-Qui est-ce ? Demanda Reese qui ne savait pas s'il devait être soulagé ou inquiet à l'idée que Wren connaisse l'auteur de ses mystérieux messages.
- Je ne crois pas que le terme « qui » soit approprié… marmonna distraitement Harold en se levant de sa chaise.
Sans plus d'explications, il se dirigea vers le lit où les deux ordinateurs d'Ingram avaient été abandonnés depuis leur arrivée. Il en saisit un avant de s'assoir sur le couvre-lit, oubliant son aspect douteux qui le rebutait tant quelques minutes plus tôt. Seul comptait désormais l'identité de leur sauveur. Si ses doutes s'avéraient exacts, ils avaient peut être une chance de s'en sortir…
Interloqué par le brusque changement dans l'attitude de son compagnon d'infortune, John vint se poster juste derrière lui afin de regarder ce qu'il était en train de faire. Même s'il n'était pas informaticien, il devinait sans peine qu'il cherchait à se connecter à internet.
-Vous voulez que j'aille chercher le code wifi du motel? Demanda l'agent en cherchant la clé de la chambre où le mot de passe était sensé être inscrit.
-Vous croyez vraiment que cet endroit fournit ce genre de service ? rétorqua Finch sans lever le nez de son écran, merci mais pas la peine.
Devant ce ton sec, John resta interdit. C'était comme s'il avait devant lui, un autre homme. Le petit informaticien effacé qui baissait les yeux à chaque fois qu'il croisait son regard et qui était complètement dépassé par les événements s'était mué en redoutable hacker, froid, concentré, sûr de lui et cassant. L'agent observa les mains d'Harold courir sur le clavier avec la dextérité d'un pianiste. Il avait vu juste dès le départ. Voilà la véritable personnalité d'Harold Wren, si tant est qu'il s'agisse de son vrai nom…
Mais Reese n'était pas au bout de ses surprises. Une fois la connexion établie, il vit Harold se pencher vers la webcam et demander d'une voix claire et parfaitement distincte.
-C'était toi ?
L'agent fronça les sourcils. A qui parlait-il ?
Sans comprendre, John le regardait fixer un curseur vert sur l'écran. Qu'attendait-il exactement ? Les minutes s'égrainèrent lentement sans qu'aucun changement ne vienne. Parfaitement immobile, Wren restait focalisé sur le point lumineux qui clignotait à un rythme régulier et obsédant. N'aimant pas rester inactif et encore moins dans l'expectative, Reese commença à s'impatienter. Mais alors qu'il perdait espoir, un voyant rouge à côté de l'objectif s'alluma signalant l'activation de la webcam.
Enfin, le curseur vert s'anima pour afficher un simple :
[Oui]
La bouche de Reese s'ouvrit de stupeur. La voilà enfin ! Voilà cette fameuse Machine dont tout le monde parlait tant ! Finch, lui, n'était pas surpris. En réalité, il avait instantanément compris que la Machine était derrière tout cela. Restait maintenant à connaître ses motivations…
-Pourquoi ? Demanda-t-il après quelques secondes d'hésitation.
[Pour te sauver]
Finch se tendit imperceptiblement.
-Je t'ai déjà expliqué que je ne dois pas avoir de traitement de faveur! Rétorqua sèchement Finch en serrant les poings.
[Excuse-moi]
-Elle a l'air de buguer votre Machine, ne put s'empêcher de murmurer Reese avec un sourire en coin.
Mais Finch ne fit aucun commentaire, préoccupé par une tout autre question.
-Pourquoi moi ? Pourquoi pas Nathan ?
Là encore, la Machine prit son temps pour répondre. Trop au goût de Reese. Pour une IA, elle semblait bien lente…
[On ne peut pas sauver tout le monde]
Finch se figea en reconnaissant ses propres mots. Mais cette fois-ci, il en était blessé, car c'était son ami qui était mort sur l'autel de son dogme.
Honteux, il baissa la tête et ne put retenir une larme en repensant à Nathan, son combat, ses idées, son sacrifice. Quelle injustice ! Ingram était tellement plus altruiste, tellement plus généreux et tellement meilleur que lui. Il n'avait été qu'un développeur, qu'un informaticien de génie dont le seul mérite avait été d'avoir crée une intelligence artificielle. Mais que valait sa création si ce n'était pour servir une noble cause ?
De rage, il essuya ses larmes du revers de la manche et demanda d'une voix tremblante.
-As-tu une solution pour nous sortir d'ici ?
[Peut-être]
Reese haussa un sourcil.
-Pas très fiable pour une IA.
-Tu ne sais pas ?! S'exclama Finch, de plus en plus pessimiste quant à leurs perspectives de survie.
[Cela ne dépend pas de moi et tu le sais, la nature humaine est complexe]
Ca, Finch ne pouvait pas dire le contraire… Il soupira bruyamment avant de demander :
-Quand le sauras-tu ?
Quand pourrais-je enfin sortir de ce trou ? Pouvait presque entendre Reese en sous-texte.
[Tout dépendra de son choix]
Finch se crispa.
-Le choix de qui? Demanda-t-il avec méfiance.
[De notre solution]
Finch leva les yeux au ciel en soupirant à nouveau. Les réponses pour le moins énigmatiques de la Machine commençaient à profondément l'agacer. L'heure n'était plus aux devinettes. Il voulait des réponses et des certitudes !
Mais il devait se rendre à l'évidence. Il en avait toujours été ainsi. Des 42 versions de l'IA, celle-ci était de loin la plus coopérante malgré sa propension à vouloir à tout prix l'aider.
-Que devons-nous faire? Demanda-t-il avec résignation.
[Attendre mon signal]
-Comment le reconnaitrons-nous ?
[Activez les téléphones qui sont dans le sac de l'agent Reese]
John se raidit. La Machine l'avait donc suivi durant sa petite escapade shopping. Elle l'avait sans doute vu rançonner les armes d'un groupe de trafiquants puis acheter de la nourriture et deux téléphones portables jetables dans les commerces des environs. Mais comment ? Il était certain que ce quartier était dans une zone non couverte par la vidéo surveillance…
Plus troublant encore, elle connaissait son nom d'agent de terrain. Rares étaient ceux qui connaissant le patronyme que Stanton lui avait donné après sa première mission à Prague. Seuls Snow, Beale, et Hayden l'appelaient ainsi…Elle a dû avoir accès aux fichiers secrets de la CIA…
Ses pensées furent interrompus par Wren qui s'était retourné vers lui comme pour lui signifier d'obéir à l'IA. L'agent se leva et se dirigea vers le sac de sport abandonné au pied de la commode. Après avoir brièvement farfouillé à l'intérieur, il en ressortit deux portables qu'il activa sans attendre. Il en remit un à l'informaticien avant de ranger le sien dans la poche de son sweat. Sans même réfléchir, le geste étant pour lui comme une seconde nature, il glissa l'oreillette dans le creux de son oreille dans l'attente d'un ordre à venir. Mais un ordre de qui ? Ne put s'empêcher de penser l'agent.
La lumière rouge de la webcam s'éteignit alors, comme si la Machine, satisfaite, mettait fin à la conversation.
Finch resta un moment à fixer l'écran désormais noir avant de se résigner à éteindre le portable. Soudain, le téléphone de Finch sonna, le faisant violemment sursauter.
-Du calme, ce n'est que moi, murmura Reese, l'air de rien en raccrochant son téléphone, comme ça vous avez mon numéro. Tant que nous fonctionnerons en circuit fermé, personne ne pourra nous repérer.
-La Machine nous trouvera, assura Harold en rangeant son téléphone.
-Elle est de notre côté non ?
-Apparemment…
Reese se retourna pas bien sûr de comprendre.
-Vous doutez ?
-Elle a toujours été assez capricieuse…
-On aura tout vu, une machine qui se comporte comme un humain, ironisa l'agent en se passant la main dans les cheveux.
Il en avait vécu des situations impossibles, mais celle-ci battait, et de loin, tous les records. Lentement, il s'approcha de la fenêtre, prenant garde de ne pas se dévoiler et regarda le petit manège des prostitués, des souteneurs et de leurs clients potentiels. Le soleil n'allait pas tarder à se coucher et ses rayons écarlates donnaient au quartier un petit air d'enfer. Un petit sourire sans joie apparut sur ses lèvres. C'était sans doute là où il irait s'il venait à mourir…
Un nouveau soupir derrière lui attira son attention. John se retourna et vit Finch se masser l'arête du nez par-dessous ses lunettes. Il semblait exténué. Il avait les traits tirés, les yeux rougis.
-Vous avez eu une sale journée. Reposez-vous, ordonna l'agent sans ménagement.
Finch lui lança un regard outré avant de s'exclamer, scandalisé en se levant d'un bond, comme s'il venait d'être piqué par la fourche du diable :
-Vous ne pensez tout de même pas que je vais m'allonger dans ce nid de puces !
-Vous y étiez bien assis à l'instant.
-J'avais d'autres priorités en tête. Mais à présent que j'ai tous mes esprits, je refuse de m'allonger dans ce …ce…
Visiblement, l'informaticien avait du mal à qualifier ce lit. Reese sourit.
-Dans ce cas, il vous reste le plancher, rétorqua-t-il en haussant les épaules avec désinvolture.
Finch baissa les yeux. La perspective de dormir sur le tapis à la propreté tout aussi douteuse n'était guère plus alléchante.
-C'est une blague !
-Faites comme il vous plaira, s'agaça John en s'asseyant sur le rebord de la fenêtre, prenant soin de se dissimuler derrière le rideau jauni par les rayons du soleil et le tabac.
Le jeune homme se plongea dans la surveillance de la rue, oubliant tout autour de lui. Abasourdi par l'attitude de l'agent et surtout, ne souhaitant pas abdiquer sans une dernière rebuffade, il grommela en s'allongeant avec précaution sur le couvre-lit :
-Vous êtes sans pitié.
Cette remarque n'échappa pas à John qui murmura sans détourner les yeux :
-Une qualité essentielle quand on est un agent.
-Était plutôt, corrigea Harold en se tournant sur le côté pour mieux contempler ou plutôt surveiller le profil du jeune homme.
Ce dernier ne bougea pas d'un pouce. Mais Harold vit le muscle de sa mâchoire tressaillir.
-Dormez, ordonna-t-il sèchement sans quitter la rue des yeux.
-Et vous ?
-Je préfère surveiller si nous n'avons pas de visiteurs inattendus.
-Vous ne préférez pas dormir pour être en forme demain ? Demanda perfidement Harold en se redressant sur un coude.
Cette petite attaque bien basse eut pour effet de détourner Reese de sa surveillance. Il lui sourit mais son regard était dur et ses yeux bleus aussi froids que de la glace. Il se pencha et plongea la main dans son sac de sport à ses pieds. Harold sentit son sang se figer dans ses veines. Qu'allait-il faire ? L'abattre ? Mais au lieu d'une arme, John sortit une boisson énergisante.
-Ça ne sera pas la première fois que je passerai une nuit blanche dans une planque. Aussi j'ai amené de quoi tenir le coup, déclara-t-il en décapsulant la canette avant d'en boire une grande gorgée.
-Ce genre de boisson n'est pas très bon pour la santé vous savez, fit remarquer Finch qui essayant de cacher son anxiété derrière une remarque parfaitement inutile.
-Notre situation n'est pas très bonne pour ma santé, corrigea le jeune homme avec un petit sourire désabusé avant de rajouter une nouvelle fois, dormez.
Sans attendre de réponse, John se tourna vers la fenêtre et se replongea dans sa surveillance, imperturbable et concentré. Finch contempla longuement le profil du jeune homme. Espérait-il réellement qu'il dorme ? Comment le pourrait-il ? Tous les événements de la journée tourbillonnaient inlassablement dans sa tête, ne lui laissant aucun répit. Ses pensées formaient de véritables montagnes russes alternant désespoir, colère, vengeance, peur…
Néanmoins, il se rallongea et se perdit dans la contemplation du plafond noir et crasseux. Il avait peur de fermer les yeux. Peur de revivre cette journée infernale qui avait fait basculer sa vie. Il essaya de bloquer ses souvenirs. Ne pas penser à ceux qu'il avait perdus. Nathan. Grace.
Ne pas penser.
Ne pas se souvenir.
Cloisonner.
La fatigue et le stress extrême auxquels Finch avait été soumis durant ses dernières heures le firent sombrer en quelques minutes seulement dans un sommeil lourd et sans rêve…
D'instinct, Reese sut que l'autre homme dormait profondément. Pas besoin de regarder. La respiration profonde et régulière de Wren ajouté au fait que cela faisait dix bonnes minutes qu'il n'avait pas bougé d'un iota étaient suffisant pour l'en convaincre. Tant mieux pour lui. Mieux valait un mauvais sommeil que pas de sommeil du tout. A son réveil, il aurait les idées plus claires et serait plus à même de prendre les bonnes décisions.
Pour sa part, loin d'éclairer sa lanterne, les récentes révélations n'avaient fait que le plonger dans un abyme de questions. Une en particulier le taraudait. Et sans même s'en apercevoir, il la verbalisa dans un murmure :
-Pourquoi moi ?
Soudain un grésillement se fit entendre dans son oreillette, rapidement remplacé par des voix mécaniques et discordantes, comme si quelqu'un s'amusait à changer de fréquences radio. Mais rapidement, ces mots décousus formèrent une phrase, elle, tout à fait cohérente :
[Parce que vous êtes quelqu'un en qui je peux avoir confiance]
Un long frisson glacé remontra le long de l'échine de l'agent. La Machine lui répondait… Quelle étrange sensation d'entamer une conversation avec une IA…
Puisqu'elle avait l'air de vouloir bavarder, l'homme décida d'être honnête.
-Vraiment ? J'aurai très bien pu obéir aux ordres et le tuer.
[Mais tu ne l'as pas fait] Répondit l'ordinateur du tac-au-tac.
-Tu m'as l'air bien sûre de toi, ironisa le jeune homme avec un sourire en coin, le regard toujours tourné vers la rue en contrebas.
[Je te surveille depuis un petit moment, je sais que tu es un homme bien]
Reese se raidit.
-Comment ça ? Demanda-t-il après une légère hésitation, pas vraiment certain de vouloir savoir ce que la machine savait à son sujet.
Et à la manière d'une encyclopédie, la Machine commença à réciter par le menu toute la vie de l'agent. De son enfance sans histoire passée dans le Colorado avec ses parents adoptifs Conor et Margareth ainsi que sa sœur Sophie, à son adolescence, plus chaotique, ponctuée de petits larcins qui l'avaient conduit devant un juge qui lui avait donné la chance de sa vie : s'enrôler dans l'armée pour éviter la prison. Elle passa ensuite en revue sa carrière militaire, ses faits d'armes au sein de la Delta Force en Afghanistan et en Irak, ses décorations jusqu'à son intégration à la CIA en 2005. Elle connaissait même ses missions classées top-secret au sein de la NCS, le service clandestin national de la SAD, la division des activités spéciales.
Mais l'agent n'était guère impressionné. Après tout, il lui apparaissait tout à fait normal que l'IA connaisse tout de sa vie. Elle avait sans doute eu accès à toutes les informations numérisées possibles…
-Je vois que tu es très bien renseignée, murmura-t-il d'un ton parfaitement neutre et détaché, mais cela prouve seulement que je suis bon à obéir aux ordres.
[Non, tu ne l'es pas]
Désarçonné, Reese fronça les sourcils.
-Comment ça ?
[Les bons soldats obéissent seulement aux ordres, les meilleurs savent quand ils doivent désobéir. Et tu as désobéi à plusieurs reprises.]
John resta quelques minutes interdit. Impossible que ses questionnements ou que ses hésitations aient été relayés dans un quelconque rapport, sinon il n'aurait jamais été pris pour cette mission hautement sensible. Si la Machine a eu vent de ses doutes, c'était uniquement parce qu'elle les avait vu.
Reese commençait à comprendre.
-Tu savais donc que mon rôle au sein de la NCS me dérangeait…Mais pourquoi m'avoir demandé de sauver uniquement l'Admin et non de désamorcer la bombe. Des centaines de personnes innocentes sont mortes dans cette histoire. Tu aurais pu les sauver.
[C'était la meilleure option]
John hocha la tête en silence. Bien sûr. Seul le chaos provoqué par l'explosion leur avait permis de s'enfuir.
-Comment savais-tu que j'associerai l'Admin à Wren ?
[Tu avais compris qu'il était celui qui m'avait crée. Pas Nathan Ingram]
Malgré toutes leurs précautions, elle avait entendu leur conversation à Foggy Bottom. Elle avait donc su qu'il avait découvert l'identité de la 8ème personne. Que c'était lui qui avait compris le rôle de Wren dans l'élaboration de l'IA.
-Alors tu n'as aucun doute. Pour toi, je suis à même de protéger ton créateur, conclut finalement Reese, les yeux perdus dans le vague.
[Oui]
John appuya la tête contre le chambranle de la fenêtre et ferma les yeux. S'il avait maintenant compris les motivations de la Machine, une question restait toujours en suspens.
-Et moi, qu'est-ce que j'y gagne ? A cause de toi, je me retrouve traquer par toutes les agences du pays.
[Je t'offre une nouvelle vie. Un nouveau but]
L'agent ne put s'empêcher d'accueillir l'offre avec un ricanement.
-Comment ça ?
[Tu protèges mon admin et je t'offre la possibilité de suivre une cause plus noble]
-Tu me proposes la rédemption ? Renifla John avec un mépris non dissimulé.
[Je ne suis pas un Dieu. Je t'offre une nouvelle chance]
Mais Reese n'écoutait plus. Son regard avait été attiré par une femme dans la rue. Ses cheveux blonds cascadaient sur ses épaules et sa frêle silhouette était enveloppée dans un manteau blanc. Ses pensées dérivèrent alors vers une autre femme blonde.
Jessica.
La dernière fois qu'il l'avait vu, elle portait le même manteau blanc dans cet aéroport. Ce jour-là, il avait eu l'opportunité d'avoir une nouvelle vie, un autre but mais il avait refusé.
-Le prix à payer est bien cher…
[Ton ancienne vie, tu l'avais déjà quittée en acceptant de travailler à la CIA]
Non, elle avait tort. Il n'avait pas fait le deuil de son ancienne vie. Sinon, pourquoi aurait-il gardé la puce de son ancien téléphone si précieusement ? Mais il ne l'avait plus. Stanton l'avait contraint à la détruire…
C'est alors qu'une idée germa dans son esprit. Il se redressa et murmura:
-Tu peux la voir, n'est-ce pas ?
Pas besoin de préciser de qui il parlait. Si la Machine était omnisciente comme l'affirmait Alicia Corwin, elle n'aurait aucun mal à trouver de qui il s'agit.
[Oui]
Le cœur de Reese bondit dans sa poitrine. Il déglutit avant de demander dans un souffle:
- Montre-la-moi.
Silence.
L'agent fronça les sourcils avant de porter la main à son oreillette. Il tapota dessus mais toujours aucune réponse. Etait-elle défaillante ? Ou bien, était-ce un moyen de lui faire comprendre que sa demande était inappropriée ? Il ne tarda pas à le savoir puisque les grésillements puis la voix discordante envahit à nouveau son oreillette :
[Je sais ce que tu cherches à faire]
Un sourire sans joie se dessina sur les lèvres sensuelles de l'agent.
-Et d'après toi, je cherche à faire quoi ? Demanda-t-il avait un brin d'insolence.
[Tu veux m'utiliser pour surveiller et reprendre contact avec Jessica Arndt]
John se raidit en entendant le nouveau nom de Jessica, le nom de son mari, Peter. Mais il se reprit rapidement et répliqua sèchement :
-Tu te trompes. Je veux qu'on passe un pacte.
[Tu te crois en position de négocier ?]
Reese aurait juré percevoir de l'ironie dans les propos de la Machine. Il sourit de sa propre bêtise. Quel idiot ! Comme si une IA pouvait plaisanter, rire ou ironiser…Ce n'était qu'une machine. Elle ne faisait que rassembler des données, les stocker, les analyser, calculer des probabilités pour répondre au mieux aux sollicitations de ses employeurs. Mais cette conversation paraissait tellement réelle, tellement fluide que, pendant un bref instant, il avait cru bavarder avec un être humain.
Aussi, il se reprit. Il arbora un petit sourire froid avant de déclarer :
-Si tu veux, je pars tout de suite et je laisse ton précieux admin seul. On verra comment il s'en sortira sans moi.
La réaction de la Machine ne se fit pas attendre.
[Que veux-tu ?]
Droit au but. Pas de détours ou de palabres inutiles. Il s'agissait bel et bien d'une machine. John se cala confortablement contre le rebord de la fenêtre et exposa ses conditions d'une voix ferme et dénuée de toute émotion.
-J'accepte la nouvelle vie que tu m'offres. J'aiderai ton créateur à sortir d'ici et je le protégerai par la suite. Mais en retour, je veux que tu surveilles Jessica et que te prennes soin d'elle. Si jamais elle est en danger ou rencontre un quelconque souci, tu dois m'avertir.
Durant de longues minutes, le silence de la Machine se fit assourdissant. Reese pouvait prendre entendre ses discs durs et ses serveurs tourner à plein régime, analysant tous les détails de son offre. Mais malgré tous ses calculs, elle n'arriva pas à trouver une solution puisqu'elle demanda :
[Et que feras-tu si elle s'avérait en danger ?]
La question prit Reese au dépourvu puisqu'il ne répondit pas, forçant l'IA à aller au bout de sa réflexion :
[Peux-tu protéger deux personnes à la fois ?]
Il ne s'agissait finalement pas d'une question mais d'une affirmation. Reese comprit parfaitement puisqu'il réagit vivement en s'écriant :
-Tu me demandes de choisir ? Tu n'es finalement pas si différente de Stanton.
Mais l'IA ne se laissa nullement impressionnée et continua son explication, implacable et logique :
[Tu le sais comme moi, on ne peut sauver tout le monde. L'essentiel est de sauver la bonne personne]
-Bonne pour qui ? Pour moi ? Pour l'humanité ? Pour mon pays ? Grinça l'agent qui commençait à sérieusement douter de la moralité de la Machine.
[Il faut faire des choix. Tu es le mieux placé pour le savoir. Qu'as-tu à lui offrir ?]
Cette question glaça le sang de John. Elle venait tout simplement de verbaliser la conclusion à laquelle lui-même était arrivé quelques années auparavant, quand il avait décidé de la quitter malgré tout l'amour qu'il lui portait. Il n'avait rien à lui offrir : ni avenir, ni vie de famille, ni argent, ni bonheur en fait.
Honteux, il baissa la tête. La Machine avait raison, une raison froide et implacable, sans empathie ni compassion, objective dans la moindre de ses déclarations. Jessica était mieux avec Peter Arndt. Il lui donnait un foyer, une maison, de la stabilité et sans doute d'ici peu, des enfants…
Pourtant, il ne l'aimait pas. Non pas parce qu'il était un rival. Mais il y avait quelques choses de faux chez lui, comme s'il dissimilait sa véritable personnalité derrière un paravent de normalité et de politesse un peu forcée. Et, il savait de quoi il parlait ! Il était lui-même passé maître dans l'art de la dissimulation.
Mais c'était plus fort que lui. Il voulait la protéger. Point final.
-Protège-là. C'est tout ce que je veux.
[Mon admin m'a interdit de protéger une personne en particulier]
-Tu l'as bien protégé, lui, malgré ses interdictions ! Tu feras donc une exception avec elle !
Silence.
-C'est à prendre ou à laisser.
Le silence qui suivit cet ultimatum parut durer une éternité à l'agent qui était littéralement suspendu à la décision de l'IA. Finalement, un nouveau grésillement envahit l'oreillette suivi d'une série de mots décousus aux sonorités mécaniques qui mit fin à son supplice :
[D'accord. J'accepte tes conditions]
John ne put retenir un sourire de satisfaction ainsi qu'un discret soupir de soulagement. Sachant pertinemment que la discussion était maintenant terminée, John reprit sa surveillance. Attentif, son regard balayait la rue, analysait les va-et-vient des prostitués accompagnées de leurs clients, scannait les visages afin de détecter d'éventuels intrus ou comportements anormaux.
Mais au bout d'un moment, John s'aperçut qu'il avait du mal à garder les yeux ouverts. Ses paupières étaient lourdes et sa concentration irrégulière. En temps normal, il aurait demandé à un de ses co-équipiers de le relayer. Mais ce n'était pas possible. Il était seul. Il s'agita pour essayer de se réveiller.
Soudain, la voix de la Machine le tira de sa torpeur :
[Repose-toi. Je prends le relais]
-Comment ? Nous sommes dans une zone blanche, ne put s'empêcher de dire John en se redressant.
[Tu crois que je me sers uniquement de caméra de surveillance. Partout où il y a des téléphones portables, des caméras sur des véhicules, des téléviseurs ou des ordinateurs, je vois. J'ai des milliers d'yeux et d'oreilles qui épient partout, tout le temps. Dors. Je te réveillerai en cas de danger]
-Très bien, concéda l'agent en fermant les yeux, plaçant toute sa confiance dans une Intelligence Artificiel qui était en passe de devenir sa nouvelle partenaire. Rapidement, le sommeil l'emporta.
Mais ce que Reese ignorait était que Finch ne dormait plus depuis bien longtemps déjà. Immobile et les yeux clos, il n'avait absolument rien loupé du monologue de l'agent. Même s'il ne connaissait pas les réponses de la Machine, ce qu'il avait entendu était suffisant pour se faire une idée relativement précise du pacte qu'ils avaient passé tous les deux. Ainsi, John Reese s'était engagé à le protéger…
Mais ce que l'IA n'avait sans doute pas anticipé était que son Admin n'avait aucune envie d'être chaperonner.
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Tard dans la nuit,
Quelque part sur les bords de l'Hudson…
Hayden contemplait d'un œil blasé les débris encore fumants de l'embarcadère de l'autre côté de la rivière tout en tirant une longue bouffée sur sa cigarette. De gros projecteurs avaient été installés afin de permettre aux secours de poursuivre leurs recherches. Les curieux et les journalistes se pressaient toujours derrière les barrières de sécurité malgré l'heure avancée de la nuit. Il expira lentement la fumée tout en se disant qu'à ce rythme, il n'atteindrait sans doute pas l'âge de retraite. S'il ne mourrait pas d'un cancer, cette mission allait sans doute le précipiter dans la tombe. Car comme prévu, la piste de la Jaguar n'avait rien donné. Ils étaient donc dans l'impasse.
A côté de lui, Corwin tournait le dos à la rivière et avait les yeux rivés sur le chemin de terre qui longeait le fleuve. Visiblement, elle attendait quelqu'un.
-Enfin, lâcha-t-elle avec soulagement en voyant les phares d'une voiture approcher.
Hayden s'arracha à sa contemplation et se retourna à son tour. Sans un mot, les deux hauts fonctionnaires regardèrent le SUV noir s'arrêter devant eux dans un nuage de poussière.
-Alors ? Demanda Alicia une fois les deux agents Stanton et Snow sortis du véhicule.
-Ils sont retournés à la bibliothèque pour récupérer les ordinateurs d'Ingram, annonça Snow avant de poursuivre, nous pensons qu'ils sont aidés par…
-La Machine, coupa Corwin.
Les deux agents de la CIA se figèrent. Eux qui pensaient avoir enfin trouvé qui se cachait derrière la mystérieuse disparition de leur ancien co-équipier et de l'informaticien ne cachaient pas leur surprise.
-Je pensais qu'elle était de notre côté, dit d'un ton sec le chef de la CIA en jetant son mégot au sol avant de l'écraser d'un coup de talon.
-Il semblerait qu'elle soit très attachée à son Créateur, expliqua Alicia comme si elle réfléchissait à haute voix.
-Cela change complètement la donne. Reese et Wren ont une alliée de poids. Même en bouclant New York et en plaçant des agents à tous les coins de rues, je doute que nous puissions les retrouver.
Corwin garda le silence. Entre l'omniscience de l'IA et les compétences militaires de Reese, elle doutait sérieusement de pouvoir mettre la main sur Wren. Elle avait beau retourner le problème dans tous les sens, elle ne voyait aucune solution. La Machine leur permettrait de se terrer dans des endroits insoupçonnés et pourrait même leur fabriquer de nouvelles identités !
-J'ai peut être une idée, annonça soudainement Stanton.
Tous les regards convergèrent vers la jeune femme qui arborait un petit sourire énigmatique. Hayden lui fit signe de continuer.
-Je pense qu'il faut prendre le problème à l'envers. A l'évidence, on ne pourra pas les retrouver mais on peut les obliger à se montrer.
-Comment ? Demanda Corwin, piquée par la curiosité.
-Avec ceci, annonça fièrement Kara Stanton en sortant une carte SIM de sa poche.
