Chapitre 57

Les jours qui suivent se passent dans une ambiance toute particulière. A la fois, une certaine angoisse règne dans l'attente de Patrick car nous ignorons quand il sera de retour exactement, et il nous paraît indispensable que ce soit Vogue qui l'accueille. Il ne s'agirait pas qu'il nous découvre tous chez lui en nous prenant par surprise et qu'il prenne peur. Cependant, tout le monde est également excité à l'idée de finalement pouvoir en apprendre plus de la bouche du concerné : cette âme rebelle qui fait partie d'un réseau bien plus grand que le notre.

Même Tom commence à céder à l'impatience. Il a bien du se résigner à accepter que tout ça soit réel. Il a lu et relu les échanges de mails entre Patrick et les autres âmes d'ailleurs dans le monde, comme à la recherche de la moindre preuve de tromperie mais, n'en trouvant aucune, il a du prendre conscience que tout ça était bien vrai. Avec toutes ces preuves, même Tom ne peut pas fermer les yeux. Cela ne l'empêche pas d'appréhender l'arrivée prochaine de cette nouvelle âme parmi nous.

Pour tous nous détendre, j'ai proposé de passer cette quatrième journée d'attente à jouer. J'ai trouvé un jeu de carte dans le bureau de Patrick et cela m'a rappelé de vieux jeux. Je prends un réel bonheur à expliquer aux âmes les règles de jeux, même si pratiquement tous ont des souvenirs de ces jeux leur venant de leurs hôtes.

Ainsi réunis autour d'une table, pratiquant une activité aussi anodine qu'un jeu de carte, tout semble presque ordinaire. C'est agréable de se retrouver ainsi en mesure d'avoir des activités « normales ». Je m'étonne moi-même en faisant preuve d'un grand enthousiasme. Je retrouve mon esprit de compétitrice, ce qui me rappelle un peu les dimanches familiaux passés à jouer à des jeux de société. Mina aimait beaucoup ça aussi.

Entre deux parties, nous vagabondons tous dans la demeure de Patrick. Je passe la plupart de mon temps avec Tom, le reste avec Rivière ou Mina. Pourtant, alors que je sors de la salle de bain, c'est en face à face avec Vogue que je me retrouve. Je sursaute, ne m'étant pas attendue à le voir surgir de si près. Il s'excuse immédiatement de m'avoir surprise mais je le rassure. Je réalise que c'est l'une des rares fois où je me retrouve vraiment seule avec Vogue depuis qu'il s'est intégré à notre petit groupe de fugitifs.

Au lieu de nous contourner et de retourner vaquer à nos propres occupations, nous restons tous les deux ainsi, presque à nous regarder dans le blanc des yeux. Quelque chose me retient immobile et m'empêche de m'en aller.

– On peut parler ? me demande enfin Vogue.

– On peut, acquiescé-je.

Peu désireuse de discuter en plein milieu du couloir, devant la porte de la salle de bain, je guide Vogue jusque dans le bureau de Patrick et nous prenons chacun une chaise.

– Tu sais, ça me parait encore tellement étrange de te voir, tout en sachant que tu n'es pas Rivière, me dit-il avec hésitation.

– J'imagine comme ça doit être troublant, oui.

Un silence suit, Vogue ne paraît plus être sûr de savoir ce dont il voulait me parler, alors je prends le relais.

– Toi et Rivière vous êtes réconciliés ? m'enquis-je.

– Je crois qu'elle m'a pardonné, oui, admet-il. Pourtant, je ne suis pas certain de le mériter. Rivière est trop compréhensive avec moi.

– Vous les âmes êtes comme ça, non ? Vous n'avez aucune place en vous pour la rancune.

– C'est vrai, mais quand même. Je ne mérite pas sa compréhension. Je lui ai confirmé, les yeux dans les yeux, qu'elle pouvait me faire confiance. J'ai rompu cette promesse. Je ne m'explique pas ce que j'ai fais. Je vous ai longtemps jugé, vous les humains, mais je ne vaux pas mieux. Ces corps, toutes ces émotions, elles nous changent. C'est la vie la plus difficile que j'ai vécu et celle dans laquelle j'ai fais le plus d'erreurs. Rivière ne devrait pas me pardonner si vite. Elle est vraiment trop bien pour moi.

Je secoue la tête.

– Tu as tort, Vogue. Tu as raison sur un point, Rivière est la meilleure d'entre nous tous. En revanche, tu as fais une erreur, certes, une grosse erreur, qui a failli nous coûter nos vies, mais tu t'es racheté et c'est le plus important. A quoi bon garder la moindre rancœur quand on peut pardonner ? Rivière n'a pas la place en elle pour de telles émotions et c'est une chance pour elle. Je ne suis pas comme elle, même si je fais de mon mieux, et c'est pour ça que j'ai décidé de te faire confiance. Ça et parce que tu étais notre seule et unique chance. Laisse-la te pardonner, Vogue, ne met pas de barrières entre elle et toi. Rends-toi digne de son amour, rachètes-toi, quand bien même elle ne demande rien de tel. Mais ne reste pas enfermé dans tes remords, ce n'est pas une bonne idée.

– Tu as peut-être raison.

– Pas peut-être, Vogue. J'ai raison.

Ses yeux se perdent dans la contemplation du parquet et je devine qu'il réfléchit.

– Tu ne regrettes pas d'être avec nous, si ? demandé-je.

– Non, pas une minute, me répond-t-il. Bien sûr, tout ces changements sont déstabilisants, mais je comprends le combat de Rivière, le votre, et je compte en faire mon combat aussi. Il me faut juste encore un peu de temps pour faire le deuil de mes croyances passées.

– Ton monde a été bouleversé, c'est normal. Je te fais confiance, en tout cas. Vraiment, cette fois, sans le moindre doute. J'espère que tu es digne de cette confiance parce que Tom risque de beaucoup m'en vouloir si ce n'est pas le cas.

– Tom n'est pas comme toi, remarque Vogue.

– Non, il n'est pas comme moi. Il est brisé, même s'il le cache sous une montagne de rancœur et de colère. Ne le juge pas trop vite, s'il te plaît. C'est facile de le faire mais, si la situation n'était pas celle qu'elle est aujourd'hui, il ne serait pas comme ça.

– Nous sommes responsables, comprend Vogue.

Je hoche la tête parce qu'il ne sert à rien de le nier. Les âmes sont seules et uniques responsables, même si la personnalité de Tom a fait le reste du travail.

– Et toi, May, nous en veux-tu ?

– Forcément, oui, vous avez bouleversés nos vies. Mais je suppose que je vous en veux moins qu'avant. Disons que je comprends pourquoi vous avez fait ce que vous avez fait, parce que nous les humains étions en train de détruire notre planète et c'était une machine inarrêtable, d'où votre intervention qui a été bénéfique par bien des aspects, à la nuance près que je sais que vous vous trompez au sujet des humains. Nous sommes capables de mieux mais il faut simplement nous en laisser la chance, ce que vous n'avez pas fait en nous effaçant purement et simplement. C'est ça qu'il faut changer. Il faut rétablir la vérité, sur ce qui est bien et ce qui ne l'est pas.

– C'est ce que Patrick et les autres essaient de faire ? Rétablir la vérité ?

– Je pense oui, en plus d'aider les humains survivants. Les approcher a du être particulièrement difficile, mais je suis contente de savoir qu'il reste des humains rebelles un peu partout dans le monde.

Les yeux de Vogue rencontrent les miens et y restent ancrés. Des souvenirs me traversent l'esprit. Je revois Vogue contempler Rivière avec amour, lui tenir la main, l'embrasser sur les lèvres, sa bouche glissant parfois jusque dans son cou. Je sursaute alors et me lève de ma chaise en hâte. Je déteste avoir ces souvenirs qui ne m'appartiennent pas mais qui impliquent mon corps, que j'ai l'impression d'avoir vécu personnellement. J'aimerais les effacer mais j'en suis incapable. Vogue semble avoir laissé des traces indélébiles sur mon corps, que je le veuille ou non, bien que je n'éprouve rien du tout pour lui.

– May ? Tout va bien ? s'inquiète Vogue.

– Tout va bien, confirmé-je. Mon cerveau me joue simplement des tours. On va rejoindre les autres ?

Vogue acquiesce. Pour occuper le temps, je propose à tout le monde de faire une nouvelle partie de cartes. Tom, qui avait décliné tout à l'heure, accepte même de jouer. Je le suspecte de commencer à s'ennuyer ferme.

Pendant qu'on joue, j'observe Vogue poser des regards emplis de douceur sur Rivière. Cela me fait plaisir. Je ne veux que le bonheur de mon amie et j'espère qu'elle va finir par l'avoir, sans que quiconque ne vienne l'entraver.

Le temps passe à nouveau, puis le soir est là et Patrick n'a toujours pas montré signe de vie. Je passe une nuit agitée pendant laquelle Tom et moi alternons pour guetter le moindre mouvement à l'extérieur. Nous nous sommes proposés et les autres nous ont laissé faire. Néanmoins, nos efforts se révèlent vains et, au matin, Patrick n'est toujours pas là. Nous commençons à être sur les nerfs car l'attente est insoutenable et pourtant imminente, si aucun problème n'est survenu.

– Et si quelque chose est arrivé ? me demande Tom en milieu de matinée. Peut-être a-t-il été repéré par les traqueurs ? Et si lui et tous ses amis se sont fait repérer ?

– Ne pensons pas au pire, répliqué-je. Je ne veux pas envisager ce cas de figure, parce que je ne sais pas du tout ce que nous ferons si c'est le cas.

Tom n'insiste pas mais je vois à l'expression de son visage qu'il réfléchit à un plan B, puisque je ne suis pas en condition pour le faire moi-même.

L'après-midi, je me plonge dans un livre qui traite de jardinage, parce que c'est le premier qu'il m'est tombé sous la main. Quand bien même je n'ai jamais eu le moindre intérêt pour cette activité, je m'efforce de lire pour m'occuper l'esprit. C'est pendant que je suis focalisée sur ce que je lis que je suis coupée dans ma lecture.

Je referme brusquement mon livre, l'oreille tendue, avant de réaliser que je ne me trompe pas. J'ai bien entendu une voiture, le bruit de pneus qui roulent sur des graviers.

– Vogue ! crié-je par réflexe. Vite, Vogue !

Des pas rapides ne tardent pas à dévaler les escaliers.

– Il y a quelqu'un, lui dis-je.

Vogue jette un coup d'œil par la fenêtre tandis que Tom s'approche de moi. J'attends anxieusement le verdict de Vogue qui ne tarde pas à retentir.

– C'est lui, nous apprend-t-il. C'est Patrick.

Mon cœur saute dans ma poitrine. Je me sens soudain tremblotante. Le moment est donc venu.

– Sors l'accueillir, lui conseillé-je en tentant de me calmer. Prépare le terrain, vas-y en douceur comme on en a longuement parlé, d'accord ?

Vogue acquiesce et, sans plus discuter, il abaisse la poignée de la porte d'entrée et sort. Nous entendons vaguement les voix de Vogue et de Patrick sans pouvoir comprendre ce qu'ils disent, ce qui nous laisse très inquiets, surtout Tom qui déteste quand la situation est hors de notre contrôle, à nous les humains.

Pourtant, nous parvenons à patienter en restant calmes. Vogue passe un bon moment dehors avec Patrick, mais c'est qu'il a beaucoup à lui dire avant d'en venir au vif du sujet. Il s'agit d'amener le sujet de façon à ne pas effrayer Patrick. J'espère simplement que Patrick est bien celui que nous pensons, qu'il est aussi bienveillant que nous l'imaginons. Mais à travers ses mails, je ne peux que croire que c'est le cas.

Finalement, coupant court à mes réflexions, la porte d'entrée s'ouvre. Vogue apparaît sur le pas de la porte puis, derrière lui, un homme entre deux âges : le visage mangé par une barbe poivre et sel et, sous des sourcils foisonnants, pétillants d'excitation, deux yeux noirs auréolés d'une lueur argentée maintenant familière, celle annonçant la présence d'une âme. Devant nos visages anxieux, un grand sourire éclaire soudain son visage, dévoilant des dents du bonheur.

– Eh bien Vogue, sacré cachottier, tu ne m'as pas menti ! s'exclame-le nouveau venu d'une voix rauque et profonde. Tu m'avais caché cet aspect rebelle de ta personnalité !

Brisant le silence de mort qui règne dans la pièce, son rire grave retentit alors. Le personnage m'est immédiatement sympathique et un sourire apparaît à son tour sur mes lèvres. Notre aventure vient de prendre un nouveau tournant, c'est maintenant officiel, et j'ai vraiment hâte de découvrir où cela va tous nous mener. Vers de meilleurs horizons, j'ose espérer…