Coucou :)
Comme d'habitude, les trois quart d'entre vous ne vont sans doute pas lire ce paragraphe XD mais au moins, je l'aurais écrit. Je tiens à répondre à certaines interrogations de lecteurs - surtout parce que je ne peux pas toujours répondre aux reviews anonymes - notamment à propos de ce "slash" annoncé qui tracasse tant.
Premièrement : je me répète mais ce slash sera tout à fait... périphérique dans l'histoire. Cette fic raconte la vie de Harry, et la vie de Harry, ici, est centrée sur sa relation avec Lord Voldemort.
Deuxièmement : le passage en question sera light. Très light. Tellement light que - je pense - il sera possible de le prendre pour autre chose - les images mentales ne sont pas les mêmes pour chaque lecteur ;) Et aussi, il est inutile de commencer à me questionner/incendier dès maintenant : le slash est tout à la fin de la fic, peut-être uniquement dans le dernier chapitre, et je ne sais même pas encore exactement comment il va se profiler.
Troisièmement : zut. Faites-moi confiance ! :P
Merci Shinobi, Yosh, Rosenoire47, Natsuki, natom, Ligeia, DamedePique et Ecume pour vos messages ! J'ai pu répondre aux reviews anonymes de Cailin et Samelfique car j'ai retrouvé leurs adresses dans mon carnet, mais je n'ai pas pu vous répondre... j'ai des adresses mails depuis - lontemps pour certaines - mais je n'ai pas toujours noté à quel pseudo elles correspondaient T.T Alors n'hésitez pas, si vous voulez une réponse, à me redonner votre adresse à chaque fois. Sinon, tant pis ! Je suis toujours très contente de recevoir des reviews ! :D
Remarque : certaines des citations qui ouvrent mes chapitres appartiennent à des passages que je n'ai pas encore écrits, il est donc possible (ou plutôt, très probable) que le chapitre indiqué en-dessous change en cours de route. C'est le cas ici.
Gras italique : Fourchelang, comme d'habitude.
Je vous souhaite une très bonne lecture :)
Petit, chapitre 14
L'embrouillamini d'opinions que cultivait l'Ordre à son sujet laissait Harry indifférent,
mais l'une d'entre elle le consterna durablement
– celle selon laquelle il 'souffrait d'un manque de sentiments'.
Chapitre 16
HP-LV-HP-LV
« Cher Papa,
« Je me suis dit qu'il fallait que je t'écrive parce que tu dois t'ennuyer atroce. Je suppose qu'ils ont tous eu droit de rentrer dans leurs familles pour Noël. C'est la première fois de toute ma vie que je ne suis pas au château avec toi pendant cette période, et j'aimerais trop... »
Le garçon eut un tic de langue agacé, cala sa plume entre ses dents le temps d'attraper sa gomme magique et remplaça le « trop » par un « tellement ».
« ...j'aimerais tellement être là (juste transplaner discrètement et rester avec toi deux semaines et revenir discrètement et faire comme si j'étais pas parti, mais c'est pas possible parce qu'Insan Greek a au moins trois yeux dans le dos, et même un autre (à ce qu'il paraît) dans le c... » »
Le Petit Lord se redressa subitement sur les coudes et raya ses derniers mots en roulant des yeux. Il avait perdu l'élégance et la manière de s'adresser à son père. Voilà ce qui arrivait à force de ne fréquenter que des personnes de moins de douze ans.
Il passa rapidement sur les questions habituelles – sur les affaires et les mangemorts – pour en venir au point qui le consumait de l'intérieur depuis des semaines. Il ne savait trop quels mots employer. Il ne savait trop ce qu'il désirait dire. Sa seule certitude était qu'il n'avait jamais évoqué un sujet aussi brûlant, délicat, risqué – un sujet aussi susceptible de lui faire essuyer une pareille tempête – avec Lord Voldemort – ou du moins pas depuis le moment où son père l'avait interrogé sur son séjour à Godric's Hollow. Encore qu'à l'époque, il ne savait pas ce qu'il encourait s'il se trompait de réponse. Or, là, il savait qu'il risquait gros. Il sentait qu'une formulation hasardeuse causerait de lourds dégâts. Mais de lourds dégâts sur quoi ? Sur la confiance qu'ils se vouaient l'un à l'autre ? Sur le regard qu'ils portaient l'un sur l'autre ? Harry n'en avait aucune idée.
Harry n'avait aucune idée des conséquences de ce qu'il allait écrire, cependant, il craignait encore plus, en gardant le silence sur ce qu'il savait, de créer un malaise entre son père et lui. Donc, il fallait en parler. C'était son devoir, n'est-ce pas. Il le fallait. Se taire eût été Mal.
Le garçon se mordit la lèvre, prit une profonde inspiration et posa sa plume sur le parchemin.
Pour tout avouer, le Petit Lord était dévoré de curiosité.
« Le professeur Koblenz nous a un peu parlé des Horcruxes. Je me demandais si tu en avais fait un (ou plusieurs)... Et je voulais savoir... »
Il voulait savoir si ça faisait mal. Il voulait savoir si son Papa souffrait. Il voulait savoir si ça pouvait tuer. Il voulait savoir si juste un, c'était bien ? Il voulait savoir s'il pourrait en faire un, un jour, pour ne pas mourir non plus. Et rester toujours aux côtés de Lord Voldemort.
Il voulait savoir si Dumbledore en avait un ? Non, sûrement pas, songea-t-il au moment même où il se posait la question. Jamais Albus Dumbledore n'utiliserait une magie aussi noire – assassiner un être humain puis déchirer son âme dans le but d'atteindre l'immortalité – Harry pouvait en être sûr.
Il voulait savoir... Il voulait savoir... tout.
« Je ne sais pas trop ce que je voulais savoir, mais je voulais t'en parler. Te dire que j'ai découvert l'existence des Horcruxes. Voilà. »
Et que de fait, puisque je ne suis pas complètement ahuri, que j'ai déduit que toi le Seigneur des Ténèbres, avais ton propre Horcruxe. Harry jugea qu'il était un milliard de fois plus judicieux de laisser cette idée sous-entendue.
La cloche sonna une fois. Le Petit Lord bondit de son lit et se précipita hors du dortoir, plume et parchemin en main. A la deuxième sonnerie, il devait être en cours – il n'avait pas vu le temps passer et risquait de récolter une vilaine tape sur la tête s'il arrivait en retard au cours du professeur Funa.
Il arriva juste à l'heure. Mais il réalisa exactement au moment où la deuxième sonnerie retentissait qu'il avait oublié son bandeau doré. Il poussa un gémissement de désespoir.
-Qu'est-ce qu'il y a ? sourit Claude, amusé.
-Oublié mon bandeau, maugréa Harry.
Le français éclata de rire et donna une bourrade affectueuse à son ami. Harry, sans savoir pourquoi, rougit et se frotta machinalement la joue.
-Entrez.
La porte s'ouvrit sur le vieux professeur Funa, qui derrière sa longue et fine barbe de Singapourien, retroussa les commissures de ses lèvres.
-Petit Lord, salua-t-il au moment où Harry passait.
Il lui colla une méchante tape à l'arrière du crâne tout en secouant distraitement sa baguette. Un petit point brûlant rougit la poitrine de Harry, qui serra les dents et regarda, dépité, le trou dans son tee-shirt. Vaguement démoralisé, il demanda à Claude :
-Comment il fait pour me faire ça quant je lui tourne le dos ?
Il fallait qu'il n'ait vraiment rien dans le crâne pour avoir oublié son bandeau.
Le cours de Zoologie fut aussi intéressant que d'habitude, c'est-à-dire, pas complètement soporifique mas pas non plus particulièrement stimulant – Harry n'avait jamais été un fervent passionné d'animaux – en fait, globalement, il se fichait pas mal de tous les êtres vivants qui n'étaient pas des sorciers, et même de tous les sorciers à part lui et deux ou trois autres personnes.
Il mit donc à profit ces cent-vingt minutes de cours pour terminer tranquillement sa lettre à Voldemort. Un paragraphe en particulier lui donna un mal de chien.
« Je veux t'entretenir de quelque chose que tu risques de ne pas approuver (mais comme c'est important pour moi je veux t'en parler), je veux dire, est-ce que tu as déjà... »
Il raya ces derniers mots.
« Est-ce que tu pourrais m'expliquer... »
Il raya à nouveau.
« Alors en fait, y a deux garçons dans mon dortoir qui sont amoureux mais c'est très fort je n'avais jamais vu ça avant, je veux dire j'ai déjà lu beaucoup de romans avec des couples et des gens qui s'aiment mais là c'est vraiment différent, c'est un peu comme si Angelo sans Pétrouchka, c'était impensable, et Pétrouchka sans Angelo, impossible. »
Voilà qui constituait un bon début. Commencer par Angelo et Pétrouchka paraissait mille fois plus simple.
« Et y a pas longtemps, une fille a été amoureuse de moi (et c'était la pire plaie que tu puisses imaginer, je n'en voulais pas et elle me suivait partout, j'ai fini par être désobligeant, et même un peu agressif) et... »
Harry se passa la main dans les cheveux, se demandant ce qu'il était en train de raconter – il ne savait plus du tout où il allait. Il se sentait à deux doigt de brûler ce maudit parchemin. Il ressortit sa gomme magique et effaça son dernier paragraphe. Il se retrouvait juste après : « ...Pétrouchka sans Angelo, impossible. »
« Je ne suis pas sûr de ressentir la même chose qu'eux (si ça se trouve, ce n'est pas ça du tout), mais il y a une personne à l'école que je trouve vraiment super, un peu comme mon meilleur ami mais... différemment, et je suis très embrouillé.
« Tu m'as toujours appris à ne pas me laisser submerger par les émotions, et qu'il vaut mieux se préserver de l'amitié pour... »
Subitement, Harry ne parvenait plus à formuler correctement l'enseignement de son père. Pourquoi valait-il mieux ne pas s'impliquer émotionnellement ? Confusément, il songea que c'était un truc de Gryffondors – l'image tremblotante de Dumbledore, leur ennemi intime, surplombait toute idée de « sentiments » et « d'amour ». Ce devait donc être quelque chose de fondamentalement stupide.
Est-ce que ce lien si intime et si fort qui unissait Angelo et Pétrouchka était stupide ?
Ne te laisses pas guider par tes sentiments. Suis le fil de ta raison.
Raisssssonne.
La voix glacée et sifflante de son Père résonna agréablement dans la tête du Petit Lord. Oui, raisonnons, songea-t-il.
L'amour que se vouaient Angelo et Pétrouchka les rendaient dépendants l'un de l'autre. La dépendance était une mauvaise chose ; la dépendance pouvait vous perdre. Si ce lien se brisait demain, que deviendrait Angelo ? Angelo deviendrait fou. Angelo pleurerait toutes les larmes de son corps et deviendrait fou furieux, attaquant aveuglément quiconque lui rappelait inopinément l'existence de son Kouka. Harry était à peu près sûr que les choses se dérouleraient de cette façon. Il était donc stupide de se laisser enchaîner quelque chose d'aussi dangereux.
Pas de sentiments. Jamais. Envers personne. L'enseignement de Lord Voldemort était sans équivoque sur ce point.
« Tu m'as toujours appris à ne pas me laisser submerger par les émotions, et qu'il vaut mieux se préserver des sentiments pour ne pas s'affaiblir. Et je ne te désobéirai jamais. Mais je crois que je ressens beaucoup plus que ce que je devrais pour un ami. Et je ne voudrais pas que ça s'arrête ; jamais.
« Dis-moi, dis-moi si tu... »
Harry ne savait pas ce qu'il attendait de son père exactement.
Peut-être simplement de la compréhension.
Je comprends et je pardonne.
Des mots qui ne franchiraient jamais les lèvres du Lord Noir.
Il avait une vague idée de ce à quoi ressemblerait un conseil de Lord Voldemort s'il en quémandait un. Couper les liens. Se débarrasser de Claude ; s'éloigner au moins.
Harry sentit son cœur cogner fébrilement contre sa cage thoracique à cette idée. Ses poings se serrèrent. Il jeta un regard à la dérobée à son voisin de droite. L'œil morne, le jeune français jouait à faire un accordéon avec la feuille qui recueillait ses notes sur le cours.
Il n'avait pas envie.
De s'entendre dire que ce qu'il ressentait était nul et que ça ne valait pas le coup.
Tout plutôt que de concevoir une telle peine à cause de la réponse que lui adresserait son père – à cause d'une idée saugrenue qui lui tournait la tête depuis quelques jours... ou depuis quelques semaines...
Harry se pinça les lèvres. Puis il relut sa lettre. Se pinça à nouveau les lèvres, le regard sombre. Après quelques secondes de réflexions, il déchira la moitié de sa lettre et reprit son écriture avant le moment où elle avait commencé à méchamment déraper :
« Je veux t'entretenir de quelque chose que tu risques de ne pas approuver (mais comme c'est important pour moi je veux t'en parler)... »
Il effaça encore tout cela. Et se contenta de demander laconiquement, et sans autre explication :
« Est-ce que tu as déjà été amoureux ? »
Sous les yeux paniqués d'un Harry qui n'avait rien vu venir, les longs doigts fripés du professeur Funa se refermèrent sur le parchemin.
-Qu'est-ce que c'est que ça ? murmura-t-il.
Le Petit Lord, liquéfié, ne pipa mot. Funa plissa les yeux et lut l'intitulé.
Cher Papa lui fit un effet inattendu. Se raidissant, le professeur reposa lentement le parchemin sur le bureau de son élève sans plus lui jeter un regard.
La panique passée, Harry se fit la réflexion que son professeur devait avoir eut peur. Peur de contrarier Lord Voldemort. Quelque chose comme ça.
Harry sourit. Il avait beau en être coutumier à présent, il trouvait toujours cela absolument délectable.
HP-LV-HP-LV
Le Seigneur des Ténèbres était d'une humeur massacrante.
Il ne savait pas ce qui était passé entre les deux oreilles de ce satané Dumbledore pour lancer une offensive le vingt-cinq décembre. Ou plutôt si, car c'était diaboliquement bien pensé – il avait fugitivement sous-estimé le sens de l'humour très particulier du mage blanc anglais – mais nom d'une acromentule, oser sonner le gong du rassemblement au milieu du repas de famille des Weasley, convoquer les pères et mères de famille pour une attaque en Albanie, pour une attaque sur « Vous-Savez-Qui » et ses mangemorts, pour une attaque le jour de Noël ?
Le vingt-cinq décembre, alors que son repaire résonnait du plus sinistre silence de l'année : le silence glacé des couloirs sombres, des murs de pierre grise, et des dalles de marbre, imprégnés des années durant de la magie noire pratiquée impunément et semblant exhaler dans les pièces vides dès que les occupants tournaient le dos ; le silence total des appartements de l'Héritier lentement recouverts de poussière ; le silence assourdissant des lieux de vie des mangemorts, mangemorts déserteurs partis festoyer dans leurs foyers ; le silence agonisant des quelques prisonniers abandonnés à leur sort, et le silence mort du paysage environnant, immobile dans l'hivers albanais qui semblait hésiter entre défaire entièrement la végétation de toutes ses feuilles, et jouer les prolongations automnales. Indécis, il avait rasé entièrement les alentours du manoir, qui semblait avoir essuyé les affres d'un microclimat très anglais, tandis que tout autour, et jusqu'au proche village, arbres, arbustes et buissons avaient conservé quelque allure et offrait leur feuillage en abris aux petits et aux gros animaux qui avaient l'idée de se cacher là.
Ce jour-là, les animaux étaient trop gros et trop nombreux pour espérer se fondre parfaitement dans les feuilles et les épines du bosquet. Albus Dumbledore, Alastor Maugrey, Kingsley Shacklebot, Nymphadora Tonks, Arthur Weasley, Hestia Jones, Emeline Vance, Dedalus Diggle, Sturgis Podmore, Filius Flitwick, Rubeus Hagrid et Mondingus Fletcher formaient un arc de cercle coloré de capes et de bottes de toutes les couleurs, mais dont un nombre substantiel arborait le pourpre de l'ordre des Aurors. Le professeur Dumbledore, les traits détendus, dégrafa d'un geste distrait le col de sa robe. L'air été plus doux sur cette partie du globe. Il adressa un regard intense au treizième homme qui se tenait debout au centre de l'assemblée, pour l'inviter à prendre le commandement.
Severus Snape balaya de son regard noir corbeau la troupe qui l'entourait. Son expression habituellement impassible était tendue, ce qui le rendait encore moins sympathique et correctement effrayant. Il regrettait de devoir compter sur ces hommes et ces femmes qui se tenaient debout devant lui. Chacun d'entre eux ferait de leur mieux, mais le « mieux » de certains n'atteignait indubitablement pas la barre de satisfaction de Severus Snape. Si on lui avait laissé le choix, il aurait rayé sans sourciller une demi-douzaine de noms de la liste des participants. A commencer par le « garde-chasse », cet ouragan incontrôlable qui était incapable de se déplacer discrètement et causait autant de dégâts à l'ennemi qu'à ses compagnons. Et Diggle. Ce type était un nerveux. Qui sait s'il n'allait pas paniquer et déclencher une catastrophe ? Et Tonks, par Salazar, Tonks. Une jeune fille encore à l'école des Aurors, qui ne manquait certes ni de talent ni de bonne volonté, mais par Salazar, jamais être humain n'avait recelé un tel concentré de maladresse ! Quant à Fletcher. Severus Snape ferma fugitivement les yeux comme pour chasser une mauvaise pensée de son esprit. Quant à Fletcher, il n'y avait vraiment que Dumbledore pour engager comme ça, et pour une mission aussi périlleuse, un parfait inconnu qui soit-disant, lui devait une fière chandelle. Embarquer dans une attaque un homme dont on ne savait rien était la dernière des absurdités.
Severus s'efforça de parler d'une voix ferme qui ne trahissait pas sa terreur grandissante, ou pas trop. Il leur rappela le but et les conditions de cette attaque : il s'agissait de profiter de ce que les lieux étaient quasi déserts pour 1) enlever Harry Potter, très probablement revenu de l'école pour les vacances de Noël, afin de l'extraire des griffes du mage noir ; 2) capturer le plus de mangemorts possible ; 3) à défaut, en tuer autant que possible, ainsi que l'autorisait le décret ministériel de 1979. Les conditions étaient les suivantes : le repaire devait compter au minimum trois personnes : le Seigneur des Ténèbres lui-même, Artus Simps un jeune mangemort préposé aux cuisines assez aisément maîtrisable par les membres de l'ordre, et une sorte de médicomage misanthrope avait qui Severus avait partagé le laboratoire des sous-sols pendant plusieurs années, et qui s'appelait Eneko ou quelque chose dans le genre. Severus n'en revint pas de ne pas se souvenir de son nom, mais évacua l'idée en songeant qu'il avait présentement autre chose à penser. Il y aurait probablement un ou deux autres mangemorts sur les lieux, mais avec beaucoup de chances, tous seraient resté chez eux. Si Severus en croyait la tradition, le mage noir serait assis sur son trône, en pleine méditation, tandis que les autres occupants seraient réunis autour d'un jeu de carte non loin de leur Maître, leurs avant bras plantés lourdement dans le bois poli de la table, leurs chemises tendues sur leurs ventre bien remplis après un exceptionnel repas partagé en compagnie du Seigneur des Ténèbres ; chacun serait serein et peut-être même en train de sombrer dans une sieste relaxante ; la salle du trône respirerait la quiétude, le froid de saison momentanément éclipsé par un grand feu de cheminée. Severus tourna le dos à ses compagnons et fixa le château à plusieurs centaines de mètres de là. Il n'aimait pas cet accès de faiblesse qui le saisissait. Sa gorge se serra, il ferma brièvement les paupières.
C'était ses amis. Ou ce n'était peut-être pas ses amis, mais c'était ...chez lui.
Comme il regrettait. Comme il regrettait s'être cru capable de sauver un enfant. Comme il regrettait s'être cru suffisamment important pour opposer sa volonté à celle du Seigneur des Ténèbres, comme il regrettait avoir eu l'idée de ce plan, comme il regrettait de n'avoir pas su le mener à bien ! La somme de ses regrets pesait lourdement sur son cœur.
Il avait cru...
Le petit...
Harry...
Il s'était dit qu'il ne voulait pas que... Il s'était dit qu'il voulait laisser une chance à ce gamin – car, bon sang, il adorait ce gamin ; il s'y était terriblement attaché – il était comme son petit neveu préféré – le petit neveu préféré d'un homme qui n'avait pas et n'aurait jamais d'enfant. Ses jeux et ses rires lui manquaient – et ses insupportables questions à tout bout de champ.
Il avait cru bien faire en œuvrant à offrir à Harry l'occasion d'avoir une enfance heureuse et saine qui lui fournirait tous les atouts utiles à une vie d'adulte heureuse et saine elle aussi. Severus avait beau être un mangemort, et même approuver sans réserve la politique et les méthodes du Seigneur des Ténèbres, il n'était pas aveugle et savait qu'un petit garçon n'avait rien à faire là-dedans.
C'était à contre-cœur qu'il s'était tourné vers ceux qui seraient en mesure de ...sauver Harry. Pendant un temps, il y avait cru.
Puis il avait compris son erreur et son tort.
Le petit ne voulait pas. Il ne voulait pas car le mage noir, aussi aberrant que cela put paraître, était le seul garant de ce que le petit connaissait d'une enfance heureuse.
En fait, ils avaient agit trop tard, bien trop tard. Peut-être que s'ils s'y étaient pris avant... Mais les « peut-être » ne résolvaient rien. L'enfant s'était accroché à Lord Voldemort comme il se serait accroché à un sphinx sanguinaire ou à un monstrueux basilic si l'un ou l'autre lui avait offert protection et confort. Et... et affection, il fallait bien le dire. Le Seigneur des Ténèbres avait fait tout cela. Et maintenant il était trop tard.
Severus resta sourd aux murmures de ses coéquipiers qui commençaient à s'agiter à ses côtés, attendant le feu vert. Qu'ils patientent. Il devait achever son examen de conscience – le premier depuis longtemps et le dernier avant un long moment.
Un mangemort, le plus fidèle mangemort, le maître d'art des potions, l'excellent légilimens et occlumens, l'espion, le professeur de combat, le professeur d'écriture ...voilà toutes les épithètes qu'il aurait porté dans l'esprit du petit. Si seulement pouvait ne pas s'y ajouter celle, infâme, vipérine, de « traître »...
Severus Snape regarda ses pieds.
Son pire regret était de s'être si lourdement fourvoyé. Harry ne voulait pas être sauvé, n'avait pas à être sauvé. Il l'avait compris, à présent ; il le savait, et il aurait aimé que l'Ordre du Phœnix le comprît également. S'il avait su avant de trahir – son souffle s'accéléra à cette pensée – s'il avait su que l'unique vœu qu'il formait en trahissant son Maître – sauver Harry – était vain, il n'aurait pas retourné sa cape ainsi. Jamais il n'aurait réellement pactisé avec ces énergumènes naïfs et amoureux des moldus, il aurait toujours rendu compte pour le Seigneur des Ténèbres des réunions de l'Ordre et non l'inverse, il n'aurait pas lentement fait basculer la proportions d'informations exactes en faveur du vieux fou plutôt qu'en faveur de son Maître, jamais ! Et aujourd'hui, probablement, il serait assis à la même table que le jeune Artus Simps, les bottes près du feu, à des milles et des milles de ses tourments actuels.
Il ne serait pas en ce moment-même pétrifié de terreur, sur le point de faire face au Seigneur des Ténèbres, sur le point de le combattre ! Ô Salazar, comme il regrettait ! Mais les dés étaient jetés depuis longtemps et il n'avait plus le choix. Il fallait aujourd'hui assumer cette trahison au grand jour, se tenir debout, baguette levée, devant son ancien maître, le mage noir Lord Voldemort. Le visage de Severus s'affaissa. Il déserra le cordon de sa cape et tira sa baguette de sa ceinture.
Il n'avait pas peur de la douleur – du moins, moins que la plupart des gens qu'il connaissait. Mais, parce qu'il lui vouait un immense respect, il avait toujours un peu craint le Seigneur des Ténèbres. Et il avait toujours craint la mort, cela allait de soit.
Il décida que ça n'avait plus guère d'importance.
Ses yeux s'éteignirent.
-Severus, mon ami ?
L'inébranlable Albus Dumbledore.
-Oui, répondit l'espion. Il faut y aller.
Il n'y avait nulle hésitation, nul tremblement dans ses mots. Seulement une lassitude et une indifférence immesurables. Que restait-il de ce jeune homme fougueux qui avait autrefois rejoint les rangs du mage noir le plus accompli de l'histoire ?
Severus Snape leva sa baguette vers le château, donnant le signal de la marche à ses compagnons. Son pas était décidé, sa poigne ferme. Ses yeux secs.
Le Seigneur des Ténèbres était d'une humeur massacrante. Comme jamais il ne l'avait été.
Tout d'abord, il n'avait pas compris.
La porte fracassée s'était écroulée à grand bruit dans le hall et Il avait sauté sur ses pieds baguette en main, les prémices d'un sourire carnassier étirant ses lèvres transparente – il était presque ravi de cette distraction. Puis il avait fixé Severus, interdit. L'espace d'une longue minute – pendant laquelle les assaillant jetèrent leurs premiers sorts, pendant laquelle les mangemorts bondirent, ébahis, et répliquèrent, pendant laquelle lui-même lança distraitement un ou deux sorts, de loin, depuis son trône, créant d'imprécises déflagrations – il resta confus. Son regard incandescent s'accrocha à celui de Severus, terne, qui n'agissait guère sinon, lui aussi, pour lancer quelques sorts alentours. Principalement des Protego consensuels destinés à contrer les attaques des mangemorts. Les tympans du Seigneur des Ténèbres se bouchèrent, le vide se fit dans son esprit, tandis que son regard intense et brûlant transperçait Severus Snape de part en part. Tom Riddle avait toujours été d'une intelligence remarquable et il avait compris dès l'apparition de son fidèle mangemort au côté d'une robe pourpre – celle d'Alastor Maugrey – que le maître des potions avait changé d'allégeance. Pour autant, pendant une interminable minute, son brillant esprit fut incapable de dispenser le moindre ordre à son corps, ni même d'envoyer la décharge d'adrénaline, de rage et de fiel qui devait tout dévaster quelques secondes plus tard.
Croisant le regard du Seigneur des Ténèbres – et ne pouvant empêcher ses genoux de trembler brièvement à la vue de ce visage blanc émacié, anguleux, tendu par un mélange de stupéfaction et de colère – Severus osa croiser brièvement le regard insoutenable de son ancien maître. Parce qu'il ne devait rien à personne et parce qu'il n'était pas un lâche, il laissa précautionneusement glisser ses immémoriales barrières mentales telles des rideaux s'ouvrant sur une scène restée cachée – la dissimulation de presque deux ans et demi de trahison. Dès qu'il ouvrit son esprit, celui de Lord Voldemort s'y déversa avec la force d'un courant déchaîné. Severus n'avait jamais connu pareil déploiement de légilimencie ; il le ressentit comme une attaque physique et chancela avec un cri surprit ; ce fut comme si son être encaissait une tempête de glace alors qu'il était déjà en proie au vertige. Il tomba maladroitement un genou à terre, tentant sans réelle conscience de conserver son équilibre.
Fumant intérieurement, le Lord Noir quitta l'esprit de son mangemort où il avait lu un imbroglio de sentiments confus et de désirs contrariés dominés par un écrasant regret, et poussa un cri de rage à glacer les sangs. Sans se préoccuper de rien d'autre que de sa vengeance immédiate, il marcha à grand pas sur Severus, guidé par sa haine et hurlant de sa voix hérissée :
-Traître ! Je vais te tuer !
Une partie de lui émit l'hypothèse selon laquelle un tel déchaînement de fureur était disproportionné pour une si petite affaire – il y avait déjà eu des traîtres et il y en aurait d'autres, Il se contentait généralement d'accueillir la nouvelle avec un agacement et une colère froide, puis de régler la question par exécution sommaire – dont il chargeait parfois l'un de ses hommes. Mais, parrr Ssssalazssarrr, cssss'était Sssseverrrussss ! C'était comme si Lucius... comme si Bellatrix... NON, c'était SEVERUS, cela ne pouvait pas ÊTRE PIRE !
HP
A des milliers de kilomètres de là, le Petit Lord, grimpé dans un arbre, s'apprêtait à attraper la manche de Claude lorsqu'une vague inexplicable de détresse et de fureur s'empara de lui. Déséquilibré, il reprit appui sur une branche en interrompant momentanément sa partie de chat. Il se palpa la poitrine comme si l'explication du phénomène pouvait être physique. Le souffle court, il porta inconsciemment sa main à sa boucle d'oreille argentée.
HP
Alors que la mort fondait sur lui et qu'il l'attendait presque avec sérénité, Severus se surprit à songer que ce déchaînement colérique ressemblait tout à fait à Harry. Le même regard brûlant de haine, la même figure déformé par la même expression rageuse et offensée, la même émanation de magie noire, et pure, et dévastatrice entourant ses mouvements... A demi agenouillé, Severus ferma les yeux. Allait-il voir sa vie défiler devant lui ? Sa vie... Pauvre spectacle, songea-t-il avec amertume.
Il ne vit rien ; non, au lieu de cela, une pensée censée lui vint. « Le Petit Lord... ». « On ne pourra jamais le guérir. Ils sont trop semblables. C'était fichu. C'était peine perdue. » Il ne sut pas pourquoi l'image de pierres précieuses lui traversa l'esprit. Une pierre verte et une rouge. Une émeraude et quoi, quel était le nom de la rouge, déjà ? Un rubis. Pourquoi voyait-il cela ?
La rouge, sans aucun doute à cause du regard incandescent aux iris effilés du Dark Lord, ce regard à la fois fascinant et terrifiant, ce regard dont il sentait le pouvoir lui brûler le corps de là où se trouvait le Lord.
La verte, aucune idée. Serpentard... La Marque, peut-être. Les yeux rouges de son Seigneur et la Marque de la mort dans le ciel.
Voilà qui résumait sa vie.
-SEVERUS, levez-vous ! cria Albus Dumbledore.
Il eut les plus grandes difficultés à comprendre qu'il ne mourrait pas. Dumbledore avait d'une incompréhensible manière repoussé le Seigneur des Ténèbres, qui se battait, entouré d'un halo étouffant de magie noire crépitante, contre Maugrey et Shaklebot à la fois. Alors que les deux Aurors ployait sous les attaques qui franchissaient constamment leur garde, Flitwick vint leur prêter main forte. Le mage noir laissait échapper des cris de rage et de haine. Severus sentait le désir de vengeance d'un autre, accroché aux frontières de son esprit. La légilimencie avait été trop brutale, le lien n'avait pas été coupé proprement.
-SEVERUS ! hurla presque Dumbledore, en même temps qu'il se plaçait devant lui pour parer un sort.
Le vieux sorcier lui adressa un regard empreint de sévérité. Comme si l'on avait fait claqué un fouet à ses oreilles, Severus se redressa et se rangea aux côté d'Hestia Jones et Emeline Vance. Ce qui était bien inutile, Artus Simps et son acolyte une jeune recrue du nom d'Egbert étant complètement surpassés par l'expérience de leurs assaillants. Les deux autres mangemorts présents, de vieux partisans, tenaient mieux le coup mais épuisaient leurs forces à parer les coups qu'ils recevaient sans pouvoir en porter eux-même – sans compter les sortilèges vibrants, coupants, explosifs lancés par leur Maître dans son désir d'atteindre le Traître et qui touchaient autant l'Ordre que les mangemorts. Bientôt, Rubeus Hagrid attrapa Eneko ou Janako ou quelque fut son nom, et la femme reçut un efficace Locomotor mortis de la part de Sturgis Podmore, qui la laissa immobile et molle dans la poigne géante du garde-chasse de Poudlard. En moins de temps qu'il n'en faut pour cligner des yeux, Zacchaeus, saisi par la nuque, subit le même sort, et Severus songea avec l'intensité du désespoir, par un réflexe profondément ancré en lui : « Mais pourquoi le Maître ne les appelle-t-il pas ? ».
Aveuglé par sa haine et son obsession momentanée pour Severus, le Seigneur des Ténèbres avait donné la priorité absolue à l'épuration des rangs et avait mis entre parenthèses la situation délicate dans laquelle il se trouvait. Cependant, en cet instant précis, la communion d'esprits maintenue par un fil intangible entre Severus et lui lui fit prendre conscience de son manquement. En un éclair, il tendit sa baguette et Artus le cuisinier se retrouva quasi dans ses bras. Une paume osseuse et glacée se referma sur le tatouage d'art sombre qui s'étalait sur l'avant-bras du garçon, et celui-ci poussa un cri de douleur effrayant.
HP
Une brûlure fulgurante déchira le lobe d'oreille d'Harry.
-Aaah ! cria-t-il autant de surprise que de douleur.
Il sauta à terre et porta immédiatement la main à au bijou en forme de tête de mort qui, brûlant, pendait à son oreille. Il retira aussitôt ses doigts.
Il se passait quelque chose. Quelque chose de grave.
Les battements des son cœur accélérèrent.
-Harry ? appela Claude avec un sourire dans la voix, perché sur une branche. T'abandonnes ?
-Je...
Le Petit Lord, sourcils froncés, le trouble emplissant ses beaux yeux verts, chassa résolument Claude de son esprit.
Quelle que soit la distance, il sentait toujours sa boucle d'oreille le brûler lorsque son père appelait leurs hommes par la Marque. Le petit bijou magique lui chauffait alors le lobe et pulsait faiblement pendant quelques secondes, lui rappelant que, ailleurs, la vie des mangemorts continuait. Mais là, c'était différent. Son oreille était encore atrocement douloureuse alors que l'appel avait eu lieu plusieurs secondes auparavant ; la magie gorgée dans l'argent de la petite tête de mort pulsait avec une intensité bourdonnante contre sa peau ; et en plus de cela, il ressentait cette même rage mêlée de peur que quelques minutes auparavant, sentiments inexplicables si non liés à la situation dans laquelle la convocation par la Marque avait été faite. Il se mordilla la lèvre inférieure, inquiet.
Que se passait-il ? Que se passait-il chez lui ?
HP
Dans le château d'Albanie, Lord Voldemort lâcha avec indifférence l'avant-bras d'Artus Simps. Aussitôt, l'air changea. L'atmosphère gagna en lourdeur et en tension électrique alors que des quatre coins de la salle du trône apparaissaient dans des « crack » sonores des silhouettes encapuchonnées. Le petit groupe de Dumbledore se tendit comme un seul homme – le temps de la retraite allait bientôt sonner. Ils n'étaient que treize, et ils n'étaient pas venus pour mourir. Ils savaient que les forces du mage noir les dépasseraient rapidement en nombre. Aussi firent-ils preuve d'un acharnement – et d'un certain talent, il faut le reconnaître – dans leurs dernières actions. Il étalèrent au sol plusieurs hommes de l'ombre et parvinrent à en récupérer un, ce qui portait les prisonniers au nombre de trois : un record. Un mangemort s'écroula définitivement, venu chatouiller Maugrey d'un peu trop près. Pour sa part, Severus tint en respect ses anciens amis avec autant de fermeté et de puissance que s'il ne les avait pas connu, ce qui ne fut pas de trop car lorsqu'ils l'eurent reconnu dans les rangs ennemis, les mangemorts firent pleuvoir sur lui mille sorts et malédictions.
Albus Dumbledore, parti on ne savait quand, resurgit d'un couloir à l'instant même où les hommes de Voldemort commençaient à arriver, et Severus se surprit à songer qu'il espérait que la chasse à l'Héritier aurait été vaine. Il ne voulait plus interférer dans la vie de ce gamin – il ne voulait plus interférer dans rien et il voulait rentrer en Angleterre. Cela dit, Tonks et Weasley n'étaient toujours pas reparus.
-Tuez-le ! Tuez le traître ! Tuez-le ou amenez-le moi ! hurlait le Seigneur des Ténèbres dans un sifflement strident.
Ce fut son unique ordre. Il ne tenta même pas de récupérer ses hommes tombés aux mains des assaillants, ce qui aurait fait l'objet de son ire en temps normal – gaspiller un coeur fidèle à le faire moisir et s'avilir dans les cachots d'Azkaban faisait partie de ses plus vrillantes contrariétés.
Au bout d'une dizaine de minutes, l'inquiétude commença à faire perler la sueur aux fronts des membres de l'ordre – Nymphadora Tonks et Arthur Weasley ne revenaient toujours pas ; et le déséquilibre des forces commençait à leur peser. Sans qu'un seul mot ne soit nécessaire, Albus Dumbledore échangea un regard avec Maugrey, et celui-ci hocha gravement la tête, et vint reprendre sa place face à Lord Voldemort. L'Auror avait de son côté la ruse et l'expérience de mille combats, mais elles ne suffiraient pas longtemps à contrer la puissance et le vice des maléfices du mage noir, qui prit le dessus de leur duel avant même que celui-ci n'ait réellement commencé. Le rôle de Maugrey était seulement de maintenir le maître des lieux suffisamment occupé pour qu'il ne suive pas Dumbledore pendant que celui-ci traversait les rangs épars de mangemorts comme une lame s'enfonce dans du beurre – il partait à la recherche de ses hommes disparus dans les couloirs du château.
Il revint à peine une minute plus tard en compagnie de Weasley qui se jeta hardiment dans la bataille. Dumbledore remplaça à on tour le chef des Aurors dans son face à face avec le Lord Noir, en le bousculant presque du coude : Maugrey, chancelant d'épuisement, comprit le message et s'efforça à son tour de s'enfoncer dans les profondeurs du repaire de Voldemort, pour trouver Tonks. Il essuya au passage nombre d'attaque dont une faillit le faire s'étaler à terre.
Les mangemorts continuaient d'arriver. Severus, son visage n'exprimant rien d'autre que la détermination du soldat, se posta aux endroits habituels des transplanages et accueillit plusieurs arrivants d'Expelliarmus, Impedimenta et autres sorts de lopettes qui seyaient désormais à sa nouvelle vie. Il s'autorisa discrètement quelques sorts de magie noire et s'en sentit amèrement ragaillardi.
Albus, craignant pour la sécurité des ses amis, commença à donner d'incessants coups d'œil vers l'entrée du hall, brûlant de sonner la retraite. Mais il ne pouvait abandonner sur place Maugrey et Tonks. Sa distraction lui valut de recevoir un sortilège calcinant à l'épaule – et les flammes sortant de la gueule d'une dragonne furieuse c'était du pipi de chat à côté d'un sortilège calcinant de Voldemort. Perdant un peu de couleur, il serra les dents en tâchant de se concentrer sur son duel, mais une partie de son esprit continua à viser les battants de bois défoncés du hall comme urgente échappatoire. Il leur donna cinq minutes. Il ne pouvait se permettre davantage. Les mangemorts débarquaient par flopée. Severus ne pouvait pas l'atteindre, mais il avertit Arthur Weasley :
-On peut transplaner.
-Quoi ? répondit le roux, tendant l'oreille au milieu de la mêlée.
-On peut transplaner ! Tant qu'ils arrivent, c'est que le maléfice est levé !
Le père de famille ouvrit la bouche, ses traits se relâchant un bref moment.
-C'est vrai ! souffla-t-il, avant de s'empresser de partager la nouvelle avec Hestia Jones, qui la transmit à Sturgis Podmore, et ainsi de suite.
Elle parvint finalement aux oreilles de Dumbledore, et de fait, Voldemort les entendit également. Un ricanement sinistre secoua ses épaules sèches et, levant sa baguette vers le dôme de la salle du trône, il rétablit le sortilège anti-transplanage. Ainsi, il limitait certes le nombre de ses fidèles, mais il emprisonnait également ses assaillants. La zone couverte par le maléfice anti-transplanage s'étendait à plusieurs centaines de mètres autour du manoir.
-Tuez ! siffla le mage noir en Fourchelang. Tuez et capturez autant qu'ils vous tuent et vous capturent !
Lui-même s'acharnait avec conviction sur la défense de Dumbledore. Les mangemorts, obéissant aux injonctions perçantes du Seigneur des Ténèbres, se firent encore plus agressifs. Leurs sorts commençaient à traverser la garde des intrus, qui fatiguaient. Lucius Malfoy, caché par sa cagoule, lança un retentissant Sectusempra qui manqua de peu Severus mais atteignit Emeline Vance de plein fouet. Elle sembla faire un gracieux saut en arrière, mais ses amis écarquillèrent les yeux d'horreur lorsqu'ils comprirent qu'elle était projetée par la violence du sortilège. Elle s'écroula sur les dalles froides, le terrible coup d'épée ayant ouvert une une longue saillie sur le côté droit de sa poitrine.
Alors que Dedalus fondait sur les lieux pour protéger la femme blessée, Albus décida qu'ils ne pouvaient plus attendre. Rester ici pour ne pas risquer d'abandonner Alastor et Nymphadora à la mort revenait à condamner tout le groupe, aussi, il raisonna en bon général et, emplissant ses poumons, il tonna :
-SORTEZ !
Au même moment, une longue flammèche sortit de sa baguette et traversa une ligne de mangemorts. Les sorciers encapuchonnés retirèrent précipitamment leurs bras, mais une imperceptible odeur de chair brûlée monta jusqu'aux narines des combattants. Le mouvement offrit quelques secondes aux membres de l'Ordre pour commencer à battre en retraite. Seul Albus Dumbledore resta à sa place, tenant tête à l'ennemi, formant un rempart infranchissable. Lorsque les mangemorts voulurent se lancer à la poursuite de ses compagnons, il lança à nouveau un maléfice calcinant sur toute la ligne à sa gauche, arrachant des cris de rage à ceux qu'il toucha. Les hommes de l'ombre s'en prirent alors aux fuyards à distance, ce qui ne diminuait que peu le danger que portaient leurs attaques. Quelques uns eurent l'idée de s'en prendre à Dumbledore.
Un Avada Kedavra frôla la robe du grand barbu.
-Qui a fait ça ? hurla la voix déchirée du Maître des lieux. Ne le TOUCHEZ pas ! Il est à moi !
HP
-Il est à moi ! hurla Harry au même moment.
Claude explosa d'un rire incrédule, amusé par la rage diablement bien imitée qui faisait trembler la voix de son ami.
-Que tu crois ! lui répondit-il dans une boutade, bondissant souplement sur un autre arbre.
Les arbres de la Cour Folle étaient tous immenses et feuillus, et leurs branches solides s'entremêlaient à hauteur de trois mètres au-dessus du sol, offrant aux élèves le meilleur terrain de chasse dont ils puissent rêver. L'été, la chaleur écrasante avait tendance à les clouer au sol, à l'ombre, mais l'hiver, alors que la température avoisinait les très supportables vingt degrés, les arbres séculaires se trouvaient envahis de jeunes garçons aventuriers.
Figé en équilibre précaire entre deux branches, faisant des moulinets de bras pour ne pas tomber en avant, Harry leva les yeux vers le jeune français qui lui faisait la nique, cinq mètres plus loin. Le cœur battant d'une émotion incompréhensible, il inspira profondément, retira machinalement ses lunettes pour les frotter contre le haut blanc – crasseux – de son uniforme, se plaça une main moite sur le visage et rechaussa ses verres. Son oreille l'élançait toujours un peu. Mais il ne pouvait rien faire, et ne pouvait rien savoir de ce qui se passait chez lui. Aussi, d'humeur morose – l'inquiétude le rongeait – il sa stabilisa sur sa position avant de bondir en avant pour reprendre Claude en chasse.
HP
Le mangemort responsable sursauta, foudroyé par le ton menaçant de Lord Voldemort. Sa cagoule cachait peut-être son expression ahurie, rien ne dissimulait en revanche ses bras ballants et sa posture coupable.
-Personne ne le touche, il est à moi ! répéta la voix aiguë et coupante du Lord Noir. Si vous ne savez pas quoi faire allez me retrouver de satané Maugrey et capturez-le !
Cinq ou six silhouettes encapuchonnées tournèrent les talons illico et s'enfoncèrent en courant dans les couloirs de pierre du manoir. Les mangemorts restés dans la salle du trône cessèrent bientôt d'attaquer les fuyards, dépités par l'inefficacité de leurs sorts : les membres de l'Ordre avaient placé le demi-géant Hagrid en queue de file, et la plupart des maléfice glissaient sur lui comme de l'huile glisse sur l'eau. Dans le désordre né de leur hésitation, les derniers hommes de main du mage noir finirent par traverser la salle en sens inverse et partir à leur tour à la recherche de l'Auror égaré.
-On dirait qu'il ne reste que toi et moi, Dumbledore, constata Lord Voldemort en crachant le nom de son adversaire.
Albus garda le silence, tentant d'ignorer la douleur fulgurante de son épaule gauche brûlée. En temps normal, à ce stade du duel, il n'aurait pas encore été fatigué. Mais, d'une part, il avait reçu un mauvais coup, et surtout, il avait dû combattre sur plusieurs fronts pendant de longues minutes. Et pour ne rien arranger, songea-t-il avec une discrète pointe d'angoisse, voilà plusieurs années qu'il ne combattait plus avec pareille intensité, tandis que son adversaire ne perdait pas une occasion de se battre.
En outre, il sentait une sueur glacée mouiller sa nuque et lui tremper le front.
Il continua cependant avec l'habileté et la puissance qui étaient siennes à esquiver et à rendre les coups.
Il fallait qu'il sorte d'ici.
-Je ne te laisserai pas sortir, siffla son ennemi de sa voix glacée, comme s'il lisait en lui.
Un sourire satisfait déformait ses affreux traits.
-Ah non ? répliqua Albus.
-Non.
Les flux colorés et violents de magie blanche et noire fusaient entre eux à une vitesse vertigineuse.
Voldemort sentait monter en lui une excitation mesurée. Il pouvait tuer le vieux fou, cette épine plantée dans son pied depuis tant d'années, il pouvait le tuer aujourd'hui. La possibilité se faisait sentir, les conditions étaient réunies. Le duel serait long et acharné, mais s'il ne faisait pas le moindre faux pas, et s'il ne se laissait pas distraire par la vibrante envie de voir le vieux sorcier mort, alors il pouvait vaincre. Il avait remarqué – comme Dumbledore – les gouttes de sueurs qui couvraient son visage ridé. Lui était encore en pleine possession de ses moyens.
-Tu es en colère, je comprends, lâcha le mage blanc. Mais tu l'aurais découvert tôt ou tard, et Severus voulait tourner cette page de sa vie. C'était l'occasion idéale.
Le Lord Noir serra les mâchoires et émit un infime grognement, la rage bouillonnant à nouveau en lui. Ce maudit Severus. Et ce maudit Dumbledore. Il savait bien ce que son adversaire cherchait à faire. Le déstabiliser.
Il se força à dominer ses tremblements de rage compulsifs et souleva par deux fois sa maigre cage thoracique, avant de répliquer d'un grondement :
-L'occasion idéale pour toi de mourir, vieux débris !
-J'en doute.
Et toujours ce ton confiant sur arrière-goût d'apitoiement. Voldemort ne l'avait jamais supporté. Il lança soudain un nouveau sortilège calcinant là où il avait déjà touché son adversaire. Le prenant presque par surprise, les flammes caressèrent l'épaule d'Albus Dumbledore et lui arrachèrent une grimace de douleur. Il répliqua immédiatement avec un tonnant Expelliarmus qui n'avait pas pour but de désarmer mais de déséquilibrer le mage noir pour l'affaiblir face à l'attaque suivante, ce qui se produisit. Le souffle coupé par le premier sort, le Lord Noir eut toutes les peines du monde à éviter d'encaisser de plein fouet le raz-de-marée rouge et doré qui fondit sur lui. Il se concocta rapidement un bouclier imparfait et serra les dents en tentant de ne pas se laisser étourdir par l'écrasante puissance magique qui le frappait. Il n'attendit pas que le sortilège soit retombé pour lancer le maléfice suivant – et cela le fit chanceler mais lui octroya un bénéfique effet de surprise. Un énorme serpent vicieux composé de fumée noire sortit de sa baguette et se jeta à la gorge du sorcier barbu. Le bouclier que forma précipitamment ce dernier s'avéra inutile et il dut en urgence bondir de côté tout en se baissant. La mâchoire immatérielle du serpent se referma dans un claquement – réjouissant – sur la clavicule d'Albus Dumbledore. Un mince sourire satisfait étira les lèvres fines de Lord Voldemort tandis que son adversaire poussait un cri de douleur à faire pleurer les pierres, sa longue main blanche se refermant en tremblant sur sa deuxième épaule blessée.
-La roue tourne, vieillard.
Le ton était joyeux – dans la mesure où la voix hérissée et glacée du mage noir pouvait exprimer la joie – et lorsqu'il redressa lentement la tête, Albus déchiffra le plus ignoble des sourires carnassiers. Il rassembla froidement ses esprits. La mort ne l'effrayait pas. Mais son heure n'était pas venue – et renoncer n'était pas dans son caractère. Il donna une discrète saccade à sa baguette.
-Tu vas mourir ici, seul, susurra Voldemort. Tes amis sont partis. Où est donc ce bel amour que tu vantais tant ? Tu vas mourir de ma main, vieil homme, et un nouveau cycle commencera.
Albus se tint coi, bras le long du corps, la main serrée sur sa baguette.
-Et lorsque tu ne seras plus là, cracha le mage noir, plus personne ne s'opposera à moi.
Le sorcier barbu secoua lentement la tête.
-Quel enfant capricieux tu fais, Tom, soupira-t-il.
-Ne. M'appelle pas. Comme ça.
-Tu n'as pas changé depuis tes seize ans. Tuer le père pour t'émanciper. Tu crois que le monde seras à toi après cela, mais tu cours après des chimères. Tu ne seras jamais pleinement satisfait... comme tu ne seras jamais complètement immortel, malgré tes bidouillages répugnants.
Le mage noir ricana :
-Tu ne sais même pas de quoi tu parles. Ces choses-là te dépassent.
-Sans aucun doute ; il y a des choses qui me dépassent dans ta façon d'agir.
-Je m'élève toujours plus vers la gloire éternelle quand tu ne reste qu'un homme, faiblard et frileux, comme tous les autres... grinça Voldemort
-Faiblard et frileux... De nous deux, qui agit comme un enfant terrifié ? Tu es terrorisé par la mort, Tom, voilà pour le côté faiblard. Et tu fuis toute chaleur humaine comme si tu allais t'y brûler, voilà pour le côté frileux.
-Ah, Salazar ! Je n'ai jamais ssssupporrté cssses sssssssermons.
-Le problème des mangemorts, c'est qu'il ne font que se prosterner à tes pieds, et te renvoient une image erronée de toi-même. Tu as besoin que quelqu'un te tende un miroir, Tom. Que tu voies la laideur qui te caractérise. Plus tu veux faire reculer la mort, plus tu la portes sur ton visage !
-Assez !
Fumant d'exaspération, le Lord leva sa baguette. Il fut un bref instant décontenancé que son adversaire n'en fasse pas autant.
HP
-Je t'ai eu ! cria le Petit Lord, souriant largement alors qu'il enserrait Claude par derrière.
-Ouch !
Le français rit de bon cœur.
-Descends de mon dos, bakatón ! On va se casser la gueule !
Ils éclatèrent de rire tous les deux mais Harry ne relâcha pas sa prise et, sans surprise, il glissèrent de la branche qui ploya sous leur poids.
-Aaaah ! On va mourir ! cria Claude en se cachant les yeux, tandis que son ami s'étouffait de rire.
Et, de fait, l'atterrissage fut plutôt brutal. Il tombaient d'un peu plus de deux mètres – sur un tapis de feuille mortes certes – mais l'un sur l'autre, et sans souplesse aucune.
Alors qu'ils se redressaient, à demi en riant, à demi en gémissant, le coeur du Petit Lord fit un superbe bond dans sa poitrine et l'air lui manqua subitement. Il eut l'impression que l'élancement à son oreille lui coupait la tête en deux, et une migraine atroce lui comprima le cerveau. Sans qu'il ait rien prémédité, il se retrouva dans une pièce grise et fraîche qu'il n'eut aucun mal à reconnaître – la salle du trône.
En face de lui se tenait un Albus Dumbledore essoufflé et en sueur, son regard bleu plus intense que jamais. Sa propre main, longue, blanche et osseuse se déployait sur une baguette – la baguette de son père – tandis que vibrait en lui une excitation contenue – mêlée d'agacement – et il s'apprêtait à jeter un Avada – qu'importe si Dumbledore ne semblait pas d'humeur à se protéger – ou plutôt tant mieux – et qu'importe aussi si Dumbledore parvenait à l'éviter – il allait le lancer, quand son œil fut attiré par la main droite du barbu, qui était secouée d'imperceptibles saccades – imposant à sa baguette d'imperceptibles mouvements de gauche à droite. Il croisa alors le regard de son adversaire – qui se trahit à ce moment, fixé sur un point au-delà de son épaule droite.
Il tourna le cou d'un geste vif et entrouvrit la bouche de surprise – le trône – le trône fonçait droit sur lui, ses tonnes de marbres aussi légères et rapide que le vent. Il était déjà quasiment sur lui, il était trop tard, que pouvait-il faire ? maudit Dumbledore – Salazar tout puissant, un Protego – il prononça la première syllabe – un Protego minimiserait les dégâts – la deuxième syllabe – avait-il le temps – oui – non
HP
Lord Voldemort fixait, livide, le meuble qui le frappait de plein fouet – le déplacement paraissait lent mais il le savait, le coup était déjà sur lui.
-PAPA !!!
Le hurlement de Harry, venu d'il ne savait d'où, le laissa muet, le coupant dans son sort. Le Protego demeura inachevé et le meuble de marbre pesant plusieurs centaines de kilogs le cogna brutalement. Il entendit les côtes se briser avant de les sentir. Il avait rentré la tête, menton contre la poitrine, et il se glissa en partie dans le creux du trône lorsque celui-ci l'écrasa au sol – en partie.
La douleur n'était rien comparée à la haine qui émanait de lui, Lord Voldemort, humilié, brisé sous son propre trône.
Dans un cri, il expulsa le siège et le renvoya à sa place. Se relever lui demanda encore davantage d'efforts. Il ne s'était jamais intéressé aux soins magiques – il avait pour habitude d'être celui qui infligeait les blessures et non celui qui avait besoin de soins. D'un sifflement moins virulent que d'habitude, il lança un sort destiné à remettre en place ses os. Le cri de douleur qu'il poussa alors se répercuta dans tout le bâtiment. Le corps en feu et la rage au cœur, il songea avec toute la puissance de sa légilimencie à son jeune mangemort apprenti médicomage – celui qui n'avait pas été capturé – et le convoqua en appuyant d'un doigt glacé sur son propre tatouage, sur son avant-bras. Le mouvement nécessaire aurait fait s'évanouir de douleur n'importe quelle personne normale. Et, avant que son jeune fidèle n'accoure le voir à travers les couloirs, Lord Voldemort, œuvrant avec une volonté inhumaine, se leva, brisé de partout, et marcha, dégradant certainement un peu plus son état catastrophique, jusqu'à son trône. Il s'y assis.
Ses yeux incandescents fixèrent les battants défoncés de la porte du château. Dumbledore avait disparu.
Seule restait cette haine d'une intensité incomparable. Elle semblait émaner de son mince corps brisé telle la vapeur s'émane d'une pierre brûlante sur laquelle on jette un seau d'eau froide. Le crépitement de magie noire qui s'élevait du trône du Seigneur des Ténèbres donnait à l'air une teneur malsaine, comme une infime odeur de moisi et de poussière embaume parfois une pièce trop longtemps laissée à l'abandon.
Lorsque le jeune Pauley, le neveu de Zacchaeus et cousin d'Antonin Dolohov, accouru à ses pieds, se retrouva au cœur de cet étouffant garrot de haine, il dut combattre son instinct primaire qui le poussait à reculer de plusieurs mètres pour se mettre à l'abri. Ne pouvant totalement surmonter la peur que suscitait dans son essence pareil phénomène, le mangemort s'aplatit au sol avec davantage de ferveur que nécessaire. Son cœur cognait à intervalles rapprochés dans sa poitrine. Il baisa la pointe des chaussures de son Maître.
Il était à la fois horrifié par cette atmosphère oppressante qu'il ne comprenait pas, et par les blessures manifestes qu'il avait entr'aperçues sur le corps du Seigneur des Ténèbres. Tiraillé entre son empressement à lui venir en aide et la terreur qui le clouait au sol, il baisa une seconde fois les pieds du Lord, la respiration saccadée.
-Pauley. Soigne-moi.
Ce n'était qu'un souffle. Un souffle glacial.
Le jeune garçon se redressa d'un bond sur ses pieds et, sans plus craindre de représailles, il sortit sa baguette et posa délicatement ses doigts sur la poitrine du Lord. Il ne demanda pas la permission pour un contact aussi hardi, mais son Maître ne lui en tint visiblement pas rigueur. Le Dark Lord gardait les yeux fixes, le visage impassible. On eut dit qu'il n'habitait plus son corps.
Et c'était presque le cas. Le corps n'est qu'une partie du sorcier. Son esprit, son âme et son essence magique, abrité par le fragile amas de chair, d'os et de muscles qui donnait sa réalité tangible à Lord Voldemort, avaient bien plus de valeur à ses yeux. Aussi s'y réfugia-t-il, laissant libre cours à sa haine.
Il était d'une humeur massacrante, comme jamais il ne l'avait été, et cela pour de bonnes raisons. D'abord, l'intrusion de l'Ordre dans son repaire l'avait foncièrement agacé. Là-dessus, la découverte de la trahison de Severus l'avait mis dans une rage folle, rage qui bouillonnait toujours en lui et constituait le combustible principal à la haine qu'il déployait inconsciemment autour de lui. Ensuite, la capture de trois de ses hommes – vivants ; il ne savait si cela valait mieux, il faudrait dépenser du temps et de l'énergie à les récupérer – l'avait fortement contrarié. Ses échanges protocolaires avec Dumbledore avaient réveillé en lui son vœux ardent de lui couper le clapet une fois pour toutes, et, pour finir, le dénouement de leur duel non seulement le consumait d'un désir de vengeance inégalable, mais le laissait aussi à terre en compagnie du mépris cuisant que lui inspirait la faiblesse de son propre corps.
Lorsqu'il était d'une pareille humeur massacrante, Lord Voldemort avait pour habitude de laisser libre cours à sa rage sur une victime providentielle. Il avait pour habitude de massacrer quelqu'un, en somme. Sous Doloris. Il n'aimait pas perdre des mangemorts, mais ses mortelles sautes d'humeur entretenaient la crainte et donc la discipline dans les rangs.
Aussi, au grand désarrois de son jeune médicomage, atterré par une telle inconscience et subjugué par cette maîtrise inhumaine de la douleur, le mage noir se leva de son trône après quinze minutes de soins.
-Merci, Pauley, siffla-t-il de son habituel murmure polaire.
Il savait exactement qui il allait massacrer. Ce satané pianiste moldu qui accentuait un peu plus à chaque fois qu'il jouait le silence causé par l'absence de Harry.
Johnny Kneller Rothman.
Lui, de toute façon, depuis le début, il était destiné à finir en charpie.
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Rarement une réunion de l'Ordre avait été plus tendue. Chacun s'efforçait de dissimuler ses intonations catastrophées par des reproches à tout va, ces reproches futiles et grinçants de la famille des « Moi, j'aurais pas fait comme ça ».
Minerva McGonagall, Molly Weasley et une dizaine d'autres nourrissait un sentiment contradictoire de rancune – d'avoir été mis au banc – et satisfaction – d'avoir eu raison de se tenir à l'écart de cette débâcle.
De mémoire d'homme, la petite organisation rebelle avait essuyé de nombreux échecs, mais jamais aucun n'avait été à ce point couvert d'une honte indicible. Seuls les participants pouvaient ressentir cette moiteur de l'âme, cette impression d'avoir trahi les siens, même sans le vouloir. On ne laissait pas un homme en arrière.
Albus Dumbledore se tourmentait, l'œil sombre, le creux de son menton barbu reposant sur ses grandes mains jointes. Il relatait d'une voix monocorde les évènements de leur assaut, priant en vain la douleur de ses deux épaules de se taire et attendant son tour d'être soigné – et redoutant et espérant tout à la fois, comme un enfant, que cette attente soit longue, et qu'ainsi la douleur lancinante sourdant de sa chair meurtrie constitue sa punition pour ses fautes. Certes il avait agi du mieux qu'il lui avait semblé, mais il avait forcément fait des erreurs quelque part – il avait laissé deux collègues et amis en arrière – et il était responsable.
Severus Snape avait sans quémander l'autorisation tiré deux bouteilles d'alcool fort de la réserve froide de la demeure Black. Sa bouche n'était qu'une mince ligne, un pli de mécontentement barrait son front, et ses gestes brusques faillirent briser le goulot de la première bouteille. Il servit plusieurs fonds de gin, qu'il posa d'autorité devant les personnes attablées à la cuisine – Hestia Jones et Kinglsey Shacklebolt les vidèrent sans même lui jeter un regard. Dedalus Diggle fixa un moment son verre puis le descendit d'une traite. Le liquide lui arracha une grimace, mais il en sembla requinqué. Severus but à son tour puis versa deux doigts – non, se ravisa-t-il, quatre – dans un autre verre, qu'il porta à Alastor Maugrey dans la chambre du bas, la pièce attenante au salon, provisoirement changée un infirmerie d'urgence sous la direction de Poppy Pomfresh.
Poudlard, déserté, restait paraît-il sous la direction passive du professeur Vector.
-Un verre, Filius ? proposa Severus en passant à côté du professeur Flitwick, occupé à se disputer sur les bienfaits de l'action de l'Ordre avec sa collègue de Botanique.
-Oui – il attrapa la boisson et la vida d'un trait – avant de se remettre à répondre vertement à Pomona.
Lorsque le mangemort repenti pénétra dans la chambre, Maugrey et Pomfresh étaient eux aussi occupés à s'engueuler copieusement – mais cette dernière, brandissant d'une main sa baguette et de l'autre, une compresse ensanglantée, semblait avoir l'avantage.
-Vous vous êtes mis dans un sale état, Fol'Œil, dans un très sale état ! Vous auriez dû vous douter que vous ne pourriez pas vous en tirer éternellement par des tours de passe-passe !
-J'aurais aimé vous y voir ! rugit l'autre. C'était ma jambe ou celle de la gamine !
-Dans l'état où cette pauvre petite doit être maintenant, ça ne ferait pas grande différence ! trancha sans pitié l'infirmière. Vous n'êtes qu'un imbécile, doublé du type le plus borné que j'ai jamais eu à soigner !
-Je GARDE ma jambe !
-Et bien gardez-le, votre précieux bout de viande ! Gardez-le, encadrez-le, mettez un joli ruban autour, mais LAISSEZ-MOI AMPUTER ! s'exclama la femme, intraitable.
-Snape ! aboya l'Auror. Dîtes à cette folle que je garde ma jambe.
-Il garde sa jambe, concéda Severus dans l'indifférence la plus complète, posant le verre sur la commode pour y rajouter une dose de plus.
-Ah ! s'exclama Maugrey, satisfait. Voyez. Vous n'avez qu'à me bidouiller un truc de votre cru, comme avec mon œil. Vous êtes douée pour ça, Pomfresh.
-Je regrette – et malgré son ton dur, Severus sentit qu'elle était sincère. Je ne suis pas Merlin. Ce qu'ils ont fait est irréparable. Estimez-vous heureux que ce ne soit que votre jambe, conclut-elle sur un ton péremptoire.
Ce constat définitif doucha momentanément la combativité de Maugrey Fol'Œil.
-Filez-moi ce verre, vous ! bougonna-t-il soudain à l'adresse de Severus.
-Severus, apportez-moi d'autres compresses pour son abdomen. Elles sont dans le débarras à côté de la chaudière. Je vais panser le plus gros et m'occuper de votre jambe avant que ça n'empire, Alastor Maugrey, et je vous interdis de vous débattre quand je toucherai à votre bras.
L'intéressé grogna.
-Snape ! rappela-t-il alors que le mangemort sortait. Rapportez-moi un autre verre. Mais pas de cet alcool à désinfecter, nom d'un troll ! Trouvez-moi du whisky !
Le salon et la cuisine bourdonnaient de fatigue et de tension nerveuse. Severus remplit sa mission – il laissa une bouteille à peine entamée de Firewhisky à portée de main de l'Auror et – il ne savait pas trop s'il voulait qu'il souffre ou non, mais dans tous les cas il ne voulait pas l'entendre – il demanda à l'infirmière si elle comptait « l'endormir ». Elle lui cria dessus qu'elle ne s'appelait pas Voldetruc et qu'elle ne torturait pas les gens, elle. Selon Severus, ça restait à confirmer.
Lorsqu'il revint, il s'inséra dans le cercle approximatif des quatre personnes qui faisaient leurs reproches – pardon, leurs rapports – au noble Directeur de Poudlard.
-Fletcher s'est barré, lâcha-t-il tout à trac.
-Ce corniaud vous a laissé en plan ? s'effara McGonagall, outrée.
Pour sa part, Severus dut ravaler la réplique qu'il allait sortir, pris de court par le langage inhabituel de sa collègue.
-Je vous avais dit qu'on ne pouvait pas s'y fier, poursuivit la directrice des Gryffondor, et qu'il fallait s'attendre à quelque chose de cette acabit !
-Et à l'évidence, vous aviez raison, lui accorda son supérieur, accompagnant ses dires d'un hochement de tête.
-On ne confie pas une mission d'une importance pareille à un parfait inconnu, lâcha finalement Severus, incapable de contenir plus longtemps son exaspération.
Le silence épuisé et coupable de Dumbledore refroidit l'ardeur de ses détracteurs.
-Et cette vieille mule de Fol'Œil ? demanda finalement Shacklebolt avec un faible sourire. Comment va-t-il ?
Severus ne répondit pas tout de suite.
-On ampute.
Minerva plaça sa main sur ses lèvres, d'où s'échappait un « Oh » muet.
Albus serra ses phalanges jusqu'à ce que les blessures de ses bras et de son dos tirent sur ses muscles de façon insupportable. Il songea en relâchant la pression qu'Emeline Vance, elle, ne garderait pas de séquelles.
-Arthur Weasley a dit que le petit n'était pas sur place, informa Shacklebolt pour changer de sujet.
-Hm, répondit Severus.
-Il en est sûr ? demanda Minerva après s'être raclé la gorge pour reprendre contenance.
Severus remarqua que ses yeux semblaient humides. Pour sa part, le sort de Fol-Œil lui était globalement égal.
-Oui, répondit l'Auror. Il a trouvé tout un couloir lui étant réservé – il y avait des jouets et des vêtements d'enfants dans les malles. Mais apparemment, personne n'était entré depuis plusieurs mois : les pièces sentaient le refermé et il y avait une épaisse couche de poussière sur tous les meubles.
-Il est donc toujours à l'école.
Severus se contenta de hocher machinalement la tête en songeant avec un soulagement coupable qu'à partir de maintenant et pour au moins quelques mois, le problème Harry Potter ne les regardaient plus. A vrai dire, s'il avait eu le pouvoir de le leur faire oublier définitivement... L'ex-mangemort clôt brièvement les paupières. Pas qu'il se désintéressait du sort du gamin. Non. Il avait juste la sensation intrinsèque dérangeante que leurs interventions ne faisait qu'empirer les choses, et n'apportaient rien de bon.
-Severus ? fit Minerva lèvres pincées, le regard plein de sollicitude.
Il se demanda s'il n'avait pas manqué une question.
-Hmm ?
-Vous allez bien ? Vous devriez... vous reposer... ou aller prendre l'air...
-J'ai une tête aussi abominable ? siffla-t-il suavement.
-Oui, répliqua-t-elle sèchement.
Il inspira profondément et renonça à expliquer à sa supérieure qu'il venait de trahir officiellement son maître et donc allait à l'encontre d'une mort certaine dans les semaines à venir, et que cela avait des chances de creuser un peu prématurément des rides d'anxiété dans son visage. Il se regarda distraitement dans le grand miroir moucheté du salon, s'attendant presque à voir un homme de soixante-dix ans. Il resta en arrêt devant l'image de lui que lui renvoya la glace.
Peut-être était-ce l'absence de la robe de mangemort. Peut-être était-ce la chemise propre que lui avait fait enfiler « PomPom ». Peut-être était-ce le fait de se voir pour la première fois en homme libre. Toujours est-il que l'homme qu'il vit dans la glace n'était pas l'habituel serviteur anonyme au regard glacé et aux devoirs écrasants. Il vit un jeune homme. Et malgré le pli amer de sa bouche qui faisait depuis longtemps partie de son profil, pour la première fois, il vit des possibilités d'avenir. Des possibles.
A côté de lui, la discussion avait reprit entre le Directeur et son adjointe, et bien que la femme semblât mener un interrogatoire ferme, il n'y avait nul doute sur où était l'autorité.
-Quand avez-vous réalisé que Tonks ne revenait pas ?
-En même temps que j'ai réalisé qu'Arthur ne revenait pas non plus, Minerva, et je suis immédiatement parti à leur recherche. Ils avaient pour mission de trouver Harry et au cas où vous auriez eu l'idée de me poser la question, j'ai confié cette tâche à la jeune Tonks parce qu'elle me paraissait singulièrement moins dangereuse qu'un affrontement direct avec les mangemorts.
-Qu'allons-nous faire ? demanda Minerva McGonagall après un temps, d'une voix angoissée.
-Ne pas nous morfondre sur notre sort, répondit fermement le vieux mage, et croiser les doigts pour que Voldemort ait jugé utile de la garder en vie.
Vu l'état de fureur du mage noir, Severus avait de sérieux doutes quant à la survie de la jeune étourdie de la bande. Le pli amer de sa bouche s'accentua un peu.
Alors qu'il tendait la main vers un verre d'alcool, Albus Dumbledore laissa échapper un profond cri de douleur. Il s'empressa de le contenir et reposa sagement son bras sur l'accoudoir, fermant les yeux.
Face à sa souffrance, McGonagall fit ce que seule une véritable amie peut faire. Elle lui gueula dessus.
-Mais pourquoi êtes-vous resté ?
Albus crispa les mâchoires. Entrouvrant les paupières, lui jeta un regard tueur par en-dessous.
Puis il soupira. Parfois, il avait juste envie de tous les estourbir.
-Pour faire causette, répartit-il sur un ton fleuri.
HP-LV-HP-LV
Voldemort était encore loin d'avoir épuisé sa colère lorsque l'immense chauve-souris couleur fauve surgit avec un cri aigu dans l'encadrement de sa fenêtre, puis s'écrasa violemment sur son bureau.
Le mage noir lança un sortilège de rangement dans un cri exaspéré. L'encre se résorba avec une précipitation quasi paniquée, regagnant sa bouteille, et les parchemins se ré-enroulèrent impeccablement. L'énorme et affreux volatile ouvrit sa gueule dans une grimace farouche, effrayé, battit trois fois de ses ailes disgracieuses et alla s'accrocher tête en bas au montant du lit. Pendant quelques secondes, le Lord envisagea de l'éviscérer sans motif particulier sinon son actuelle mauvaise disposition d'esprit. Depuis une cinquantaine d'heures, il se retenait de s'en prendre à tous les êtres animés qui croisaient son chemin – globalement, il ne se retenait avec suffisamment d'efficacité pour que l'importun eut le temps de disparaître de sa vue – et lorsqu'Il parvenait à se contenir, il se demandait vaguement pourquoi il se donnait cette peine. Sa rancune et sa rage n'avaient été que provisoirement apaisées par le meurtre du pianiste. Il restait et resterait insatisfait tant qu'il n'aurait pas expié sa colère sur le corps de son serviteur infidèle.
SNAPE.
La chauve-souris poussa un cri grinçant et le mage noir fixa sur elle son regard incandescent. Un éclair d'intérêt traversa ses iris rouges.
Insan. Ces horreurs vampiriques étaient les coursiers d'Insan. La bête apportait une lettre de Harry.
HP-LV-HP-LV
Les chauves-souris ne sont en principe pas des coursiers particulièrement rapides. La forte corpulence – soixante centimètres de haut, un mètre cinquante d'envergure – des vampires africains qui remplissaient la volière de l'Ecole d'Insan Greek les ralentissait bien plus que leurs cousines européennes. Mais, expérimentations réussies du professeur Funa, les volatiles bénéficiaient d'un système de transplanage alternatif leur permettant de sauter cent kilomètres toutes les cent quatre-vingt minutes. Kulach la chauve-souris regagna la volière de l'école un peu moins de cinq jours après son départ d'Albanie. Elle s'écrasa sans douceur sur un rat imprudent, s'en nourrit, puis alla se pendre tête en bas. Une lettre semblant calcinée, accrochée à sa patte droite, ballottait au gré de ses mouvements.
HP-LV-HP-LV
« INSSSSAN ! »
Le directeur fit un bond spectaculaire dans son fauteuil, électrisé par la voix résonnant dans toute la pièce. Une voix glacée. Pleine de fureur.
Insan Greek baissa piteusement les yeux sur l'enveloppe noire qui fumait entre ses mains. Bon sang. Jamais il n'aurait cru recevoir une beuglante de Lord Voldemort.
« NE T'AVAIS-JE PAS EXSSSSPRESSSSÉMENT DÉFENDU D'INFORMER HARRY SSSSUR LES HORCRUXSSSSES ? » poursuivit le sifflement réprobateur.
-Mais j'ai rien dit, répondit faiblement le directeur.
Ses sourcils étaient froncés et ses lèvres pressées dans une moue boudeuse.
« J'ESSSSCOMPTE UNE PUNITSSSSION SSSSIGNIFICATIVE POUR LE RESSSSPONSABLE ! »
-C'est pas moi, ça, nota Insan.
« PUIS-JE TE FAIRE CONFIANCE POUR PUNIR COMME IL SE DOIT CE KOBLENZSSSS OU DEVRAI-JE M'EN OCCUPER MOI-MÊME ? »
Le sifflement était moins accentué, signe que Sa Noirceur retrouvait un semblant de calme.
Insan hochait la tête, le teint un peu pâle. La missive finit de se consumer sur son riche sous-main, l'abîmant dramatiquement au passage. Il fixa les dégâts occasionnés d'un air songeur, puis fit une petite moue contrariée. Puis ouvrit le deuxième tiroir de droite de son magnifique bureau, en sortit une boîte de chocolats, qu'il fixa longuement d'un air indécis. Il la poussa finalement sur le côté et, saisissant sa baguette, tapota le cornet acoustique greffé sur un coin du meuble.
-Allô, Agamemnon ?
-Oui...
-Envoyez-moi Koblenz.
Le ton était sec, et curieusement, sérieux. Agamemnon se redressa dans son siège, intéressé. Son supérieur ne venait-il pas de dire « Koblenz » et non « Raphaïl »?
-Tout de suite, Insan.
Le Directeur coupa la communication. Agamemnon ne put pas ne pas remarquer l'absence du rituel « Je raccroche. Bisou. ». Emoustillé par la perspective d'une remontrance sur la personne de cet instable mage noir à la manque qu'était Raphaël Koblenz – professeur à ses heures perdues – il se leva avec enthousiasme, prêt à ramener ce cher Koblenzou par la peau des fesses s'il le fallait. Il croisa mentalement les droits pour avoir le droit d'assister au Doloris.
HP-LV-HP-LV
« Harry,
« Snape a trahi. »
Le bonheur et le soulagement de recevoir une missive de son père après s'être inutilement rongé les sangs pendant les jours ayant suivi sa bizarre expérience d'un combat magique où il avait cru Lord Voldemort en danger, ce bonheur et ce soulagement furent balayés par le vent glacé qui souffla dans son cœur à la lecture de ces trois petits mots.
Non non non non non non – NON ! Non, pas Severus.
Il y avait eu des traîtres – Rosier Senior, Igor Karkaroff – oui ça arrivait – mais Severus non, pas Severus – Severus était son ami Severus ce n'était pas possible, pas Severus pas Severus non –
« Les Horcruxes ne sont pas de ton âge, n'y touche pas et ne te tracasse pas à ce sujet. Je comptais te l'enseigner plus tard. »
Harry cligna des yeux, le regard vide. Les Horcruxes. Qu'est-ce que ça pouvait faire les Horcruxes AU NOM DE SALAZAR SERPENTARD LE GRAND qu'est-ce que ça pouvait bien faire ? Severus, qu'il lui parle de SEVERUS !
Il y avait forcément une erreur.
Une erreur et il ne fallait pas tuer Severus c'était un malentendu il allait s'expliquer il fallait qu'il s'explique c'était tout et –
« Non je n'ai jamais été amoureux et par Salazar et tous les Fondateurs réunis, je te le déconseille. Ce n'est pas une mauvaise chose en soi, mais ce genre d'affection est incontrôlable. Tu te retrouveras bientôt à être mené par tes sentiments, à donner une valeur absurde à tout ce que touche l'objet de ton affection, et ne seras bientôt plus qu'un imbécile incompétent. Fuis comme la peste ce genre de sentiments. »
Claude.
Fuir ?
Non.
Il ne faisait rien de mal, il se contrôlait, et n'était pas un incompétent.
« La visite d'Albus Dumbledore a occupé mon 25 Décembre. Nous avons perdu des hommes. T'es-tu servi de ta boucle d'oreille ? Je t'avais dit de ne pas y toucher. »
Ainsi il y avait bien eut un lien – Voldemort avait, semblait-il, senti sa présence.
Bon, s'Il avait écrit, c'était probablement qu'Il allait bien.
Harry ne parvint pas à se préoccuper du sort des mangemorts tombés au combat.
Mais Severus...
Il ne comprenait pas.
Il ne comprenait pas et il avait envie de pleurer.
« Profite bien de l'école. Amuse-toi.
« Lord Voldemort »
Le garçon fixa la signature d'un air malheureux. Après avoir vérifié d'un rapide coup d'œil que personne ne le regardait, il embrassa le parchemin, puis le glissa sous son oreiller. Son père ne répondait pas souvent à ses lettres.
Severus a trahi – ne touche pas aux horcruxes – ne touche pas à Claude – Dumbledore a attaqué – amuse-toi bien.
Amuse-toi bien.
Lord Voldemort.
Harry se sentit tout à coup tout seul et perdu. Soudainement, son papa lui manqua si fort qu'il se blottit sous ses draps et cligna obstinément des yeux pour chasser ses larmes. Il aurait donné sa baguette et son piano pour un câlin.
HP-LV-HP-LV
Ce qu'il y a de tout à fait remarquable avec les enfants, c'est qu'ils passent rapidement à autre chose. Aux alentours de la Stéphanie – l'Hippyphanie – l'Happyphanie – enfin bref cette fête où l'on mangeait des crêpes – Harry avait beaucoup de mal avec le calendrier chrétien – Junior et Falcor semblaient avoir totalement oublié qu'ils avait failli s'entretuer quelques mois plus tôt, et commencèrent à nouer une amitié. Cléo passait devant le Petit Lord sans s'en apercevoir, alors qu'elle se consumait d'amour pour lui il y avait quelques semaines de cela, et devint amoureuse d'Ikki, qui rougissait chaque fois qu'elle lui prenait la main d'autorité. La vie continuait.
Peut-être Voldemort avait-t-il volontairement appuyé plus fort sur sa plume en écrivant « Profite bien de l'école. Amuse toi. », toujours est-il que le Petit Lord agit comme si l'ordre de ne se soucier que du présent s'était imprimé en lui. Exit Severus et tous les soucis de l'Albanie. Il déploya toute son énergie à être un petit garçon de dix ans, c'est à dire un être ayant la joie de vivre pour principale préoccupation.
HP-LV-HP-LV
-Attends, attends, y a écrit quoi ? demanda Harry en tendant le cou pour voir le tableau, se protégeant d'un bras des coups de règle que lui filait Angelo pour qu'il lui rende sa plume.
-Y a écrit : « Tu pues », répondit Claude.
-Rends-moi ma pluuumeuh !
-Attends, attends, il me manque une phrase, y a écrit quoi après « ...de la zoologie magique »?
-Y a écrit : « poil à la... », fit Pétrouchka.
-Ma pluuuuumeuh !
-Claude ! C'est quoi après...
-T'es bigleu mon pauvre, répliqua le français. C'est écrit en taille TROLL !
-C'est parce qu'il y a ta grosse tête vide qui gêne devant !
Claude se retourna lentement pendant qu'Ikki pouffait de rire.
-Ma grosse tête vide ? Aurions-nous par hasard oublié un gentil mini mais pourtant si crucial léger petit détail ? JE SUIS TON MAÎTRE ! acheva-t-il sur un ton emphatique.
Harry explosa de rire.
-C'est ça !
Claude croula bientôt sous les boulettes de parchemins ensorcelées.
HP-LV-HP-LV
-Course de tapis volants !
-De quoi ? fit distraitement le Petit Lord en levant les yeux de son manuel de Magie Blanche.
-On fait une course de tapis volants jusqu'à la salle du piano ? suggéra Claude.
Harry écarquilla les yeux devant les deux merveilles que son ami avait dégotées. En principe, les tapis étaient réservés aux lieutenants et autres membres du personnel.
-Waow ! Où tu les as eus ?
-C'est Ansalom qui me les prête !
-Infernal !
Le Petit Lord jeta son livre dans sa sacoche et sauta sur le fin tapis coloré qui flottait devant lui. La sensation d'instabilité mouvante était inédite et tout à fait excitante. Les deux garçons s'accrochèrent à la bordure avant de leur tapis et surent instinctivement comment les faire avancer. Il suffisait de le vouloir. Après tout, ils étaient sorciers.
-Wouhouuu ! hurla Claude en prenant de la vitesse.
Ils traversèrent les larges couloirs encombrés d'élèves, rasant les têtes avec des cris de joie, passant trop vite pour récolter des maléfices.
-Le dernier arrivé file son repas à l'autre ! cria Claude.
-Alors là ! Tu peux crever ! répartit Harry.
Il obliqua brusquement pour un raccourci. Un raccourci dangereux.
-T'es malade ! hurla son ami en le prenant malgré tout en chasse ! On va mourir !
-Allons ! sourit bravement Harry en accélérant. Le directeur ne ferait jamais ça !
Son sourire défaillit cependant lorsque, débouchant à l'étage du bureau d'Insan Greek, il aperçut la silhouette solide du directeur au milieu du couloir, s'apprêtant à pénétrer dans son bureau à la suite d'un couple de parents. Pire, il y avait un djinn. Harry ferma les yeux et fusa entre les deux. Derrière lui, il entendit l'éclat de rire complètement nerveux de Claude, et se retourna pour constater que le coup de vent créé par le passage du français avait ébouriffé Insan Greek. Le cœur cognant furieusement dans sa poitrine, Harry ordonna mentalement à son tapis de donner tout ce qu'il avait, et poursuivit sa course vers la salle du piano. Etourdi par leur audace, il se demanda confusément combien de minutes il leur restait à vivre. Complètement blanc, Claude, un sourire maladif plaqué sur le visage, semblait entretenir les même réflexions.
Les cheveux dans la figure, Insan Greek suivit du regard les deux gamins montés sur des tapis volants qui disparaissaient au coin du couloir. Il croisa les iris jaunes, interrogatifs, du djinn qui n'attendait qu'un ordre pour voler à leur poursuite. Il reporta son regard sur Mr et Mrs Lovegood qui attendaient qu'il leur emboîte le pas, et se dit qu'il ne valait peut-être mieux pas les exposer à trop de violence pour ce premier aperçu. Il se pencha à l'oreille du djinn :
-Rappelez-moi de les pulvériser après mon rendez-vous.
HP-LV-HP-LV
Le temps que les deux garçons passaient à jouer de la musique était un temps sacré, qui semblait pouvoir s'étirer dès lors qu'ils pénétraient la salle qui leur avait été allouée. A vrai dire, la salle état libre d'accès pour tous les élèves, mais le magnifique objet qu'elle abritait l'avait jusqu'à présent protégée des intrusions : personne ne semblait assez audacieux pour étendre la volonté générale de dégradation des locaux au saccage d'un piano à queue. Peut-être l'incongruité de cet instrument de musique immense et flambant neuf dans un tel lieu l'avait-elle protégé jusque là.
Harry et Claude partageaient leur amour de la musique. Le Petit Lord apprit auprès de son ami une quantité de choses phénoménale. Ce savoir allait de nouveaux morceaux à al capacité de jouer en compagnie d'un saxophone.
Autant il écoutait avec un plaisir évident les notes ambrées et rauques qui sortaient su pavillon, autant Claude manifestait une véritable fascination pour la musique qui s'échappait des doigts de Harry tel l'eau d'un ruisseau s'écoulant entre les cailloux. Cela semblait si naturel.
Le Petit Lord pouvait pouvait apprendre et maîtriser de nouveaux morceaux plus vite que lui-même l'avait jamais pu ; Claude ne savait si cela était dû à la différence entre piano et saxo, à la passion musicale de son ami plus vibrante que la sienne, ou encore à l'étonnante faculté de Harry de rejouer un morceau presque parfaitement après l'avoir entendu une fois ou deux seulement. Même un morceau long.
Maintenant qu'il naviguait plus aisément dans la partition, le Petit Lord était capable de donner sans réfléchir le nom de la note de n'importe quel son qu'il entendait, fut-ce un claquement de porte, un cri, le bruit des ongles de Claude jouant sur le pupitre, les gazouillis d'un oiseau. Le français jouait souvent avec lui à reconnaître ces notes, sans jamais tenter de faire naître une compétition : il ne faisait pas le poids. Il ne cessait de s'étonner, souvent hilare, de cette capacité – très utile, s'il en est – de dire « Si, do » après le « Hého! de Light à son ami Ansalom, ou « mi mineur » en réponse à un soupir d'accablement du professeur Olson.
Harry songeait parfois, un sourire revanchard lui mordant la moitié du visage, qu'il aimerait beaucoup montrer ses progrès à son professeur moldu, lui qui s'était si souvent désolé des capacités erratiques de son élève à utiliser le nom des notes correctement.
-Quelle est cette note ?
Harry redressa le nez, avec l'air rétif de l'âne qui sent qu'il va se recevoir un coup de bâton.
-Laquelle ?
-Celle que tu viens de jouer, reprit le pianiste. La dernière de la mesure.
Aucune trace d'indulgence ne perçait dans la voix de J.K. Il tâchait de maintenir un équilibre juste entre sévérité et compréhension et y parvenait avec un certain succès. Il s'était pris d'affection pour le petit – depuis son enlèvement, l'unique visiteur qui ne lui donnât pas de sueurs froides. Il s'était pris d'affection pour « l'Héritier » mais il n'empêchait qu'il était furieusement exaspéré qu 'Harry ne prît pas plus de peine à mémoriser cette bon dieu de gamme.
Le gamin se passa une main dans les cheveux en plissant les yeux sur la note qu'il venait de jouer. Derrière les verres ronds de ses lunettes, la lumière verte de ses iris se réduisit à une fente contrariée.
-Heuuu, fit-il en réfléchissant, tentant de gagner du temps.
Em-broui-llé.
Dans sa tête, il dut rejouer toute la mesure. Une fois qu'il eut retrouvé le son de la note, il dut repartir du do pour déterminer de laquelle il s'agissait, et – et la mine mécontente de J.K. l'informa qu'il avait dépassé le temps imparti, alors il en choisit une – au pif, allez :
-Sol ?
-...Hmm, ça ira pour cette fois. Tu as eu un coup de bol.
Harry garda son sérieux tandis que son professeur, pas dupe, souriait.
Les notes. Pardi, il les utilisait, à présent !
Ces moments de magie, d'une autre magie, avaient lieu pendant les heures bénies du jour. Celles qui succédaient aux éprouvantes heures de cours, aux récréations surexcitées – comparables aux repas chaotiques pris en commun au Réfectoire – et surtout au moment des devoirs. Il faisait beau et chaud, Mars puis Avril avait réinvité la canicule étouffante entre les murs d'Insan, et les garçons et les filles de l'Ecole profitaient après les cours de la relative légèreté de l'air pour faire leurs Hausaufgaben à l'ombre moucheté des arbres de la cour, ou sous le préau, à la limite du chemin pavé. Harry ne savait pas pourquoi le mot devoirs n'étaient jamais dit autrement qu'en allemand mais bizarrement, il comprenait ; c'était comme si ça les rendaient plus difficiles. En effet, malgré l'habitude, les Hausaufgaben semblaient toujours aussi durs : les professeurs réclamaient aux enfants exactement un peu plus que ce qu'ils étaient en mesure de donner, pour ne pas les laisser se ramollir, selon la direction – Direction qui savait parfaitement à quel point il était tout à fait impossible à un être humain normalement doué d'autopréservation de se ramollir dans l'Ecole d'Insan Greek. Après les devoirs qui leurs faisaient bouillir le cerveau, donc, souvent – plus d'un jour sur deux – Harry et Claude se laissaient aller à la musique. L'heure était magique car elle leur permettait à la fois d'évacuer la fatigue de la journée et de clore celle-ci par quelque chose d'agréable.
En semaine, ils restaient plutôt calme, centrés sur la musique et le partage. En revanche, les deux Monstres s'y retrouvaient aussi chaque samedi midi après leurs cours successifs de latin, grec et hébreu, et alors, comme tous les autres, surexcités par les interminables minutes passées enfermés à plancher sur ces langues mortes, il se ruaient comme des chiens fous hors de la salle de classe pour aller jour du piano et du saxo. Là, l'ambiance était nettement plus à la rigolade.
-Joue-moi un truc ! lança le français à brûle-pourpoint.
-Quoi ? interrogea Harry avec un sourire.
Ils venaient d'entrer, tout fous, et Claude avait sauté sur le tabouret du pianiste, retirant machinalement ses tennis blanches qui s'égayèrent tel des oiseaux. Subitement inspiré par ce mouvement, il se leva sur le tabouret avec un énorme sourire.
-Un truc de toi. Un truc qui bouge !
Harry sauta à son tour sur le siège du pianiste et poussa son ami sur le bord d'un savant coup de fesses, pour s'installer face aux touches.
-Un truc qui swingue ! reprit Claude en faisant un tour sur lui-même avec un sourire de chenapan.
-Ok, ok, fit Harry en ramassant le livre scolaire qui avait glissé de sa sacoche.
Bam. Bam. BAM !
-Y avait une petite coccinelle, expliqua-t-il à Claude.
Celui-ci éclata de rire. Puis il partit rechausser ses tennis et, riant toujours, sauta à nouveau sur le tabouret à côté de son ami.
-Vas-y, envoie !
Le Petit Lord, résistant à l'appel tentateur du boogie-woogie, entama un morceau entraînant. Claude se mit à danser d'un air très habité, et Harry ne put s'empêcher de secouer la tête en se mordant les joues. Puis, sans prévenir, le français fit à nouveau voler ses tennis. Surpris, Harry laissa échapper un hoquet de rire. Fronçant les sourcils, toujours hilare, il mit un moment à comprendre ce que faisait Claude, empêtré dans son tee-shirt blanc, bougeant en cadence sur le rythme du piano. Le français fit alors tournoyer son vêtement d'uniforme au-dessus de sa tête et envoya un baiser à Harry.
Explosant de rire, ce dernier en perdit le fil de son morceau. Il reprit alors avec plus d'entrain, ses doigts cognant les touches avec enthousiasme, les zygomatiques tendues par un sourire incontrôlable, ses yeux humides rivés sur Claude qui faisait le pitre et poursuivait son streap-tease, également hilare.
HP-LV-HP-LV
Un jour en Juin, alors que se rapprochait sensiblement la pause annuelle, Harry eut la discussion la plus importante de sa vie. Du moins en fut-il persuadé pendant les dix minutes qui la précédèrent, alors qu'il tournait et retournait en tout sens ses répliques et la façon de les amener.
Il faisait chaud. Claude et lui avaient retiré leurs bandeaux dorés, leurs tennis, leurs socquettes, et sorti leur tee-shirt du pantalon. Perchés en hauteur, assis dans le méplat créé par l'intersection de ses branches principales, au creux des ramifications d'un arbre séculaire, ils se taisaient et humaient sereinement les parfums discrets d'herbe, de feuilles, de sève et de sueur. Des voix d'enfants et des bourdonnements d'insectes leurs parvenaient de tout autour.
-Tu sais, dit Harry, j'ai repensé à Cléo. Et je suis pas amoureux d'elle.
-Ah bah tant mieux parce qu'elle est amoureuse d'Ikki, maintenant.
-Tu crois ? fit Harry, se laissant distraire. Elle est amoureuse de Cal, maintenant, non ?
-Ah bon ?? fit le français en se redressant un peu.
-Je sais pas ; je crois. Mais c'est pas ça que je voulais dire.
Harry laissa tomber sa tête contre le bois dans un soupir. Par où repartir ?
Il plongea ses yeux dans ceux, noisettes, de son vis-à-vis.
-Tu as déjà été amoureux, pas vrai ? demanda-t-il.
-Ouais, sourit Claude.
-Et tu sais comment ça fait.
Le français ne répondit pas, songeur.
-Ouais, fit-il finalement.
-Comment ça fait, pour toi ? demanda Harry en entrouvrant à peine les lèvres.
-Ben... Je trouve que c'est la plus belle de toutes les filles de l'école... et aussi la plus intelligente.
Il sourit d'un sourire idiot. Harry le fixait l'air à la fois compréhensif et contrarié. Il ne voyait pas du tout de quelle fille Claude voulait parler.
-Ça te fait comme une envie de sourire dès que tu las voies ?
-J'ai envie de lui prendre la main, murmura Claude en regardant ses mains.
-Ça te fait mal dans la poitrine quand elle regarde ailleurs ?... ça te fait mal quand elle est pas avec toi...
-...Je sais pas. Peut-être. Oui, parfois. Mais ça me fait surtout plaisir quand je suis avec elle. Je veux dire, pas loin.
-Et t'as déjà été amoureux d'un garçon ?
La question sembla prendre le jeune français totalement au dépourvu. Il ouvrit la bouche, resta figé une seconde, puis répartit :
-Ah non ! fit-il avec une grimace amusée.
Claude tordit sa bouche dans une grimage interrogatrice. Le Petit Lord sentit malgré lui les coins de ses lèvres s'étirer. C'était drôle et pas drôle à la fois.
-Et toi ? demanda soudain le français avec la même expression moqueuse.
-Angelo et Pétrouchka sont amoureux, fit remarquer Harry en regagnant son sérieux.
-Mouais. Mouais. Si tu veux mon avis, c'est bizarre ! dit Claude, et son expression était sincère.
Il ne comprenait pas que ces deux-là soient amoureux.
-Pourquoi c'est bizarre ? demanda Harry. Moi je pense qu'ils s'aiment vraiment.
-Oh oui. Mais je sais pas. C'est bizarre. C'est bizarre, non ? Tu crois pas qu'ils... je veux dire, Pétrouchka est vachement plus grand que lui... et il le mord, là, avec ses d...
-Ah ouais ça c'est clair, ça craint ! approuva Harry, qui ne pouvait s'empêcher d'avoir la chair de poule dès lors qu'on évoquait les crocs de vampire de Pétrouchka.
Il les imaginait sur sa propre peau. Brrr !
Son frisson lui passa bien vite, étouffé par la température ambiante.
-Mais je crois que, même s'ils sont différents, même s'ils se mordent et font leurs trucs bizarres... ils s'aiment, non ? demanda Harry, un sourire interrogatif au bord des yeux.
Claude le fixa intensément et sembla réfléchir profondément à la question. Le Petit Lord poursuivit :
-Tu penses que tu aimes une fille, parce que tu la trouves jolie, et super, et tout. Elle est très importante pour toi. Et quand tu as l'impression que tu es pas important pour elle, ça te fait mal ; et quand tu as l'impression qu'elle ne sait pas à quel point tu la trouves super, tu as envie de lui dire. De lui dire que... que tu l'aimes, quoi. Alors je dis juste... Qu'est-ce que ça changerait si c'était un garçon ? Je ne vois pas pourquoi ce serait moins fort... Moins douloureux...
Il jouait machinalement avec ses doigts pendant qu'il parlait.
Claude resta silencieux un moment. Au bout d'un moment, défronçant imperceptiblement les sourcils, il lâcha dans un murmure :
-Ouais, je pense que t'as raison.
Sa lèvre inférieure pointait, donnant à son visage l'exacte expression qu'affichait Harry lorsqu'il boudait. Par mimétisme, l'un comme l'autre attrapaient progressivement les grimaces et tics de langage de leur meilleur ami.
Le Petit Lord tapa mollement sur le genou de Claude pour le sortir de sa léthargie.
-Tu boudes ? lui demanda-t-il.
-Mouais, non. Non, c'est juste que ça me fait bizarre de penser comme ça, expliqua honnêtement le français.
Harry haussa les épaules et sourit. Il était arrivé au moment crucial. Ç'avait été moins embarrassant que prévu.
-Claude ?
-Yep.
Le français leva vers lui un regard interrogatif, et le Petit Lord vit bien qu'il était encore plongé dans les réflexions que leur conversation avait fait naître dans son esprit. Harry inspira. Des petits picotements de chaleur l'informèrent diligemment que ses joues prenaient une teinte rosée.
-N'Brick, dit-il dans un souffle.
Claude le fixa, ébahi. L'ombre d'une grimace moqueuse passa un instant sur son visage, puis ses yeux s'écarquillèrent, ses sourcils montèrent très haut sur son front, mais sa bouche resta hermétiquement close. Il inclina brièvement la tête en adressant à son ami un regard profond, incapable d'accepter qu'Harry était sérieux. Il n'y croyait pas.
Le brun se pinça les lèvres, tentant de contrôler son rougissement par la pensée.
Puis Claude éclata de rire.
Et comme toujours, parce que c'était contagieux, Harry suivit.
Et Claude prit les commandes. Il leva un doigt autoritaire, et sur un ton professoral :
-T'es fou, mec.
Harry se tut et attendit docilement la suite.
-Viens là, fit Claude en se déplaçant lui-même de façon à pouvoir passer son bras autour des épaules de son ami.
Harry se laissa faire.
-Tu as pas bien compris ce que veut dire N'Brick, mon pote, lui assura Claude d'un ton tout à fait sérieux et teinté d'une bonne volonté évidente, de sorte qu'il eût été impossible à l'observateur extérieur de douter du lien profond qui unissait les deux garçons. C'est normal que tu m'aimes puisqu'on est amis, poursuivit-il. T'as pas envie de m'embrasser ?
Pris au dépourvu, le Petit Lord laissa échapper un hoquet de surprise. Puis il regarda Claude, si proche, et chercha au fond de lui une envie – avait-il envie de l'embrasser ? Sur la bouche ? La rougeur de ses joues ne s'atténuait pas. Non, il ne voulait pas ; rien que l'idée lui faisait un drôle de truc embêtant dans l'estomac. Ses joues le brûlaient.
-Non, marmotta-t-il en baissant les yeux, gêné au possible.
-Tu vois, répartit Claude. C'est pas « N'Brick », ce que tu ressens, c'est juste « Je t'aime ». Je veux dire « Je t'aime » mais comme un ami, tu vois ?
Claude paraissait totalement à l'aise à expliquer la vie à son meilleur pote. Un bras posé sur les épaules du jeune anglais, décontracté, il agitait son doigt de professeur devant lui, son regard tantôt posé sur Harry, tantôt sur le décor environnant, le nez au vent.
Le Petit Lord se reprit. Il ne seyant pas à l'Héritier du Seigneur des Ténèbres de se laisser infantiliser de la sorte. Il hocha gravement la tête à ce que disait son ami, comme s'ils avaient là une discussion technique de la plus haute précision.
Tu vois, c'est pas « N'Brick » que tu ressens.
Harry était complètement pas d'accord et il hochait la tête.
-Alors, tu m'aimes pas ? demanda-t-il, impassible.
-Ben ! Non, enfin si. Tu es mon meilleur ami.
Harry sourit.
Ça n'avait pas d'importance. Un infime sourire au coin des lèvres, il se cala contre l'épaule de Claude et songea que les choses lui convenaient ainsi. Fermant succinctement les yeux, humant la brise, il songea indistinctement qu'il honorait les préceptes de son père – certes, d'une façon tortueuse que Lord Voldemort n'aurait peut-être pas tout à fait approuvée. Mais justement, que disait-Il ?
Lorsque tu n'arrives pas à quelque chose, ne force pas. Teste la résistance, et empreinte une voie détournée.
HP-LV-HP-LV
La pause annuelle arriva très vite. Le vingt Juin, tous les élèves se rassemblèrent devant le bâtiment principal de l'école. Celui qui ressemblait à un temple grec, celui qui abritait entre autre le bureau redouté d'Insan Greek, celui dont la vue rappelait à chaque instant à Harry le jour de son arrivée.
Le lieutenant Agamemnon dépliait plusieurs immenses bâches blanches pendant, que le lieutenant Akata, tour à tour à grands cris et à doux sourires, enjoignait les élèves à se mettre en rang pour monter sur la bâche. L'ombre du Directeur surplombait la scène. Souriant, jambes écartées et mains sur les hanches sur son tapis volant personnel, le sorcier semblait évaluer du regard les progrès accomplis par toute cette marmaille en une année. Il paraissait incommensurablement satisfait. Mais Insan Greek était toujours satisfait.
La voix magiquement amplifiée du lieutenant Agamemnon retentit :
-Que tous les élèves se présentent à l'appel ! Mettez-vous en rang devant moi et présentez-moi votre pièce d'identité. Une fois que je vous ai rayé de la liste, vous allez vous placer sur la bâche que je vous indique et ne décollez plus de là jusqu'à ce que nous ayons transplané ! Sauf si vous voulez vous retrouvez à vingt mille kilomètres du point de rendez-vous où vous attendent vos tuteurs ! Et je ne veux voir personne passer deux fois devant moi sous peine d'une taloche mémorable ! Si vous voulez aller aux toilettes, allez-y avant.
Claude présenta sa main à Harry. Ils firent claquer leurs paumes avec un sourire.
-À dans dix jours ! lança joyeusement le Petit Lord.
-Alors Claudette ? retentit une voix grave. Tu verses ta petite larme ?
Un jeune homme de métissage africain, incroyablement beau, presque un adulte, arriva d'un pas souple. Après avoir adressé l'ombre d'un regard affectueux à Claude, il fit un large sourire au Petit Lord, qu'il salua d'un petit mouvement de tête. Puis il donna une tape un peu rude sur l'épaule du français, comme s'il lui disait « Allez maintenant ça suffit ».
-J'arrive, Ansalom, dit Claude entre ses dents.
Il fit un sourire contrit à son ami.
-Je lui dois encore un service, à cause des tapis qu'il nous a prêtés. Il est terrible quand il a décidé que t'as une dette envers lui.
Après un silence nerveux, il grommela quelque chose à propos de ces atroces frères aînés qu'il allait devoir encaisser pendant plus d'une semaine, puis il lâcha « À dans dix jours » dans un soupir, avant de se diriger vers la file d'élèves qui patientaient.
Harry regarda le tohu-bohu du départ avec un demi-sourire rêveur. Les djinns grouillaient, silhouettes noires glissant entre les enfants vêtus de blanc, tels d'inquiétants courant aériens.
Il était parmi la petite cinquantaine d'élèves qui ne bénéficiait pas de ces dix jours de pause. Voir l'empressement des autres et leurs sourires fébriles à l'idée de retrouver leur famille le rendait malade de jalousie. Il avait envie de crier : « PAPA, TU ME MANQUES ! » assez fort pour couvrir le brouhaha de deux mille enfants excités. Très fort. Il ne comprenait pas pourquoi Lord Voldemort avait décidé de lui faire enchaîner les deux années sans vacances – mais peut-être n'y avait-il rien à comprendre. Peut-être le Seigneur des Ténèbres n'avait-il pas réalisé à quel point deux années peuvent être looongues... Peut-être était-Il trop certain que son Héritier obtiendrait sans difficulté la Faveur de rentrer chez lui quelques jours. Mais Harry n'avait pas obtenu de Faveur, jamais, et il doutait d'en obtenir une avant encore plusieurs mois. Il commençait tout juste à rattraper son retard en culture moldue – ou « Histoire Globale » – et « Zoologie », et éprouvait les pires difficultés à rester à flots – pour sa défense, les cours du professeur Olson n'étaient pas ce qu'il y avait de plus facile à suivre.
Il comprenait le sourire presque attendri d'Insan Greek. Oui, de l'extérieur de ce bordel, on avait un peu l'impression de contrôler les choses. Et l'on voyait tout plein d'enfants et d'adolescents s'agiter comme des fourmis sur une fourmilière, et l'on apercevait des dizaines de têtes connues, des visages sur lesquels on pouvait mettre un nom – un nom d'Etude – et tout cela était plaisant.
Le Petit Lord chercha le visage de son meilleur ami dans la foule. Il mit tant de temps à le trouver qu'une angoisse idiote l'étreignit pendant plusieurs minutes – comme si de ne pas croiser le regard de Claude signifiait que le français n'était plus là et ne serait plus jamais là, ou même qu'il n'avait jamais existé. C'était complètement idiot.
Harry croisa son regard.
Claude haussa les sourcils.
Ils éclatèrent de rire.
Dix jours, et ils feraient à nouveau les quatre cent coups. Madame Belasis avait accédé de mauvaise grâce à la requête de son puîné d'effectuer une année supplémentaire chez Insan Greek – de retarder un peu son entrée à Beauxbâtons, où il retrouverait le reste de la fratrie. Harry pensait que l'opportunité de gagner par son biais l'amitié périphérique du Mage Noir le plus accompli de l'époque avait joué un peu dans la décision de Françoise Belasis. Un peu.
Regarder le départ se préparer donnait l'impression à Harry que le jour où il était arrivé ici n'était qu'hier.
C'était comme de vivre un flashback avec une conscience aiguë de la ligne temporelle.
C'était un peu déstabilisant.
C'était d'enfer.
Le Petit Lord arrivait difficilement à croire qu'une année ait passé si vite.
Tant de choses lui étaient arrivées ! Dire qu'il n'avait que neuf ans et demi lorsqu'il était arrivé ici. Il se sentait tellement plus mûr et tellement plus intelligent maintenant !
C'était grand.
Il se demanda si Claude ressentait la même chose.
Il se demanda s'il porterait le même regard ébahi et amusé sur le Harry de dix ans, dans un an de ça, que celui qu'il portait sur le Harry de neuf ans, aujourd'hui.
Il se demanda si l'année à venir serait la même. Il se demanda s'il y aurait un nouveau Monstre dans leur dortoir. Il se demanda s'il y aurait d'autres duels mémorables, et tenta de deviner qui ils opposeraient. Un Preux et un Monstre, sans aucun doute...
Harry se demanda aussi si Claude et lui auraient encore beaucoup d'occasions de faire une percée dans les cuisines de l'école. Peut-être Junior et Ikki viendraient-ils avec eux ? Le personnel des cuisines les avaient à la bonne ; apparemment, il avait été méchamment traumatisé par d'autres élèves auparavant et se réjouissait des visites gourmandes et innocentes des quatre petits garçons.
Harry se demanda encore si Claude et lui aurait le culot d'aller chiper les chocolats du Directeur comme ils se l'étaient juré. Il se demanda s'il obtiendrait finalement une Faveur.
Il se demanda si son cœur cognerait très fort lorsqu'il grimperait sur la bâche pour quitter l'école et rentrer chez lui, dans un an.
Il se demanda si son cœur cognerait très fort lorsqu'il dirait au revoir à Claude et aux autres.
Il se demanda si son cœur cognerait très fort lorsqu'il chercherait des yeux son père venu le chercher.
Il se demanda si le cœur de son père cognerait très fort.
HP-LV-HP-LV
-Je suis aussi grand que toi, sourit Harry.
Claude lui fila un coup de coude amical.
-T'étais bien plus petit quand t'es arrivé.
-Toi aussi, darling.
La voix rocailleuse et menaçante d'Agamemnon retentit. Le Sonorus rendait toujours le lieutenant un peu plus effrayant qu'il ne l'était naturellement – ce qui, de l'avis général, n'était vraiment pas utile.
-Nous sommes arrivés ! Que personne ne bouge d'un millimètre tant que je n'ai pas appelé son nom ! Une fois que je vous ai coché sur la liste, vous pouvez partir avec votre tuteur, mais seulement une fois que je vous ai vu !
Le Petit Lord sentit les battements de son cœur se faire plus rapprochés. Le sang battait à ses tempes à un rythme inhabituel. Ce n'était pas le tourbillon étourdissant du Symptôme Un. C'était un mélange de peur et d'excitation. De l'impatience toute bête.
Mais son cœur battait la chamade.
-AARON LA BÊTE ! appelait Agamemnon de sa voix tonitruante.
Non loin de là, un garçon sortit du rang, échangea un salut avec ses amis et s'en fut en trottinant rejoindre le lieutenant.
-ABELLARDA !
-Il va m'appeler avant toi, dit Claude alors que Harry faisait la même déduction.
-Oui, répondit-il dans un souffle.
Il échangèrent un long regard.
-Tu me laisses pas tomber, hein ? murmura Claude avec un sourire incertain.
Harry ouvrit la bouche mais se trouva la gorge encombrée.
-Je peux pas te...
Il ne pouvait pas lui garantir que Lord Voldemort accepterait qu'il l'invite – vraiment pas. Il ne pouvait pas non plus lui assurer qu'il répondrait présent à ses invitations si jamais il en recevait. Il ne pouvait pas.
-Je t'écrirai, promit-il.
Claude sembla comprendre qu'ils ne se reverraient peut-être pas :
-La vache, lâcha-t-il, ses yeux s'embuant.
Puis, impavide :
-Moi aussi. Je t'écrirai.
Puis, taquin :
-Mais j'ai pas que ça à faire, non plus.
-Tu penses ! s'exclama Harry, et sa voix claire retentit drôlement dans le demi-silence du rang. Moi non plus j'ai pas que ça à faire. Mon père doit réorganiser le cosmos, et je vais l'assister... Alors tu comprends...
Ils pouffèrent de rire comme les deux gamins qu'ils étaient toujours. Ils avaient beau avoir pris une douzaine de centimètres depuis qu'ils se connaissaient, Harry et Claude n'avaient jamais que onze ans et demi et douze ans.
-CLAUDE !
-C'est moi ! paniqua le français.
-C'est toi ! paniqua Harry. On en est déjà aux C ? C'est pas possible !
-Bon, j'y vais.
Harry ouvrit la bouche comme un poisson hors de l'eau et prit Claude dans ses bras. Le français lui rendit son étreinte, un peu embarrassé. Un ricanement s'éleva dans la rangée de derrière, mais une voix empressée étouffa les moqueries dans l'œuf – « T'es fou ou quoi ? Ferme ta gueule, c'est le Petit Lord ! ».
-Hé, mec ! murmura soudain Claude sur un ton excité ! On échange nos médaillons ?
-Qu... Oui !
Il se détachèrent l'un de l'autre. Harry passa la chaîne de sa pièce d'identité par-dessus sa tête et la glissa autour du cou de Claude. La Marque grimaçante sembla lui adresser une menace de réprimande. Harry sourit.
-T'as pas intérêt à l'abîmer, j'adore ce médaillon, avertit-il.
Son ami sourit et déposa sa propre pièce d'identité dans la paume ouverte du Petit Lord.
-CLAUDE !! tonna Agamemnon.
Le français sursauta et courut apaiser l'énervement grandissant du lieutenant. Il ne se retourna pas. Harry le perdit de vue. Il serra très fort le médaillon dans sa main. Puis il passa la chaîne à son cou, glissa le bijou sous son tee-shirt et attendit qu'on l'appelle. Tremblant. Il ferma les yeux et inspira profondément pour se calmer.
Il l'avait vue, bien sûr. Depuis le début – dès l'instant où le transplanage collectif les avait fait atterrir dans ce coin totalement désert du Larzac français – il l'avait vue. Tordue, fumante, vaporeuse, ricanante, terrifiante et pourtant si réconfortante. La Marque, dessin vert lumineux dans le ciel nuageux.
Il rectifia son maintient. Mais que pouvait-on attendre de lui dans cette tenue ? Uniforme blanc, vêtements moldus ; il ne pourrait faire une bonne impression à son père.
Ah, il s'en fichait ! Mais comme il s'en fichait ! Complètement.
La seule chose qui comptait...
La seule chose qui comptait...
-LE PETIT LORD !
La seule chose qui compterait jamais...
-Bon, montre-moi ton médaillon, fit Agamemnon d'un ton bourru en parcourant la liste du regard.
-Je l'ai pas, je l'ai échangé avec Claude.
-Nnnnya – le son exaspéré semblait avoir totalement échappé au lieutenant, de même que la crispation compulsive de ses doigts. C'est vrai. Le petit Belasis m'a fait le même coup tout à l'heure.
-C'est normal, répondit Harry en toute logique et en toute innocence. Si je l'ai échangé avec lui, il l'a échangé avec moi.
-Bon, c'est bon, fit l'homme en cochant un nom sur son long parchemin. Disparais.
La seule chose qui compterait jamais...
Harry se mit à courir à demi vers la Marque – il ne voyait pas le Lord Noir, mais il devait être dissimulé par la foule des enfants et des tuteurs qui entouraient la bâche. Il ne savait trop s'il était mort de peur ou s'il débordait de bonheur. Ses pas étaient bancals mais son élan l'entraînait vers la Marque comme un courant irrésistible. En fait, il était mort de trouille, réalisa-t-il lorsque d'un claquement de mâchoire nerveux, il se mordit la langue involontairement. Le goût du sang envahit ses papilles et, conjugué à son état de fébrilité, lui donna l'impression angoissante d'être à nouveau victime d'un Symptôme Un : la tête lui tourna. Il courait toujours lorsqu'il arriva à proximité de la Marque et – rien d'étonnant à cela – il n'y avait plus personne dans un périmètre immédiat d'une dizaine de mètres. Mais sous la Marque, ce n'était pas son père, ce n'était pas Lord Voldemort, non : c'était Lucius et Avery. Harry ressentit un soulagement gigantesque de ne pas être soumis immédiatement à l'examen du mage noir. Et Lucius et Avery ! Il éclata de rire et se précipita à leur rencontre.
-Lucius ! sourit-il de toutes ses dents en saisissant l'avant-bras du mangemort blond. Avery ! fit-il en élargissant encore son sourire.
Quelle bonne idée ! Lucius et Avery, deux de ses mangemorts préférés, et deux de Ses hommes les plus anciens. Harry leur envia immédiatement leurs longues robes noires, qui en remontraient d'élégance à son uniforme scolaire sans difficulté. Légèrement embarrassé, Lucius inclina la nuque pour saluer le Fils des Ténèbres – « Monseigneur... » – et ce dernier réalisa, avec un temps de retard, que ses hommes avaient eu l'intention de se prosterner devant lui et qu'il les avait affreusement pris de cours en leur sautant quasi dans les bras. Il sourit, indulgent quant à sa propre maladresse. Heureusement que Lord Voldemort avait envoyé ses deux mangemorts – il leur évitaient ainsi à tous deux l'inconfort de retrouvailles trop abruptes. Le garçon avait ainsi un bref rappel de ce qu'était sa vie – tout cela était parfaitement bien orchestré, comme d'habitude.
Harry ne parvenait pas à détendre les muscles de ses joues, qui tiraient irrésistiblement sur les coins de sa bouche. Comme pour le réjouir un peu davantage, Avery murmura :
-Tu as grandi, petit.
Le vieil Avery. Le seul mangemort de qui Harry avait toujours accepté et acceptait toujours le tutoiement et l'affectueux « petit », discret et informel, toujours prononcé en l'absence du Maître.
-Monseigneur, fit Lucius en agitant sa baguette.
Un vêtement somptueux apparut.
-Le Maître nous a ordonné de vous apporter de quoi vous mettre à l'aise.
-Il a bien pensé. Merci, Lucius.
Il saisit le tissu sombre, et enfila la robe noire et verte par-dessus ses vêtements. Il retira ensuite tennis et pantalon et enfila les socquettes puis les souliers en cuir noir que lui remit Lucius. Le vêtement était juste un peu trop large – on avait dû prévoir qu'il grandirait – et les chaussures légèrement trop étroites – Lucius les ajusta à sa nouvelle pointure d'un sort. Pendant ce temps, Avery montait la garde, menaçant, et le périmètre vierge autour du Fils des Ténèbres et des mangemorts s'était élargi à une trentaine de mètres.
Les deux hommes avaient également apporté une gourde d'eau fraîche et une pâtisserie dorée ; Harry se désaltéra – l'attente sur la bâche avait été interminable, à l'Ecole d'Insan Greek – mais refusa le gâteau : il n'en pouvait plus d'attendre.
-Allons-y, leur dit-il.
-Le Seigneur des Ténèbres fait savoir à Monseigneur qu'il doit utiliser sa boucle d'oreille, informa diligemment le blond. C'est le signal du retour.
-Oh.
Harry se redressa, se campant entre les deux mangemorts, et, le cœur tremblant, un sourire heureux aux lèvres, pinça sa boucle d'oreille d'argent.
L'enfant n'était toujours pas départi de ce sourire heureux lorsqu'ils apparurent tous trois au centre de la grande salle du trône, remplie de silhouettes vêtues de noir. Tous les disciples du Lord Noir étaient réunis, debout dans un ordre quasi militaire, laissant au centre de l'immense salle un mince couloir libre dans lequel s'engagèrent les arrivants.
Simultanément, Lucius et Avery mirent un genou à terre devant le trône et inclinèrent la tête. Lord Voldemort ne fit pas un geste pour les congédier, ses yeux rivés sur le garçon qui les suivait. Les deux mangemorts se redressèrent et gagnèrent les rangs de leurs comparses en silence. Les yeux aveugles, Harry avança de deux pas – ses jambes pesaient des tonnes – et s'agenouilla à terre comme dans une position de prière. Son front toucha la pierre froide dans un contact grisant.
-Lève-toi.
Oh, comme il lui avait manqué ! Sa voix était comme un pic glacé venant briser sans préavis la fragile pellicule de protection que l'enfant avait instauré sans le savoir autour du trou dans sa poitrine, ce trou causé par le manque. C'était toujours la même tonale aiguë et froide, le même souffle chuintant au bord du sifflement, toujours le même et pourtant l'Héritier des Ténèbres s'étonna et s'émerveilla de le retrouver – la voix était toujours ce qu'on oubliait en premier.
Il s'était relevé ; il Lui faisait fasse. Et il souriait toujours. De ce sourire d'enfant.
Lord Voldemort le fixa en silence pendant plusieurs secondes, et il aurait fallu vraiment bien connaître l'homme derrière le masque pour interpréter son expression impassible.
Il n'en croyait pas ses yeux.
Il pencha imperceptiblement la tête sur le côté. Puis sourit. De ce terrifiant sourire de squale – le seul qu'il avait, depuis des années. Son souffle ne fut audible que dans les premiers rangs des mangemorts :
-Harry.
La réponse de Harry fut tout à fait inaudible, elle – il savait instinctivement que ni lui ni Lord Voldemort ne voulaient la partager avec qui que ce soit.
« Papa », formèrent silencieusement ses lèvres.
Fin du chapitre 14
Vous n'imaginez pas à quel point je vis fort ce que vit mon personnage "-_- Après avoir écrit ce chapitre j'ai flotté dans un état d'apaisement béat pendant des jours.
J'attendais ce moment de ma fic depuis des mois. Harry est enfin rentré chez lui.
Ca vous a pluuuuu ? n.n
