Je ne suis pas à l'aise de me trouver dans une voiture avec Tom, si près de la traqueuse de Rivière et peut-être d'autres traqueurs tapis dans l'ombre. Je me sens plus à découvert que jamais, dans ces rues arpentées par tant d'âmes. Pourtant, le plan l'exige. C'est la seule façon de permettre à Rivière de prendre la fuite, pendant que Mina s'occupe de faire diversion.
Comme convenu, Mina est parti frapper à la porte de Rivière. Elle va lui expliquer le plan et Rivière n'aura pas le choix de s'y tenir. Je fais confiance à Mina pour la persuader. Ensuite, elles vont prétendre aller manger un morceau ensemble, dans le restaurant d'en face. Il est probable que la traqueuse les suive à l'intérieur, ou peut-être va-t-elle choisir de rester à l'extérieur pour éviter de se faire repérer – nous ne sommes pas sûrs de la réaction qu'elle aura. Peut-être bien qu'un autre traqueur prendra le relais, si elle n'est pas seule, mais ce n'est pas le scénario idéal.
D'où nous sommes, avec Tom, nous ne pouvons pas suivre l'évolution de la situation et c'est terriblement frustrant. Si tout venait à partir en vrille, nous n'en saurions rien avant le dernier moment. Chaque minute qui passe est donc un véritable supplice pour nous.
Installés au volant de la voiture de Mina, nos yeux cachés derrière nos paires de lunettes de soleil, Tom et moi guettons le coin de la rue. Pourtant, les minutes s'écoulent et rien ne se passe. Je sais que c'est normal, qu'il va falloir un peu de temps pour que le plan se réalise, mais la pression est insoutenable.
– Si quelque chose se passe mal, on fait quoi ? demandé-je à Tom.
– Je suppose que ça dépend de ce qui se passe mal, réplique-t-il, la mâchoire crispée.
– Tu as ton cyanure ?
Je n'aime pas le mentionner mais d'un instant à l'autre nous pourrions en avoir besoin. Tom acquiesce et je touche ma propre capsule pour m'assurer de sa présence, bien à l'abri dans l'une de mes poches, ce qui est à la fois réconfortant et glaçant.
– J'espère que cette Mina ne va pas nous la mettre à l'envers, marmonne alors Tom.
– Elle a été sincère avec nous, rétorqué-je avec assurance. Elle aurait pu transmettre notre position aux traqueurs dès le départ, mais elle ne l'a pas fait. Je lui fais confiance.
– Et tu te sens capable de la laisser derrière ? On est venus jusqu'ici pour elle, pour récupérer ta petite sœur.
– Nous n'avons pas le choix. Tu sais, j'ai accepté la disparition de ma petite sœur. Je m'accrochais à un espoir irraisonné depuis trop longtemps. Je m'en veux maintenant mais je dois la laisser derrière.
– Tu es certaine que tu ne vas pas le regretter ?
– J'ai fais tout ce que j'ai pu, en tout cas je le pense. Tu sais, je suis désolée de t'avoir entraîné là-dedans, Tom.
– Je te rappelle que je me suis engagé à tes côtés de mon plein gré. Quoi qu'il arrive, rien ne sera de ta faute. On aura vécu de bons moments quand même, non ?
– Je te trouve bien positif, lui fais-je habilement remarquer. Mais je suppose que oui, au vu des circonstances.
Nous nous sourions, oubliant presque un instant notre situation, et puis l'expression de Tom change du tout au tout.
– C'est quoi ce bordel… souffle-t-il.
Je regarde dans la même direction que lui et vois arriver Rivière en compagnie de Mina. Ce n'est pas ce qui était prévu. Quelque chose ne va pas. Elles ne suivent pas le plan !
Tom et moi n'avons pas le temps de réagir qu'elles arrivent déjà jusqu'à la voiture et grimpent sur les sièges arrières.
– Mina ? l'interrogé-je. Qu'est-ce qui ne va pas ? Que fais-tu là ?
– Je viens avec vous, déclare-t-elle avec détermination. J'ai changé d'avis.
– Nous devons partir tout de suite, ajoute Rivière. Nous ne devons pas perdre une minute.
– Inversons nos places, dis-je. Si nous nous faisons arrêter, il vaut mieux qu'une âme soit au volant.
Sans mot dire, Rivière passe au volant et Mina s'installe sur le siège passager. En montant à l'arrière, Tom et moi échangeons un regard inquiet, déstabilisés par ce changement de plan. Rivière démarre ensuite et nous rejoignons la circulation en évitant soigneusement de passer devant le motel et le restaurant, là où des traqueurs sont susceptibles d'être postés.
– Expliquez-nous maintenant, leur demandé-je ensuite, en guettant derrière nous la moindre trace de traqueurs qui auraient commencés à nous poursuivre.
C'est Mina qui prend la parole.
– Tout s'est bien passé. J'ai frappé à la porte de Rivière, nous avons discuté et je lui ai tout expliqué. Nous sommes ensuite descendues au restaurant pour dîner. La traqueuse rousse est restée à l'extérieur au départ, et puis elle est entrée et s'est installée à une table, pas très loin de la notre. Nous avons commandé, bu un verre, puis j'ai annoncé que j'allais aux toilettes, ce que la traqueuse a du entendre, et Rivière a annoncé qu'elle venait avec moi, comme convenu. Nous sommes ensuite sorties par la fenêtre des toilettes après nous être assurées que personne ne pouvait nous voir. Heureusement, l'arrière du restaurant est caché par des arbres. Puis nous sommes directement venues jusqu'à la ruelle où vous étiez garés.
– D'accord, c'était le plan, acquiescé-je. Mais êtes-vous certaines que personne ne vous a vues ? Et cela n'explique pas pourquoi tu es avec nous, Mina. Ce n'est pas que ta présence me dérange mais elle m'étonne, tu peux certainement le comprendre. Tu m'avais dis que tu ne pouvais pas abandonner ta vie actuelle…
– Quand Mina m'a expliqué le plan, je lui ai demandé de venir avec nous, intervient Rivière d'une petite voix. Elle m'a dit qu'elle ne pouvait pas, donc j'ai accepté l'idée, mais j'étais triste à l'idée de la quitter.
– Je n'ai pas pu me résoudre à laisser Rivière s'en aller loin de moi, pas en la voyant si dévastée, complète Mina. Tant pis pour ma vie ici. Tout ça n'a plus aucune importance maintenant. Je ne suis pas certaine de pouvoir vivre normalement maintenant que je sais tout ce que je sais. Et puis, une part de moi veut être auprès de toi, May. Pour ta Mina, au travers de son amour pour toi.
Je ne réponds rien parce que je ne sais pas quoi dire. Mes sentiments sont mitigés en cet instant. En prenant cette décision, Mina s'est elle-même condamnée. Nous sommes maintenant en fuite et, tant que ne nous ne serons pas loin d'ici, nous serons en danger. La traqueuse est probablement déjà à nos trousses, ayant maintenant compris le subterfuge en constatant la durée improbable que les deux filles mettaient à revenir des toilettes. Je me fais la réflexion que nous allons bientôt devoir changer de voiture, au cas où une recherche serait lancée sur celle de Mina.
– Et s'ils mettent en place un barrage routier ? m'exclamé-je soudain.
Le silence fait suite à mon exclamation.
– Il faut espérer que nous serons déjà loin à ce moment là, marmonne Tom, inquiet lui aussi.
– Peut-être la traqueuse de Rivière était-elle seule ? propose Mina. Dans ce cas, il n'est pas certain que suffisamment de traqueurs soient disponibles pour ça.
– Peut-être, mais c'est un risque, répliqué-je. Nous ne sommes certains de rien dans cette histoire. Il faut que nous changions de voiture maintenant.
– Je suis d'accord, acquiesce Tom.
– Attendez ! s'exclame Rivière, d'un ton qui nous fige tous.
– Qu'y-t-a-il ? m'enquis-je immédiatement.
– Je ne suis pas sûr mais il y a cette voiture derrière… La voiture bleue, à deux voitures de la notre. Elle prend toutes les intersections que je prends, en restant à bonne distance. Peut-être que je m'affole pour rien mais je préférais vous prévenir…
Discrètement, je me retourne pour repérer la dite-voiture, Tom en fait autant. D'ici, il est difficile de distinguer son conducteur, d'autant plus avec les deux autres voitures qui nous séparent d'elle.
– Engage-toi dans ce quartier résidentiel, dis-je alors en désignant une petite rue qui nous fera quitter la route principale. Si la voiture nous suit, à part grand hasard, je pense qu'on pourra être certain que le comportement du conducteur est louche. Si c'est effectivement le cas, il nous faudra agir.
Rivière s'exécute et nous retenons tous notre souffle. Les yeux rivés dans le rétroviseur, mon amie lâche alors un gémissement étouffé. Je devine que nous sommes potentiellement en danger.
– Gare-toi là-bas, indiqué-je à Rivière en tentant de garder mon calme.
Je lui désigne une place de parking sur le bord de la route, cachée pour la résidence qui lui fait face grâce à des haies.
– Me garer ? s'étonne Rivière.
– Tu es certaine que c'est judicieux ? renchérit Tom.
– Vous voulez faire quoi d'autre ? Entamer une course-poursuite pour tenter de semer cette voiture ? C'est la meilleure façon d'attirer tous les traqueurs à nos trousses.
– Alors qu'est-ce que tu as en tête ? s'enquit Tom.
Comment lui admettre que je n'ai absolument aucun plan en tête ? Je comprends d'ailleurs que mes décisions doivent sembler bien étranges à mes amis, mais j'écoute mon instinct. Nous ne pourrons pas gagner par la vitesse : notre voiture est loin d'être une Ferrari et je ne vois pas comment nous pourrions jamais semer des traqueurs si nous venions à être poursuivis, surtout pas avec Rivière au volant. Il va donc nous falloir être rusés, mais j'ignore encore comment faire ça. Effectivement, nous garer ici n'était peut-être pas l'idée la plus brillante que j'ai eue, mais il est maintenant trop tard : me vouant une confiance aveugle, Rivière s'est exécutée.
– La voiture bleue s'est garée un peu plus loin, nous apprend Rivière. Qu'est-ce qu'on fait ?
– Attendons un peu, dis-je. Dis-nous s'il y a du mouvement.
Qui que ce soit dans la voiture, il ne semble pourtant pas décidé à bouger. Cela me fait dire qu'il n'hésitera pas à redémarrer pour nous suivre si nous venions à reprendre la route. Si c'est un traqueur dans cette voiture, qu'attend-t-il ? Des renforts ? Si c'est le cas, nous sommes véritablement en danger.
– Si j'allais voir ? propose Mina.
– Aller voir ? m'étonné-je.
Tom pousse un profond soupir d'exaspération. Il semble plus que jamais effaré par notre situation et je ne peux pas lui en vouloir : il n'y a définitivement rien qui va.
– Je vais voir cet inconnu, j'invente une quelconque raison pour engager la conversation, et si quelque chose ne va pas, je vous fais un signe et vous fuyez.
– Et toi alors ? s'effare Rivière.
– Je n'étais pas censée venir, réplique-t-elle. J'en ai pourtant envie maintenant, tu sais. Mais si l'individu dans cette voiture est un traqueur, alors je trouverais le moyen de le retenir. Quitte à me mettre devant la voiture pour l'empêcher de vous suivre ! Il n'osera jamais me percuter pour passer, vous pensez bien !
– Qui d'autre qu'un traqueur nous suivrait ? s'agace Tom.
– Honnêtement, Tom, je trouve le plan de Mina plutôt bon. C'est la seule façon de le retenir si véritablement c'est un traqueur. Si ce n'est pas un traqueur, eh bien je me demande bien pourquoi cette personne nous suit, effectivement, mais qui sait ?
– C'est donc décidé, j'y vais, conclut Mina. Si quelque chose se passe mal, fuyez sans la moindre hésitation, d'accord ?
Rivière acquiesce, les larmes aux yeux. Mina pose sa main sur la sienne, la serre affectueusement, puis elle descend de la voiture. Je la suspecte d'agir aussi rapidement pour éviter que son amie ne la retienne, ou bien parce qu'elle-même n'est pas tout à fait sûre de vouloir prendre le risque de nous voir la quitter. Pourtant, Mina le fait et me prouve une fois de plus son courage.
Anxieusement, je vois Rivière surveiller la silhouette de Mina qui s'éloigne dans le rétroviseur. Moi-même, je me retourne pour regarder, prête à réagir au quart de tour si quelque chose d'anormal se passe. Tom est le seul à rester immobile. Du coin de l'œil, je le vois fermer les yeux, les doigts crispés sur ses genoux. Dans cette attitude, je le sens presque résigné. Est-il en train de penser à notre trépas imminent ? Je m'efforce moi-même de ne pas envisager cette situation.
Mina se penche vers la voiture, du côté passager. D'aussi loin, je ne parviens pas à percevoir l'expression sur son visage. Je peux simplement voir qu'elle jette un rapide coup d'œil vers nous, mais elle ne nous fait aucun signe et nous ne pouvons donc pas juger de la gravité de la situation. Elle discute pendant quelques secondes avec l'inconnu puis, d'une démarche hésitante, elle revient vers nous. J'échange un coup d'œil méfiant avec Rivière.
– Il se passe quoi ? demandé-je en sachant que mes amis n'en savent pas plus que moi à cet instant.
Mina arrive enfin jusqu'à nous, ouvre la portière, se penche et nous constatons le trouble sur son visage.
– Mina ? soufflé-je.
– Ce n'est pas un traqueur, déclare-t-elle, la voix un peu tremblante.
– Qui, alors ? demande Rivière.
– Je… Rivière…
– Crache le morceau ! s'exclame Tom.
Je suis surprise par sa brusque intervention, lui qui n'adresse que si rarement directement la parole à Rivière ou à Mina. Il est tendu comme jamais et je devine comme la situation lui est intolérable. Je pose une main sur sa cuisse, espérant lui apporter un peu de réconfort par ce contact. Mes yeux se posent à nouveau sur ceux de Mina pendant que j'attends sa réponse.
– Vogue, finit alors par nous avouer Mina. C'est Vogue dans cette voiture.
