Chapitre 60

Les jours passent et j'apprends avec grand plaisir à connaître nos nouveaux amis humains. Je passe également beaucoup de temps à réfléchir. Ce flot incessant de pensées repousse d'ailleurs bien souvent mon sommeil. Tom l'a remarqué parce que je l'empêche parfois de dormir, à force de me tourner et me retourner dans le lit que nous partageons.

Alors que c'est exactement ce que je suis en train de faire, je l'entends soupirer et se tourner vers moi.

– Qu'est-ce qu'il y a, May ? me demande-t-il alors.

Je fais semblant de ne pas comprendre mais j'ai bien conscience que je ne suis pas très convaincante.

– Je ne suis pas stupide, réplique donc Tom.

– Bien sûr que non, tu n'es pas stupide, soupiré-je. Je pense à la suite, Tom. Voilà ce qui m'empêche de dormir.

– La suite ?

– Je pense à ce qu'on va faire, maintenant qu'on sait tout ça. Enfin, à ce que je vais faire.

– A ce que tu vas faire ? relève-t-il. Tu comptes m'abandonner ? Parce que quoi que tu fasses, je compte bien te coller aux basques.

– Je ne veux te forcer à rien.

– Je viens avec toi, ce n'est pas négociable.

– Même si je retourne aux grottes ? insisté-je. Cet endroit que tu détestes ?

Cette question semble le laisser songeur parce que le silence s'installe. Les yeux lourds du manque de sommeil, j'attends en fermant les paupières.

– Même si tu décides de retourner aux grottes, je viendrais, finit par décréter Tom.

– Vraiment ?

– Rien n'est plus comme avant. Je ne suis même plus sûr d'encore détester ces grottes.

– Après avoir goûté à la « liberté », à l'air libre, tu retournerais vraiment là-bas ? m'étonné-je.

– Très franchement, je ne me vois pas rester ici sans toi. Et puis, air libre… C'est vite dit. Qu'est-ce que je ferais franchement ? Tu me vois en colocation avec Patrick ?

Je ris à cette idée.

– Mais il n'y a pas que Patrick, rétorqué-je. Il y a les autres humains.

– C'est du pareil au même. Je ne les connais pas.

– Alors apprend à les connaître. Laisse-leur une chance.

– Essaierais-tu de te débarrasser de moi ?

– Bien sûr que non ! Où que j'aille, je te veux avec moi. Cependant, je sais comme tu n'as jamais apprécié les grottes et je ne veux pas que tu te sentes obligé de m'y accompagner.

– Je ne m'y sens pas obligé, j'en ai envie. Tu sais bien que je ne me vois rester nulle part sans toi. Ce n'est même pas une histoire de romantisme, tu sais bien que ce n'est pas mon style. Désolé. N'empêche que sans toi, je ne saurais pas quoi faire de mes dix doigts.

J'éclate de rire.

– Non, vraiment, je t'assure ! insiste-t-il. Tu m'entraînes dans de folles aventures, mais au moins je me sens vivant. Sans toi, je me terrerais encore dans ces grottes, tout seul.

– Mais tu tiens quand même à retourner dans ces grottes, justement, noté-je.

– Je n'y tiens pas, mais je serais avec toi et c'est le principal. Tout est différent maintenant, pas vrai ?

– Tout est différent, oui, acquiescé-je.

En me tournant sur le flanc, je me rapproche de Tom et me blottis contre lui. Bien que sa volonté de me suivre partout n'ait aucune vocation romantique, comme il l'a lui-même précisé, je reste touchée par son aveu. Ainsi donc il ne m'abandonnera pas.

– Pourquoi souhaites-tu y retourner, au fait ? me demande Tom.

– Parce qu'il faut que je leur raconte tout. Il faut qu'ils sachent. Et puis, j'ai aussi envie de m'excuser de vive voix pour mon départ précipité.

– Tu sembles persuadée qu'ils t'en voudront.

– Parce que je m'en voudrais si j'étais à leur place. Je serais en colère pour cette trahison.

– Trahison, c'est un grand mot.

– Pas pour moi. Ce que j'ai fais va à l'encontre de mes valeurs.

– A circonstances exceptionnelles, actes exceptionnels.

– Si seulement tout le monde était aussi compréhensif que toi.

– Je ne suis compréhensif qu'avec toi, me fait-il remarquer.

Effectivement, je ne peux pas le détromper là-dessus. Tom ne serait jamais aussi compréhensif avec Rivière ou Mina, encore moins avec Vogue, et probablement pas plus avec nos nouveaux amis humains. Il faut croire que je suis vraiment la seule à bénéficier de cet honneur.

– Et comment comptes-tu t'y prendre pour retourner aux grottes ? N'est-ce pas trop risqué en ce moment ?

– Il nous faudra sûrement attendre un peu, oui, concédé-je. Quant à comment y retourner… Je suppose qu'il nous faudra traverser le désert à pieds, encore une fois. C'est le seul chemin que nous connaissons. Et il nous faudra surtout être discrets. Pas question de conduire des traqueurs sur la piste !

– Et tes amies ?

– Rivière et Mina ? Je ne sais pas ce qu'elles voudront faire. Rivière n'a jamais vraiment été à sa place dans ces grottes, mais peut-être voudra-t-elle m'accompagner également, bien que j'en doute. Sa place est avec Vogue, et je ne vois pas Vogue nous accompagner. Quant à Mina… Je pense qu'elle choisira de rester avec Rivière. Je ne sais pas. Je suppose qu'on verra. Mais si tu veux mon avis, je pense que nous serons les deux seuls à retourner là-bas.

– Moi, ça me va, réplique Tom.

Je souris avec amusement. Bien sûr que ça va à Tom. Probablement que ça l'arrange même. Puis-je lui en vouloir ?

J'appréhende cependant un peu d'annoncer ma décision à Rivière et Mina. Je sais d'ores et déjà que Rivière va se sentir déchirée entre moi et Vogue. Il n'est cependant pas nécessaire qu'elle le soit : à aucun moment je ne lui en voudrais de rester auprès de Vogue. Ce ne seront de toute façon pas des adieux. D'une certaine façon, j'aime l'idée qu'elle retrouve une vie à peu près normale, dans le monde civilisé, au lieu de se terrer avec nous, comme des criminels.

Comme je sais qu'il ne sert à rien de repousser l'inévitable, je m'isole à la première occasion avec Rivière et Mina. J'ai hésité un instant à leur parler séparément, mais je sais qu'elles finiront pas prendre leur décision l'une en fonction de l'autre, alors autant commencer comme ça. Elles décideront ainsi en ayant toutes les cartes en main. Elles décideront ensemble, entre sœurs.

– May ? Qu'est-ce qu'il se passe ? s'enquit Rivière. Tu as l'air soucieuse.

– C'est que j'ai à évoquer un sujet important. Vous n'êtes pas sans savoir que beaucoup de choses ont changés ces derniers temps. J'ai beaucoup réfléchi et j'ai été amenée à prendre une décision. Il faut donc qu'on en parle ensemble.

Je vois les visages de mes deux amies s'assombrir. Elles sont maintenant inquiètes. Elles ne sont pas au bout de leurs peines malheureusement.

– Je ne vais pas faire durer le suspens. Vous deviez vous douter que je prendrais ce genre de décision à un moment donné, mais je compte retourner aux grottes. Il faut que j'aille leur annoncer tout ce que nous avons découvert. Tom m'accompagnera. La question qui se pose donc, c'est de savoir quels sont vos plans à toutes les deux ?

Rivière et Mina restent interdites. Je devine qu'elles ne savent pas vraiment quels sont leurs plans parce qu'elles n'y ont pas réfléchi. Je les comprends : elles vivent l'instant présent, encore toutes émerveillées par notre rencontre avec Patrick, avec toutes ces nouvelles qui nous sont tombées dessus.

Et puis il y a Vogue. Rivière est encore sur un petit nuage de ses retrouvailles avec lui. Comment l'en blâmer ? Je n'oserais jamais plus me mettre en travers de leur route. Néanmoins, avec tout ces événements dans nos vies, je me doute bien que mon amie n'a pas vraiment penser à l'après. Quant à Mina, elle est avec nous depuis si peu de temps !

– Je viens avec toi, déclare soudain Rivière.

– Quoi ? m'étonné-je. Réfléchis-y au moins. Ne prends pas de décisions que tu pourrais regretter, Rivière.

Mon amie secoue la tête.

– Je t'ai toujours dis que je t'accompagnerais jusqu'au bout

– Et tu l'as fait ! Tu es venue avec moi jusqu'ici, parce que je voulais retrouver ma petite sœur. Nous sommes arrivées jusqu'à Mina. Ma petite sœur n'est plus là, mais tu as quand même tenu ton engagement. Maintenant, je veux que tu penses à toi, Rivière. À ce que tu veux toi. Tu dois penser à Vogue.

Ses sourcils se froncent. J'avais raison en imaginant qu'elle allait se sentir divisée. Elle est face à un dilemme mais je sais qu'elle saura prendre la bonne décision à la fin.

À mes yeux, la bonne décision est celle qui la gardera aux côtés de Vogue, mais je me rangerais à son avis quoi qu'elle décide. Je n'ai pas à l'influencer, je veux juste qu'elle y réfléchisse avant de me donner réponse.

– Il n'est pas nécessaire que tu me répondes maintenant, lui dis-je donc. Il en va de même pour toi, Mina. Je vous ai dis quels étaient mes plans pour la suite. Je vous demande de réfléchir aux vôtres parce que je pense qu'il est temps. Quoi qu'il arrive, même si on est amenées à se séparer, ce ne sera pas des adieux, vous le savez, pas vrai ?

Après ça, je les laisse toutes les deux pour qu'elles discutent. Je ne compte encore une fois pas m'immiscer dans cette décision.

Dans le salon, je retrouve Joanna. Elle m'accueille avec le sourire.

– Tu es toute seule ? lui demandé-je.

– Les autres vaquent à d'autres occupations, me dit-elle. Je crois que la plupart sont à l'étage avec Patrick.

– Et toi, que fais-tu ?

– Moi ? Je réfléchis.

– A quoi réfléchis-tu ?

– A la suite.

– La suite ? répété-je.

Voilà qui me fait penser à mes propres préoccupations. Je vois que je ne suis pas la seule à me poser beaucoup de questions en ce moment.

Joanna hoche la tête.

– Toi aussi, non ? s'enquit-elle. J'ai remarqué que tu semblais ailleurs.

– C'est vrai. J'ai pris ma décision d'ailleurs, mais j'ai encore quelques zones d'ombre à éclaircir avant de la partager avec tout le monde.

– Je vois. Je peux te dire ce qui me traverse l'esprit à moi ?

Je hoche la tête pour marquer mon assentiment.

– Je me dis que je n'ai pas ma place ici. J'aime tous ces gens. Ils sont ma famille. Et pourtant ! Ils sont tous très impliqués dans le réseau, mais pas moi. Pas que ce qu'on fait ici m'importe peu, c'est même tout le contraire. Mais je ne fais que les soutenir, c'est ma seule utilité. Du coup, je me dis que ma place est ailleurs. Ces grottes dont tu nous as parlés... J'y songe beaucoup. L'idée d'un tel endroit, avec tant d'humains... Comme une mini ville souterraine ! Je ne sais pas, peut-être que j'idéalise l'endroit, mais ça me fait rêver. La vie a l'air d'y être tellement différente. Tous ces gens à rencontrer, une véritable communauté... Je crois que j'ai besoin de changer d'air, tu comprends ? Bref, voilà à quoi je pense en ce moment. Je sais bien ce que tu nous as dit, que tu ne pouvais pas amener d'inconnus sans leur accord, mais je n'ai pas pu m'empêcher de cogiter sur tout ça, voilà tout.

À l'issue de la longue tirade de Joanna, je reste silencieuse. Soudainement, de nouveaux rouages se mettent en place dans mon esprit. Et pourquoi pas ? Et pourquoi Joanna ne pourrait pas nous accompagner, Tom et moi ? Cette possibilité fait peu à peu son chemin dans mon esprit.

– Tu sais, c'est une idée à laquelle réfléchir, mais pourquoi pas au final ? Je ne peux rien te promettre, pas encore, pas avant d'avoir pensé un peu plus à tout ça, mais s'il ne s'agit que de toi, peut-être pourrais-je faire une exception à ma règle initiale...

– C'est donc ça que tu as toi même prévu ? Retourner là-bas ? note-t-elle.

– Pas dans l'immédiat. Je crois que c'est toujours trop dangereux. Mais quand la situation se sera apaisée, en espérant qu'elle s'apaise, c'est ce que je compte faire, oui.

– Dans ce cas, j'espère vraiment pouvoir faire partie du voyage ! Oh, May, comme j'adorerais ça !

– Quitter Patrick et les autres ne t'inquiète pas ? m'enquis-je.

– Ce ne seront pas des adieux, si ? Je ne pense pas que ça en sera. Je crois en ce qu'ils sont en train de réaliser. Je pense qu'ils vont sauver l'humanité. Je sais qu'ils le peuvent. Ce que je sais aussi, c'est que ma place n'est pas ici, parce que je n'ai rien à offrir au réseau. Je n'aime pas me sentit aussi inutile. C'est peut-être égoïste, mais je veux vivre un peu, pas rester enfermée dans une maison, et encore moins dans un bunker. Les grottes dont tu nous as parlés, elles semblent abriter bien plus de vie qu'il ne m'en faut. Une communauté à laquelle appartenir, c'est vraiment ce dont j'ai envie !

Cette perspective parait faire rêver Joanna, ce qui me fait repenser à cet endroit. Ces grottes me manquent, si je suis honnête. Pas tant les grottes que les gens, d'ailleurs, mais je suis comme Joanna. Je sais que je ne suis pas à ma place ici, aux côtés de Patrick et des autres. Joanna et moi, nous sommes semblables. Depuis le départ, j'ai eu cette sensation là. Plus j'apprends à connaître la jeune femme, plus cette certitude se confirme.

Quand je souris à Joanna à ce moment là, j'ai des perspectives de vie plein la tête. Dans ces images mentales, je vois Joanna à mes côtés, dans les grottes, et nous sommes heureuses. Oui, Joanna serait à sa place là-bas, j'en suis certaine.