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Lorsqu'il reprit progressivement ses esprits, Jaime put également prendre connaissance de sa nouvelle situation, fort peu réjouissante en vérité. Il avait été dépouillé de son armure, ses mains étaient liées, et deux solides Nordiens en cottes de mailles l'entraînaient en le tirant sous les aisselles, au travers d'un champ de bataille désormais paisible. La plupart des très nombreux corps qui jonchaient ses pentes boisées étaient parés de rouge sombre: de toute évidence, l'affrontement avait été un désastre pour le camp Lannister.
En remontant le chemin creux, les trois hommes se dirigèrent vers un petit groupe de Nordiens qui attendaient un peu plus haut: des seigneurs de haut rang, à en juger par leurs plaques d'armure de belle facture et leurs vastes capes de fourrure. Les semelles de leurs bottes de cuir trempaient dans le ruisseau de sang qui descendait à présent toute la longueur de la sente forestière. Deux oriflammes blancs frappés d'une tête de loup gris flottaient derrière eux: comme Jaime Lannister s'y était attendu, c'était bien Robb Stark qui était à la tête de cette armée qui n'aurait jamais dû se trouver ici. Jaime reconnut aussi quelques uns des seigneurs qui l'entouraient, pour les avoir également croisés lors de son déplaisant séjour à Winterfell, cette misérable forteresse nordienne faite de boue et d'excréments. Mais il ne put formellement identifier que le jeune Theon Greyjoy, le rejeton abâtardi des seigneurs pirates des Îles de Fer, l'otage devenu à la longue l'animal de compagnie des enfants Stark.
Les deux soldats qui traînaient Jaime vinrent le jeter aux pieds de leur général. Le prisonnier tenta de se redresser du mieux qu'il put, mais les Nordiens le maintinrent de sorte qu'il demeure sur ses deux genoux. Robb Stark s'avança d'un pas; et ce n'est qu'après avoir longuement contemplé les cheveux sales et tout collés de sang séché de son prisonnier, qu'il le salua d'un ton sarcastique:
-–- Mes respects, Ser Jaime Lannister, vaillant lion du Sud. Dans mon souvenir, vous étiez... plus blond!
Le captif entravé releva la tête vers le visage de son vainqueur, qu'il fixa droit dans les yeux lorsqu'il rétorqua avec une suffisance affectée:
-–- Mes respects, Robb Stark, glorieux louveteau du Nord. Dans mon souvenir, vous étiez... plus petit!
Devant cette insolence, l'un des seigneurs de guerre présents autour du jeune Stark fronça les sourcils avec colère. L'homme rappelait un peu Ser Anghus par sa carrure puissante et sa barbe fournie, mais celui-là avait le poil gris plutôt que roux. Passant derrière le prisonnier agenouillé, le grand Nordien lui gifla violemment la nuque pour lui faire baisser la tête, tout en pestant d'une voix forte:
-–- Vous êtes en train de parler à Robb Stark, enfoiré de Régicide! Robb Stark, porteur de l'étendard des Stark, et dépositaire de la loyauté de leurs bannerets en l'absence de Lord Eddard Stark de Winterfell, injustement détenu dans les geôles puantes de votre fichu Port-Réal!
Jaime Lannister ne connaissait pas personnellement la plupart de ces grossiers seigneurs du Nord. Mais aux chaînes croisées en travers du large poitrail de celui-ci – un rappel de son blason d'armes –, il l'identifia aisément comme étant Lord Jon Omble, l'un des plus fidèles bannerets des Stark, et l'un des principaux contributeurs de l'Armée du Nord. Un homme également réputé pour son caractère emporté et ses accès de violence... Mieux valait rester en présence du jeune Stark, afin que celui-ci domine les bas instincts de son vassal!...
...Ce qui ne signifiait pas pour autant qu'un Lannister, tout vaincu et captif qu'il fût, devait courber l'échine devant un orgueilleux petit louveteau du Nord! Jaime se ferait tout au contraire un devoir de rabattre la superbe de son vainqueur:
-–- Porteur de l'étendard des Stark, rien que ça?! railla-t-il. Moi, je suis bien lord-commandant de la Garde du Donjon Rouge; et je n'en fais pourtant pas tout un fromage!...
Robb s'avança de deux pas, puis posa un genou à terre pour se mettre à hauteur du Lannister entravé. Et c'est d'une voix mesurée, très calme, qu'il s'adressa à lui:
-–- Le Donjon Rouge est loin d'ici, "lord-commandant". Regardez donc autour de vous: tous vos hommes sont morts ou prisonniers, et vous, vous êtes en mon pouvoir. Et vous ne serez plus que ce que je déciderai que vous soyez.
-–- Quel triomphateur vous faites! ironisa Jaime avec une lourde morgue. Les espions de mon père m'ont rapporté que pour pouvoir traverser le Trident, vous aviez dû lécher le cul du vieux Walder Frey, des Jumeaux? Que vous aviez dû lui promettre de faire entrer dans votre lit l'un des innombrables laiderons qui lui servent de filles, et de prostituer votre jeune sœur Arya à l'un de ses pathétiques rejetons?! Franchement, il n'y a vraiment pas de quoi se montrer fier de soi!
S'il s'était attendu à voir Robb Stark sortir de ses gonds et porter la main à son épée, Jaime fut déçu. Le louveteau du Nord se contenta de lui sourire de manière énigmatique tandis qu'il se relevait, avant de détourner son attention de lui. En l'espace de quelques ordres concis, lancés autour de lui de manière remarquablement efficace, le jeune chef de guerre organisa la remise en mouvement de ses troupes dans les plus brefs délais. Puis se tournant à nouveau vers son prisonnier, qu'il dominait maintenant de toute sa hauteur, il lui déclara d'une voix fière:
-–- Vous pouvez bien me donner des leçons, Régicide: après tout, vous êtes vous-même très versé, pour ce qu'en dit la rumeur, dans l'art de déshonorer votre propre sœur! Mais trêve de bavardages, à présent: nous allons poursuivre notre route vers Port-Réal, et vers mon père; et vous, ainsi que nos autres prisonniers, vous allez nous accompagner. En ce qui vous concerne personnellement, un rendez-vous vous attend: inutile cette fois-ci de vous pomponner comme une putain de Lys, vous serez très bien tel que vous êtes! Il y a en effet non loin d'ici quelqu'un qui souhaiterait ardemment vous rencontrer... Ou plutôt, vous revoir, pour être précis.
Jaime Lannister se sentit soudain saisi d'une peur irraisonnée, moins immédiate, et en même temps plus oppressante que lorsqu'il s'était retrouvé face aux crocs sanglants du loup monstrueux des Stark. Il tenta pourtant de conserver son aplomb exaspérant, lorsqu'il demanda d'un ton égal:
-–- Oh... Vous voulez parler de...?
-–- Oui, en effet, confirma Robb avec un sourire mauvais. C'est bien de Lady Catelyn Stark que je suis en train de parler: la mère aimante de mon petit frère Bran! Vous ne l'avez pas oubliée, au moins? Car je vous assure qu'elle, elle pense à vous tous les jours...» Le jeune Stark tourna le dos à son prisonnier, en faisant voler sa cape de fourrure. Tandis qu'il s'éloignait, il lança par-dessus son épaule: «...Je vous souhaite d'heureuses retrouvailles à tous deux!..
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_Fin_
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