Limite

Stella se précipita en même temps que Hughie. Attraper un des Sept, ce n'était pas rien. Il fallait qu'ils agissent vite avant que le Protecteur ne s'aperçoive de sa disparition.

— Kimiko le surveille. Observe dans la réserve.

— Je pourrais participer à l'interrogatoire, opposa la super-héroïne. Je le connais.

— Nan, pas de manière douce pour lui.

Encore une de ses vendetta, pensa Stella avec résignation. Parce qu'il était impossible de mener un combat sans qu'il ne devienne personnel. Et dans le cas de Hughie, c'était certainement aller trop loin.

Elle entra dans le petit local sombre à la vitre teintée. Elle voyait la silhouette sombre de Kimiko se détacher à peine du mur alors qu'A-train était ligoté à une chaise soudée au sol. Hughie entra et ferma doucement la porte. Il lui lança un regard vide à travers la vitre avant de lancer un sceau d'eau glacée à leur invité.

Il frissonna de tout son corps et toussa dangereusement. Il secoua la tête, ses lunettes n'était plus là et il était simplement en survêtement. Ses traits s'affaissèrent quand il reconnut Hughie.

— Mec, qu'est-ce que je fous là ?! Depuis combien de temps ?

— Trois quart d'heures en comptant le transport. Tu n'as plus beaucoup de temps avec nous... Enfin si tu veux pouvoir retourner de l'autre côté.

A-train tenta de bouger, de tourner la tête. Il grimaça devant l'étroitesse des liens. Et certainement aussi parce qu'il se sentait extrêmement mal.

— On ne connaît pas encore tous les effets secondaires, l'informa Hughie avec détachement.

Il sortit un tube au liquide bleu qui intéressa nerveusement le prisonnier. Il joua un peu avec, observant les effets du manque sur le super-héros.

— On ne lui a pas encore trouvé de nom. La plupart l'appelle « composé TC » pour « t'es con ».

— C'est pas du V, comprit subitement A-train. Qu'est-ce que vous m'avez fait avaler ?

— Juste de la drogue. Détends-toi, tu en auras encore. Mais on ne pouvait pas te transporter avec la pleine possession de tes capacités, non ?

Hughie marcha un peu sur les trois mètres de largeur qui lui était accordé. Il essayait de ne pas se laisser dépasser par tous les sentiments qui lui venaient. Il ne pouvait pas effacer sa rage, elle montait naturellement à chaque fois qu'il voyait les traits si paisibles et si sûrs d'eux de ce mec. Ne subsistait que la sensation d'arrachement et d'impuissance qui le tiraillait depuis la perte de Robin.

Une sensation qui avait la fâcheuse tendance de se renouveler.

— Le temps file donc je vais te dire ce que je veux et tu vas m'assurer que tu feras tout ce qui est en ton pouvoir pour me l'obtenir.

A-train ricana :

— Tu rêves vieux. Hors de question que je m'incruste dans ta guerre perdue d'avance. Le Protecteur va t'écraser, toi et tout ceux qui auront fait la connerie de te suivre.

Hughie laissa planer un instant de silence. Il n'en était pas à son premier interrogatoire loin de là. La pratique de la résistance l'avait endurci dans bien des domaines. Et Stella n'était pas particulièrement contente d'assister à cela.

— T'es vraiment qu'un putain de joggeur. Tu sais bien ce qui va suivre pourtant.

— Je suis au courant de rien, assura l'homme sans même prendre une seconde pour peser sa réponse.

Hughie s'approcha doucement, ses basket ne faisaient aucun bruit sur le béton.

— On a un petit cycle maintenant, toi et moi. Robin. Charlotte. (A-train se tendit alors qu'il cligna bêtement des yeux. ) Grand Hugh, mon père. Et bientôt, Nathan, ton frère.

— Non ! Arrête-ça mec, j'y suis pour rien. Mêle pas mon frère à cette merde.

— « J'y suis pour rien ! » C'est toi qui bosse pour le Protecteur et qui laisse ton frère à proximité de cet enfoiré.

— J'ai quoi comme choix ?! hurla A-train qui était de plus en plus agité. Tu as vu la merde que t'as foutu ?! Mieux vaut là-bas qu'ici, il vous tuera tous...

Soit la drogue avait un effet prolongé, soit le désespoir avait atteint un membre des Sept. Conscient qu'il ne tarderait pas à parler de nouveau, même si la cohérence pourrait manquer, Hughie resta silencieux, accroupi devant son prisonnier.

— J'ai essayé de sauver ton père, t'as pas le droit de m'en vouloir pour ça parce que j'ai vraiment essayé. J'ai reconnu sa tête, lui aussi m'a reconnu... J'ai dit « il sait rien, autant s'en servir comme monnaie d'échange », « il est vieux », « laisse-le moisir dans un coin ». Mais... mais... Il a eu ce regard, je pouvais rien faire. Et comme il a dit, toi, t'as pas hésité à faire sauter Vought et ses trois cents employés. Alors je suis resté sage et j'ai regardé sa gueule fondre. Si tu te poses la question, c'est dégueulasse. Autant à voir qu'à renifler. Après il m'a offert un McDo, c'était sympa de sa part.

A-train ne le regardait même plus. Il avait la tête basse et les muscles relâcher. Il devait être perdu dans ses propres et douloureux souvenirs. Dans le cas contraire, il n'aurait pas loupé l'état de Hughie entre sidération et fureur folle. Il reste bêtement accroupi à serrer les poings alors qu'il ne rêvait que de tuer cet imposteur.

Il l'avait pris pour un héros un jour ? Eurk. Il aurait au moins appris à ne plus vénérer personne. Il se releva quand il eut mal aux mollets et passa une main dans ses cheveux désordonnés. Il croisa alors le regard attentif de Kimiko.

Elle s'inquiétait pour lui. Ses yeux noirs et ses traits fins arrivaient malgré tout à communiquer son empathie et sa bienveillance. Il ne devait pas faiblir. Il serait toujours en colère de ne pas être parvenu à sauver son père mais il restait encore beaucoup de personnes à sauver du Protecteur. Il devait absolument être à la hauteur.

— Concentre-toi, demanda-t-il à celui qu'il avait longtemps considéré comme un super-héros. Je veux des informations très précises, les lieux sécurisés du protecteur, n'importe quelle information sur ses proches, je veux aussi tout ce que tu as sur Black Noir et la Reine Maeve. Pourquoi pas l'Homme-Poisson, mais c'est pas une priorité.

A-train lui lança un regard vide, s'il avait entendu, il ne semblait pas prêt à livrer quelconque information.

— A-train, ne crois pas que le Protecteur soit la seule personne dont tu ais à te méfier. Je sais exactement où est ton frère et si les informations que tu me donnes sont décevantes, il mourra.

Le joggeur s'agita brusquement, répéta qu'il avait essayé de sauver M. Campbell mais qu'il avait échoué. Il répéta que son frère était innocent.

— Si tu veux que les innocents arrêtent de mourir, aide-moi, imposa sobrement Hughie sans se laisser attendrir.

Il échangea la montre de son ancien héros contre une copie et lui expliqua comment utiliser le discret dispositif de communication associé. Une fois qu'il eut acquiescé toujours aussi nerveusement, Kimiko l'endormit et il fut transporter de nouveau.

Annie ne perdit pas de temps à rejoindre son ami. À défaut de pouvoir l'embrasser, elle se souciait suffisamment de lui pour le considérer comme un ami. Elle ressentait beaucoup d'empathie pour sa situation sans parvenir à totalement accepter sa façon de faire. Il y avait plus de colère que de justice qui le motivait.

— Désolée pour ton père, je savais pas.

Il haussa les épaules. Encore une fois, il ne voulait pas en parler.

— Tu penses qu'il nous enverra des info ? demanda-t-elle à la place.

— Tant que ça ne le met pas en danger, il y a de bonnes chances. Il le déteste autant que nous.

Ils finirent par sortir tous les trois de la salle d'interrogatoire et longèrent les couloirs sombres.

— Pourquoi tu es en costume ? questionna alors Hughie, ce sujet avait été abandonné en apprenant qu'ils avaient eu A-train.

— Je vais en surface, voir si tout va bien.

— C'est un danger inutile, assura automatiquement le jeune leader. Reste.

— Hors de question, des milliers de gens y vivent la peur au ventre et moi je n'oserais pas m'y montrer quelques heures ? Foutaises.

Ils se disputaient encore. Ça faisait longtemps qu'ils n'avaient pas juste été d'accord. C'était devenu habituel.

— Annie pitié, on a besoin d'une vraie force offensive contre le Protecteur. Pour l'instant on a que toi.

— Donc s'il s'amène je pourrais nous défendre, opposa-t-il immédiatement.

Il n'avait pas encore lever les yeux au ciel mais ça n'allait pas tarder. La Crème et le Français débarquèrent alors :

— De la bombe notre petite drogue hein ? sourit le marseillais le sourire aux lèvres.

— Complètement. Maintenant on a A-train à notre botte.

Les garçons se réjouirent à côté de l'approbation silencieuse des femmes. Les mots d'A-train avaient aussi ravivé de douloureux souvenirs chez Annie. Leur groupe s'arrêta devant la cage d'ascenseur pour les laisser monter à la surface.

— J'ai prévenu une équipe d'intervention pour assurer ta sécurité.

Annie fronça les sourcils. Elle savait que ça voulait dire snipers et explosifs tout comme elle savait qu'ils n'avaient pas peur des dommages collatéraux. Elle sentit une vague de colère affluer devant cette énième prise de décision qu'elle souhaitait de tout cœur désavouer.

— Hors de question qu'ils interviennent, gronda Stella. Je me servirai pas de civils comme bouclier humain.

Lui qui n'avait que tourner la tête pour lui parler se redressa et lui fit face de plein pied. Il avait directement compris de quoi elle parlait. Trois cents personnes étaient mortes dans une explosion qui n'avait servi que de diversion pour la sauver. Trois cents employés de Vought tués quand Hughie avait appuyé sur un bouton.

Son ancien copain s'avança encore et elle regretta bien vite pas avoir croisé les bras quand il était encore temps, ça l'aurait empêché de se glisser si proche d'elle. Il se pencha encore et leurs joues se touchèrent presque. Elle se demanda irrationnellement si ça lui faisait autant d'effet qu'à elle.

— Ce que j'ai fait, je le referais sans ciller. Une fois, deux fois, cent fois si c'est nécessaire. Je n'ai aucun doute.

Il se redressa un peu, arrêtant de lui ravir tout oxygène.

— Plus vite on met fin à cette guerre, moins il y aura de victimes. Alors on met les bouchées double et on trouve comment abattre le Protecteur.

Stella inspira doucement. C'était tellement facile d'être d'accord avec ce qu'il disait. C'était bien plus dur d'accepter l'ensemble de ses décisions. Et même si elle reconnaissait qu'elle devait certainement être naïve pour supposer qu'il y avait un bonne façon de gérer ce conflit, elle restait certaine qu'il y avait clairement une mauvaise façon de combattre leur adversaire.

— Fixe-toi une limite Hughie, soupira-t-elle devant ses traits décidés. T'es en roue libre là.

— Pas de limite ; ça rend prévisible.