Bonjour ! Deux mois depuis le dernier chapitre, pas un délai dont je puisse être excessivement fière, mais je n'en ai pas trop honte non plus, et vous, vous avez de la lecture, donc tout va bien. Prenez le temps de me faire coucou quand vous arrivez en bas.
Si vous arrivez en bas. Vous pouvez aussi aller dormir. (Ok cette phrase ne marche vraiment bien que si, comme moi, vous lisez exclusivement entre 23h et 2h du matin).
Le gras italique est la gracieuse et chuintante et légendaire et-pas-enseignée-à-la-fac-où-je-vais Langue des Serpents.
Note : il y a eu quelques ratés d'édition dans le chapitre précédent, c'est pas ma faute, c'est le site. (Mais c'est moche, alors je corrigerai ça !)
Bonne tranche de fiction !
Petit, Chapitre 15
-Ecknar qui est ce garçon ?
-C'est… c'est Harry Potter. Il est votre héritier mon Maître.
(Chapitre 3)
« Papa », formèrent silencieusement ses lèvres.
Les battements assourdissants de son petit cœur s'apaisèrent ; le sang qui cognait à ses tempes ralentit, et son début de migraine émotionnelle s'évanouit. Il se calma.
Il se calma, parce qu'il était chez lui, et que Lord Voldemort l'accueillait avec sérénité. Parce qu'il n'y avait définitivement rien à redouter. Parce que tout lui semblait soudain si simple. Harry se sentit entier. Et apaisé.
Alors, sa place lui revint, et ce qu'il devait faire lui apparut comme une évidence. Il s'inclina une deuxième fois devant le Seigneur des Ténèbres qui trônait au cœur de la salle, et d'une voix claire et forte, salua :
-Mon Lord.
Il y mit tout le respect qu'il avait à donner. Lorsqu'il releva la tête, Voldemort approuva d'un hochement de tête, après quoi il déplia l'un de ses longs bras drapé de noir et désigna l'assemblée. Harry se retourna vers les mangemorts.
Ils étaient tant. Il n'avait pas souvenir qu'ils étaient tant.
Le garçon plaça maladroitement la main sur son cœur et salua les hommes d'un petit mouvement du chef :
-Mangemorts.
Qui étaient-ils ? Il ne devait pas en connaître la moitié. Mais ils étaient son univers. Il les saluait aussi sincèrement que l'on peut sourire avec bonheur de retrouver sa maison après une longue absence, se réjouir que les murs et les meubles, tout ce qui nous était familier, nous ait apparemment attendu sans bouger.
Les mangemorts du premier rang s'inclinèrent et les rangs suivants les imitèrent dans un enchaînement harmonieux. Harry perçut un mouvement derrière lui et se retourna. Lord Voldemort attira son attention sur le trône vide à côté du sien. Obéissant à l'invitation silencieuse, Harry s'assit à la droite du Seigneur des Ténèbres. Sur son propre trône. Alors, l'assemblée immobile de ces dizaines et dizaines de silhouettes noires inclinées devant eux lui sembla vraiment un spectacle réjouissant.
Les yeux verts du petit garçon restèrent longtemps perdus dans la contemplation de ce corps uni, fidèle, et impitoyable, mais revenaient inexorablement sur leur gauche, attirés par la vision du Dark Lord comme un papillon de nuit par une flamme. Il sentait ses lèvres s'étirer en un sourire incontrôlable – il était rentré chez lui. Le garçon était hypnotisé par le profil du Maître des lieux.
Mais pas uniquement parce qu'il était content de le revoir. Aussi parce qu'il s'étonnait de ne pas reconnaître exactement le visage qu'il avait gardé en mémoire.
HP-LV-HP-LV
Le premier matin, Harry s'éveilla avec le soleil, réalisa qu'il était rentré chez lui, et nagea paresseusement dans le plaisir que lui procurait l'idée de descendre à la cuisine se faire servir un chocolat chaud par Art'.
Il glissa hors du lit, passa une robe de chambre fluide et élégante sur ses fesses nues, et trotta hors de la chambre. Il appréciait la fraîcheur de la pierre sous ses pieds nus. Il se réjouissait de la chaleur de l'été en Albanie, bien plus supportable que la moiteur étouffante de l'école d'Insan Greek. Il souriait largement. Il courut à petits pas sur les belles marches du large escalier de marbre. Trotta jusqu'à l'aile droite. Descendit un petit escalier, tourna à droite. Jaillit dans la cuisine tel un petit diable.
-Art' ?
Harry fut contrarié de ne pas trouver le jeune mangemort. Brièvement décontenancé, il décida de se faire lui-même son petit déjeuner. Ce qui était tout de même un comble pour le jeune seigneur qu'il était. Il fouilla dans les placards en râlant. Il fut d'abord affligé par le manque d'entretien dont avait manifesté le moule à gâteaux durant son absence. Puis, ouvrant les placards les uns après les autres, il fut étonné par le nombre d'ustensiles qu'il y avait dans une cuisine. Il dut grimper à trois reprises sur le plan de travail et vider huit placards – laissant chaque fois leur contenu éparpillé sur le sol ou approximativement entassé de façon à s'écrouler sur le prochain qui tirerait la porte – avant de finir par trouver les bols. Il déposa une bouteille de lait sur la table. Il eut beau retourner tous les bocaux et soulever tous les couvercles, impossible en revanche de mettre la main sur le chocolat en poudre. A défaut, il mordit avec hargne dans une tablette de chocolat noir, avant de la reposer, dépité et grimaçant, parce que l'amertume ne lui convenait guère. Il s'assit sur un banc en bois et laissa ses pieds se balancer en frottant le sol poussiéreux, attendant que la providence lui vienne en aide.
Comme la providence était longue à se manifester, Harry résolut de trouver n'importe quoi, absolument n'importe quoi, qui serait bon à manger.
Intrigué par le raffut métallique qu'il avait entendu, un mangemort matinal descendit les marches menant aux cuisines. Il se figea à l'entrée de a pièce.
-Qu'est-ce qui s'est passé ici ?
Importuné au milieu de sa tranche de ragoût, Harry leva vers l'intrus un regard interrogatif. Une longue estafilade de sauce brune traversait sa joue. Il fronça les sourcils en direction de l'homme. Il avait sans aucun doute déjà croisé ce mangemort, mais n'avait aucun souvenir de son nom.
-Il n'y avait personne, déclara le garçon d'une voix claire et tranchante. Je cherchais un bol, ajouta-t-il pour justifier le désordre.
Désordre largement disproportionné pour un malheureux bol, mais son regard mettait l'homme au défi de le lui faire remarquer.
L'homme s'appelait Antonin Dolohov, se réveillait d'une cuite et se demandait, par Salazar, ce que ce môme fichait là. Se demandant d'abord s'il avait manqué la directive autorisant les serviteurs des Ténèbres à emmener leur progéniture dans le repaire de leur Maître, il appuya sa tête contre le chambranle de la porte. Lentement, péniblement, il se souvint que sa cuite avait pour cause une soirée arrosée, qui avait pour cause la satisfaction du Maître, qui avait pour cause le retour de son jeune Héritier, qui... était là à le regarder avec cet air intransigeant. Antonin s'avachit contre le mur et se passa mollement les mains sur le visage, maudissant la désorientation de l'alcool.
-Tu étais obligé d'éventrer les tiroirs pour trouver un bol ? fit-il sur un ton humoristique.
Harry écarquilla les yeux.
-Je n'étais pas obligé, mais je fais ce dont j'ai envie. Toi non en revanche : tu me vouvoies et me manifestes davantage de respect et ta chemise est ouverte.
Assommé, le mangemort se redressa maladroitement et boutonna précipitamment son vêtement, essayant de se rappeler pourquoi il avait oublié que ce gamin avait le droit de lui parler comme ça. Il maudit l'alcool, et se promit de ne plus jamais se rendre aux cuisines.
Harry se lécha tranquillement les doigts.
-Je vous prie de m'excuser. Monseigneur, ajouta le mangemort de sa voix caverneuse, se rappelant petit à petit des habitudes abandonnées depuis deux ans.
-Vous êtes pardonné, décréta Harry en essuyant discrètement ses doigts sur sa robe de chambre, puis en dévissant un pot de confiture d'abricot.
Antonin suivit les gestes du garçon en plissant les yeux, se demandant si le monde réel lui jouait une farce de composition surréaliste. Le jeune garçon plongea une cuillère dans le pot de confiture et marbra sa tranche de ragoût de marmelade – chez Insan Greek, Harry avait pris goût aux expériences culinaires.
-Tu as besoin de quelque chose ? demanda-t-il à l'homme figé à l'entrée de la pièce – manière sous-entendue de l'inviter à quitter les lieux.
-Heu.
Harry haussa un sourcil.
-Je peux me faire un café ? demanda le mangemort d'une voix hésitante.
Harry hocha la tête.
-Tu sais où est le chocolat en poudre ?
-Le chocolat en poudre ? répéta machinalement Antonin.
-Oui.
-Non, je ne sais pas. Monseigneur.
Harry soupira.
-Monseigneur, pourriez-vous ne pas dire au Seigneur des Ténèbres que je vous ai manqué de respect ? Je suis désolé, je...
-Tu me demandes de dissimuler quelque chose à ton Maître ?
Antonin aurait voulu se plonger la tête dans un bac d'eau glacée.
-Sache qu'il en sera averti, chantonna Harry.
HP-LV-HP-LV
Harry grimpa les escaliers d'un pas dansant et siffla la mélodie d'une pièce pour piano de Debussy jusqu'aux appartements de son père. Il inspecta rapidement ses genoux et ses fesses pour vérifier que ses vêtements ne portaient pas de traces verte – il avait grimpé dans un arbre et avait passé une partie substantielle de la matinée à essayer d'attraper un renardeau sans faire appel à la magie, s'étalant régulièrement dans la terre sèche et les herbes hautes.
Il frappa deux coups discrets.
-Entre, fit le vent glacial qui prêtait sa voix au maître des lieux.
Harry entra et sourit.
-Tu savais que c'était moi ?
Lord Voldemort se tourna vers lui et le transperça d'un regard indéchiffrable. A la vérité, il se retenait de lever les yeux au ciel – bien sûr, il savait que c'était Harry : qui d'autre trottait en sifflotant dans les couloirs, par ici ?
Harry s'assit d'un bond souple sur le coin du bureau où travaillait Lord Voldemort. Il ne s'autorisait pas ce genre de fantaisies habituellement. Mais il était rentré depuis deux jours, et pour les retrouvailles, l'ordre habituel était provisoirement chamboulé.
Prenant une mine chiffonnée, le garçon fit part de sa déconvenue aux cuisines.
-Où est Art ? Hier matin, il n'était pas là, et ce matin non plus. Il est en mission ?
-Art ?
-Artus Simps. Le cuisinier.
-Aah, fit Lord Voldemort. Il est mort.
Harry écarquilla les yeux sous l'effet de la stupeur.
Il resta silencieux.
-Il est mort durant l'attaque de Dumbledore, précisa le Seigneur des Ténèbres, dont les dents grinçaient encore au souvenir de cet événement.
-Ah, fit faiblement le garçon.
-Il m'a été utile. C'est par lui que j'ai appelé mes mangemorts.
Le mage noir évoquait son ancien serviteur sur un ton indifférent. Harry ouvrit muettement la bouche, puis la referma.
-Je...
Il posa ses mains sur ses genoux et regarda sans la lire la couverture du livre que venait de refermer délicatement le maître des lieux.
-Je suppose que c'est le risque du métier, dit-il au bout d'un moment.
Lord Voldemort croisa son regard. Il s'apprêtait à dire « Il valait mieux que ce soit lui plutôt qu'un autre » mais lisant un il-ne-savait-quoi de troublé dans le regard du garçon, il dit plutôt :
-J'appréciais assez son talent pour le choix des vins.
-Hm. Moi aussi, répondit distraitement Harry.
-T'a-t-il fait boire du vin ? demanda aussitôt Voldemort dans une colère rétrospective.
-Non... Mais il mettait toujours de la vanille dans la compote de pomme... dit Harry d'un ton songeur.
Mangeant rarement de la compote de pomme, le Seigneur des Ténèbres s'abstint de commenter.
-Qui fait la cuisine, depuis ? demanda l'enfant en fronçant les sourcils.
Le dîner de la veille lui avait rappelé le mauvais souvenir de côtelettes mal cuites lorsque Art avait, à une époque, bénéficié d'un congé. Harry en frissonna compulsivement rien qu'à se le remémorer.
-Nos autres hommes.
-Lesquels ?
-Peu importe. La nourriture du corps n'est pas la plus importante.
-C'est vrai, convint petitement Harry. Mais je n'ai pas fini ma croissance...corporelle, et je dois manger pour devenir grand.
-Tu es bien nourri, coupa Voldemort d'un ton glacial.
Harry battit en retraite :
-Très bien.
Il fit semblant d'observer les mouches voler pendant quelques secondes.
-Qui vas-tu désigner pour remplacer Art ?
C'était une manœuvre assez habile : tout en sachant très bien que Voldemort n'avait pas eu une telle intention, Harry faisait de la désinence d'un nouveau chef la prémisse de sa question. Son but avoué était de profiter d'une collation raisonnablement plaisante lorsqu'il s'installait à table ; son but non avoué était de s'empiffrer de chocolat.
-Nous avons réellement besoin d'un cuisinier, insista Harry en détachant bien chaque mot. Tu ne peux te permettre d'accepter que l'on te serve dans de la porcelaine un repas aussi manifestement bâclé que celui d'hier soir. Il y a un mangemort qui n'a pas donné le meilleur de lui-même pour servir son maître.
-Ton raisonnement est pollué par ton envie ridicule de te régaler de pâtisseries, malgré cela, il est indubitablement bon. Tout n'est donc pas à jeter là-dedans.
Voldemort recourba son index et cogna sur le front du garçon. Harry rit.
-Alors ? fit-il, plein d'espoir.
Alors, le Seigneur des Ténèbres statua que son château et son règne nécessitaient un nouveau cuisinier attitré. Chaque mangemort pria pour que ce rôle ingrat ne lui soit pas attribué.
HP-LV-HP-LV
-Tu as changé, nota le froid murmure du Seigneur des Ténèbres.
Harry sourit d'un air canaille comme seuls savent le faire les jeunes garçon à qui l'on dit qu'ils se rapprochent de l'âge d'homme.
-C'est normal. J'ai grandi, en deux ans.
-Oui.
Lord Voldemort hocha lentement la tête.
Il avait grandi. D'une tête.
C'était toujours le même petit garçon. Toujours aussi fragile d'aspect. Avec toujours la même énergie électrique dans le corps. Toujours la même lueur intelligente dans le regard. Toujours la même ...sincérité, entière, enfantine, agréable. Toujours cette même déférence dans le salut. C'était toujours ce petit garçon.
Mais il avait pris une tête. Et un peu de plomb dans la cervelle.
Lord Voldemort tendit à l'enfant assis en face de lui sa propre baguette. Harry la saisit, honoré et intimidé à la fois. Le Seigneur des Ténèbres haussa ses minces sourcils dans une expression provocatrice :
-Lance-moi un Imperium.
Harry ouvrit grand la bouche, stupéfait, sur le point de partir d'un grand éclat de rire. Puis il prit une grande inspiration. La ravala.
Il tendit en échange sa propre baguette à son père, qui la fit tourner entre ses longs doigts blancs dans un mouvement fluide. Le garçon accrocha son regard par en-dessous.
-Un Imperium ? demanda-t-il pour confirmation.
-Un Imperium.
Lord Voldemort s'amusait. Harry le voyait bien.
Il avait un souvenir confus... Le Lord lui avait peut-être déjà demandé cela auparavant. Oui. Il était petit, à l'époque. Il avait alors été mortellement gêné de devoir obéir à un tel ordre, paniqué à l'idée de se retrouver aux commandes de Son esprit. Liquéfié serait plus exact.
Mais aujourd'hui, il n'était nullement inquiet à ce sujet.
-Tu sais parfaitement que je ne vais arriver à rien contre toi, fit-il en se mordant les joues.
-Allons. Tu as ma baguette. Malgré ton indécrottable incompétence, tu devrais arriver à quelque chose.
-Arrête ça, rit Harry.
-Tu as peur ? lâcha son père derrière son sourire carnassier.
-Certainement pas !
Oui, il avait grandi.
Il avait appris, aussi. Beaucoup.
Le Maître et son héritier venaient de passer deux heures à évaluer les progrès faits en sortilèges par le garçon. Lord Voldemort n'était pas exactement ravi par certaines nouveautés, mais il était réellement satisfait du talent atteint par Harry. Presque chacun des sorts du garçon était à présent d'une efficacité incisive. Il lui faudrait certes encore plusieurs décennies avant de prétendre à la perfection – Voldemort considéraient que ses propres actes de magie, comme ceux d'Albus Dumbledore, confinaient à la perfection – mais Harry possédait déjà dans l'exécution de bien des sortilèges le niveau d'un sorcier adulte ; et dans certains, le niveau d'un excellent sorcier adulte. Il n'avait pas ce talent dans tous les domaines : s'il pouvait s'enorgueillir d'une solide avance en potions, il connaissait en revanche peu de choses en métamorphoses, par exemple. Mais on ne pouvait pas exiger d'un jeune élève qu'il atteigne le palier le plus haut dans toutes les matières. Le gros avantage de l'école d'Insan Greek aurait été de lui avoir fait découvrir des sujets d'étude insolites. Tel que la société moldue, par exemple. Il ne s'était auparavant pas beaucoup penché sur la « zoologie » non plus.
Mais de toute façon, Harry était à peu près persuadé qu'il aurait oublié la majorité de ce qu'il avait appris dans ces matières en l'espace de dix jours – ce qu'il se garda bien d'avouer à Lord Voldemort.
-Impero.
Le Seigneur des Ténèbres en avait bien un peu envie, mais il ne sourit pas. Il se montra extrêmement attentif à la puissance magique qui tenta discrètement et insidieusement de pénétrer ses frontières mentales. Le petit avait fait d'immenses progrès depuis la dernière fois où Il avait subi son Imperium – il avait alors percuté de plein fouet ses barrières mentales, de toute la force de sa détermination enfantine. Il avait changé de méthode. C'était presque difficile de se maintenir à l'écart de cette volonté pénétrante et douce.
Presque.
Au bout de sept minutes, Harry renonça et s'inclina, le front et la nuque en sueur. Il se rassit en respirant profondément.
-C'est très difficile, dit-il au bout d'un moment, en levant les yeux vers son aîné.
-Je comprends que ce soit difficile, approuva gravement Lord Voldemort, qui ne s'y trompait pas lorsqu'on lui faisait des compliments. Tu t'en sors avec un certain panache, ajouta-t-il.
-Merci, sourit largement Harry.
Après un temps, il ajouta :
-Tu es impossible à Imperiumer.
-Pardon ?
-A Imperiumer, répéta-t-il en s'essuyant le front machinalement.
Lord Voldemort aurait bien fait une remarque acérée sur la laideur de ce néologisme, mais au moment où elle allait jaillir, Harry tira sur le col de sa robe, dévoilant une sorte de zébrure rouge sur sa poitrine. Le Seigneur des Ténèbres se leva, s'approcha, récupéra d'abord sa baguette d'un geste autoritaire puis, du bout de l'item magique, écarta le devant du vêtement d'été tenu, ou plutôt lâché par une boutonnière béante.
-Qu'est-ce ?
Harry, intrigué, regarda sa poitrine.
Les multiples réprimandes des professeurs, les multiples punitions des djinns, toujours marquées par un trou dans l'uniforme blanc de l'Ecole, laissaient invariablement une petite brûlure sur la peau. Il avait de fait des dizaines de petits points rougis, de la largeur d'un doigt, sur la poitrine. L'ensemble formait une sorte de vaste zébrure à la Picasso.
-Ah, ça !
Il grimaça.
-C'est les djinns. Les surveillants. Là-bas, quand on est puni, ils font ça (Harry visa la poitrine de son père avec son index) : c'est une sorte de sortilège cuisant. Mais ça part au bout de quelques jours. Je mettrai de l'onguent.
A l'Ecole, il avait rarement eu l'occasion d'appliquer de l'onguent. Pour en acquérir, il fallait négocier au marché noir – c'est à dire, avec Prince ou Ansalom – et le plus souvent, il fallait garantir de leur rendre un service à l'avenir, sachant que celui à qui on le devait était en droit d'exiger n'importe quoi, au gré de sa fantaisie. C'était une position fortement inconfortable. Harry avait généralement préféré garder ses rougeurs.
La seconde alternative aurait été de se rendre à l'infirmerie – mais les mauviettes qui réclamaient à Johan de la crème contre les irritations se faisaient chambrer pendant des semaines. Ikki en avait fait l'expérience.
-On ne dit pas Imperiumer, on dit « soumettre à l'Imperium », claqua alors la voix glacée de Lord Voldemort, qui jamais de sa vie n'avait oublié de formuler un reproche une fois qu'il l'avait pensé.
Harry fit une grimace que son père ne vit pas.
HP-LV-HP-LV
-Tu sais, toi aussi tu as changé, dit la douce voix du garçon.
Ils étaient assis dans des fauteuils de velours sombre de part et d'autre d'un jeu d'échec, dans les appartements du Maître.
Lord Voldemort releva son regard incandescent de l'échiquier.
-Tu as changé un peu... physiquement... poursuivit Harry, presque inaudible.
-...Intéressant, répondit le Seigneur des Ténèbres après avoir manifestement réfléchi à son prochain mouvement. Ai-je grandi ? fit un ton sarcastique qui couvrit le bruit de la pièce de marbre posée en case B-4.
-...Possible, sourit Harry. Je ne crois pas. Je crois que...
Harry s'arrêta au milieu de sa phrase, fixant le jeu.
« Je crois que tu as rajeuni. »
C'était vraiment ce qu'il croyait, mais fallait-il qu'il soit idiot pour avoir une idée pareille !...
« Je crois que tu as maigri. »
Il en était certain.
«Je crois que tu as perdu des cheveux. »
...Mots qu'ils ne prononceraient pour rien au monde.
Et son père lui donnait vraiment l'impression d'avoir rajeuni. Mis à part ce mystère capillaire.
Car enfin...
« Je crois que tu as fait un truc de magie que je n'oserais pas nommer. »
Un truc excitant et effrayant.
Puissant.
-Tu n'es pas un excellent occlumens, murmura la voix froide de son père, le tirant de ses pensées.
-Je... Viens-tu de pratiquer la légilimencie contre moi ?
Leurs regards se transpercèrent dans une rencontre d'une intensité déstabilisante.
Lord Voldemort n'avait jamais fait cela – la légilimencie – pas entre eux – ce n'était pas une bonne idée.
Mais là, exceptionnellement...
Lord Voldemort avait eu raison ; parce que c'était Lord Voldemort, et qu'il avait raison.
Harry détourna les yeux et se frotta la joue d'un air embarrassé.
-...Alors ? As-tu fait ce que je crois que tu as fait ?
-Sans doute.
Le Seigneur des Ténèbres déplaça son fou noir.
Evidemment. Il avait fait un nouveau Horcruxe.
Un deuxième.
Il avait fait le premier environ cinq ans avant de ramener Harry au manoir – quoiqu'il en pensât, et bien qu'il tentât parfois de le nier, cette date était devenue un repère fondamental de sa vie. Il avait toujours su qu'il en ferait d'autres. Six autres. Car il connaissait la magie noire mieux que quiconque et savait l'impact profond que pouvait avoir le chiffre 7 sur un phénomène aussi sombre – et aussi exaltant – que l'utilisation d'Horcruxes. La magie de l'âme – la clé de l'immortalité.
Sans qu'il y ait réellement songé, la présence de son héritier au manoir avait longuement repoussé la confection de son deuxième horcruxe. Il avait mis à profit l'absence de son fils pour continuer à avancer son projet. En réalité, la réalisation de son deuxième horcruxe avait coïncidé avec la haine dévastatrice qu'il avait ressentie suite à la trahison de Severus Snape.
Ce qui en faisait un très bon horcruxe.
Harry agonisait de curiosité.
« Sans doute ». Donc Il l'avait fait. Le garçon dévorait des yeux le visage de son vis-à-vis, tentant de découvrir ce qui avait changé. Avait-il vraiment rajeuni ? Est-ce que ça voulait dire qu'Il ne vieillirait plus ? Et est-ce qu'Il avait eu mal ? Comment ça marchait ? Où était le horcruxe à présent ? Et...
Lord Voldemort l'entendait gigoter dans son fauteuil. Il attendit patiemment que son fils se décide à se jeter à l'eau...
-Alors, tu... commença la voix fluette.
...pour l'interrompre d'un ton tranchant et d'un regard glacé :
-C'est un sujet bien trop complexe et bien trop dangereux pour être abordé avec un enfant.
Harry ferma la bouche et se rencogna dans son fauteuil. Il fronça inconsciemment les sourcils et fit mine de se concentrer sur la partie d'échec.
Le Seigneur des Ténèbres ne voulait pas parler des horcruxes.
Et aussi incroyable que cela pût paraître, le garçon boudait.
HP-LV-HP-LV
Quelque jours après son retour, alors qu'il avait déjà refait connaissance avec Piano Numéro Un – le Bechstein – et Piano Numéro Deux – le Petrof, Harry décida d'aller saluer son unique et malheureux mais néanmoins précieux professeur moldu. L'américain JK ne devait pas avoir eu la vie facile durant son absence. Et il avait dû compter les heures. Harry s'en voulut un petit peu de n'y songer que maintenant qu'il se rendait à ses appartements – ou à sa geôle, cela dépendait du point de vue – mais d'un autre côté, il n'était pas très rôdé avec le sentiment de culpabilité – qu'il expérimentait très occasionnellement et très violemment envers son père – donc il abandonna vite. Il songea plutôt à la façon dont il allait en mettre plein la vue à son professeur de piano. Il n'était pas capable de mesurer l'étendue de ses progrès, mais il était certain d'en avoir fait. Il avait appris tellement de choses nouvelles avec Claude...
Le logement de Johnny Kneller-Rothman se situait au sommet. Le bâtiment ne comptait pas de tour, mais sur les quatre étages qu'il comportait, les deux derniers étaient toujours restés inutilisés. L'aile nord du château avait même subi un abandon complet : le vent s'engouffrait par les failles dans la pierre, les vitres lorsqu'elles n'étaient pas noires de crasse, avait explosé lors des intempéries, et aucune torche accrochée au mur ne venait illuminer les couches de poussière. Voilà pourquoi, traversant de longs couloirs et escaliers inhospitaliers, Harry aimait songer à JK comme un à ermite vivant « au sommet ».
Il grimpa paisiblement les marches obscures qui menaient au troisième étage. Il essaya de ne pas penser à Claude pendant sept marches. Sur la huitième, il se dit « A quoi bon ? ». De la neuvième à la dixième, il s'interdit de sombrer dans l'auto-apitoiement. Ceci fait, il se laissa porter par une petite vague de nostalgie.
-Vous allez où ? demanda Ikki sur le ton de celui qui est intrigué depuis longtemps.
Harry et Claude avaient terminé leurs terribles Hausaufgaben et, refermant les livres, repliant les parchemins, ils sautaient à bas du muret de la Cour Centrale avec un sourire bienheureux aux lèvres. Ils se retournèrent.
-Vous allez où, tous les soirs, après les devoirs ? répéta Ikki avec un petit sourire timide.
Le français et le Petit Lord échangèrent un regard. Ikki était Ikki et il ne pouvait pas être jaloux. Il était curieux.
-On... commença Claude, avant de se tourner soudain vers Harry. Ça t'embête pas ?
-Naon, sourit Harry. On fait de la musique, dit-il à Ikki.
-De la musique ?
-Yep, firent les deux compères en chœur.
-Mais... le directeur...
-Le directeur nous a donné une salle. Harry avait demandé un piano, pour sa Faveur. Enfin, c'est moi qui l'ai fait, mais c'est tout comme. Tu veux venir ?
-Ouais !
Le sourire du jeune japonais était à la fois ravi, surpris et intrigué, comme dans « Pourquoi pas ? ». Ils firent la course jusqu'à la salle vide que Harry et Claude s'étaient attitrés. Harry gagna, et les trois garçons se disputèrent pendant dix minutes pour savoir si le gagnant était celui qui franchissait le premier le seuil de la classe ou celui qui touchait le premier le piano à queue, ou encore, comme le soutint Ikki, celui qui grimpait le premier sur le tabouret du pianiste.
Harry fit des démonstrations d'agilité en jouant un Scott Joplin infernal.
-Trop trop trop bien, n'arrêtait pas de dire le jeune japonais, un sourire béat lui fendant le visage d'une oreille à l'autre.
-Je ne peux pas te suivre là-dessus ! protesta Claude en donnant une tape amicale derrière la tête du pianiste.
Ensuite, Harry et Claude jouèrent à leur camarade de chambre plusieurs duos piano-saxo qu'ils avaient mis au point au fil d'interminables séances de rigolade. Ikki, semblant avoir des ressorts sous les semelles, frétillait et applaudissait brièvement à chaque fin de morceau, réclamant la suite aussitôt. Les duos se firent moins excités, plus doux, le saxophone devint plus langoureux, le piano plus léger, et Ikki s'assit.
-Tu crois qu'il dort ? chuchota Harry, voyant que leur spectateur avait fermé les paupières.
Claude plissa les yeux et haussa les épaules derrière son saxo.
-Je crois qu'il dort ! chuchota encore le Petit Lord, et il eut un discret rire cristallin.
-Je dors pas, marmonna Ikki des tréfonds de sa conscience. Continuez.
Harry était sûr et certain d'avoir fait des progrès. Il était même près à se fâcher si le taciturne JK ne manifestait pas suffisamment clairement son enthousiasme.
Le quatrième étage était embaumé d'une vague odeur déplaisante. L'une de ses odeurs incommodantes qui vous font tordre le nez. Quelques pas plus loin, elle s'était faite si forte qu'elle entrait dans la catégorie des odeurs putrides. Ces odeurs qui vous forcent à respirer par le nez tant l'idée de les avaler est insupportable.
Arrivé en bas de l'escalier qui menait à JK, l'odeur était devenue à ce point insupportable que Harry avançait quasiment en apnée, toussant sans cesse pour recracher un peu de ce remugle nauséabond. Il sauta les marches et courut jusqu'à la porte de son professeur moldu, pressé de se mettre à l'abri des relents. Il frappa à la porte en même temps qu'il l'ouvrait et la refermait derrière lui.
Mais à l'intérieur.
A l'intérieur.
Harry n'aurait pas pensé que ça pourrait être pire.
L'enfer l'enveloppa instantanément, envahissant sa vue et ses narines.
Il y avait quelque chose ici. Quelque chose de... de... – Harry ne pensait rien, et mille images venaient à lui à la fois. Il n'avait pas de mot. Quelque chose de pire.
Il hurla et se retourna, mais la poignée de la porte, l'espace de quelques horribles secondes, lui glissa entre les doigts et il ne pouvait pas sortir. Son point percuta le panneau de bois, et il y avait de la magie quelque part là-dedans, car la porte vola en éclats et il se faufila. Il était blanc, il étai vert, les marches étaient sombres et il tomba en avant dans l'escalier, où son hurlement se mua en vomi.
Il se relevant et appela faiblement :
-Papa !
Puis il courut jusqu'aux appartements du Seigneur des Ténèbres.
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Le petit déboula dans Son salon comme le tonnerre. Le Lord Noir était dans son bureau particulier, et se leva aussitôt, froidement mécontent, prêt à réprimander sévèrement son Héritier pour cette intrusion indélicate.
Il marcha sur lui comme une armée prête à en découdre, mais son pas s'arrêta. Le petit, tremblant, avait les yeux rouges. Il haletait. Lord Voldemort s'approcha et l'interrogea du regard. Le garçon était manifestement bouleversé et cela ne relevait de rien que le mage noir pût comprendre. Il n'avait jamais été bouleversé. Mais il n'aimait pas du tout voir son Héritier au bord des larmes. D'abord parce qu'il n'aimait pas les pleurs. Ensuite et surtout parce que pleurer, Harry faisait cela rarement – si rarement à vrai dire que Lord Voldemort pouvait compter les fois où il l'avait vu faire sur les doigts d'une main – ou peut-être sur les doigts des deux mains, mais c'était toujours peu. Il lui revenait donc de le consoler. Mais ne sachant pas faire cela non plus, Lord Voldemort opta pour le silence, et, ne parvenant pas à croiser les yeux verts de son fils, il se pencha un peu pour se mettre à son niveau. Le petit n'était plus suffisamment petit pour que mettre un genou à terre supprime toute la distance entre eux.
Tremblant, le regard trouble, le teint de plâtre, Harry parvint à déglutir.
-Désolé, lâcha-t-il entre deux halètements. J'ai... j'ai pas frappé.
Il se tenait toujours appuyé contre la porte, comme tétanisé.
-Qu'y a-t-il ?
-Il y a... un truc immonde là-haut.
Le petit pressa ses lèvres l'une contre l'autre. Il semblait se calmer progressivement. Peut-être prenait-il conscience de ce qui l'avait bouleversé. Peut-être allait-il pouvoir s'expliquer.
-Harry...
La voix l'invita à s'approcher. Le pas raide, le garçon vint se tenir en face du Seigneur des Ténèbres.
-JK, lâcha-t-il, et il lécha ses lèvres sèches.
Lord Voldemort fronça ses fins sourcils. J-K...?
-Le moldu, dit Harry.
Lord Voldemort fut soudain frappé par la lumière de la compréhension. Il se redressa brusquement. Non. Non, il ne pouvait pas.... Bon sang, il avait oublié de nettoyer le moldu ! Le Seigneur des Ténèbres resta figé pendant une seconde. Puis il fut secoué par un bref rire. C'était son habituel rire glacial et coupant ; seul Harry était en mesure de discerner son réel amusement.
Le Lord se souvint alors de la présence de son Héritier, et comprit soudain pourquoi celui-ci était bouleversé. Le garçon était tombé nez-à-nez avec le cadavre, ou plus vraisemblablement, ce qu'il en restait. Et avait paniqué. Saisi par la surprise. La stupeur. A voir son expression encore horrifiée, le Seigneur des Ténèbres éclata de rire. Il saisit Harry par les épaules, et le secoua doucement.
-Oui, le moldu. J'ai passé sur lui mon énervement envers Sssnape. J'ai oublié de nettoyer.
Les derniers mots laissaient transparaître cet amusement irrésistible que provoquait en lui la vision de son jeune Héritier paniqué par l'irruption inattendue d'un cadavre. Le garçon tremblait imperceptiblement sous sa poigne :
-C'était immonde.
Lord Voldemort prit entre ses longs doigts fins le menton du garçon, et leva vers lui son visage. Il constata avec une pointe de contrariété que le petit avait réellement l'air sous le choc. Plutôt que de s'en agacer, il tenta de se figurer la scène afin de comprendre ce qui avait à ce point horrifié le garçon.
Il sourit au souvenir de ce Doloris bienfaiteur.
Puis il retroussa les narines.
-Ah, dit-il alors gravement. Oui. L'odeur doit être sérieusement déplaisante. Très sérieusement déplaisante, ajouta-t-il en y repensant.
Harry hocha la tête, et lâcha un profond soupir, qui semblait venir directement de son âme.
-Oui, dit-il. Pire.
Lord Voldemort sourit, amusé.
-Ne ris pas, fit l'enfant.
-Je ne ris pas, murmura le Seigneur des Ténèbres en fourchelang, dans un sifflement vaporeux.
-Il faut faire nettoyer ça, lâcha le gosse au bout d'un moment.
Il posa délicatement son front contre la poitrine de Lord Voldemort. Celui-ci faillit dire quelque chose puis posa sa main sur la chevelure de Harry.
-...Voudras-tu un nouveau professeur de piano ?
Le garçon avait fermé les yeux. Il prit une profonde inspiration et se redressa.
-Oui. Mais il nous faut fixer des règles.
-...Des ...règles ?
Le froid murmure interrogatif aurait donné la chair de poule à n'importe quel mangemort – qui aurait balbutié des promesses de servitude éternelle en échange de l'incertitude de Son indulgence.
-Oui, confirma fermement Harry.
Il s'était remis de ses émotions.
-Ce qui est à moi est à moi. Tu n'y touches pas.
Lord Voldemort n'avait jamais autant mérité d'être appelé Mage Noir. Sa haute stature, drapée dans ses élégants vêtements noirs, donnait à son effrayant regard incandescent le pouvoir de vous transpercer de haut en bas. Harry mesura rapidement à quel point son père contenait sa... dangereuse désapprobation. Il précisa sa pensée, gardant avec soin un ton ferme mais respectueux :
-Je veux que ce que tu m'offres, tu ne puisses pas me le reprendre. Si tu m'offrais... un tapis volant : si tu pouvais à tout moment décider de le détruire sans que je puisse rien y faire, le tapis ne serait pas vraiment à moi. Mais si, en me l'offrant, tu perdais le droit de l'abîmer, alors ce serait un vrai cadeau.
Le Fils et le Seigneur des Ténèbres se jaugèrent du regard pendant un instant.
Le regard enflammé de Lord Voldemort brûla celui du garçon. Que veux-tu ? disait-il.
-Je veux des hommes. Je suis ton Héritier ? Donne-moi des hommes. Ils devront prendre leurs ordres auprès de moi et non auprès de toi. Naturellement, je prendrai mes ordres auprès de toi, et cela reviendra au même. Mais lorsque tu voudras les punir, tu ne pourras pas. Tu ne pourras que... instamment me conseiller de le faire. Et naturellement, je le ferai.
Ils se connaissaient bien.
-Tu aimais ce moldu, reprocha Lord Voldemort.
Harry resta silencieux.
-C'est pour cela que son corps putréfié te fais réagir ainsi, tu es en colère.
Lord Voldemort ne connaissait d'autre sentiment suite à la perte d'une personne appréciée. La colère. Et il réalisa, à ce moment, qu'il estimait ce sentiment. La colère était salutaire. La colère l'avait poussé à faire un deuxième horcruxe. Et elle poussait son fils à revendiquer ses pouvoirs. Par Salazar, ce gamin de onze ans revendiquait le pouvoir face au Seigneur des Ténèbres ! Car Harry ne demandait rien. Ce n'était pas « Je voudrais... », ce n'était pas « S'il te plaît... ». Il prenait.
-Combien d'hommes veux-tu ?
Son sifflement chuintant n'était pas exactement tendre.
-Peu importe, répondit Harry. Un.
Ses traits étaient sereins, son sourire imperceptible.
-Ac-cor-dé, articula lentement Lord Voldemort. Et voici ma règle : tu ne m'appelleras plus Papa en des lieux où une tierce personne pourrait t'entendre. Pour ma crédibilité comme pour la tienne.
Harry ouvrit la bouche. La referma.
-Je t'appellerai... je vous appellerai ...Père ?
Ces mots distants et irréels leurs firent mal à tous les deux :
-Non, dirent-ils en même temps. Tu m'appelleras comme tu l'as toujours fait, ajouta le mage noir, et comme tu seras toujours le seul à le faire. Lord Voldemort.
Car il était le seul à n'avoir rien à craindre de ce nom.
Le Seigneur des Ténèbres fixa l'enfant d'un regard songeur. Il était petit. Il était encore petit pour pareilles intrigues. Et nul doute que pendant encore quelques années, ces règles resteraient en suspend entre eux, peu utilisées. Harry avait-il conscience de cela ? Ou croyait-il, le cœur battant d'excitation, qu'ils seraient des égaux ? Le regard qu'il leva sur lui était rempli d'admiration comme toujours – de cette admiration non feinte et sans arrière-pensée que même le traître Severus n'aurait pas pu imiter – mais aussi d'une once de crainte. Croyait-il être allé trop loin ?
Comme pour effacer une petite effronterie, le garçon recula d'un pas et s'inclina devant le Maître des lieux.
-Tu es mon père, mon modèle et mon Maître. Tu as tous droits sur moi. Comme sur tes hommes. Jamais tu n'auras à gérer les conséquences de la plus petite trahison.
Leurs pensées se rejoignaient.
Lord Voldemort posa sa main sur la tête de Harry, comme pour dire « Allons ». Peut-être était-ce « Allons, tu en fais trop », peut-être était-ce « Allons, va jouer », il n'en savait rien. Il ne dit pas un mot. En lui se contorsionnaient le fil de la colère et celui de l'amusement, brûlants, mais retenus en un point d'attache par son esprit supérieur. Il y avait en revanche un sentiment qu'il ne maîtrisait pas. Il était horriblement fier.
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C'était l'un de ces déjeuners où Harry était le seul à déjeuner. Non pas qu'il était seul : vissés sur leurs chaises, Valmont Crabbe, Goran Goyle, Walden McNair et Peter Pettigrow entouraient le jeune Héritier, puis venaient, plus détendus, un type nommé Yaxley – Harry n'arrivait pas à déterminer s'il s'agissait de son prénom ou de son nom de famille – qui discutait avec son voisin – le mangemort mal réveillé qui avait importuné Harry dans les cuisines – Augustus Rookwood, puis deux inconnus, mais vraiment totalement inconnus, qui écoutaient d'une oreille attentive la discussion qui avait lieu en bout de table entre Bartemius Croupton et les deux Carrow. A côté de Bartemius, une très belle femme blonde – que Harry n'avait jamais vue mas identifia aussitôt comme Narcissa Malfoy – jetait des regards indéchiffrables tantôt à Bellatrix Lestrange, à la droite de Lord Voldemort, tantôt à Lucius Malfoy, à sa gauche. Harry savait qu'il y avait autant de discours d'enseignement à retenir de la façon dont Il plaçait leurs hommes autour de la table que des mots que prononçait effectivement le Seigneur des Ténèbres. Il le savait, et n'en avait jamais eu cure avant ce jour. Avant de partir à l'Ecole, il prêtait une attention tout symbolique aux hommes vêtus de noir qui faisaient pour ainsi dire partie des meubles. A présent, il réalisait qu'il ne connaissait pas le nom de la moitié d'entre eux, et qu'il ne comprenait pas les ressorts subtils et capricieux qui propulsaient des inconnus à la table de son père tandis que Theodore Nott, Avery – était-ce son nom ou son prénom, d'ailleurs ? – et Rodolphus Lestrange, qui constituaient à peu près la moitié des mangemorts importants du point de vue du Fils des Ténèbres, restaient absents.
Si je veux des hommes, songea-t-il, je ferais peut-être bien de me renseigner un peu.
Il observa. Il acquit la certitude que Valmont Crabbe était loin d'avoir l'esprit aussi épais qu'il croyait, qu'il était simplement amical et prévenant, ce qui le protégeait d'une trop grande ascension. Goran Goyle, quant à lui, était réellement l'abruti qu'il paraissait mais heureusement, il parlait peu. Walden McNair, peu prolixe, restait relativement imperméable à son analyse ; Peter Pettigrow, la nervosité incarnée, était déjà tout analysé ; Yaxley s'appelait en réalité Wencesley Yaxley et dans son attitude de renard, ressemblait assez à Croupton junior dans ces jours les plus odieux ; il était manifestement ami avec cet Antonin Dolohov, bien plus estimable maintenant qu'il était élégamment vêtu et affichait ce masque dur et froid qui rappelait un peu Severus.
Severus.
S'il avait été là, il aurait été assis à la droite de Lord Voldemort, et se serait tenu bien plus dignement que Bellatrix, qui semblait ne pouvoir contenir ces mots sucrés et suaves qu'elle adressait à son maître. Harry surveillait très attentivement sa main gauche, outragé qu'elle s'approche de celle de son père avec tant d'évidence.
Augustus Rookwood, habituellement exhubérant, semblait se sentir seul, séparé de ses comparses Lucius, Rodolphus, Mulciber et... cette brute épaisse qui servait de frère à Rodolphus Lestrange. Le Petit Lord résolut d'ouvrir dorénavant grand les yeux et les oreilles dans le manoir, et de ne pas connaître de repos avant d'avoir listé tous les mangemorts et tous les liens qui les unissaient. Après tout, c'était son devoir, et puisque son père ne semblait pas vouloir lui concocter l'un de ses épuisants programmes d'apprentissage dont il avait le secret, il n'aurait que cela à faire. Les deux inconnus placés près d'Augustus demeurèrent des inconnus jusqu'à ce qu'Alecto Carrow les identifie pour lui comme Gibbon – et le nom de Gilbert Gibbon, un fou furieux des sortilèges de destruction, clignota obligeamment dans l'esprit de Harry – et « Leo ». « Leo » ne fit rien clignoter, et Harry serra sa fourchette dans son point, agacé. Du reste, il connaissait assez bien les Carrow : juste ce qu'il fallait de folie et de fanatisme pour servir habilement les desseins grandioses du Seigneur des Ténèbres. Narcissa Malfoy était assise trop loin de lui pour qu'Harry puisse la voir ou l'entendre clairement, et de toute façon, dès qu'il se posait sur elle, son regard était dévié, comme par un aimant, sur Bellatrix, dont le comportement était proprement hallucinant. Avait-elle toujours été ainsi ? Le Petit Lord n'en prenait-il conscience que maintenant parce qu'il s'était lui même ouvert aux comportements amoureux à l'Ecole d'Insan Greek, et reconnaissait dans son attitude tous les symptômes ? C'était odieux, choquant, révulsant, affreux, et absolument terrifiant. Elle n'avait pas le droit d'être amoureuse de Lord Voldemort.
-Tu ne manges pas, Harry ? demanda le mage noir à travers la tablée.
Il affichait ce sourire suffisant, qui donnait toujours l'impression au garçon qu'Il venait de surprendre ses pensées, et se réservait l'opportunité de le ridiculiser. Harry avait beau grandir, il avait beau lui parler comme personne n'oserait jamais, son père restait la personne la plus impressionnante qu'il connût, et celle devant qui sa plus grande peur était de faire quelque chose dont il ait honte.
Occupé à ses observations diplomatico-stratégiques, Harry n'avait presque pas touché à son assiette. En revanche, perdu dans ses pensées, il avait tortillé et bouchonné sa serviette, et avait tracé avec sa fourchette un quadrillage très serré dans la sauce au vin de son lapin. Il adressa au Seigneur des Ténèbres un petit salut du chef :
-J'observe et j'écoute, Lord Voldemort. La nourriture de l'esprit m'a momentanément distrait de la nourriture du corps.
Tandis que son père relançait comme si de rien n'était la conversation avec ses fidèles les plus proches, et que la douzaine de mangemorts présents frissonnaient de se rappeler aussi brutalement qu'un deuxième mage noir, jeune, puissant et intelligent, vivaient parmi eux, Harry fit un signe discret à Marcus Jones. La mort dans l'âme, le nouveau cuisinier s'approcha depuis la porte en essayant d'ignorer le coup d'œil goguenard que lui jeta Croupton.
-Monseigneur ?
-C'est froid, informa Harry.
La démarche était totalement inutile, il savait réchauffer son plat lui-même. Marcus jeta un sortilège chauffant à l'assiette, s'inclina, et attendit qu'un mot de l'Héritier lui indique de se retirer. Harry lui adressa un imperceptible, royal mouvement du menton, piquant délicatement un morceau de viande, sans accorder un regard à Marcus. Il échangea alors un sourire de gentleman avec Lord Voldemort, qui à l'autre extrémité de la table, sermonnait gentiment une querelle entre les sœurs Black. Les mangemorts qui firent attention à la scène comprirent à quel point celui que l'on appelait Monseigneur ressemblait à celui que l'ont appelait Maître. Et notèrent dans leur esprit de ne jamais le contrarier.
Evidemment, ils avaient raison. Ce qu'ils ne pouvaient pas savoir, c'était que Harry jouait la comédie, presque autant par devoir que pour s'amuser. Ce qu'ils venaient d'oublier, c'était qu'Harry n'était qu'un gosse, rien qu'un gosse, et que sorti de ce qu'il fallait faire ou ne pas faire pour satisfaire son père, tout n'était que jeu.
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Harry redécouvrit les mangemorts.
Des sorciers. Qui accouraient et s'inclinaient et obéissaient. Des sorciers dangereux, tous. Même ceux qui semblaient idiots, même ceux qui semblaient faibles – aucun n'était faible. Des dissimulateurs, des ambitieux, des êtres cruels. Des tueurs. Et d'indécrottables lèche-cul, tous, sans exception.
Des hommes. Qui bavardaient, criaient, riaient. Des hommes fiers mais craintifs, brutaux pour la plupart, mais parfois simplement gentils ; des hommes avec tout ce que cela implique de paradoxes indébrouillables.
Rodolphus Lestrange dégageait son exubérante méchanceté en toutes circonstances, mais en compagnie de Bellatrix, qui suintait une folie insaisissable dont il faisait les frais comme les autres, l'homme devenait patient. Sourd, mais patient.
Lucius Malfoy, qui snobait tout le monde de son superbe mépris aristocratique, faisait occasionnellement montre de complicité et de convivialité avec quelques personnes triées sur le volet. Harry comptait sans l'aide de l'alcool, bien sûr.
Avery Avery – Harry avait enfin compris pourquoi il ne parvenait pas à savoir si Avery était son nom ou son prénom : c'était les deux – qui vivait une existence de brave vieux dépravé la plupart du temps, plutôt inutile et pas méchant, pouvait faire preuve d'un sadisme insoupçonnable dans les cachots de torture. Et, ce qu'Harry n'avait jamais remarqué auparavant, il entretenait d'étroits liens de... d'amitié avec le Seigneur des Ténèbres.
Remontant les fils ténus des indices que glissaient çà et là les mangemorts dans leur manière d'être, Harry détermina précisément de quelle façon ils étaient liés à leur maître. La plupart, comme Bartemius Croupton, s'étaient laissés séduire par son aura irrésistible. Beaucoup, cependant, lui vouaient allégeance par une sorte de tradition familiale. Et quelques uns, très rares, semblaient être à ses côtés depuis le début. Avery. Theo. Harry entendit des noms qu'il ne connaissait pas. Orion. Drue. Cyg. Qui étaient ces gens ? Où et quand Lord Voldemort les avait-il recrutés ?
Où était le début ?
-Le début ?
Harry hocha la tête. Les échecs étaient devenus leur moyen de se retrouver. Harry avait trop de souvenirs du piano avec Claude pour que la salle Monse soit restée un lieu d'intimité filiale. Et les dîners. Les dîners, bizarrement, donnaient souvent lieu à une sorte d'évaluation de compétences, et étaient chargés de tensions. Mais les échecs. Par-dessus le damier poli, ils pouvaient dire n'importe quoi.
-Quand Avery et Nott t'ont-ils rejoint ?
Cavalier noir.
-Très vite.
Fou blanc.
-Très vite, quand ? Dans quelles circonstances ? Tu ne veux pas me raconter ?
Cavalier noir à nouveau.
-Nous étions ensemble à Poudlard.
La main de Harry resta en suspend au-dessus de son cavalier blanc.
-Je les appelais mes amis, poursuivit le mage noir dans un vaporeux murmure. Bien sûr, ils n'ont jamais été que mes disciples. Les plus anciens.
Harry ne pouvait plus penser. Pas clairement, en tout cas. Dans son cerveau, c'était la panique totale, la débandade. Avery, Nott, ils étaient vieux. Quel âge avaient-ils ? Pff, Harry était NUL pour ça, il ne savait pas reconnaître l'âge des gens. Mais ils étaient vieux ! VIEUX. Pas comme Lucius. Pas comme Severus. Encore moins comme Artus – Artus était mort, au fait. Et cet Orion ? Et « Drue », et « Cyg » – Avery et son père en parlaient comme s'ils étaient morts – de vieux amis – morts. Morts de... vieillesse ? Etaient-ils si vieux ? POUVAIT-IL ÊTRE SI VIEUX ?
Harry souleva et reposa son cavalier sur la même case.
-Et, il n'y avait que Nott et Avery ?
Regard incandescent, transperçant. Le Lord Noir n'avait la plupart du temps nul besoin de la légilimencie.
-Non. Il y en avait d'autres. Beaucoup des Serpentards de l'époque étaient mes « amis ». Orion Black, Druella Rosier, Cygnus et Alphard Black... Alphard et Druella sont morts à Azkaban. Cygnus et Orion sont morts douteusement. Je suspecte sa femme d'avoir empoisonné Orion, je l'ai longuement torturée, j'étais assez en colère.
-Et ?
-Elle l'avait bien empoisonné, mais elle ne l'a jamais reconnu. Les folies auxquelles peut pousser l'amour ! Préserve-t-en.
-Elle est morte ?
-Oui, de vieillesse ce me semble. La faiblesse de l'esprit finit toujours par gangrener le corps.
Harry frissonna. Pour un fatras de raisons inextricables.
En fait, en premier lieu, le mot « gangrener » le replongeait dans les vertiges maladifs du Symptôme Un.
Harry entendit le sang battra à ses oreilles et il lui sembla que son environnement devenait flou pendant une fraction de seconde. Se faire bouffer par la magie noire ? Allons, quelle blague ! Qui contrôlait qui, dans l'histoire ? N'était-ce pas lui qui tenait la baguette ?
-C'est un processus long, dit encore Claude. Je ne sais pas trop ce que ça fait, exactement, mais…C'est comme si la magie noire venait pourrir ton essence magique.
-La gangrener, illustra Pétrouchka.
En second lieu, la mention de Poudlard, et d'« amis » lui faisait elle aussi tourner la tête : comme si son père avait pu en une quelconque époque être autre chose que le Seigneur des Ténèbres, ce Mage Noir dont le monde entier craignait le nom – comme s'il avait jamais pu être un étudiant, un garçon, un enfant.
En troisième lieu, il y avait cette moralité sentencieuse sur le danger des sentiments humains, qui rendait toujours le Petit Lord indiciblement mal à l'aise, bien qu'il en comprît, du moins le pensait-il, la logique.
En dernier lieu, un tambour battant soulevait et écrasait consécutivement son cœur, tel un marteau, tel le pas pesant et mortel d'un éléphant, à la seule idée que quelqu'un qui avait épousé quelqu'un qui avait l'âge de Lord Voldemort soit mort de vieillesse. De vieillesse, de vieillesse, de vieillesse, de vieillesse, de vieillesse...
-...Papa...? Quel âge as-tu ?
Le mage noir n'apprécia pas tellement la question.
-Si tu faisais fonctionner ton cerveau, tu saurais que j'ai le même âge que Nott et Avery, siffla-t-il.
Harry n'attendait qu'une confirmation – ou bien, tout invraisemblable que cela aurait pu être, une dénégation. « J'ai trente-cinq ans ! ». Il l'aurait cru.
Lord Voldemort observa avec attention le petit ouvrir la bouche, blanc comme un fantôme, et sa lèvre inférieure trembler imperceptiblement. Allons bon.
Mais le gamin se reprit aussitôt. Il referma la bouche, fit rouler sa tête sur son cou comme pour faire tomber les pensées inutiles, puis sauva son fou blanc.
-Est-ce que tu vas mourir bientôt ? demanda-t-il finalement, masquant habilement son angoisse.
Et Lord Voldemort tenta de le convaincre de la même idée stupide dont tous les pères tentent de convaincre leur fils. Il le regarda dans les yeux d'un air sérieux et dit :
-Je suis immortel.
Fin du Chapitre 15
Un type fin a dit "Après du Mozart, le silence qui suit est encore de Mozart". Tout ça pour dire que je ne suis pas Mozart et que si vous avez aimé, vous pouvez pétarader autant qu'il vous plaît dans la boîte à reviews.
