Chapitre 53
Le choc. Voilà ce qui nous traverse tous à l'annonce de Mina. Nous sommes tous profondément choqués par cette nouvelle qui est bien la dernière à laquelle nous nous attendions. Ensuite, ce sont des émotions différentes qui nous traversent tous.
L'émotion qui me traverse principalement, c'est l'incompréhension. Pourquoi Vogue est-il là ? Pourquoi nous suit-il ? Fait-il équipe avec les traqueurs ? Vient-il achever ce qu'il a commencé ? Après l'incompréhension, c'est naturellement la méfiance qui s'impose à moi.
En me tournant vers Tom, je devine une même méfiance, mais davantage de colère encore. De la colère contre Vogue qui est la raison de tous nos problèmes et qui nous a menés à cette situation impossible. Tom bouillonne de haine et de peur. Je peux le comprendre.
Quant à Rivière, elle est restée immobile suite à l'annonce de Mina. J'ai pourtant un œil sur elle dans le rétroviseur et je lis une effusion d'émotions au fond de ses yeux. Je la devine perdue comme jamais, agitée par des émotions contradictoires. La joie de revoir l'objet de tout son amour, celui qu'elle pensait à nouveau ne plus jamais revoir. L'inquiétude de le savoir ici après sa trahison qui a manqué et manque toujours de causer notre perte à tous. Et, au fond, sans qu'elle en ait peut-être conscience, peu habituée qu'elle est à ce type d'émotion destructrice, j'imagine de la colère. Pas de la colère comme celle de Tom, purement emplie de haine, mais de la colère face à la trahison d'un être aimé, en qui elle avait placé tant de confiance avant de la voir balayée en poussière. Oui, je pense que Rivière ressent un peu de rancœur à l'égard de Vogue.
– Que fait Vogue ici ? suis-je la première à demander.
C'est à peine un murmure, soufflée par la nouvelle comme je le suis, mais je répète ma question pour que Mina l'entende.
– Il m'a dit qu'il voulait nous aider. Qu'il s'en voulait terriblement pour ce qu'il avait fait. Qu'il était plein de remords et qu'il voulait se faire pardonner.
– Et tu l'as cru ? explose Tom.
J'attrape le bras de Tom et lui demande de se calmer.
– Ce n'est pas le moment de nous laisser envahir par la haine, lui rappelé-je. Le moment est grave, c'est vrai, mais nous devons rester maitres de nous-mêmes, Tom. Ce n'est pas le moment de perdre tout jugement. Il ne se passe jamais rien de bon quand on agit de façon impulsive.
Tom secoue la tête d'exaspération mais préfère se murer dans le silence plutôt que de me répondre.
– Mina, que propose-t-il alors, s'il est vraiment sincère ? m'enquis-je.
– Nous aider en nous mettant à l'abri, me répond-t-elle. Tu sais, May, il m'a parue vraiment rongée par le remord. Je ne crois pas Vogue capable de mentir à ce point.
Je me fais la réflexion que Vogue n'a jamais été très bon acteur, effectivement, mais il est quand même parvenu à trahir Rivière et, pour ça, il est maintenant difficile de lui faire entièrement confiance.
– Je vais aller lui parler, annoncé-je.
– Quoi ? s'exclame Tom en sortant de son mutisme. Tu es devenue folle, ma parole !
– Fais moi confiance et ne t'avise pas de bouger d'ici, rétorqué-je. Je ne plaisante pas, tu me fais confiance et tu restes ici. Ce n'est pas le moment de tout faire capoter !
Je mets tant d'autorité dans ces paroles que Tom en reste scotché. Bien qu'il ne soit très certainement pas d'accord avec ce que je suis sur le point de faire et les instructions que je lui commande, il ne dit rien et finit par acquiescer un peu rageusement.
Ainsi tourmenté par la haine et la peur, Tom ne pense plus clairement. La seule façon de tenter de la rassurer, c'est d'afficher ma détermination. Il doit croire que je suis sûre de moi, alors même que je n'ai jamais autant douté qu'aujourd'hui. Pourtant, cette décision me semble la plus logique. J'irais juger moi-même du bienfondé de la démarche de Vogue. S'il nous mène en bateau, j'espère être à même de le détecter.
Une fois certaine que Tom ne va pas agir stupidement pendant mon absence, je replace mes lunettes de soleil sur mon nez et sort de la voiture. Je me sens tellement à découvert en me retrouvant dans ce quartier résidentiel baigné par le soleil. Mina ne tarde pourtant pas à se glisser à mes côtés et, ensemble, nous nous dirigeons vers la voiture où se trouve Vogue.
Ce n'est qu'à ce moment, alors que nous sommes pratiquement arrivés et que Vogue sort à son tour de sa voiture, que je me rappelle d'un détail qui m'était mystérieusement sorti de la tête. Que va voir Vogue en me voyant arrivée ? Il va voir Rivière, l'apparence d'elle qu'il a si longtemps connu avant qu'elle ne change. Il va voir les lèvres qu'il a jadis embrassées, le corps qu'il a parfois exploré avec envie. N'est-ce pas risqué de raviver tous ces souvenirs ? Ou est-ce justement judicieux, pour lui rappeler ce qu'il a perdu ? Il est maintenant trop tard pour répondre à cette question, de toute façon, car Vogue m'a reconnue.
Il m'observe, un air ébahi sur le visage. Il semble peiner à réaliser ce qu'il a sous les yeux. Moi-même, je trouve la vision du visage de Vogue troublante. Depuis que je suis redevenue moi, c'est la première fois que je l'observe de mes propres yeux, l'ayant si souvent vu au travers de ceux de Rivière. Je suis surprise de la justesse avec laquelle ses traits étaient imprimés dans ma mémoire. Je suppose que je dois blâmer Rivière pour ça, elle qui pensait si souvent à son amoureux quand j'étais dans sa tête.
– Vogue, le salué-je en tentant de me donner une contenance.
– Riv... souffle-t-il avant de se raviser. Tu es…
– Je suis May, le coupé-je.
– Tu es… humaine ?
– Tu connais déjà la réponse, non ? Tu es après tout celui qui nous a dénoncées, moi et Rivière, si je ne me trompe pas.
– Je…
L'expression d'abattement sur les traits de Vogue me serre le cœur. Mina avait raison, Vogue me semble sincèrement accablée par son acte. Tout son visage crie le remord.
– Je ne voulais pas, je ne savais pas ce que… se défend-t-il.
– Le pourquoi n'est pas la réponse qui m'intéresse, Vogue. Ce que je veux savoir, c'est si je peux avoir confiance en toi. Tiens-tu réellement à te racheter auprès de Rivière ? Tu sais, elle t'en veut pour ce que tu as fait, même si elle ne te l'avouera sûrement jamais de vive voix.
– Je n'aurais de cesse de me racheter auprès d'elle. J'ai mal agi. Je pensais bien faire mais j'ai eu tort. Je le vois maintenant. Je ne comprends pas encore pourquoi Rivière a fait ce qu'elle a fait, je ne sais même pas encore tout, mais je vous aiderais du mieux que je le peux. Je l'aime, tu sais ?
Je scrute son visage pendant de longues secondes, bien qu'il ne puisse pas bien le voir au travers de mes verres teintés, mais mon silence semble le mettre mal à l'aise. S'attend-t-il à ce que j'explose de colère, comme un humain rebelle le ferait à ses yeux ?
Je remonte mes lunettes sur ma tête, décidant d'affronter le regard de Vogue sans le moindre rempart. En croisant mes yeux, il est un instant surpris. Ce ne sont pas les yeux qu'il a auparavant connus. Ceux de Rivière étaient bruns mais auréolés d'une lueur argentée. Les miens sont sombres sans la moindre lueur fantomatique. Ce sont des yeux qu'il n'a encore jamais vraiment vus. Des yeux humains. Pourtant, s'il aurait pu céder à la peur, Vogue reste bien planté sur ses pieds et affronte mon regard avec fierté. Il est déterminé. Il a pris sa décision.
– Je te crois, Vogue, finis-je par déclarer.
– C'est vrai ? s'étonne-t-il.
– Écoute, le temps des explications viendra plus tard. Nous n'avons pas une minute à perdre. Que proposes-tu pour nous sortir de ce mauvais pas ?
– Je sais où vous pourrez vous cacher. J'y ai beaucoup réfléchi pendant que j'étais sur la route. La maison d'un ami. Il est en déplacement vers l'Australie. Je le sais parce qu'il me l'a dit avant mon départ pour la tournée. Il est encore absent pour plusieurs jours au moins. C'est donc une solution temporaire, mais je vous aiderais à en trouver une plus permanente. Mon ami vit dans un endroit isolé, ce qui serait une cachette parfait pour vous, à condition de rester discrets.
– Très bien, mais encore faut-il que les traqueurs ne nous attrapent pas avant, rétorqué-je. Nous devons partir maintenant. Il devient trop risqué d'utiliser la voiture de Mina parce qu'ils ont maintenant de bonnes raisons de croire qu'elle est complice. Nous allons donc devoir nous contenter de ta voiture, si tu es d'accord.
– Pas de problème.
– Mina, peux-tu aller les prévenir ? demandé-je à la concernée qui s'exécute sans discuter.
J'espère que Tom ne fera pas d'histoires en l'apprenant par Mina, mais j'ai besoin d'un peu de temps seul à seul avec Vogue, avant que nous partions avec lui.
– Tu m'assures donc que je peux te faire confiance ? l'interrogé-je, mon regard perçant fixé au sien.
– Je ne ferais jamais rien qui vous nuirait, m'assure-t-il. Plus jamais.
– Rivière, tu l'aimes, pas vrai ?
– De tout mon cœur.
– Et pourtant, tu l'as trahie, alors même que tu lui avais assurée ton silence, en lui rappelant qu'elle pouvait avoir ta confiance.
– Je la pensais en danger. Je le pensais sincèrement. Je me trompais bien sûr, mais…
– Comment as-tu compris que tu te trompais ? le coupé-je.
– Je… Immédiatement après avoir averti les traqueurs, j'ai eu des regrets. Alors j'ai pris la route, quittant la troupe, parce que je devais en avoir le cœur net. J'étais à l'université, ce matin, et je l'ai observée de loin. C'est là que j'ai compris la stupidité de mon raisonnement. Elle aurait pu s'enfuir à tout instant : elle était seule et aurait pu demander de l'aide à n'importe qui, ce qu'elle n'a pas fait. J'ai compris que j'avais eu tort de ne pas lui faire confiance. Je savais bien qu'il y avait encore tant de choses que j'ignorais, mais ce dont je pouvais être certain, c'est que le danger ne venait pas des humains dont elle m'avait parlé – de toi, en l'occurrence. Je l'ai suivie, après ça. Je ne pouvais seulement pas me garer sur le parking du motel où elle s'était arrêtée parce que cette traqueuse était là et qu'elle risquait de me repérer. Je me suis donc garée plus loin et j'ai repéré la voiture de Mina. J'ai vu qu'elle n'était pas seule. J'ai su que quelque chose se passait. A partir de là, je vous ai suivis. Maintenant, tu sais tout.
Subitement, toute l'attention qu'il a pour moi disparait. Il fixe un point derrière moi. Je devine immédiatement qu'une seule personne peut lui valoir un tel regard. Rivière. Malheureusement, nous n'avons pas le temps pour ça et je hais devoir jouer les rabat-joie.
– Nous n'avons pas le temps, leur rappelé-je. Nous devons nous en aller dès maintenant. Vous avez tout pris ?
Je croise le regard de Tom, il a récupéré notre sac à dos dans le coffre. Dans sa façon de me regarder, j'ai l'impression qu'il m'en veut, mais je n'ai pas le temps pour ça non plus. Tom devra ravaler ses reproches pour plus tard.
– En voiture, annoncé-je.
Vogue s'installe au volant et j'indique à Mina de s'installer côté passager. Je veux Rivière à mes côtés et je ne veux pas qu'elle soit distraite par Vogue pour l'instant. Je m'installe donc à l'arrière, entourée de Tom et Rivière. Vogue démarre et nous nous dirigeons ainsi vers notre dernier espoir. Ai-je raison d'accorder ma confiance à Vogue ? J'aime à penser que oui, mais je ne peux m'empêcher de me rappeler que Rivière a fait la même erreur que moi il y a peu.
– Est-ce que tu sais ce que tu fais ? me souffle Tom dans l'oreille.
Je croise son regard que je sens glacial. Il m'en veut définitivement. Ne voit-il donc pas que nous n'avons aucun autre choix ? J'acquiesce donc à sa question, avec toute cette détermination feinte que je me dois de conserver pour éviter que tout ne vole en éclat.
– Tout va bien se passer, Tom. Je te le promets.
Tom se contente de détourner le regard, amer. Il déteste certainement le fait d'être dans cette voiture, avec trois âmes, dont une qui nous a récemment trahis. Je peux comprendre que, de son point de vue, la situation semble atrocement mauvaise. Mais ne peut-il pas avoir simplement confiance en mon jugement, pour une fois ?
Je cherche du réconfort du côté de Rivière mais son regard est rivé sur la nuque de Vogue, sur le siège devant le sien. En cet instant, je me sens donc étrangement seule. Contre toute attente, c'est finalement le regard de Mina que je capte alors qu'elle se tourne vers moi. Elle doit deviner mon trouble parce qu'elle m'adresse un petite sourire rassurant. Ce sourire me réchauffe le cœur, comme celui de Mina l'aurait fait auparavant. Et à ce moment là, même si la situation est loin d'être stable, c'est suffisant. Le sourire de Mina l'âme m'apporte la sérénité suffisante pour rester forte, il m'offre quelque chose à quoi me raccrocher.
