Chapitre 54

Le silence le plus glacial occupe l'habitacle tandis que les kilomètres s'additionnent. Quand cela lui devient insoutenable (en tout cas, c'est ce que je suppose), Mina finit par allumer la radio. L'atmosphère n'est pas plus détendue mais nous avons au moins quelque chose sur quoi nous concentrer.

Je perçois les échanges de regard entre Vogue et Rivière dans le rétroviseur. Ceux de Vogue sont plein de regrets et ceux de Rivière sont hésitants. Tous les deux ont beaucoup à se dire mais ce n'est pas dans une voiture, avec des spectateurs, qu'ils pourront le faire. En attendant, seul le mutisme existe entre eux deux.

Tom et moi sommes dans une situation semblable. Je le sens plus froid que jamais et cela me met hors de moi parce que j'estime n'avoir rien à me reprocher. Dès que je cherche son regard, il fait semblant de ne pas me voir, contemplant obstinément le décor à travers la vitre. Je vois bien ses poings crispés, presque à s'enfoncer les ongles dans la peau. Il lutte contre une colère dont je ne comprends pas la portée. A l'encontre de Vogue ? Je peux le comprendre, mais Vogue est peut-être aussi en train de nous sauver la mise. Cela n'excuse pas ses agissements mais il tente de se rattraper. Être conciliant avec une âme n'a cependant jamais été le fort de Tom.

Ainsi, tout le monde reste silencieux, ce qui traduit les tensions qui existent dans l'espace réduit que constitue le monospace bleu de Vogue.

– On est encore loin ? finis-je par lui demander.

Ma voix résonne étrangement après tout ce silence. Je sens presque Tom en sursauter.

– Plus beaucoup, me répond Vogue. Une dizaine de minutes, peut-être ?

J'acquiesce en silence. Encore dix minutes à tenir. Ensuite, il conviendra de s'assurer que la maison est bien désertée. Même si j'imagine mal que ce soit un autre piège de Vogue, cette hypothèse n'est pas à écarter entièrement. D'ailleurs, cet abri ne sera que temporaire et il nous faudra ensuite réfléchir à une autre solution plus durable. Peut-être devrais-je m'y atteler dès maintenant, puisqu'une discussion ne semble pas possible avec mes compagnons pour l'instant ?

Je laisse donc mes pensées s'évader, notamment vers les grottes. Je pense à mes anciens compagnons de survie. Je me demande si certains pensent toujours à moi. Je me demande s'ils ont beaucoup de rancœur à mon égard ou s'ils ont compris mon geste. Melanie est sûrement celle qui me manque le plus.

– Oh non… lâche alors Vogue, me sortant de ma nostalgie.

– Quoi ? m'enquis-je immédiatement.

– Un contrôle des traqueurs, souffle-t-il. Là-bas.

Je suis son regard et découvre effectivement au loin deux voitures garés le long de la route principale. Une file de voitures se trouve devant la notre. L'angoisse nous envahit tous pendant que nous prenons la mesure de la situation. Les jointures des poings de Tom sont plus tendues que jamais et ses mains tremblent. Je les maintiens immobiles en les serrant avec force contre les miennes.

– Nous sommes encore loin, dis-je avec calme. Et cette route là, peut-être peut-elle nous mener quelque part ?

Je désigne une petite route de campagne qui serpente entre des étendues désertes et qui nous éviterait de passer par le barrage routier. Si nous pouvons tenter de passer devant les traqueurs, c'est un risque que je ne suis pas certaine de vouloir prendre.

– Cela ne va-t-il pas attirer l'attention sur nous ? demande Vogue tandis qu'il avance centimètre par centimètre, à mesure que la file avance.

– Regardez, cette voiture vient de s'y engager, répliqué-je. Nous devons tenter le coup.

Vogue acquiesce, apparemment prêt à exécuter la moindre de mes consignes sans discuter. Nous attendons donc que la file de voiture s'avance suffisamment, jusqu'à enfin arriver à l'intersection et que Vogue s'y engage. Je retiens mon souffle en guettant du coin de l'œil du mouvement chez les traqueurs. Je respire un peu mieux en constatant que personne ne fait apparemment attention à nous, mais nous ne sommes pas encore sortis de l'auberge. Qui nous dit que d'autres traqueurs n'attendent pas au bout de cette route là ?

Nous roulons un moment, entourés par des étendues d'herbes grillées par le soleil. Nous finissons par découvrir quelques habitations, notamment celle de la première voiture qui s'était engagée avant nous sur la route. Nous poursuivons notre chemin, sans vraiment savoir où nous nous dirigeons, jusqu'à atteindre un cul de sac près d'une forêt éparse.

– Et maintenant, on fait quoi ? s'enquit Vogue.

– La maison, penses-tu que nous puissions nous y rendre à pieds ? demandé-je.

– Sûrement, nous ne devons pas être très loin. Je suis presque certain que traverser cette forêt nous y mènera, puisque une forêt semblable borde la maison de mon ami.

– Alors prenons nos affaires et abandonnons la voiture ici. Cachons la du mieux que nous pouvons, au cas où, et éloignons-nous d'ici.

Tout le monde s'active sans discuter et une sensation étrange me traverse. Qu'ai-je fait pour mériter la confiance de toutes ces personnes ? Si j'essaie d'avoir l'air le plus sûre de moi possible, je n'ai pourtant pas l'impression d'être très convaincante. Peut-être suis-je meilleure actrice que je ne le pense ? C'est bien la première fois que j'occupe la position de leader dans un groupe.

Nous ne mettons pas longtemps à faire ce que nous avons à faire et nous entamons donc la traversée de la forêt. L'herbe sèche craque sous nos pieds et les arbres tout aussi secs du fait de la chaleur peinent à nous protéger du soleil. La chaleur est étouffante et l'effort physique ne rend pas les choses plus faciles.

Mes pensées sont tournées vers la voiture. Même si nous l'avons cachée, elle peut encore être trouvée et attirer l'attention des traqueurs. Il ne serait donc pas judicieux que nous restions dans le coin trop longtemps. Ou alors, il faudra que quelqu'un vienne rechercher la voiture ensuite, en espérant qu'il ne soit pas déjà trop tard. Vogue serait le seul à pouvoir le faire, mais peut-on lui faire confiance au point de le laisser y aller seul ? Je suppose que nous verrons cela en temps voulu.

Nous devons marcher depuis une vingtaine de minutes quand nous débouchons enfin et tombons sur une habitation. Vogue nous apprend qu'on y est, que c'est la maison de son ami. Je m'arrête alors et tout le monde m'imite.

– Il faut nous assurer que la maison est bien inhabitée pour le moment, dis-je.

– Je vais aller voir, propose Vogue.

– Je l'accompagne, annonce Rivière à ma plus grande surprise et à celle de Vogue.

J'ai envie d'exprimer mon désaccord mais je ne trouve aucune raison valable alors je finis par hocher la tête et, côte à côte, en silence, Vogue et Rivière se dirigent vers la maison. Tom, Mina et moi attendons impatiemment leur retour. Je reste immobile, Mina s'assoit contre un tronc et Tom commence à faire les cent pas. Finalement, plusieurs minutes après, Vogue et Rivière reviennent et nous annoncent que nous pouvons entrer, que la voie est libre.

Nous nous retrouvons donc tous les cinq dans la maison et le calme de l'endroit me parait étrange. Une fausse sensation de sécurité m'envahit, parce que nous avons un toit sur la tête et que ça me parait presque suffisant en cet instant, quand bien même le danger n'est pas vraiment écarté. Nous nous sommes tous installés dans le canapé du séjour, à l'exception de Tom qui s'est planté devant une fenêtre, guettant le moindre mouvement à l'extérieur.

– Et maintenant, alors ? demande Mina.

– Maintenant nous allons devoir décider de la suite des événements, parce que nous ne pouvons pas rester ici pour toujours, l'ami de Vogue finira par bientôt revenir. Si quelqu'un a la moindre idée, je suis toute ouïe.

Malheureusement, personne n'en a.

– Vogue, il faudrait que… commencé-je avant de m'interrompre.

– Oui ? dit-il pour m'inviter à poursuivre.

Je jette un coup d'œil vers Tom qui ne me prête pas la moindre attention. Pourtant, je sens que ce que je suis sur le point de demander à Vogue ne va pas lui plaire. Parce que cela nécessite de lui faire confiance et que Tom est bien loin d'être prêt à ça.

– La voiture, finis-je néanmoins par expliquer. Nous ne pouvons pas la laisser à l'abandon là-bas, elle va attirer à l'attention.

– Tu veux que je la ramène, comprend Vogue.

Je perçois le mouvement de tête de Tom. Je peux déjà imaginer la colère qui déforme ses traits sans même tourner la tête.

– Tu es la seule personne ici qui peut passer le barrage sans attirer l'attention. Tu es des leurs et tu n'es pas recherché.

Tu es même un complice qui n'a pas hésité à dénoncer l'une des tiens, ai-je envie d'ajouter sans m'y résoudre, parce que je ne vois pas en quoi cette pic peut améliorer la situation.

Vogue acquiesce.

– Je devrais faire le chemin retour dès maintenant dans ce cas.

Je hoche la tête, approbatrice.

– Comment on peut être certain que tu ne vas pas en profiter pour nous dénoncer auprès des traqueurs ? intervient alors Tom, d'un air sombre et d'un timbre tremblant de colère. Qui nous dit que tu ne vas pas signaler notre position dès que nous aurons le dos tourné ?

Vogue reste silencieux. Je perçois la peur qui traverse ses prunelles. Tom l'effraie. Je sais que cela ne va pas arranger la situation entre Tom et moi, mais je pose alors une main sur l'épaule de Vogue.

– Je lui fais confiance, dis-je.

– Et moi aussi, s'empresse de m'appuyer Rivière.

– Et moi, ajoute Mina pour boucler la boucle.

Tom secoue la tête d'exaspération en marmonnant quelque chose d'incompréhensible, puis il tourne les talons et disparait dans une pièce voisine. J'adresse un sourire d'excuse à Vogue.

– Tom est… Il a du mal à faire confiance aux âmes, chuchoté-je. Tu conviendras que tes actions passées ne l'y aident pas non plus.

– Je sais, réplique Vogue sans se formaliser. Mais je compte bien me racheter pour mes erreurs, c'est promis.

Je hoche la tête, n'ayant rien de plus à rajouter, puis Vogue s'éclipse et nous le regardons sortir. Notre destin est à nouveau entre ses mains. Je souris à Rivière et Mina puis j'entreprends de retrouver Tom. Nous avons plus que jamais besoin de parler tous les deux.

Le cœur battant, je pousse porte après porte, étonnée par le nombre de pièces dans cette maison. Je monte ensuite les escaliers et finis par trouver Tom dans ce qui se révèle être un bureau. Tom est en train de parcourir les tiroirs du bureau en chêne et il ne m'adresse pas un coup d'œil à mon entrée, en dépit du parquet qui me trahit en craquant. Il sait que c'est moi.

– Il faut qu'on parle, dis-je.

– Alors parle, réplique-t-il d'un ton tranchant. Si c'est moi qui parle, la discussion risque de ne pas être agréable.

– Pourquoi tu m'en veux autant, Tom ? Qu'ai-je fait de mal à part tenter de sauver nos peaux ?

– Je ne t'en veux pas, pas vraiment, rétorque-t-il.

– Alors quoi ? Je vois bien que tu es en colère, et je peux parfaitement comprendre tes raisons, mais je ne comprends pas en quoi je mérite ta colère.

– Ma colère est mal placée, May, soupire-t-il. Je pensais que toi entre tous tu comprendrais. Ce n'est pas contre toi que je suis en colère mais contre le monde entier et contre moi-même avant tout. Mais aussi un peu parce que tu fais confiance à ce parasite qui ne le mérite absolument pas.

– Tom, il…

– Non, laisse-moi finir. Je comprends pourquoi tu as fais ce que tu as fait, tu as jugé que c'était notre seule solution, mais je ne l'accepte pas pour autant. J'ai un mauvais pressentiment à propos de ce parasite.

– Tu as toujours un mauvais pressentiment, répliqué-je en levant les yeux au ciel. Tu es le pessimiste et je suis l'optimiste, pas vrai ? Tu te rappelles de notre conversation, celle au cours de laquelle je t'ai dis que tu laissais trop souvent la haine t'aveugler ? Non, ne me répond pas que moi, c'est ma bienveillance qui m'aveugle, parce que je peux t'assurer que ce n'est le cas cette fois. J'ai agi avec discernement, Tom. Ce dont tu n'étais pas capable toi-même à ce moment là, et ce dont tu n'es toujours pas capable tant que tu es aussi en colère que tu l'es. Vogue est notre meilleure chance de nous en sortir à ce jour. Je crois en sa sincérité cette fois, en dépit de tout, ce qui ne m'empêche pas de me tenir prête en cas de trahison. Nous sommes à l'abri pour l'instant et c'est le plus important, même s'il va vite falloir que nous trouvions une solution de repli. La seule chose qui m'horripile en cet instant, c'est la distance insensée que tu mets entre nous deux. Tu crois vraiment que c'est le moment d'agir avec fierté ? J'ai pris une décision qui ne te plait pas mais ce n'est pas une raison suffisante pour me tenir à distance. On est d'accord, le danger est encore présent et tout peut déraper d'une minute à l'autre. N'est-ce pas une raison suffisante pour profiter du temps que nous avons encore tous les deux ?

Tom lâche un long soupire. Quand il relève les yeux, je n'y vois plus aucune colère. Dans le regard qu'il me jette, je devine des excuses. Il ne m'en faut pas plus pour finalement traverser la pièce et le serrer contre moi.

– Tu as vraiment le don de m'exaspérer, soufflé-je contre son épaule.

– Je sais, je suis désolé. Je ne sais qu'agir stupidement, c'est plus fort que moi.

– Ce qui ne m'empêche pas de t'aimer, apparemment.

– Je t'aime aussi, tu sais ? dit-il après quelques secondes d'hésitation. Je ne sais pas comment c'est arrivé, mais tu as un don pour me sortir de ma zone de confort. Je n'avais pas prévu ça. Pas un seul instant.

– Désolée, m'excusé-je sans savoir quoi dire d'autre.

Cependant, je crois qu'aucun autre mot n'est nécessaire. Nous sommes arrivés à un point de notre relation où les mots ne sont plus indispensables. Nous nous connaissons maintenant suffisamment, avec nos multiples défauts, pour savoir que rien de tout ça n'a vraiment d'importance. Nous avons besoin l'un de l'autre, et la colère de Tom ou la mienne ne sont que des preuves de notre stupidité, la faiblesse humaine de nos émotions, qui nous fait parfois perdre tout discernement. Mais pourtant, alors que les circonstances y étaient le moins propices, un sentiment qui dépasse de loin toutes ces stupides émotions négatives est né. Un sentiment dont Tom et moi sommes subitement auréolés, alors que nous laissons la colère et l'agacement que nous avons l'un envers l'autre se dissiper : l'amour.