Avec un peu de retard par rapport à d'habitude, voilà le nouveau chapitre !

Je vous souhaite une bonne lecture.


Chapitre 58

Dès que la glace a été brisée, une grande conversation s'engage. Patrick nous demande de tout lui raconter alors c'est ce que nous faisons. C'est Rivière qui commence à parler, expliquant à Patrick qu'elle a été insérée dans mon corps, à son arrivée sur Terre, sauf que j'étais encore là et qu'elle entendait ma voix. Notre situation a duré jusqu'à ce que des humains nous enlèvent et qu'elle soit ôtée de moi. A partir de là, notre aventure a pris une nouvelle tournure.

Rivière se tourne vers moi pour que je poursuive mais je suis un peu réticente à l'idée de parler de mes amis de la grotte. Puis-je avoir totalement confiance en Patrick ? Je décide de raconter sans aller dans les détails, de manière à ne donner aucun indice sur le lieu des grottes.

Je raconte alors l'histoire de Vagabonde, puis notre fuite à moi, Tom et Rivière, pour retrouver Mina. Vogue se charge ensuite d'expliquer sa trahison et la manière dont il a joué un rôle dans tous nos ennuis récents. Il le fait les yeux baissés, peu fier, mais je suis contente de le voir assumer son mauvais geste.

Quand nous avons fini de raconter, nous attendons que Patrick se mette à son tour à nous raconter son histoire, parce qu'il a très certainement beaucoup à nous apprendre. Néanmoins, il reste un instant silencieux, pensif.

– Quelle histoire, mes amis, quelle histoire ! déclare-t-il enfin.

– La votre doit être encore plus passionnante, fais-je remarquer, sans cacher mon impatience.

– Oh mais vous semblez déjà en connaître un petit bout, réplique-t-il en dévoilant ses dents du bonheur. Vous avez trouvé mon ordinateur à ce que j'ai pu comprendre ? Je savais que ma cachette n'était pas assez bonne.

Il peste un instant contre lui-même avant de céder à notre impatience et de commencer à raconter.

– Bon, tout a commencé il y a plusieurs années de cela. Vous savez, j'ai fais parti des premiers à arriver sur Terre lors de la colonisation. J'ai donc pu côtoyer des humains pendant un certain temps avant que la machine ne s'accélère et qu'on en arrive à ce qu'on connait aujourd'hui. Je me suis dès le départ trouvé extrêmement fasciné par l'humain. Je crois que tout est parti de cette fascination, d'ailleurs. Au départ, je ne voyais rien de mal à la colonisation. Pourquoi y aurais-je vu quoi que ce soit de mauvais, après tout ? N'est-ce pas ce que nous avions toujours fait, nous, les âmes ? C'est en voyant disparaître une à une les consciences des humains que je côtoyais que j'ai commencé à me poser des questions. J'appréciais grandement certains de ces gens. Les humains étaient si complexes mais attachants, et ces gens n'étaient pas vraiment mauvais à mes yeux. Je me consolais en me disant que c'était nécessaire, un mal pour un bien, voyez-vous. Sauf qu'un jour, je suis tombé amoureux et je n'ai plus pu penser ainsi. Amoureux d'une humaine. Mais que m'arrivait-il ? Voilà que toutes mes certitudes étaient bouleversées. La colonisation s'étendait de plus en plus et il était hors de question qu'elle soit prise. J'ai donc décidé de tout lui avouer, qui j'étais, ce que j'étais. Elle se doutait déjà que quelque chose de suspect se passait, bien sûr, Emily était tout sauf crédule. Pourtant, elle a bien réagi, comme si elle se doutait depuis le départ de ce que j'étais. Elle m'aimait aussi, voyez-vous, contre toute attente.

Patrick se perd dans ses pensées et je perçois un éclat de douleur au fond de ses yeux. Je devine déjà que tout ne se finit pas bien pour lui et Emily. Il se reprend après plusieurs secondes d'absence.

– Donc j'ai tenté de cacher Emily, de la protéger pour empêcher les miens de l'attraper, reprend-t-il ensuite. Je refusais qu'un des miens fasse disparaître sa conscience. Un jour, j'ai pourtant fait une erreur. J'ai placé ma confiance dans la mauvaise personne, un ami à qui j'ai confié ma sympathie pour les humains mais qui ne partageait pas du tout ma vision des choses. Même si je ne lui ai rien dévoilé à propos d'Emily, je dois avoir laissé passer quelque chose parce qu'il est devenu suspect. C'est lui qui a du alerter des traqueurs et, en dépit de ma prudence, ils ont un jour réussi à me suivre jusqu'à l'endroit où je cachais Emily. On me l'a ôtée ainsi, l'emportant sous mes yeux, en dépit de mes larmes et de mes cris. Emily n'a rien dit, elle. Je me souviens encore de son regard dans lequel ne brillait aucune larme, simplement un profond désespoir. Elle s'est laissée faire parce qu'elle savait qu'il n'y avait rien à faire pour la sauver. Je n'ai rien fait non plus parce que je savais qu'il était trop tard. Voilà comment j'ai perdu Emily. Je ne l'ai plus jamais revue après ça. On m'a d'ailleurs changé de corps, parce qu'on suspectait le mien d'être dysfonctionnel après ce que j'avais fait. Il n'en était rien mais je suppose que ça les rassurait de penser ça. A partir de là, ma loyauté a définitivement changé de camp.

Il marque une nouvelle pause. Nous sommes tous pendus à ses lèvres. Je remarque comme Rivière et Mina sont émues à l'entente de la tragique histoire d'amour de Patrick et Emily, Vogue aussi. Tom ne laisse rien paraître, comme d'habitude, et je m'efforce d'en faire autant, parce qu'il ne sert à rien de raviver la peine de Patrick par des regards compatissants.

– J'ai commencé ma nouvelle vie dans ce nouveau corps avec précaution. Je n'avais pas changé d'avis, je pensais plus que jamais que ce que nous faisions, nous les âmes, était mal. Néanmoins, je ne me confiais plus à personne à ce propos, en tout cas jusqu'à cette drôle de rencontre que je fis, au détour d'une randonnée dans les collines. Une pauvre gamine, seule et apeurée. Il n'y avait aucun doute possible sur sa condition : elle était humaine. Elle était effrayée par ma présence et j'étais effaré de pouvoir inspirer tant de peur. Elle a du songer à courir mais elle semblait tellement épuisée qu'elle-même a du comprendre qu'elle ne ferait pas dix mètres. Elle a commencé à pleurer, totalement abandonnée au sort qu'elle devinait être le sien. C'était mal me connaitre. La rencontre avec cette gamine a été un déclencheur pour moi : j'allais aider les humains survivants.

– Comment ? ne puis-je m'empêcher de demander. Les traqueurs ne vous surveillaient-ils plus ?

– Les traqueurs pensaient que mes agissements antérieurs venaient du corps défaillant que j'occupais. Dès lors qu'ils ont vu que je reprenais une vie normale, ils m'ont lâché la grappe. Néanmoins, il s'agissait pour moi de ne pas réitérer les erreurs que j'avais faite avec Emily. Je n'habitais pas cette maison isolée à l'époque, j'habitais en plein centre-ville. Pour commencer, j'ai donné à boire et à manger à cette pauvre petite. Elle a paru surprise mais elle a mangé et bu, tout en me guettant, comme si j'allais me mettre à la frapper d'un instant à l'autre, ce qui était mal connaître les âmes. Ensuite, je lui ai expliqué que je n'allais pas lui faire le moindre mal, que je n'étais pas comme les autres. Bien sûr, elle ne m'a pas cru, mais elle a quand même accepté de venir avec moi. Elle était vraiment désespérée, vous savez. Elle n'avait nulle part où aller et elle était bien trop jeune pour survivre ainsi dans la nature. Je lui ai donc trouvé un endroit où se cacher avant de déménager dans cette maison et de l'y accueillir. Normalement, aucune âme seule n'habite de si grandes maisons : il s'agit de rentabiliser l'espace et d'habiter un endroit exactement adapté à nos besoins, guère plus. Mais à cette époque, les âmes n'étaient pas très rassurées à l'idée d'habiter dans des lieux si isolés, car les humains rebelles étaient encore assez nombreux. Personne n'a donc vraiment tenu à m'accompagner dans cette maison. J'avais cependant régulièrement le droit à la visite de traqueurs qui venaient s'assurer que tout allait bien. Je cachais la petite au sous-sol quand c'était le cas. Une cachette bien pratique que vous n'avez peut-être même pas découverte.

Effectivement, je ne me rappelle pas avoir découvert le moindre sous-sol depuis notre arrivée. Nous avons pourtant tout exploré. Les yeux de Patrick se posent sur le tapis de sol rouge carmin au milieu du salon. Je comprends que le tapis doit masquer une trappe. Je me lève et attrape le coin du tapis pour le soulever. Sous le tapis, je découvre effectivement une porte taillée dans le même bois que celui du parquet. Curieuse, je lève la trappe mais on n'y voit rien à l'intérieur.

– Il y a une lumière en bas des escaliers, m'explique Patrick.

– Rassurez-moi, vous ne cachez aucun cadavre là-dessous ? plaisanté-je.

Patrick éclate d'un rire rocailleux.

– Aucun cadavre, non, répond-t-il. Personne ne se cache là-dessous en ce moment non plus, si tu te le demandes.

Je referme la trappe, refreinant mon envie d'explorer l'endroit. Patrick n'a pas terminé son histoire et je veux entendre la suite.

– Je cachais donc la petite là-dessous quand on avait de la visite, reprend-t-il quand je me suis à nouveau assise dans le canapé. En comprenant que je la protégeais vraiment, la petite – Joanna – a fini par me faire confiance. Un jour, en pleine nuit, je me suis réveillée en entendant le parquet craquer. J'ai pensé qu'il s'agissait de Joanna mais j'ai vite deviné qu'il n'y avait pas qu'une personne en bas. J'entendais également des voix, basses, mais il s'agissait bien de plusieurs personnes. Je me doutais bien qu'il ne s'agissait pas de traqueurs, ils ne seraient pas rentrés ainsi sans frapper. Non, mon instinct me disait qu'il s'agissait d'humains. Je savais que ces humains là devaient être prêts à tout, ils devaient être là pour trouver à manger et à boire, et ne feraient preuve d'aucune bienveillance à mon égard, parce que j'étais leur ennemi. Pourtant, je n'avais pas envie de laisser passer l'opportunité d'entrer en contact avec d'autres survivants humains. J'en avais envie aussi pour Joanna, car je me disais qu'il serait bien qu'elle puisse retrouver d'autres humains, et c'était peut-être l'opportunité rêvée. Alors, je suis descendu…

Il s'interrompt pour ménager son effet avant de grimacer.

– Bon, je n'ai pas été très bien accueilli, vous l'imaginez bien, avoue-t-il ensuite. Quand bien même j'étais chez moi. Un instant, j'ai cru que tout ça allait très mal tourner pour moi, mais c'est ce moment qu'a choisi Joanna pour arriver. Elle leur a crié qu'elle était humaine, que je l'avais sauvée et qu'il ne fallait pas me faire le moindre mal. Ils ont été circonspects, c'est le moins qu'on puisse dire, mais ils ont fini par s'exécuter et j'ai finalement pu leur parler. Je leur ai expliqué que j'étais de leur côté, que je voulais aider. Ils n'ont pas voulu me croire, pensant que c'était une ruse, mais Joanna n'a pas cessé de me défendre. Ils ont bien du admettre que la situation était troublante, de même que mon comportement. Finalement, cela a mis un peu de temps, mais ils ont accepté mon aide et, de fil en aiguille, je me suis mis à la recherche d'un abri pour eux. Je ne pouvais décemment pas tous les cacher dans la cave, vous pensez bien. En plus, si Joanna l'acceptait, je n'étais pas sûr que certains grands gaillards du groupe se seraient laissés faire.

– Et vous avez trouvé un endroit ? s'enquit Mina avec une curiosité impatiente.

– J'ai mis du temps à trouver un endroit adéquat, mais j'ai fini par trouver, oui, confirme-t-il. Vous risquez d'être surpris.

– Ces gens, ils sont toujours en vie ? demandé-je à mon tour.

Patrick opine du chef tandis qu'un sourire s'étale sur ses lèvres.

– Pendant toutes ces années, ils sont devenus mes plus proches amis. Quand j'ai découvert pour la première fois d'autres âmes acquises à la même cause que moi, nous avons commencé à monter ce réseau tous ensemble. Moi, ou une autre de ces âmes, nous voyagions à travers le monde pour en trouver d'autres, ce qui n'a pas été une mince affaire, vous vous en doutez bien. Pourtant, nous avons fini par prendre connaissance de poches de résistance humaine un peu partout sur la planète, et plus nous créions de nouveaux contacts, plus le réseau s'étendait. Je pensais être le précurseur mais j'étais loin de l'être. Dans certaines zones de la Terre, les âmes rebelles et les humains sont bien plus en avance que nous en termes de résistance. Vous savez, la situation est bien moins mauvaise que vous pouvez le penser. Nous sommes en bonne voie, même si la rébellion est encore silencieuse. Je suis persuadé que nous réussirons à faire changer les choses. Bon, ce n'était pas mon propos initial, mais c'est dit. En attendant, des hypothèses sur l'endroit où j'ai caché mes amis ?

– Ne faites pas durer le suspens, rétorqué-je.

Notre hôte finit par concéder en soupirant, déçu par mon manque d'imagination.

– Vous avez vu cette forêt qui borde la maison ?

Nous acquiesçons.

– Totalement par hasard, j'ai découvert une trappe à la lisière de la forêt. Voyez-vous, cette trappe était invisible à la surface. Cependant, ayant un goût pour le jardinage, j'avais décidé d'exploiter cette partie vierge du terrain pendant mon temps libre. Quelle n'a pas été ma surprise quand ma pelle a frappé quelque chose de dur… J'étais curieux alors j'ai élargi le trou, jusqu'à découvrir cette trappe. Éprouvant des difficultés à l'ouvrir, je suis allé chercher de l'aide. Mes amis humains sont venus me donner un coup de main et ensemble nous avons réussi à la décoincer. On a ensuite découvert un vieux bunker… Entièrement vide, mais qui allait se révéler très utile par la suite !

– Vous les avez cachés dans le bunker ? m'étonné-je.

– Ce n'est pas un endroit idéal, tellement sombre et anxiogène, mais une très bonne cachette pour quand je m'absente ou que j'ai de la visite.

– Quand vous vous absentez… répété-je. Vous voulez dire qu'ils sont dans le bunker en ce moment même ?

Je dois afficher un masque de stupéfaction parce que Patrick éclate à nouveau de rire.

– Ah, vous ne vous y attendiez pas à celle là, hein ! s'exclame-t-il. Vous vous pensiez seuls ici, mais vous ne l'étiez pas vraiment…

– Nous n'avons vu personne pendant tout notre séjour, insisté-je. Nous sommes même arrivés par la forêt !

– Parce qu'ils ont appris à être prudents. Quand je m'absente, ils limitent leurs sorties. Ils ont à manger là-dessous.

– Combien sont-ils ? lui demande Tom qui intervient pour la première fois.

– Eh bien, Joanna est toujours là, même si elle n'est plus tout à fait une petite fille. Il y a également Sean, George, Jack et Brie.

– Cinq survivants ? relevé-je.

– Tu parais déçue, remarque Patrick.

– Je m'attendais simplement à une plus grande poche de rébellion, après toutes ces années.

– Effectivement, celle dont tu as connaissance a l'air bien plus étendue. D'ailleurs, tu ne peux pas savoir comme ça me fait plaisir ! Grâce à vous, nous allons pouvoir étendre le réseau un peu plus. Si ce que tu m'as dis est juste, ce n'est pas une mais au moins trois poches de rébellions que nous allons pouvoir ajouter au réseau !

J'acquiesce. Il est vrai qu'ils ont beau n'être que cinq, c'est toujours des humains survivants en plus. Quand on les additionne, le nombre commence à grimper de façon magistrale et c'est encourageant.

– On peut les rencontrer ? m'enquis-je.

– C'est vrai qu'il est temps de les libérer, acquiesce Patrick. En revanche, ils vont peut-être être méfiants s'ils ont repéré vos traces au cours des derniers jours. Ils peuvent se penser en danger en ce moment même. Je ferais mieux d'y aller seul.

Nous hochons tous la tête, marquant notre accord. Après tout ce que nous a raconté Patrick, nous ne pouvons que lui faire confiance. Il n'aurait quand même pas été jusqu'à inventé toute cette folle histoire ! Les traqueurs sont parfois rusés, mais peut-être pas à ce point, et nous nous sommes mis d'accord depuis longtemps sur la faible potentialité que Patrick joue un double jeu.

J'observe Patrick passer le pas de la porte, toute excitée à l'idée de rencontrer de nouveaux résistants humains. Je croise le regard de Tom et le vois lui aussi sourire. Ce sourire là me fait un bien fou, parce qu'il est plus que sincère. Tom a vraiment retrouvé l'espoir qu'on connaisse des jours meilleurs, dans un futur plus ou moins lointain. Si Tom est capable de retrouver espoir, alors je pense que tout le monde le peux, et que le sort nous est définitivement favorable.