de ses veines avaient explosé et sa peau était couverte d'hématomes.

-Héroïne.

-De quand date son dernier shoot?

L'agent s'était penché sur le jeune homme pour observer son visage. Le garçon était blême, en sueur et ses pupilles complètement dilatées. Il lui avait assené plusieurs gifles mais Tony planait tellement qu'il n'avait esquissé aucun geste pour se défendre. Tout au plus, avait-il articulé des paroles au demeurant incohérentes. Aucun doute possible, il venait de prendre une dose. Passé le flash, les héroïnomanes connaissaient une période d'euphorie et de bien être si intense qu'elle leur faisait complètement perdre pied et oublier un monde extérieur qu'ils jugeaient trop dur.

-Moins d'une heure, avait-il annoncé à la manière d'un expert.

Ce qui n'était pas très éloigné de la réalité puisque la CIA avait pour habitude d'utiliser toutes sortes de drogues pour faire parler des détenus. N'avait-elle pas utilisé le LDS dans le cadre de la programmation mentale de certains de ses agents ? Chose on ne peut plus ironique si l'on considère que quelques années plus tard, le président Nixon déclarait la guerre à la drogue…

-Encore trois heures et il sera à point, avait conclu Kara avec un petit sourire en coin.

Interroger un drogué était presque aussi facile qu'abattre un éléphant dans un couloir. Il suffisait d'attendre la descente et le jeune homme leur livrerait absolument tout ce qu'ils demanderont… voir même plus. Kara n'aurait sans doute même pas besoin de le torturer…mais bon, pourquoi sans priver ?

Cela faisait donc trois heures maintenant que Tony était entre leurs mains. Mais Snow doutait de la pertinence de cette piste. D'une part, il lui semblait totalement aberrant qu'un agent aussi expérimenté et compétent que Reese laisse les cartes de crédit au nom de Wren dans la nature. Mais admettons. L'informaticien avait très bien pu être négligent... L'autre problème, et non des moindres, venait de leur témoin. Pour une dose, un junkie était capable de vendre père et mère ce qui rendait son témoignage plus que douteux…

Au loin, Mark repéra la silhouette athlétique d'un docker. Ses pensées dérivèrent immédiatement vers Reese.

Où se trouvait-il ?

Pourquoi les avait-il trahis ?

Qui le harcelait au téléphone ? Une puissance étrangère ? La Chine ? La Russie ? L'Iran ? Une entité terroriste ? Al-Qaïda ? ISIS ? Les suprématistes blancs ? Un groupe mafieux ?

Dans quel but ? L'argent ? Snow était sceptique. John n'avait jamais semblé particulièrement attiré par l'appât du gain…Des idéaux ? Peut-être…Ces derniers temps, il lui avait paru hésitant, remettant en question à plusieurs reprises ses ordres et la légitimité de ses missions…

Il ressassait ces questions et se perdait en conjectures quand un bruit attira son attention. Il se retourna et découvrit Kara assise sur une chaise, les pieds négligemment posés sur une table abandonnée par des squatteurs. Elle s'était mise à son aise. Elle avait remonté ses longs cheveux bruns en une queue de cheval haute, avait ôté sa veste de costume et sa chemise pour ne garder qu'un débardeur blanc…enfin plus tout à fait puisque des taches de sang le souillaient.

L'homme s'avança vers elle et posa son téléphone, juste à côté des fameuses cartes de crédit, d'une tenaille ensanglantée et de gants de chirurgien qu'elle venait de retirer. Car le problème quand on torturait un drogué était de ne pas contracter accidentellement une hépatite ou le SIDA. Cela serait dommage et gâcherait un peu la fête…

-Alors ? Demanda-t-il, aucunement ému par les preuves de tortures négligemment posées sur la table.

-Il dit qu'un gars en costume trempé et déchiré lui a donné ces cartes sans explication, sans doute un leurre, expliqua la jeune femme en commençant à se curer les ongles avec un petit canif sorti de sa poche.

-Qu'est-ce que tu as appris que je ne sache pas déjà, rétorqua-t-il sèchement, exaspéré par la nonchalance de la jeune femme.

Kara leva les yeux et esquissa un petit sourire.

-Ils étaient sur Lexington Avenue.

L'agent plissa les yeux.

Lexington Avenue… La bibliothèque abandonnée où Wren et Ingram s'étaient retrouvés l'autre jour…Que faisaient-ils là-bas ?

-Quoi d'autre ? Demanda-t-il, devinant, à son sourire entendu, que la jeune femme lui réservait encore une surprise.

-Reese serait reparti avec un autre homme à peu près dans le même état que lui dans une Jaguar XJ noire.

-Pas très discret comme voiture.

-Élégante, puissante, je trouve au contraire qu'elle lui convient parfaitement.

Ignorant cette remarque parfaitement stérile, Snow saisit son téléphone et composa un numéro préenregistré qu'il avait tendance à beaucoup faire depuis quelques temps…malheureusement. Car téléphoner à Michael Hayden pour lui transmettre des informations lacunaires et sujettes à caution était s'exposer à ses foudres. D'un simple claquement de doigts, le directeur de la CIA pouvait l'envoyer en prison, dans un sac mortuaire ou pire, à la circulation.

Il n'eut pas longtemps à attendre puisque son patron décrocha dès la première sonnerie. Nul doute qu'il attendait son coup de fil avec impatience.

-Du nouveau ? Lança-t-il sans préambule.

Snow inspira profondément avant d'expliquer :

-Il s'agissait d'une diversion. Reese a donné les cartes de crédit à un drogué sur Lexington avenue avant de s'enfuir, vraisemblablement avec Wren, au volant d'une Jaguar XJ noire.

Tout comme pour l'agent quelques instants plus tôt, cette adresse fit immédiatement tilt dans l'esprit aiguisé d'Hayden.

-N'est-ce pas là que Wren et Ingram se sont rencontrés?

-Effectivement.

Un silence s'installa à l'autre bout du fil, comme si le directeur de la CIA réfléchissait. Finalement, l'homme ordonna sèchement :

-Bien. Découvrez ce qu'ils ont fait là-bas.

Mark hésita avant de demander :

-Et la voiture ?

Nouveau silence. Puis la réponse claqua:

-On s'en occupe.

Visiblement, le directeur de la CIA ne souhaitait pas en dire plus. Prenant acte de cette non-information, l'agent demanda :

-Et pour le témoin ?

-Tuez-le.

Aucune hésitation cette fois.

-Bien.

-Autre chose ?

-Non.

-Parfait. Appelez-moi quand vous aurez d'autres informations.

Hayden raccrocha sans même attendre la réponse. Snow rangea son portable dans la poche intérieure de son costume.

-Alors ? Lança Stanton en continuant sa manucure.

-On va à la bibliothèque.

-Et lui? Demanda-t-elle en désignant Goldfarb qui avait perdu connaissance à cause de la douleur liée à la torture mais surtout au manque.

Snow l'observa quelques minutes avant d'annoncer froidement :

-Tue-le.

Stanton ne répondit pas. Elle se contenta de soupirer en rangeant son petit couteau, saisit ses gants avant de se redresser. Lentement, tel un bourreau s'approchant d'un condamné, elle s'avança vers le junkie. Ligoté à demi-nu sur une vieille chaise, son corps, couvert de sueur, était traversé de violents tremblements. A ses pieds, une flaque de vomi et d'urine témoignait de son calvaire.

Nullement émue par ce spectacle pathétique, Stanton se dirigea directement vers la petite table à côté de lui où elle avait installé son matériel de torture. Mais pour ce cas, pas besoin de révolver, de couteau, de corde ou de poison. Non, pour tuer un drogué, rien de plus facile. Il suffisait de lui donner ce qu'il réclamait à corps et à cris : une dose. Sauf que celle-ci serait la dernière.

Elle saisit donc une petite trousse avec tout le nécessaire du parfait petit dealer et s'approcha de sa future victime. Elle tira une chaise et s'assit en face lui. Le prenant par les cheveux, elle tira rudement sa tête en arrière. L'homme gémit faiblement:

-Pitié…

-Chut…murmura-t-elle doucement.

Mais il ne fallait pas s'y tromper, ce n'était pas par empathie qu'elle lui demandait de se calmer. C'était juste parce qu'elle avait horreur des pleurnicheries et aimait travailler en paix.

-Pitié...Aidez-moi…

Kara observa le visage crispé par la douleur. Aucune marque de torture n'était visible. Pourtant, l'homme avait bel et bel subi les assauts méthodiquement sadiques de la femme. Ses dents avaient été fracturées, ses doigts de pied cassés. Elle s'était adonnée à un simulacre d'étouffement avec un sac plastique et l'avait même électrocuté sur des zones particulièrement sensibles…

Ajouté au manque, l'homme était à bout. Kara pouvait parfaitement le voir à son regard suppliant. Il lui demandait de mettre un terme à ses souffrances. Une fois n'était pas coutume, elle allait accéder à sa demande et lui offrir la meilleure mort qui soit.

-Je suis fière de toi, Harry. Tu nous as été d'une très grande aide.

L'homme se détendit…un peu.

-Vous…allez …me libérer ?

Kara sourit. Il ne pensait pas si bien dire. Effectivement, elle allait le libérer…Pour toujours.

-Oui.

Elle enfila à nouveau ses gants et ouvrit sa trousse. Elle posa sur la table tout le nécessaire pour un shoot sous les yeux avides de son prisonnier.

Stanton s'empara d'un petit sachet et renversa son contenu dans le creux d'une cuillère. Elle ajouta à la poudre d'héroïne, un peu d'acide ascorbique, quelques gouttes d'eau injectable puis commença à chauffer le mélange à l'aide d'un briquet. Avec les dernières forces qui lui restaient, Harry s'agita sur son siège comme pour accélérer le mouvement.

-Ça vient, ça vient, il faut faire ça bien, murmura l'agent en regardant le produit brunâtre commencer à bouillir doucement.

Une fois la préparation prête, elle remplit la seringue. Elle ne prit pas la peine de vérifier s'il n'y avait pas de bulles d'air…A quoi bon…

Elle posa le shoot sur la table puis sortit à nouveau son couteau. D'un mouvement sec, elle coupa les liens qu'elle prit soin de récupérer avant de tendre la seringue.

-A toi l'honneur.

D'une main tremblante, Harry la saisit. Finalement, le plus dur dans cette histoire fut de trouver une veine viable tant l'homme, toxicomane depuis des années, s'était fait de nombreuses injections un peu partout sur le corps, de la pliure de ses coudes jusqu'à son cou en passant par ses épaules ou l'intérieur de ses cuisses…Après quelques secondes de recherche, il trouva son bonheur sur le dessus de son pied.

Il inséra lentement l'aiguille sous sa peau puis s'injecta enfin le produit.

Lentement, il ferma les yeux et rejeta la tête en arrière pour savourer une dernière fois le flash puis cet intense sentiment de plénitude. Savait-il qu'il était en train de mourir ? Peut être puisque son dernier mot fut un « merci » à peine audible alors qu'il sombrait dans l'inconscience.

Pendant que la vie quittait peu à peu le corps d'Harry Goldfarb, la jeune femme rangea soigneusement ses affaires. Une fois terminé, elle l'observa avec attention. Un sourire aux lèvres, les yeux révulsés, le jeune homme semblait dormir. Mais Kara savait qu'il n'en était rien. Elle posa deux doigts sur sa carotide et sourit.

Il était mort.

Satisfaite, elle se leva et quitta la salle, laissant le pauvre malheureux tel quel, assis à demi-nu sur cette chaise, la seringue encore plantée dans son pied.

D'ici quelques jours, on retrouvera son corps. La police ne prendra même pas la peine d'enquêter, concluant sans l'ombre d'un doute à une overdose.

-C'est bon ? Demanda Snow qui attendait dans l'autre pièce.

Kara nota qu'il avait déjà effacé toutes les traces de leur présence.

-Oui, à l'instant, annonça-t-elle avec fierté.

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Au même moment,

à Foggy Bottom,

Washington DC

Une fois raccroché, Hayden observa avec attention Alicia Corwin qui était revenue dans l'ancien QG de la CIA après avoir passé la matinée dans son bureau de Washington... Ou tout du moins, le supposait-il. Car la jeune femme s'était montrée peu bavarde depuis qu'ils avaient réalisé qu'il manquait deux noms sur la liste des victimes de l'attentat…

Depuis, un climat de défiance s'était installé entre les deux agents. Si Hayden suivait toujours le protocole et ses ordres sans broncher, en bon soldat qu'il était, Corwin, elle, faisait de plus en plus cavalier seul, gardant jalousement ses atouts dans sa manche et ne lâchant les informations que contrainte et forcée.

Ce n'était pas bon. Pas bon du tout. La dernière fois que des agences du gouvernement avaient mené ce genre de politique, dix-neuf terroristes avaient réussi à détourner quatre avions de ligne avant de réussir à en précipiter trois sur les symboles de la puissance américaine un certain 11 septembre... Aussi, ne souhaitant pas reproduire les erreurs du passé, Hayden avait mis le haut-parleur lorsque l'agent Snow l'avait appelé. Mais à l'évocation de la Jaguar, la jeune femme s'était tournée pour téléphoner :

-Recherchez une jaguar XJ noire. La dernière fois qu'elle a été vue, c'était sur Lexington Avenue vers dix heures ce matin.

Sur ce, elle avait raccroché et s'était concentrée sur la fin de la conversation entre Hayden et son agent. Lorsque ce dernier avait subtilement demandé qui allait s'occuper de la voiture, elle avait fait un signe de la tête, lui signifiant que la Jaguar n'était plus la priorité de la CIA. Sans doute comptait-elle sur la dénommée Control et ses agents suivre cette affaire.

L'homme avait obéi en ordonnant sèchement à Snow de tuer leur informateur avant de concentrer leurs recherches sur la bibliothèque abandonnée.

Un silence pesant s'était maintenant installé dans le bureau enfumé de Foggy Bottom. Hayden avait arrêté de compter les cafés qu'il avait pris depuis ce matin mais sa tachycardie lui signalait qu'il serait sans doute grand temps de faire une pause avec la caféine. En revanche, Alicia Corwin paraissait toujours aussi calme. Bien sûr, elle était contrariée par la tournure des événements. Mais ses contacts au plus haut niveau de l'État et ses moyens illimités lui donnaient une assurance que le chef de la CIA était bien loin de ressentir. Car il savait qu'en cas de coup dur, il était le fusible, celui qui serait livré en pâture à la justice, à la presse et à la population.

Du coup, quand la jeune femme prit la parole, ce fut très étrangement pour le complimenter :

-Je vous dois des excuses, vous aviez raison, Reese est effectivement un excellent agent.

Essayant de cacher sa surprise derrière un masque de froideur, l'homme ne dit rien, se contentant de l'observer avec suspicion. Et il avait raison de se méfier car quand Corwin s'installa sur le siège en face de lui, sa remarque n'avait plus rien d'élogieux :

-Mais j'aurai préféré qu'il réserve ses compétences uniquement pour nous. Est-ce que vous avez la moindre putain d'idée de l'endroit où ils pourraient se trouver ?

Rectification. Elle était en colère. Elle bouillait littéralement de rage malgré son apparence sereine et son sourire de façade.

-Pour l'instant, il sème des leurres pour gagner du temps. Je suis prêt à parier que la piste de la Jaguar ne nous mènera nulle part.

-Où sont-ils ? Répéta Corwin avec agacement.

Hayden se leva et se dirigea vers un plan de New York qu'il avait fait venir. Durant toute la matinée, il avait essayé de se mettre dans la peau de Reese et d'anticiper ses réactions.

-Dans une zone blanche sans doute. Ce sont des endroits non-couverts par la vidéosurveillance. Avec de l'argent liquide, ils pourront tenir quelques jours et organiser leur fuite, expliqua-t-il en désignant les quartiers qu'il avait entourés avec un épais marqueur rouge.

Alicia, qui l'avait suivi, observa la carte avec attention et sourit :

-Ils ne pourront pas aller bien loin. L'attentat nous a donné un formidable prétexte pour fermer toutes les voies de communication. La ville est bouclée. Les entrées et les sorties sont rigoureusement contrôlées.

Hayden acquiesça :

-Seuls, ils n'ont aucune chance de s'échapper.

Soudain, le téléphone de Corwin sonna. Elle décrocha mais, contrairement au chef de la CIA, ne mit pas le haut-parleur.

-J'écoute.

A l'autre bout du fil, l'opératrice ne sembla pas impressionnée par son ton peu sec et enchaîna de manière professionnelle :

-Madame, nous avons les résultats de la recherche sur le téléphone portable de l'agent John Reese.

-Et alors ?

-Il a effectivement reçu quatre messages textes quelques minutes avant l'explosion.

-De qui ?

-Aucune idée. Le numéro n'est pas répertorié.

-Un téléphone prépayé ?

-Sans doute…

Sentant que l'opératrice hésitait, Corwin demanda :

-Un problème ?

-Eh bien…Le numéro n'a borné sur aucune antenne-relais de la ville.

-Et bien, étendez les recherches, s'agaça Alicia.

-C'est ce que nous avons fait. En réalité, il n'a pas borné du tout. Celui qui a envoyé ces messages n'a pas utilisé le réseau téléphonique classique mais internet.

Un long silence accueillit cette information. Corwin paraissait déstabilisée par cette nouvelle, à tel point que l'agent à l'autre bout du fil l'interpella :

-Madame ?

Alicia reprit immédiatement contenance et demanda:

-Que disaient ces messages ?

-« protège admin », « sauve-le » et « vite »

-Très bien…Merci.

Lorsqu'Alicia Corwin raccrocha, elle demeura interdite quelques instants.

-Alors ? Demanda Hayden en étudiant avec attention la jeune femme.

Même si elle le cachait, elle paraissait soucieuse voire inquiète, comme si quelque chose qu'elle n'avait absolument pas anticipé mais qu'elle redoutait était en train de se passer. Lentement, elle leva les yeux vers lui et annonça d'une voix blanche :

-Ils ne sont pas seuls.

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La bibliothèque abandonnée

Lexington Avenue

New York

Lorsque Snow gara le SUV noir dans la petite ruelle jouxtant la bibliothèque désaffectée, l'après-midi était déjà bien entamé. Les deux agents avaient mis plus de temps que prévu pour atteindre le cœur de Manhattan en raison des nombreux barrages filtrants qui inspectaient chaque véhicule et vérifiaient l'identité de leurs occupants. Tout agent de la CIA qu'ils étaient, Mark et Kara avaient été prisonniers de la circulation comme les communs des new-yorkais et avaient dû prendre leur mal en patience…ce qui n'était pas leur qualité première…

-Enfin…Soupira Kara en sortant de la voiture avant de s'étirer de tout son long.

Sans répondre, Snow sortit son arme et se dirigea directement vers le tunnel qui menait jusqu'à la porte dérobée. Même s'ils n'avaient jamais mis les pieds dans cet endroit, ils avaient l'impression de parfaitement le connaître grâce au rapport hyper-détaillé que Reese en avait fait juste après la rencontre entre Ingram et Wren.

Malgré tout, lorsqu'ils pénétrèrent dans l'immense vestibule dominé par un monumental escalier où gisaient des dizaines de livres et de journaux, les deux agents furent saisis par une étrange sensation de fin du monde. Suivant les indications laissées par leur ex-partenaire, ils montèrent directement à l'étage en faisant bien attention où ils posaient les pieds.

Armes aux poings, Snow et Stanton progressaient extrêmement lentement, à l'affût du moindre détail anormal. Ils craignaient que Reese ne les ait attirés dans un piège. Sans un bruit et toujours aux aguets, ils traversèrent l'enfilade de rayonnages où des livres se mourraient lentement puis se retrouvèrent face à une grille partiellement tirée.

Avec précaution, Snow l'ouvrit et pénétra dans une étrange pièce. Plongée dans la pénombre, il y régnait une atmosphère crépusculaire. Des étagères remplies d'ouvrages anciens étaient couvertes de poussière, des photographies d'inconnus étaient scotchées sur un panneau de verre ébréché et au centre trônait une table vide. Le temps semblait suspendu. Seuls les câbles au sol et les traces de pas laissées dans la poussière témoignaient d'une activité récente.

Rassurés, ils rengainèrent leurs armes et commencèrent à inspecter le lieu à la recherche d'indices qui pourraient expliquer pourquoi Wren et Reese étaient revenus ici ?

Tandis que Stanton regardait les tranches des ouvrages, espérant peut être découvrir au détour d'un titre, un détail intéressant, Mark étudiait les visages, les articles de presse et les divers numéros affichés sur le tableau en verre. Après avoir fait le tour de la pièce, Kara vint se poster juste derrière lui.

-Voici donc les fameux numéros.

Snow ne répondit pas. Il essayait de se rappeler la conversation entre Ingram et Wren que Reese avait retranscrit dans son rapport. Comme des flashs, des mots lui revirent à l'esprit: «accès de secours », «numéro », «reprogrammé »… Soudain, il réalisa. Ce n'était pas ce qu'il y avait dans ce QG de fortune qui allait leur apporter les réponses à leurs questions, mais ce qu'il n'y avait pas !

Il se retourna et observa longuement la table derrière eux.

-Qu'est-ce qu'il y a ? demanda Stanton en suivant son regard.

-Les ordinateurs…Il manque les ordinateurs d'Ingram.

En effet, la jeune femme pouvait très distinctement voir les contours de deux ordinateurs portables sur la table poussiéreuse.

-Ils sont revenus pour récupérer des ordinateurs ?

-A l'évidence.

-C'est très malin. Avec les compétences en informatique de Wren et les talents de Reese, ils ont peut être une chance de s'en sortir.

Snow se figea. Ce fut comme si toutes les pièces du puzzle se mettaient en place dans son cerveau. Il pouvait presque entendre les voix de Stanton, de Wren et de John se mélanger et répéter inlassablement :

Les compétences en informatique de Wren…

Tu l'as reprogrammée…

Il l'a créée…

Voyant son partenaire étrangement pâle et silencieux, Kara s'inquiéta :

-Quelque chose ne va pas ?

Lentement, Snow se tourna vers elle et annonça d'une voix blanche :

-Je sais pourquoi ils sont revenus…

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Motel Verax

Ocean Hill,

Brooklyn,

Assis sur la vieille chaise en formica, rare mobilier dans cette chambre minable, Finch regardait le flash spécial qui tournait en boucle sur une chaîne d'information en continu sur la vieille télévision posée sur la commode. Les images toutes plus insoutenables les unes que les autres exerçaient sur lui une sorte de fascination morbide au point qu'il avait du mal à détourner les yeux.

Tant de morts…

Tant de blessés…

Par sa faute…

Harold comprenait maintenant mieux ce que les psychiatres appelaient le Syndrome Post Traumatique. A ses blessures physiques, somme toute, minimes, s'ajoutaient un traumatisme psychique, hautement plus douloureux et difficile à gérer. La culpabilité, la tristesse, la solitude et la colère se disputaient la première place dans son esprit.

Inconsciemment, il posa sa main sur le bandage à son poignet et ses pensées dérivèrent instantanément vers Reese. Il ne savait que penser de cet homme en qui il n'avait toujours pas confiance mais qui pourtant risquait sa vie pour le sauver.

Il devait bien avouer qu'en se retrouvant seul dans cette chambre avec lui, il avait bien cru être tombé dans un piège dont la CIA avait le secret.

-Bien, à nous deux maintenant…

A ses mots, le sang de Finch s'était figé dans ses veines. Comme au ralenti, il s'était retourné et avait dévisagé Reese avec effroi. Adossé à la porte qu'il venait de verrouiller, le jeune homme l'avait longuement observé, prenant visiblement plaisir à voir la peur dans son regard.

-Que comptez-vous me faire ? Avait-il alors demandé d'une voix tremblante.

Un lent sourire qu'Harold avait mentalement qualifié de carnassier était apparu sur le beau visage de l'agent. Se sentant comme un lapin pris au piège, son cœur s'était mis à tambouriner dans sa poitrine. Il avait regardé partout autour de lui à la recherche d'une échappatoire mais il n'y avait que la fenêtre…Or, il se voyait mal sauter du deuxième étage…Aussi il avait changé de stratégie et regardé à l'intérieur de la chambre pour y trouver une arme de fortune. Un cendrier massif en grès avait alors attiré son attention.

-N'y pensez même pas, avait brutalement averti l'agent en s'avançant dans la pièce comme un prédateur.

Sans le quitter des yeux et son éternel petit sourire au coin des lèvres, le jeune homme s'était lentement approcher. Finch avait paniqué :

-Que …Que me voulez-vous ?

Semblant beaucoup s'amuser de la situation, Reese avait calmement déclaré :

-Ôtez votre veste et votre chemise.

L'ordre avait tellement déstabilisé Harold qu'il en était littéralement resté bouche bée. Voyant que Reese attendait une réaction de sa part et pas bien sûr d'avoir compris, il avait demandé :

-Quoi ?!

Avec humeur, John avait alors soupiré avant d'articuler lentement comme s'il s'adressait à un demeuré :

-Déshabillez-vous et asseyez-vous sur le lit.

Puis, comme si la situation ne le faisait soudainement plus rire, l'agent avait sorti de ses poches les compresses, les bandes et le désinfectant qu'il avait volé dans l'ambulance. Harold avait alors comprit. Sa blessure !

Docilement, il s'était délesté de sa veste mais avait seulement remonté sa manche de chemise. Lorsque Reese avait reporté son attention sur lui, il avait souri en constatant qu'une nouvelle fois, il n'avait pas tout à fait obéi à ses injonctions. Toutefois, il n'avait rien dit, respectant sa pudeur.

Il s'était contenté de déchirer les enveloppes de plusieurs compresses avant de les humidifier avec de l'eau provenant du petit lavabo niché un coin de la pièce. Il s'était ensuite agenouillé et avait délicatement pris le bras blessé de Finch. Avec précaution, il avait commencé à ôter le bandage de fortune, souillé. Mais le tissu avait collé à la blessure et il n'avait eu d'autre choix que de tirer un coup sec. Finch avait grimacé de douleur.

-Désolé, avait murmuré l'agent avant d'inspecter la plaie.

Longue d'une dizaine de centimètres, l'entaille ne lui avait pas semblé très profonde mais nécessitait tout de même des points de sutures. N'ayant rien sous la main pour prodiguer ce genre de soins, Reese s'était contenté de nettoyer la blessure avant d'appliquer l'antiseptique. Malgré la douleur, Finch n'avait pas crié. Il avait simplement serré les dents en agrippant de l'autre main le couvre-lit dans un réflexe compulsif.

Une fois propre, John avait placé plusieurs compresses sur la plaie avant de faire un bandage serré, histoire de comprimer et juguler le saignement.

Tête baissée, Harold avait regardé Reese le soigner avec méthode et professionnalisme. Aucun doute possible, il avait déjà effectué ces gestes par le passé. Il n'avait pu s'empêcher de penser que ses mains avaient également dû tuer. Néanmoins, ce qui l'avait profondément troublé était l'extrême douceur et délicatesse de ces gestes. Finch avait été particulièrement mal à l'aise par cette proximité tout à fait inattendue et ce contact très intime, comme des caresses.

Une fois terminé, Reese s'était relevé pour aller jeter le pansement et les compresses souillés dans une poubelle laissée dans un coin.

-Merci, avait alors murmuré Finch, conscient d'avoir une nouvelle fois prêté de mauvaises intentions à l'homme qui faisait de son mieux pour l'aider sans rien attendre en retour.

-Ce n'est rien, avait-il simplement répondu avec un sourire triste avant d'enchaîner, je dois sortir, vous ne bougez pas d'ici et restez éloigné de la fenêtre. Je fais au plus vite.

-Où allez-vous ?! S'était alors écrié Finch en se levant d'un bond, espérant peut être inconsciemment le retenir.

Très étrangement, il avait ressenti une peur irraisonnée à l'idée de se retrouver seul dans cette chambre glauque, sans sa présence sécurisante.

-Je dois aller chercher du ravitaillement…Vous avez faim ?

Finch hocha la tête, prenant brutalement conscience qu'il n'avait rien mangé depuis la veille.

-Très bien. Je vais également chercher deux-trois bricoles. Je prends la clé. Verrouillez la porte derrière moi et surtout, n'ouvrez à personne.

Un peu rassuré, Harold avait acquiescé et avait regardé le jeune homme quitter les lieux avant de fermer la porte. Mais une fois seul, un sentiment d'abandon l'avait frappé de plein fouet. Pour exorciser ce silence qui l'étouffait, il avait allumé la télévision et s'était installé sur la seule chaise de la chambre, prenant soin de rester à l'écart de la fenêtre, suivant comme parole d'Évangile, les recommandations de l'agent.

Depuis, il attendait.

Et cette attente lui était de plus en plus insupportable. Son angoisse grandissait à mesure que les minutes s'égrainaient lentement. Il regarda sa montre. Cela faisait deux heures que Reese était sorti.

Il s'inquiétait.

Et si l'homme était parti ? S'il l'avait laissé à son triste sort pour sauver sa propre peau. Cela serait somme toute naturel. Pour un agent aussi expérimenté que Reese, il constituait un poids mort…

Soudain, un bruit de clé dans la serrure le fit sursauter. Finch se leva d'un bond, le cœur battant à tout rompre dans sa poitrine, les yeux rivés sur la porte. Il ne put retenir un immense soupir de soulagement en découvrant Reese dans l'encadrement.

Enfin, il ne reconnut pas l'homme tout de suite car il ne ressemblait absolument plus à un agent de la CIA. Il avait troqué son costume humide et déchiré contre un jean, un sweat noir à capuche et une veste en cuir qui soulignaient sa carrure athlétique et ses proportions parfaites. Ses cheveux ébouriffés qui partaient un peu dans tous les sens et les entailles sur son visage toujours aussi beau lui conféraient un petit air de bad boy tout à fait en adéquation avec l'endroit.

Et malgré cette tenue nettement plus décontractée que son très classique costume, John était toujours aussi séduisant… peut être plus encore…pensa Finch totalement sous son charme. Quel caméléon ! Il est capable de s'adapter à n'importe quelle situation et se fondre dans son environnement avec un sang froid à toute épreuve.

Alors que Finch restait planté là à le regarder, John s'avança de sa démarche féline jusqu'au lit et y déposa un grand sac de sport. Tellement subjugué par son changement, l'informaticien ne l'avait même pas remarqué. Poussé par la curiosité, il s'approcha et demanda:

-Qu'est-ce que c'est ?

-Le ravitaillement, annonça fièrement l'agent en tirant d'un coup sec sur la fermeture-éclair pour dévoiler le contenu du sac.

Finch découvrit alors un véritable arsenal à faire pâlir les gangs du coin. Malgré sa méconnaissance, il reconnut sans peine des pistolets, des fusils d'assaut et leurs chargeurs ainsi que diverses grenades…

Mal à l'aise, il ne put s'empêcher de murmurer :

-J'imaginais plutôt de la nourriture…

-Il suffit de demander. J'espère que vous aimez la nourriture chinoise, annonça le jeune homme en farfouillant plus profondément dans le sac.

Il en ressortit un sachet en plastique qu'il posa sur la table de chevet. Aussitôt, une délicieuse odeur remplit la petite chambre, réveillant immédiatement l'estomac de Finch qui se mit à grogner. Mais le jeune homme se retourna à nouveau vers le sac et en sortit des vêtements. Il les tendit à Harold en annonçant :

-Mais avant, tenez, changez-vous, je crois que c'est votre taille.

Encore une fois estomaqué par le contrôle de l'agent, Harold prit la pile de vêtements puis hésita. Il balaya la petite chambre du regard à la recherche d'un endroit pour s'isoler. Mais peine perdue. Il n'y avait pas de cabinet de toilette. Juste un petit lavabo dans un coin.

Percevant sa gêne, John se détourna vers la table de nuit où il avait laissé le sachet de nourriture.

Une fois de plus, Reese le surprenait. Avec élégance, il essayait de le mettre à l'aise en essayant de lui donner un peu d'intimité. Finch ne s'était absolument pas attendu à un tel tact de sa part.

Par pudeur, Finch lui tourna tout de même le dos, ôta ses vêtements désormais irrécupérables et enfila ceux choisis par l'autre homme. Effectivement, il avait le compas dans l'œil puisque le pantalon noir, la chemise blanche et la veste en tweed lui allaient comme un gant. Il en profita ensuite pour se rafraîchir. Il s'aspergea le visage d'eau afin d'en effacer les stigmates de l'explosion et se remettre les idées en place.

Se sentant un peu mieux, il rejoignit l'agent qui, en l'entendant approcher, se retourna et lui présenta deux boites en carton :

-Nouilles sautées au bœuf ou crevettes sauce piquante ?

-Heu…Crevettes, je vous remercie.

-Tenez, dit l'agent en lui tendant une boite et des baguettes.

Finch reprit sa place sur la chaise alors que Reese préféra rester debout. Perdus dans leurs pensées, les deux hommes mangèrent en silence, chacun savourant ce petit moment de quiétude. Une fois son repas terminé, l'informaticien posa délicatement ses baguettes sur la boite en carton avant de déclarer de manière un peu abrupte.

-Pourquoi m'aidez-vous ?

Surpris, Reese leva les yeux et observa l'autre homme. Il lut dans son regard une détermination tout à fait nouvelle. Comprenant qu'il était peut-être temps de jouer cartes sur table, il posa sa boite, inspira longuement et avoua:

-J'en ai reçu l'ordre.

Finch fronça les sourcils. L'agent lui avait lui-même avoué qu'il avait trahi la CIA. Perplexe, il demanda :

-De qui ?

-Je ne sais pas.

-Comment ça ?

-Juste avant l'explosion, j'ai reçu des textos d'un numéro inconnu me demandant de vous protéger.

-Me protéger ? Répéta l'informaticien de plus en plus perdu.

John demeura silencieux. Il se passa la main dans les cheveux avant d'avouer :

-Oui…enfin pas tout à fait…

L'informaticien commença à s'agacer et demanda d'un ton sec :

-Que disaient ces textos exactement ?

Reese n'eut pas besoin de réfléchir longtemps. Depuis qu'il les avait reçus, ces messages ne cessaient de le hanter. Aussi, il annonça sans une once d'hésitation:

-« Protège admin », "Sauve-le", "vite".

Finch blêmit.

-Wren ? Quelque chose ne va pas ? Vous savez qui m'a envoyé ces messages ? S'inquiéta l'agent en s'approchant de l'autre homme qui semblait complètement abasourdi.

-J'en ai bien peur, oui, avoua Harold d'une voix blanche.

-Qui?

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Et à quelques minutes d'intervalle, à plusieurs kilomètres de distance, trois personnes, comme frappées par la même révélation, aboutirent à la même conclusion: La Machine.

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Le choix de ce titre est volontairement ambiguë car j'ai joué sur la polysémie du mot. Contrairement à ce que beaucoup pensent, le terme apocalypse ne désigne pas le Jugement dernier ou la Fin des temps. Étymologiquement, le terme apocalypse vient du latin apocalypsis signifiant « révélation », lui-même provenant du grec ancien kalúptô (cacher) et ápó (dé) que l'on pourrait dont littéralement traduire par dé-cacher et donc par extension « dévoiler aux hommes ». D'ailleurs l'ouvrage Apocalypse dit de Saint Jean est également appelé le Livre des Révélations…