Chapitre 55
May
Dès le retour de Vogue, pour qui tout s'est apparemment déroulé comme sur des roulettes, celui-ci s'isole avec Rivière. Je ne fais aucun commentaire parce que je sais qu'ils ont sérieusement besoin d'avoir une discussion. Je remarque que Tom guette l'extérieur depuis une fenêtre, probablement aux aguets si des traqueurs surgissaient. Je ne l'en blâme pas parce que je suis moi-même d'accord pour dire que faire confiance aveuglément n'est pas raisonnable. Je suis persuadée que Vogue ne nous a pas trahis une seconde fois, mais il aurait pu se trahir sans même en avoir conscience aussi.
Mina est installée à mes côtés sur le canapé du salon. Nous sommes pratiquement dans le noir, maintenant que le soleil s'est couché, mais personne n'a osé allumer la lumière. A force de silence, je suis presque prête à m'endormir, c'est alors que je perçois les reniflements de plus en plus forts de Mina. D'instinct, je cherche son visage de mes doigts et découvre des joues humides.
– Que se passe-t-il, Mina ? m'enquis-je avec surprise.
– Ri… rien, sanglote-t-elle en décrédibilisant sa réponse.
En soupirant, je la prends dans mes bras et elle niche son visage dans mon cou, y faisant dégouliner des larmes.
– Tu regrettes ? lui demandé-je.
– N-non, bien sûr que non, s'empresse-t-elle de répliquer. C'est simplement que… je commence à prendre conscience des conséquences de mes actions.
– Ta vie a été bouleversée, résumé-je. Rien ne sera plus jamais pareil.
Elle acquiesce tandis qu'elle est traversée par un nouveau sanglot.
– Tout ira bien, tu sais, dis-je.
– Je sais.
Un instant, le silence n'est brisé que par les reniflements de Mina, puis elle reprend la parole.
– Aucune épreuve n'a jamais été surmontée en versant des larmes.
– Quoi ? m'étonné-je.
Ce n'est pas que je n'ai pas compris sa phrase, je la connais même trop bien. Je suis simplement surprise de l'entendre dans la bouche de Mina l'âme. C'est moi qui prononçait toujours cette phrase, quand ma petite sœur pleurait. Parce que quoi de mieux qu'une citation d'Alice au pays des merveilles pour consoler ma Mina ?
– C'est ce que dit la chenille à Alice dans…
– Alice au pays des merveilles, complété-je. Oui, je le sais bien.
– Tu sais, je ne cherche pas à remplacer ta Mina, reprend-t-elle après un moment. Je ne suis pas elle et je ne le serais jamais. Je suis encore une fois tellement désolée de ne pas pouvoir te ramener ta petite sœur.
– Ce n'est rien, Mina. Ce n'est pas ta faute.
A ça, elle ne répond rien. Je finis par lui conseiller d'aller se reposer dans l'une des chambres de l'étage, en lui disant qu'elle a besoin d'une bonne nuit de sommeil. Elle ne discute pas et s'exécute, si bien que je me retrouve seule avec Tom, toujours posté en guet devant une fenêtre. Je m'approche de lui et, s'il m'entend arriver, il n'en laisse rien paraître.
– Du mouvement ? m'enquis-je.
Il secoue la tête.
– Je peux te remplacer si tu veux, proposé-je. Tu as certainement besoin de te reposer aussi.
– Non, ça va.
Je pose mon front contre son dos en glissant mes bras autour de son torse.
– A quoi tu penses ? demandé-je.
– A tout et à rien. Au passé, surtout.
– Difficile de ne pas penser à nos vies passées de temps à autre, mais tu ne penses pas que ça nous fasse plus de mal que de bien ?
– Probablement, mais je n'aime pas vraiment penser à ce qui se passe en ce moment, et encore moins au futur.
– Tom, est-ce que tu aurais préféré rester dans les grottes ?
De surprise, il interrompt son inspection de l'extérieur de la maison. Il se tourne vers moi sans vraiment pouvoir me distinguer clairement dans l'obscurité.
– Tu sais bien que je détestais être là-bas, réplique-t-il alors.
– La vie y était pourtant plus sereine. J'avoue que ça me manque parfois, quand j'ai le temps d'y penser.
– Tu voudrais y retourner ?
Je réfléchis un instant à cette question, mon avis est cependant contradictoire. Oui et non. C'est compliqué.
– Une partie de moi le voudrait, mais l'autre n'est pas d'accord. Ce n'est pas de cette vie que je veux. Je veux plus que cette vie passée à se cacher. Pourtant, que peut-on faire d'autre ? J'ai beau me poser la question, je n'ai pas de réponses. Même si j'aimerais voir un changement opérer, je ne suis pas certaine que nous connaitrons un tel bouleversement du monde de notre vivant.
– Ne sois pas si pessimiste, rétorque Tom. C'est mon rôle. Sur ce coup là, je ne peux pas te remplacer.
– Tu as raison. En tout cas, je me vois mal retourner aux grottes. Après nous en être allés comme des voleurs, je ne pense pas pouvoir affronter le regard de Jeb.
– Il ne s'agit même pas que de ça : tu nous vois débarquer là-bas avec nos deux nouveaux compagnons ? Je ne pense pas que tout le monde serait ravi.
J'éclate presque de rire en imaginant la tête de Kyle en nous voyant arriver, moi et Tom, avec trois âmes à nos côtés.
– Tu penses que ça se passe comment sur les autres continents ? demandé-je. Je me demande s'il reste des résistants humains partout. Peut-être que les choses sont différentes ailleurs, difficile de le savoir.
– Je suppose que les parasites n'ont pas pu éliminer tout le monde, qu'il restera toujours des résistants quelque part. Nous sommes cependant en voie de disparition et, un jour, inévitablement, si rien ne change, nous nous éteindrons.
– J'espère que nous pourrons empêcher ça.
Tom ne répond rien. Il n'a pas besoin de le faire pour que je devine ses pensées. Il n'y croit toujours pas.
– Tu sais, tu peux aller dormir, May. Je monte la garde.
A l'idée de dormir, un bâillement m'échappe et je ne peux pas prétendre que je ne tombe pas de sommeil.
– Dans ce cas, réveille moi pour que je prenne le relais.
Il acquiesce mais je sais qu'il n'en fera rien. Il compte monter la garde toute la nuit sans rien demander à personne. Je le connais trop bien pour qu'il prétende le contraire. Pourtant, je n'ai pas la force de discuter et je vais m'échouer sur le canapé. Au poids qui m'envahit dès que je me retrouve allongée, je devine que le sommeil ne va pas mettre longtemps à me cueillir et, effectivement, je m'écroule comme une masse.
Tom
Je devine que May s'est endormie quand le silence glaçant de la maison n'est plus rompue que par sa respiration régulière. J'ai conscience de la présence des autres à l'étage, parce qu'il est hors de question que je les oublie, mais les avoir hors de ma vue m'apporte un peu de paix.
Si je m'étais habituée à l'amie de May, Rivière, je suis loin d'accepter la présence des deux autres. Être en infériorité numérique par rapport aux parasites est loin de me rassurer. J'ai envie de faire confiance à May, mais j'ai peur que son jugement ne soit pas le bon. Je n'ai pourtant pas le choix de faire avec la situation actuelle.
Parfois, et je sais que c'est terrible de le penser, je me demande s'il n'aurait pas été plus facile que les traqueurs nous aient poussé au sacrifice. Dans ce cas, tout serait fini et nous n'aurions plus eu à nous battre dans le vide. Parce que c'est l'impression que toute cette situation me donne : que nous luttons dans le vide sans jamais atteindre l'ennemi.
Et ce soir, je suis fatigué de combattre. Je scrute l'obscurité mais rien ne bouge et je ne suis pas certain que quelque chose va bouger pendant plusieurs heures. Une part de moi, et je pense que c'est là l'influence de May sur moi, veut bien croire que le parasite ne nous a pas trahis. Pourtant, une lutte intérieure a lieu dans mon esprit pour combattre cette pensée.
Je soupire sans que personne ne puisse m'entendre. Je tourne la tête vers May, ne pouvant que deviner sa silhouette dans le noir. Finalement, je décide d'arrêter de monter la garde pour rien, parce que je sais que je le fais pour rien. May ne l'a pas dit parce qu'elle savait comment je réagirais, mais je ne pense pas qu'elle juge utile de monter la garde cette nuit.
Je quitte donc mon poste et me dirige à tâtons vers le canapé. Je m'assois à même le sol et laisse ma tête retomber contre le corps de May. Une voix intérieure me crie de retourner à mon poste de surveillance, mais je n'en ai pas envie. Je suis fatigué de lutter, fatigué de cette pression constante, fatigué d'être toujours sur le pied de guerre.
Cette nuit, je veux oublier tout ça. Juste cette nuit, au moins ça. En me concentrant sur la respiration de May, je ne tarde pas à sentir le sommeil me gagner. Je ne cherche pas non plus à le combattre. Cette nuit, je baisse les armes, et adviendra que pourra.
May
Je me réveille la tête dans les choux, un peu perdue, me demandant un instant où je me trouve en tentant de percer l'obscurité. Tout me revient au bout de quelques secondes. Je sens quelque chose sur mon ventre mais, avant même de poser ma main sur ses cheveux, je devine qu'il s'agit de Tom.
Mes yeux se tournent vers la fenêtre où plus personne ne fait le guet. Je m'en étonne un instant, surprise que Tom ne m'ait pas réveillé pour prendre le relais, si lui-même tombait de fatigue à ce point. Cela ne lui ressemble pas, lui qui ne laisse jamais retomber sa méfiance. Peut-être a-t-il finalement confiance ?
Je caresse doucement ses cheveux tandis que de faibles ronflements lui échappent. Il respire paisiblement, pas comme d'habitude. De faibles craquements attirent mon attention à l'étage. Quelqu'un ne dort apparemment pas. Délicatement, je tente de me lever parce que je n'ai brusquement plus sommeil. Je place un coussin sous la tête de Tom, me figeant quelques secondes pour m'assurer que je ne l'ai pas réveillé, puis, à l'aveugle, je déambule dans la pièce en me dirigeant vers l'escalier. Qui que ce soit qui est réveillé là-haut, il devinera mon arrivée grâce aux craquements de l'escalier en bois.
Instinctivement, je me dirige vers la pièce d'où une faible lumière s'échappe. Je pousse la porte et découvre alors Rivière.
– Rivière ? soufflé-je tandis qu'elle se tourne vers moi.
– Tu ne dors pas, May ?
– Je viens de me réveiller. Et toi, alors ?
– Comme toi.
Je m'approche d'elle tandis que j'observe la pièce dans laquelle nous nous trouvons. Il s'agit d'un bureau, tout particulièrement bien rangé. Rivière s'est installée sur le siège du bureau en chêne.
– Tu as pu discuter avec Vogue ? m'enquis-je alors.
Elle acquiesce.
– Il regrette vraiment, May, me dit-elle. Et je le crois.
– Je le crois aussi, approuvé-je.
– Je pense que tout va mieux entre nous. En tout cas, ça ira mieux.
– Je suis contente pour toi. C'est tout ce que j'ai jamais souhaité pour toi, tu sais, ton bonheur. Si Vogue peut t'apporter un peu de bonheur, alors je l'accepte. Maintenant que tu as ton corps, c'est bien moins difficile à accepter…
Je ris doucement et Rivière acquiesce gravement.
– Et Tom ? s'enquit-elle à son tour.
– Je crois que ça va mieux aussi. Tu sais comment est Tom, on ne le changera pas, mais je crois qu'il accepte quand même la situation. Je pense que ça va entre nous.
Tout en parlant, je fais le tour de la pièce et ne me gêne pas pour ouvrir des tiroirs et fouiller un peu. Quoi qu'en pense Rivière, elle ne dit rien, se contentant de me regarder faire. Quand j'en arrive aux tiroirs du bureau, quelque chose attire mon attention. Un tiroir qui me parait légèrement plus lourd qu'il ne devrait l'être. D'instinct, je vide le tiroir de son contenu et tâte le fond. Quelle n'est pas ma surprise en constatant qu'il sonne creux ! Je trouve alors une petite languette qui me permet de retirer la planche qui sépare le tiroir de son double fond. Je découvre un petit ordinateur portable gris métallisé.
J'écarquille les yeux de surprise et cherche le regard de Rivière qui m'observe sans comprendre.
– Pourquoi placer un ordinateur dans un endroit si difficile d'atteinte ? s'étonne-t-elle.
– Les humains faisaient ça quand ils avaient des choses à cacher.
– Mais les âmes n'ont rien à cacher. Enfin, la plupart du temps.
– Apparemment, cette âme là a jugé que le contenu de son ordinateur valait le coup d'être caché, répliqué-je. La question est de savoir pourquoi.
Rivière secoue la tête.
– Peut-être que cet ordinateur appartenait à un humain ? propose-t-elle, toujours peu convaincue.
– Non, ce n'est pas un ordinateur de technologie humaine, Rivière, objecté-je. C'est bien l'ordinateur d'une âme, j'en suis certaine et je suis extrêmement curieuse de savoir ce qui justifie de le dissimuler ainsi, à la façon des humains. L'ami de Vogue n'est apparemment pas une âme si honnête que ça…
