Épilogue
A une période, j'ai pensé ne jamais retrouver les grottes et ses habitants. Parce que les circonstances ne le permettraient plus, parce que l'avenir était trop incertain, parce que je n'étais même pas sûre de survivre au jour suivant.
Je ne sais pas vraiment ce que j'envisageais comme futur pendant ces jours un peu flous, mais je ne le voyais pas dans les grottes. A aucun moment. J'avais cru à des adieux définitifs.
Ce n'était pas que je n'avais pas envie d'y revenir un jour. Non, j'aimais cet endroit plus que tout. Mais après l'avoir quitté d'une façon aussi brutale, j'avais eu l'impression d'avoir claqué une porte, la refermant à tout jamais pour moi.
Et puis, il y avait Tom qui n'avait jamais été très friand de l'endroit, et Rivière qui ne s'y était jamais sentie à sa place non plus. Les deux personnes qui comptaient le plus pour moi à cette période. Si elles n'avaient pas leur place là-bas, alors pourquoi l'aurais-je eu, moi ?
Aujourd'hui cependant, nous y voilà de retour, Tom et moi, et tout est différent. Les choses ont changé ici : les habitants des grottes ont poursuivi leurs efforts pendant notre absence. Il y a plus d'humains encore qu'auparavant. Et encore, certains ont rejoint d'autres poches de résistance, limitant de façon sensible les effectifs qui auraient du être ceux des grottes de Jeb. Il semblerait donc que le nombre d'humains rebelles en Arizona n'ait fait que croitre, à l'instar du nombre d'âmes en direction de planètes extraterrestres très lointaines.
Les nouvelles que nous avons apportées, avec Tom et Joanna n'ont fait qu'insuffler plus d'espoir encore parmi les rangs de ces rebelles. Il semblerait que la situation toute entière nous soit de plus en plus favorable. Et ça, on peut presque le sentir dans l'air et dans ce qui nous relie tous les uns aux autres. Tout le monde est plus optimiste, plus serein.
Je suis heureuse d'avoir retrouvé Mélanie. Dès lors que nous nous sommes retrouvées, mon amie m'a demandé ce qu'il était advenu de mon projet, celui de retrouver ma petite sœur. Je lui ai confié que ma petite sœur n'était plus là, qu'elle était certainement dans un monde meilleur, qu'elle avait sûrement trouvé son pays des merveilles, où qu'elle soit. Mel n'a pas insisté, bien consciente du deuil qui faisait toujours rage en moi.
Maintenant que j'avais du temps pour y penser, un monde sans ma Mina me semblait effectivement aberrant, intolérable. Pourtant, j'allais devoir me faire à l'idée, je n'avais guère le choix.
Je suis également soulagée par la présence de Joanna. C'est que tout le monde a été très intéressé par ce que nous leur avons rapportés. Cependant, l'envie de raconter ne m'habitait pas particulièrement. Heureusement, je n'ai pas eu à expliquer la plus grande majorité des nouvelles que nous avions à notre disposition. Du moins, celles qui concernaient Patrick et son réseau. Parce que qui était mieux placée que Joanna pour le faire ?
La jeune femme est rapidement devenue la source de toutes les attentions. Elle qui avait été si désespérément à la recherche d'une grande communauté à laquelle appartenir, je crois qu'elle a du immédiatement trouver ce qu'elle recherchait.
Quant à moi, ça m'a donné l'occasion de souffler. Et comme toujours, Tom est resté à mes côtés. Oh, il y a bien Kyle qui, fidèle à lui même, est venu nous taquiner. C'est qu'il avait deviné nos projets initiaux de fuite, disait-il. Il est vrai qu'il avait eu des soupçons à l'époque, qu'il avait saisi que quelque chose se tramait, mais je doute qu'il soit vraiment parvenu à deviner notre départ. Seule Mélanie l'avait fait.
– En tout cas, votre départ à mis une sacrée pagaille, tu sais ? m'a ainsi dit Kyle. C'était sympa un peu d'animation. Et en plus, tu remets ça en revenant, May ! Franchement, on peut compter sur toi pour mettre de l'ambiance.
J'ai levé les yeux au plafond.
– Bon, j'ai compris, je suis de trop. Je vous laisse, les amoureux transis.
Sans insister, Kyle s'en est donc allé, et je suis restée seule avec Tom.
– Tu te rappelles notre rencontre ? lui ai-je demandé.
– Tu m'es tombé dessus en plein milieu d'un tunnel, a déclaré Tom, presque encore exaspéré par ma maladresse.
J'ai éclaté de rire.
– Une entrée en grande pompe ! ai-je noté. Au départ, je ne t'ai pas aimé du tout, tu sais ? Il faut dire que je n'aimais pas trop tes discours dépréciateurs sur les âmes.
– Certaines choses ne changent pas.
– Je ne suis pas d'accord. Tu sais que tu t'es vraiment amélioré ? Je ne suis pas certaine que tu t'en sois rendu compte, mais le fait même que tu ais pu collaborer à mes côtés avec Rivière, Mina et les autres, c'est déjà quelque chose !
Il a haussé les épaules.
– Non vraiment, tu as changé, Tom. En bien.
– Les miracles n'existent pas. Ne t'attend pas à ce que je m'améliore plus que ça.
– Je ne t'en demande pas tant. Je t'ai toujours aimé tel que tu étais, ça ne changera pas aujourd'hui. N'empêche que je suis fière de toi.
– Je ne vois vraiment pas pourquoi.
– Bah, je le suis, c'est tout. Je voulais juste que tu le saches.
– Tout ça, ce n'est pas grâce à moi. C'est grâce aux décisions que tu as prises qu'on en est arrivés jusqu'ici. S'il n'y avait eu que moi... tout ne se serait sûrement pas fini de la même façon.
– Sûrement pas, non, ai-je admis. Mais on en est arrivé là tous ensemble. Tu sais, je voulais te remercier de m'avoir accompagnée. Sans toi, je ne sais pas si j'aurais eu la force d'affronter toutes ces épreuves. Rien que le départ ! Quand tu as porté Rivière, alors qu'elle était épuisée au point de ne plus pouvoir marcher… Tu ne peux pas savoir comme j'ai été touchée de te voir l'aider, même si ce n'était que par dépit. Mettre ainsi de côté ton antipathie contre les âmes...
– C'est parce que je savais que tu n'abandonnerais jamais ton amie. C'était le seul moyen pour qu'on avance.
– Peu importe les raisons. Tu l'as fais et je t'en serais toujours reconnaissante.
– Tu me verras toujours meilleur que je ne le suis, hein ? a-t-il fait remarqué.
– Meilleur que tu ne l'es, je ne sais pas. Mais quoi que tu puisses en dire, ma perception ne changera pas, non.
Il a soupiré avant de passer un bras autour de mes épaules.
Les jours ont passé depuis ces instants là, les premiers de notre retour, et nous nous sommes facilement réhabilités aux grottes. Je me suis rapidement sentie chez moi, comme si tout ce que j'avais jamais entrepris n'était destiné qu'à me guider à nouveau jusqu'à cet endroit, à ces gens.
Parce que je suis des leurs, c'est maintenant une certitude. Je me sens à ma place à leurs côtés. Et, si Tom n'est toujours pas très sociable, il fait des efforts et se mêle un peu plus aux autres, acceptant de participer à la discussion quand il est d'humeur. Cela me met particulièrement en joie. Tom reste Tom, mais il fait des efforts pour s'ouvrir et je le vois imperceptiblement s'épanouir au fil des semaines.
Bien sûr, Rivière n'est pas là. Mina l'âme non plus. Mais je les sais en sécurité et ça me suffit. Nous nous retrouverons le moment venu, c'est une certitude que j'ai. Il ne peut en être autrement, comme je l'ai fait remarquer à Rivière au moment de nous quitter. La fille et l'âme. A la fin, nous serons ensemble. Comme une évidence.
En attendant, j'essaye de me retrouver moi-même. Si je prends plaisir à appartenir à cette communauté, à profiter de ma complicité avec Tom, j'ai également besoin d'instants solitaires. J'ai besoin de souffler, de faire le point sur qui je suis et sur tout ce que j'ai accompli, sur ce que j'ai perdu et comment cela m'a impactée. Parce que pour la première fois en très longtemps, j'ai l'impression d'avoir le droit à une pause.
Une pause pendant laquelle je peux enfin prendre du temps pour moi sans craindre pour ma vie ou celle de ceux que j'aime. Peut-être ai-je tort de me permettre ce temps mort, peut-être ne sommes nous pas en si bonne posture que nous le pensons, peut-être le pire est-il encore à venir. Qui peut le savoir en toute certitude ? Personne.
Néanmoins, je sais que c'est le moment ou jamais. Mon instinct me dit que je suis en sécurité et que rien n'arrivera à ceux que j'aime, pas avant un bon bout de temps.
Ainsi, sans prévenir, je m'éclipse parfois. Tom ne s'en étonne plus. Je crois qu'il comprend pourquoi je le fais. Il est bien plus intuitif qu'il ne veut bien le laisser penser.
Pendant ces temps, je pense au passé. Je me suis souvent interdite d'y penser parce que l'instant était au présent avant tout, mais maintenant, j'ai le sentiment que c'est à nouveau permis.
Je pense à ma famille, à ma Mina. Oui, je les ai définitivement perdus et ma vie doit pourtant continuer. Mais si ces instants révolus de ma vie me rendent nostalgiques, je sais néanmoins que je m'en sors bien. J'apprends à vivre avec et, où qu'elle soit, je sais que ma famille est fière de moi.
Je me remémore la personne que j'étais avant tout ça, la May jeune et insouciante qui vivait sans s'imaginer que la vie de toute la planète était sur le point d'être bouleversée. La May qui dansait et chantait dans sa chambre et dont le pire souci était d'avoir une bonne note à son contrôle d'histoire-géographie.
Brusquement, sans prévenir, alors que je me trouve dans la grotte des lucioles, je me mets à éclater de rire, faisant s'éteindre toutes les magnifiques étoiles autour de moi, les effrayant par mon effronterie.
Qu'une simple note à un contrôle peut paraître ridicule désormais ! Dire que ça a pu être le pire de mes problèmes, un jour…
Je plaque une main sur ma bouche mais je ne peux empêcher l'éclat de rire de retentir à nouveau, empêchant les lucioles de s'apaiser et de reprendre leur place.
Je mets un long moment à me calmer, ne sachant même plus pourquoi je ris à la fin. Profitant simplement du sentiment libérateur que je sens se propager en moi, j'accueille avec plaisir l'éclat de folie. Une fois calmée, je m'inquiète un instant qu'on m'ait entendue glousser ainsi, toute seule, sans raison apparente. Finalement, je secoue la tête, exaspérée par moi-même.
– Suis-je devenue folle ? demandé-je à l'obscurité qui m'entoure.
Une pensée qui fait irruption dans ma tête me fait modifier ma question.
– « Suis-je devenu fou ? »
Et à cet instant, je parviens presque à entendre la voix de ma petite sœur, comme en résonnance dans la petite grotte aux lucioles.
– « Oui, je pense, Chapelier. Mais je vais te dire un secret : la plupart des gens bien le sont. »
Un sourire attendri s'imprime sur mon visage. Une douce chaleur réchauffe tout mon être. En cet instant plus que jamais, je sens la présence de ma petite sœur. Juste là, au creux de mon cœur.
Alors, les centaines d'étoiles réapparaissent autour de moi, dissipant l'obscurité. Et juste comme ça, je me sens soudain en paix.
J'avais tort. Mina n'est pas vraiment partie. Je ne l'ai pas perdue, pas vraiment. Non, elle sera à jamais à mes côtés. Comment aurait-il pu en être autrement ?
– Je t'aime, Mina, soufflé-je suffisamment bas pour ne pas effrayer les lucioles. Ma Mina au pays des merveilles.
FIN
C'est pour moi une page qui se tourne que de mettre un point final à cette histoire. Je l'ai commencée il y a un peu plus d'un an, sans vraiment savoir ce qu'il en adviendrait. Je ne m'imaginais pas qu'elle serait si longue, ça certainement pas. C'est l'une des plus longues histoires que j'ai réussi à mener à son terme, et c'est pourquoi elle compte beaucoup pour moi !
Cette histoire n'est certainement pas parfaite : il se peut qu'il y ait des incohérences (très certainement même), quelques fautes, quelques coquilles… Une relecture et une correction seraient même probablement nécessaires. Il n'empêche que je suis contente de l'avoir achevée et rien ne m'enlèvera cette satisfaction !
J'espère en tout cas que vous aurez apprécié cette aventure en la compagnie de May et de ses compagnons et que cette fin vous satisfait (car dieu sait que les fins sont déterminantes et, malheureusement, parfois, elles peuvent être décevantes… Eh oui, une fin ne peut pas convenir à tout le monde !).
C'est une sensation bizarre que de devoir dire au revoir à ces personnages mais il est également temps de passer à autre chose, à d'autres projets.
Je remercie donc les lecteurs qui m'ont suivie sur cette histoire, mais aussi ceux qui la liront plus tard. Sans lecteurs, qu'est-ce qu'une histoire, à part un rêve dans l'esprit de l'auteur ?
Un merci tout particulier à Melior Silverdjane pour sa fidélité tout au long de ma publication, pour ses commentaires chaque semaine. Cela m'a beaucoup aidée pour mener cette histoire à son terme. Alors merci à toi !
En espérant vous retrouver sur d'ultérieures histoires (les miennes, les vôtres… qui sait ?), je vous dis à bientôt !
Shadedwords
