Chapitre 59

Pendant la courte absence de Patrick, je réfrène cet insoutenable désir d'aller guetter à la fenêtre l'arrivée des cinq humains. Néanmoins, après plusieurs minutes, voilà qu'ils entrent. Deux grands gaillards, un petit homme maigrichon, une femme à la silhouette musclée et une jeune femme frêle. Les voilà, les cinq survivants de Patrick, ses amis humains.

Tous les cinq commencent à nous jauger du regard. Très rapidement, c'est sur Tom et moi qu'ils se focalisent. Ils ont reconnu en nous les deux humains annoncés par Patrick. Pourtant, ils ne nous sourient pas immédiatement. Ils sont encore méfiants, probablement parce que nous surgissons dans leur vie de façon inopinée, et je les comprends tout à fait.

Après nous être encore affrontés un petit instant du regard, je m'avance vers eux d'un pas assuré. Je tends une main au premier des humains, celui qui est le plus avancé, l'un des grands gaillards. Ses prunelles brunes se posent sur moi, les sourcils encore froncés, mais je ne me laisse pas démonter et lui adresse même un sourire un peu provocateur. Il fouille encore un instant dans mes prunelles, comme s'il vérifiait que j'étais bien humaine. Finalement, mon sourire achève de le dérider et il me sourit à son tour avant d'attraper ma main avec force. Sa poignée de main énergique me laisse quelques élancements mais je n'en laisse rien paraître.

– Sean, se présente-t-il.

– May.

– Eh bien, May, c'est une joie de te rencontrer.

Je rencontre ensuite le second gaillard, George, puis le gringalet, Jack. En dépit de son regard glacial, Brie se révèle la plus chaleureuse à mon égard. De prime abord, je ne m'imaginais pas que son sourire puisse être aussi rayonnant, la pensant plutôt froide et réservée – c'est que notre rencontre doit vraiment compter beaucoup pour elle, ou alors, elle cache bien son jeu. Enfin, c'est la jeune fille frêle qui s'avance vers moi, celle que je devine être Joanna.

Étrangement, quand je l'observe, j'arrive à me représenter la petite fille qui a croisé un jour la route du jeune Patrick. Cette fille perdue et totalement résignée au sort tragique qui l'attendait. Pourtant, cette fille a grandi et s'est transformée en une jeune femme pleine d'assurance, tout en conservant une certaine innocence. Ce que je lis au fond de ses jolis yeux bleus me chamboule un instant. Quelque chose chez cette fille me déstabilise. Rapidement, je comprends quoi. Elle me fait penser à moi.

Ce n'est pas que nous nous ressemblons, non. Mais je devine qu'elle aussi a du grandir prématurément. Elle aussi a cru toucher le fond, cru la fin arrivée, avant de renaitre de ses cendres. Tout ça nous est tombé dessus alors que nous étions jeunes, trop jeunes. Elle encore plus que moi car elle s'est retrouvée à devoir survivre, seule au monde, à un si jeune âge, avant de tomber sur Patrick. Elle comme moi n'avons pas eu le temps de vivre une jeunesse insouciante comme les autres, nous avons été privées de cette chance. Et aujourd'hui, nous sommes là toutes les deux. Des survivantes prêtes à se battre pour récupérer leur droit à la vie.

Un peu resté en arrière, je perçois la présence de Tom derrière moi. D'un regard, je l'invite à s'avancer à son tour. Plus mesuré que moi, il salue les autres humains. Bien qu'heureux de la tournure des événements, Tom reste Tom. S'il a été un jour sociable et expansif, du temps où nous étions encore des humains insouciants, ce n'est plus le cas. Je n'arrive toujours pas à comprendre si c'est qu'il n'aime pas les gens, qu'il s'en méfie ou bien qu'ils l'indiffèrent. Tant qu'il m'aime moi, cela m'importe au final peu. Je peux être suffisamment sociable pour deux, s'il le faut.

Une fois que nous nous sommes présentés entre humains, j'introduis les âmes auprès de nos nouveaux amis. Je présente donc Rivière, Mina puis Vogue. Si les humains apparaissent encore méfiants vis-à-vis d'eux, ce que je comprends, ils réagissent avec moins d'hostilité que je m'y attendais. Patrick a du bien les briefer. Après tout, ces humains là aussi sont alliés à une âme, et ils savent mieux encore que nous que nombres d'âmes peuvent rejoindre nos rangs, parce que beaucoup l'ont déjà fait avant.

Quand les présentations sont terminées, nous nous racontons mutuellement nos histoires. Nous connaissons déjà celle de Joanna, mais nous apprenons celles de Sean, George, Jack et Brie. Sean et George sont de vieux amis qui se sont enfuis ensemble, quand leur famille leur a été enlevée. Pour Jack, c'est différent. Il était orphelin et n'a jamais vraiment eu de famille. Même en devenant adulte, il a continué à vivre une vie de solitude et il n'a donc perdu personne, c'est d'ailleurs sa vie de solitaire qui lui a permis de survivre si longtemps. Néanmoins, il est arrivé un jour où il s'est retrouvé en danger et c'est là que Brie a croisé son chemin. Elle lui a sauvé la mise en comprenant qu'il était humain et ils se sont enfuis tous les deux, parvenant de peu à échapper aux traqueurs. Ensuite, les deux duos ont finit par se croiser, par fusionner, et ils sont devenus un seul et unique groupe, jusqu'à finalement passer le pas de la porte de Patrick. Là, ils ont rencontré cette âme pas comme les autres, et cette jeune fille humaine tout aussi singulière, une jeune fille qui était devenu ami avec l'âme, à leur ahurissement total. Là, leur vie a changé du tout au tout.

Quand j'évoque ma propre histoire, les humains tiquent sur la mention du groupe de survivants que j'ai intégré, avant de le quitter, à la recherche de Mina. Les questions fusent et je rechigne un peu à répondre, toujours inquiète à l'idée de trahir mes amis d'une façon ou d'une autre, parce que plus de personnes sont au courants de leur existence, plus cela les met en danger : nos esprits ne sont pas sûrs, pas quand des âmes peuvent les investir impunément. Néanmoins, j'accepte de satisfaire au possible leur curiosité.

– Ils sont trente-cinq dans ce groupe, incluant deux âmes, leur expliqué-je. Ils survivent bien grâce à leur ingéniosité. Avec l'arrivée de Gaby dans ce groupe, leur quotidien a changé et tout est devenu un peu plus facile. Néanmoins, nous sommes tous bien placés pour savoir que le danger est toujours présent. Ce groupe dont je vous parle, il connait au moins deux autres groupes, tout ça en Arizona. Ces deux groupes sont moins étendus que le premier, mais plus nombreux que vous, pour ce que j'en sais. En tout cas, avec votre petit groupe, on peut déjà compter quatre groupes de survivants, uniquement dans l'Arizona. Avec tous les autres groupes partout dans le monde, les effectifs me paraissent encourageants.

– Ce groupe que tu connais, on peut le rencontrer ? s'enquit aussitôt Sean.

Il constate mon hésitation.

– Tu ne nous fais pas confiance, remarque-t-il.

– Ce n'est pas ça, répliqué-je. C'est simplement que c'est trop dangereux en ce moment. Les traqueurs sont sur le pied de guerre ces derniers temps. Nous avons manqué de nous faire prendre plusieurs fois sur la route. Et puis, je tiens à ces gens et j'ai promis de protéger leur secret jusqu'au bout. Je ne peux pas vous dévoiler leur localisation sans leur accord, pas tant que ce n'est pas indispensable. Plus nombreux sont les esprits qui connaissent leur existence, plus le danger est grand. Et puis, avec Tom et Rivière, nous nous sommes un peu enfuis comme des voleurs… Pour être honnête, je m'en veux beaucoup et j'appréhende les retrouvailles.

– Vu les bonnes nouvelles que vous leur rapporteriez, je pense que toute rancune serait vite oubliée, fait remarquer Brie.

– Peut-être qu'elle serait dissipée, oui, mais pas oubliée.

– Et quels sont vos plans, maintenant que vous nous avez trouvés ? insiste-t-elle.

Là, je hausse les épaules en échangeant des regards perplexes avec mes compagnons. Nous n'avons encore rien décidé, toujours sonnés par le bouleversement que nous avons connu. Effectivement, qu'allons-nous faire ? Nous intégrer au réseau de Patrick, bien sûr, mais de quelle façon allons-nous pouvoir participer ?

– Vous aurez tout le temps d'y réfléchir plus tard, intervient Patrick en constatant notre trouble. Nous avons encore tellement de choses à discuter. Avant ça, je ne sais pas vous, mais moi je meurs de faim !

Sur ces mots, Patrick se dirige vers la cuisine. Vogue le suit et je l'entends s'excuser de notre part à tous pour avoir entamé ses provisions sans son accord. Patrick balaye ses excuses d'un geste puis ils s'éclipsent et je ne peux plus entendre leur discussion. Mina propose à Rivière d'aller donner un coup de main à Patrick et toutes les deux ne tardent pas à s'éloigner à leur tour. Je comprends le but de leur manœuvre : nous laisser seuls entre humains.

Justement, nous nous observons tous en silence. C'est George qui décide de briser la glace au bout de plusieurs secondes.

– Alors comme ça, tu as eu cette Rivière dans la tête ? me demande-t-il. Comment c'était ?

Je lui explique la sensation du mieux que je peux et les autres boivent mes paroles. Ils savent que cela aurait pu leur arriver également, et ils sont reconnaissants que ça n'ait pas été le cas.

– Et toi ? intervient alors Brie en se focalisant sur Tom.

Je tourne un regard embêté vers Tom, sachant pertinemment qu'il n'aura pas envie d'en parler avec eux. S'il a réussi à m'en parler un peu, ce n'est pas pareil avec des inconnus, qu'ils soient humains ne change pas grand-chose.

– Je n'aime pas en parler, se contente de répliquer Tom.

Personne n'insiste donc.

– Patrick n'a jamais voulu pratiquer des désinsertions, reprend Brie. Il ne nous a jamais expliqué non plus comment on les pratiquait. D'autres que lui le font, ailleurs dans le monde, mais pas lui. Il prétend qu'il ne souhaite pas attirer l'attention sur lui, mais je crois surtout qu'il n'arrive pas à s'y résoudre. Il a beau être en désaccord avec ce que les siens font, c'est comme un acte suprême, un dernier pas qu'il ne veut pas franchir. Il souhaite trouver d'autres solutions pour vivre en harmonie tous ensembles. On sait tous que ça finira par coincer un jour, parce que les âmes ne peuvent pas survivre sans hôtes humains. Sans corps, comment pourraient-ils vivre avec nous ? Et qui souhaiterait se sacrifier pour permettre à une âme de vivre sur Terre ? On sait tous ça, mais on n'en parle jamais avec Patrick, parce qu'on est loin d'en être arrivés là.

J'acquiesce. Brie a raison, l'idée de la cohabitation entre nos deux espèces ne tient pas sur la longueur. Je n'y avais pas vraiment réfléchi mais ça finira forcément par coincer. Alors quoi ? Les âmes devront nous abandonner la planète pour de bon ? Les âmes qui resteront à l'issue de tout ça devront soit partir sur une autre planète, soit choisir de mourir de longévité ici, avec nous ? Cela semble être la solution la plus logique. Et un jour, si tout se passe bien, il n'y aura plus aucune âme sur la planète. Mais alors, comment être sûr que les humains ne feront pas n'importe quoi à nouveau ?

Tant de questions sans réponses. Notre avenir à tous est flou et nous ne pouvons que formuler des hypothèses à ce jour. Nous n'avons même pas encore gagné notre combat mais je pense de plus en plus comme si notre victoire coulait de source, comme s'il n'y avait plus aucun obstacle sur notre route désormais, ce qui n'est pas entièrement le cas. C'est l'espoir qui parle, l'espoir vif qui emplit mon esprit.

– Patrick le sait, dans le fond, intervient Joanna. Il ne veut juste pas y penser. Il compte bien terminer sa vie ici, sur Terre, à nos côtés. Seulement, je crois bien que mourir lui fait peur. Les âmes ne sont pas mortelles, l'idée de la fin est donc plus difficile à accepter pour eux. Il s'y fera pourtant. Je sais qu'il voudra mourir à nos côtés. Il nous aime. Et il aimait Emily, puis il l'a perdue. Il ne l'a jamais oubliée, vous savez.

J'acquiesce gravement. L'amour des âmes. S'il est aussi intense que j'ai cru le comprendre au travers des propos de Rivière ou de Mina, alors je ne doute effectivement pas du fait que Patrick souhaitera terminer sa vie ici, sur Terre, la planète d'origine de Emily.

Il mourra en ayant accompli son devoir : sauver les humains, comme il aurait voulu pouvoir sauver Emily. Et il le fera, parce que nous l'y aiderons. Jusqu'au bout.