Chapitre 61
– Je vais rester ici, m'annonce Rivière à l'issue de la longue réflexion à laquelle je l'ai abandonnée plus tôt dans la journée.
Immédiatement après avoir prononcé ces mots, son regard sonde le mien, y cherchant sans doute de la déception ou de la contrariété. Il n'en est pourtant rien.
Je me doutais déjà de la décision de Rivière et, au delà même de la comprendre, je la souhaitais. Il est temps que mon amie soit heureuse et pense à son bonheur uniquement, et non plus à moi comme elle l'a longtemps fait. Elle sera aux côtés de Vogue et ça me remplit de joie pour elle.
– C'est bien, Rivière, dis-je. Je pense que tu as pris la bonne décision.
– C'est vrai ? Tu le penses ?
– Bien sûr. Être aux côtés de Vogue est certainement la meilleure façon pour toi d'être heureuse. Rappelle-toi, dans les grottes, tu ne t'es jamais sentie vraiment chez toi, malgré la présence d'amies comme Gaby et Soleil. Ici, je suis certaine que tu seras entièrement à ta place. Tu le mérites tellement.
Un sourire éclaire le doux visage de Rivière. Je la vois infiniment rassurée de ma réaction. Celle-ci ne devrait pourtant pas la surprendre.
– Et toi, Mina ? m'enquis-je en me tournant vers la concernée.
– Je... Je ne sais pas. J'ai eu beau réfléchir, je ne suis toujours sûre de rien.
– De quoi as-tu envie ? Nous t'avons parlé des grottes et de la vie qu'on y menait. Penses-tu que cette vie te conviendrait ? Ou bien la vie ici te convient-elle mieux ? C'est ton choix et uniquement le tien. Ne te sens obligée à rien surtout.
Mina l'âme se tourne vers Rivière, hésitante.
– Elle se sent divisée, m'explique Rivière.
– Divisée ?
– Entre toi et moi.
Je suis surprise par cette information. Si je m'attendais à ce que Rivière soit divisée entre moi et Vogue, je doutais qu'un tel dilemme puisse exister chez Mina. A mes yeux, il paraissait évident depuis le départ qu'elle souhaiterait rester auprès de Rivière. Pourtant, elle hésite encore.
– Ne te sens pas divisée, Mina, lui dis-je. Tu dois penser à toi et à toi seule. Pas à ce que Rivière ou moi pourrions souhaiter.
– C'est que, rester aux côtés de Rivière me paraissait évident de prime abord, mais... une partie de moi a envie de t'accompagner, balbutie Mina. Je pense qu'il s'agit de la partie de ta sœur qui persistera toujours en moi, quoi qu'il advienne. Cet amour immense qui a laissé des traces. Et cette partie là ne veut pas te voir repartir loin d'elle un seul instant…
– Dans ce cas, il faut que tu n'écoutes que la part qui est purement toi. Prend la décision qui te rendra heureuse, toi. Si tu désires rester aux côtés de Rivière, alors tu devrais le faire. En revanche, si tu as envie de m'accompagner, envie de découvrir les grottes ou que sais-je encore, eh bien tu devrais aussi le faire. Nous ne pouvons pas prendre de décisions à ta place. As-tu besoin de plus de temps pour réfléchir ?
Mina hésite encore quelques instants avant de finalement prendre sa décision. Je vois dans ses yeux la détermination de se fier à son instinct.
– Non, j'ai pris ma décision, souffle-t-elle. Je resterais ici…
Parce que je sens qu'elle en a besoin, et parce que c'est une réaction que j'aurais eu avec ma petite sœur, je m'avance vers elle et la serre dans mes bras. J'ai envie de dire quelque chose mais je ne trouve pas les mots.
Une part de moi est… triste ? Émue à l'idée de ne plus voir le doux minois de ma petite sœur au quotidien, comme je m'y suis habituée au cours des semaines passées.
Un lien m'unira toujours à ce corps, celui de ma petite sœur. Inutile de le nier. N'empêche, je commence à me dire que tout cela n'est guère sain pour moi, car cette Mina n'est pas ma petite sœur. Comment tourner la page ?
Pourtant, je sais que je ne pourrais jamais totalement tourner la page. Mina fera partie de moi pour toujours et, au travers de Mina l'âme, elle continuera d'exister. La trace qu'elle a laissée sur elle semble indélébile. Qu'elle soit encore de ce monde ou pas n'y changera jamais rien. Et finalement, c'est très bien comme ça, en dépit du manque et des regrets que son absence fait peser sur mon cœur.
– Tu ne m'en veux pas ? demande Mina l'âme d'une petite voix.
– Pas le moins du monde, soufflé-je. Ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dis : vous me manquerez, toutes les deux, tout le temps où vous serez loin de moi. Pourtant, je sais qu'on va accomplir de grandes choses, chacune de notre côté. Vous allez agir avec Patrick auprès des âmes, je vair agir aux côtés des humains. Notre objectif à tous reste le même, de ramener la paix en ce monde. Une vraie paix, pas une paix factice. Une véritable harmonie. Probablement imparfaite, parce que nous les humains sommes des êtres imparfaits, mais nous pouvons faire mieux, ça je le sais et j'y crois.
Mes amies m'adressent des sourires approbateurs, comme si elles pouvaient voir le même monde que j'imagine en ce moment même.
Je ne mentionne pas le destin qui sera inévitablement celui des âmes vivants sur Terre un jour, celui même évoqué par Brie lors de notre rencontre. J'ignore encore si Rivière et Mina ont conscience du choix qui s'offrira à elles, le moment venu. Nous aurons tout le temps d'en discuter un autre jour. Je sais que je fuis ce sujet mais je n'ai simplement pas la force de leur en parler maintenant, pas quand je connais la sensibilité de mes deux amies, et surtout pas quand nous sommes encore si loin d'avoir terminé de mener notre combat.
Plus tard, je décide de réunir tout le monde dans le salon. Le moment est venu d'annoncer certaines décisions. Sans faire attendre les autres, j'annonce mon intention de retourner aux grottes, Tom m'accompagnant. Je fais ensuite signe à Rivière et Mina d'annoncer le fruit de leurs propres réflexions, et elles annoncent donc leur souhait de rester ici aux côtés de Patrick.
Immédiatement après que Rivière ait annoncé ses projets, Vogue déclare qu'il restera là, lui aussi, ce qui n'a rien de surprenant mais qui a le mérite de sceller sa décision.
Sean, George, Jack et Brie annoncent à leur tour qu'ils resteront ici, bien que ça ait toujours été très évident aussi, mais ils persistent dans leur idée de rencontrer un jour les humains rebelles des grottes d'Arizona. Simplement, ils sauront attendre le moment opportun.
La seule qui reste finalement silencieuse, c'est Joanna. Ce silence, Patrick l'a noté et je constate l'échange de regards en ces deux là. Ils s'observent sans mot dire, mais tout est dans l'intensité du regard. Patrick est inquiet, Joanna semble désolée mais déterminée. A l'inquiétude de Patrick, je sais qu'il a deviné ce que Joanna projette.
– Ne fais pas ça, Jo… souffle-t-il.
Brie se tourne avec étonnement vers Patrick. Sean, George et Jack en font autant. Leurs regards se tournent ensuite de concert vers Joanna. Ils ne comprennent d'abord pas, et puis ils réalisent enfin.
– Joanna ? s'enquit Brie, l'incitant à mettre en mots ce qu'ils suspectent maintenant tous.
La jeune femme soupire avant de s'exécuter. Même pour elle, énoncer à voix haute ses projets semble laborieux. Elle n'a pas encore abattu toutes ses réticences. Je me dis que les mots de ses amis peuvent peut-être encore la détourner de son objectif.
– Je ne reste pas, déclare Joanna d'une voix un peu tremblante. J'irais avec May et Tom.
– Mais… commence Sean avant d'être interrompu par Patrick.
– Jo, tu vas vraiment me quitter ? intervint celui-ci avec une émotion que sa voix rocailleuse ne fait qu'accentuer.
– Pas vous quitter pour toujours, se défend Joanna. Nous nous retrouverons, bien sûr que nous nous retrouverons ! Je vous aime tous tellement, vous le savez bien. Mais j'ai envie de découvrir d'autres lieux, d'autres gens. J'en ai besoin. Ma présence ici n'est utile à personne, je ne supporte plus de me tenir ici, sans aucun moyen d'action…
– Mais tu es utile ! réplique Patrick en désespoir de cause.
– Pas comme vous l'êtes, se défend la jeune femme. Ma place n'est pas ici, je le sens au fond de moi. Patrick, je te dois la vie, je le sais bien. J'ai toujours été à tes côtés depuis. Simplement, pour mon propre bien, s'il te plait, je te demande de bien vouloir me laisser m'en aller. Ne me retiens pas parce que je ne suis pas certaine d'avoir la force de refuser…
Patrick reste coi. Le grand gaillard barbu semble brusquement très jeune, très vulnérable. Joanna le contemple avec espoir. L'espoir qu'il se rangera à sa décision sans faire de difficultés. Quant à tous les autres, moi y compris, nous restons silencieux. Nous savons que ce qui se joue les concerne eux seuls.
– Je ne pourrais plus te protéger, là où tu veux aller… la prévient Patrick.
– Tu ne pourras pas me protéger pour toujours, rétorque Joanna avec douceur. Et puis, j'ai grandi, tu sais ? Je ne peux pas vivre dans un cocon pour toujours. Je ne serais pas non plus seule, aux côtés de May et Tom.
– Je sais, mais…
Patrick semble néanmoins à court d'arguments. Au fond de lui, je sais qu'il a déjà lâché les armes. Il se rangera à la décision de Joanna quoi qu'il en coûte. Néanmoins, il peine à s'y résoudre.
Finalement, il soupire longuement. Dans le regard qu'il jette à Joanna, la jeune femme sait qu'il a accepté sa décision. Émue, elle se lève de sa chaise et se jette dans les bras de son ami de longue date, cette âme qui lui a sauvé la vie tant d'années auparavant.
– Tu me promets que ce ne seront pas des adieux ? s'assure Patrick en la serrant contre lui.
– Jamais ! s'exclame Joanna avec enthousiasme. Tu n'en as pas fini avec moi, c'est promis. C'est juste une nouvelle étape dans ma vie. Entre temps, beaucoup de choses changeront, j'en suis certaine. Vous allez faire des merveilles un jour. Bientôt. Très bientôt.
– Tu vois, ça a toujours été ça ton rôle, intervient Brie. Tu as toujours su apporter une note d'optimisme même pendant nos moments de doutes. Quand on n'y croyait plus, toi tu étais là, pleine d'optimisme et des rêves pleins la tête. Tu avais suffisamment d'espoir pour nous tous. Et ça, ça nous manquera beaucoup. Mais peut-être est-il temps que tu fasses agir ta magie ailleurs ?
Un sourire éclatant apparait sur le visage de Joanna. Tendrement, elle passe un bras autour des épaules de Brie et lui embrasse la joue.
– Merci d'accepter ma décision. Vous me manquerez tant mais…
– Tu en as besoin, on a saisit, gamine, la coupe George.
Joanna lui colle une tape à l'arrière du crâne mais son sourire tranche avec ses faux airs furibonds.
– Je ne suis plus une gamine, se défend-t-elle.
– A mes yeux, toujours. Même âgée de cents balais, tu ne resteras qu'un fœtus à mes yeux, Jo.
– Et toi, tu ne seras toujours qu'un rustre insensible !
– Tu m'adores ! Arrêtes ton char, gamine.
Joanna lui tire la langue. Maintenant, la bonne humeur règne dans le salon. La conscience des au revoir à venir est toujours présente dans les esprits, dans le mien en tout cas, mais pendant un moment, tout est encore normal et nous nous permettons d'oublier ce qui est à venir.
Pourtant, si le sourire de Patrick est rayonnant, ses yeux sont tristes. Je devine déjà combien le départ va être déchirant pour lui, et par extension pour Joanna. Puis mon regard croise celui de Rivière, et je me dis que j'ai moi-même du souci à me faire. Suis-je vraiment préparée à quitter Rivière ? Mon amie, ma meilleure amie, celle avec qui j'ai longtemps tout partagé ?
A cette idée, mon cœur se serre. Je connais déjà la réponse à cette question. Non, je ne suis pas préparée. Cependant, il va falloir que je le fasse. Inévitablement, c'est quelque chose que je ne peux pas éviter. Aussi déchirant cela soit-il, nous allons devoir nous séparer.
