Merci à tous les lecteurs, et grand merci à tous ceux qui ont pris le temps de me laisser un message à la fin de leur lecture !

Inspirations pour ce chapitre :
-Nuttea, la chanson « Trop peu de temps », pour la situation.
-Beethoven, « Moonlight sonata », pour Harry.
-Tous les passages de la série Harry Potter où apparaît Voldemort =D (surtout à partir du tome 4, en vérité)

Petit, chapitre 18

« Défense Contre les Forces du Mal. »

Il ne put contrôler une incurvation de ses lèvres,
comme si, effectivement, ces six mots n'étaient rien de plus qu'une grosse blague.

Chapitre 19

Lord Voldemort se rendit compte tout de suite qu'il manquait quelque chose. Mais il ne trouva pas tout de suite quoi.
Il manquait quelque chose, c'était une sensation fort désagréable, comme si le Lord Noir pouvait sentir sur sa peau le froid d'un courant d'air sans parvenir à déterminer quelle porte, quel rideau était resté ouvert, sans pouvoir même savoir si le problème n'était pas plus profond, si quelqu'un n'avait pas creusé un trou dans un mur quelque part. Il y avait un problème, le fait était aussi certain qu'indémontrable.
Lord Voldemort était donc de méchante humeur, et il en ignorait la raison, ainsi, de cinq heures du matin – heure à laquelle il quitta son lit pour aller étudier la théorie des Horcruxes dans la froide bibliothèque du château – à huit heures du matin – heure à laquelle Lucius vint s'agenouiller devant le trône du Seigneur des Ténèbres, son exaspération alla croissante.

Il écouta l'aristocrate blond déblatérer successivement sur son influence au ministère, les dernières lois de protection des moldus et la liste exhaustive des parlementaires qui les avaient votées, le calme relatif de l'Ordre du Phoenix dernièrement et la fidélité toujours renouvelée de tous les mangemorts à l'endroit de leur Maître éternel, et enfin, la répugnance de Lucius Malfoy avait de savoir son fils Draco assis en classe à côté de Sang-de-Bourbe.

Le Lord partageait cette répugnance, mieux, il était si révolté par l'idée d'enfants d'extraction moldue sur les bancs de Poudlard qu'il se rêva, pour la centième fois au moins, et l'espace d'un instant, directeur de l'Ecole de Magie. Il aurait alors tout loisir de tourmenter cette racaille avant de la renvoyer chez elle, et surtout, il aurait entre ses mains le pouvoir de forger une nouvelle génération de sorciers, plus nobles, plus purs, plus puissants, formée aux Arts Sombres et déterminée à asseoir sa domination sur l'Angleterre.

-Maître, intervint Lucius en inclinant humblement la tête, craignant d'interrompre Ses pensées, Rodolphus et Rabastan sont revenus des Etats-Unis, ils ont accomplis la mission que leur avait confié votre Héritier, j'ai vérif...

Lord Voldemort se leva soudainement, raide et tremblant.
Malfoy se recroquevilla instinctivement, après avoir manqué de s'écrouler de frayeur.

La voix glacée, hachée, broyée du Seigneur des Ténèbres lâcha alors :
-Harry a disparu.

Il le sentait sous sa peau, il le sentait tout autour de lui dans cet air crépitant de magie qui lui servait de repaire, il sentait un imperceptible, un indicible vide. Ses traits acérés se tendirent dans une expression terriblement menaçante, ses yeux rouges brûlèrent soudain d'une détermination effrayante, et sa main blanche et tremblante se posa sur sa poitrine, machinalement. Un satané vide.

HP-LV-HP-LV

-Comment devons-nous le traiter ? Comme un prisonnier ? Ou comme un petit neveu orphelin qu'on accueille à a maison ?

Albus n'hésita pas une seconde, malgré la moue dubitative de Minerva :
-Comme un petit neveu. De fait, nous devrons nous montrer aussi fermes que chaleureux si nous voulons que les choses se passent bien.

Les mots résonnaient dans le rêve de Harry sans que celui-ci n'arrive encore à déterminer la part de réalité et de songe. Dans son rêve, il y avait Claude, Lucius, Lord Voldemort, Tonks, Avery, JK, Pétrouchka, tout cela dans un désordre absolu d'où résultait vaguement que les vacances étaient terminées et que Harry n'irait jamais à la mer avec Severus. La confusion totale. Et là-dessus, Severus se mit à parler avec la voix de Dumbledore :
-Non bien sûr on ne va pas le garder ici indéfiniment. J'avais pensé à le confier, sous réserve d'un accord des intéressés, aux Dursleys. Lily Evans avait une sœur, peut-être en avez-vous souvenir...
-Je me souviens très bien de Pétunia Evans-Dursley.

Minerva McGonagall ne chercha même pas à exprimer la profonde antipathie que lui inspirait cette personne.

-Je me souviens surtout de son chagrin insoutenable lorsque nous lui avons appris la mort de Lily Evans. Elle n'a même pas souhaité assister aux funérailles, Albus. Comment pensez-vous qu'elle accueillerait un enfant qu'elle n'aimait pas assez pour le pleurer quelques heures ?

Le grand barbu détourna le regard un instant – il avait songé à tout ça. Plusieurs solutions s'offraient à eux et toutes étaient imparfaites.

-Mais vivre chez les Dursley serait synonyme de protection, et de nouveau départ. Pétunia ne pourrait certainement pas renier totalement les liens qui l'unissent à Harry. En tant qu'exécuteur testamentaire, je ne peux pas simplement passer sur cette option.
-...Qu'allez-vous faire ?
-Vous avez toujours d'excellents jokers dans vos manches, Minerva. Je compte sur vous pour me conseiller, ajouta-t-il avec un sourire en coin.
-Je suggère de le garder avec nous une semaine pour mettre à jour ce que nous savons de lui, lui parler. Il ne peut qu'avoir besoin de vacances, vu d'où il sort. Puis, Poudlard.
-Une semaine seulement ? Puis Poudlard ?
-La rentrée remonte à un mois. Il s'intégrera avec les autres enfants. Advienne que pourra. Je pense que nous ne devons pas le mettre à l'écart plus longtemps.

Albus garda le silence quelques secondes, puis, tout guilleret, lâcha :
-Merci !
-...Je... viens de vous conforter dans votre opinion, c'est ça ?
-Exactement. Sauf que je suis d'avis de ne pas attendre une semaine. On ne tirera rien d'utilisable d'une semaine d'attente. Maintenant, j'ai besoin de vous pour un problème autrement plus coriace.
-Un problème plus coriace que ce celui de l'avenir de Harry Potter ?
-Ah, non, vu comme cela, c'est toujours le même problème. Par « coriace », j'entendais Choixpeau.

HP-LV-HP-LV

Harry décolla avec peine ses paupières alourdies. Une sorte de cire les collait. L'espace d'une seconde, il prit peur, croyant que les deux fins morceaux de peau qui recouvraient ses globes oculaires étaient à jamais soudés. L'espace d'une seconde. Puis il ouvrit les yeux.
Il repoussa le lourd et chaud édredon, et s'assit.
La pièce, pénétrée d'une pâle lueur automnale, lui était inconnue.
Inconnue, bleue, parquetée, pauvrement meublée, un peu poussiéreuse, mais vraiment, surtout, inconnue. Harry n'était plus un bébé. Il comprit tout de suite. Il s'y attendait. Son rêve, sans être prémonitoire, l'avait imprégné de la présence de l'Ordre du Phénix.
Donc, l'Ordre. De nouveau.
Leur Quartier Général. De nouveau.

Harry sentit son cœur s'emballer de façon irrépressible. Il tenta pourtant de se raisonner. Ok, l'Ordre. Il connaissait un peu l'équipe. Il savait qu'aucun d'eux ne porterait la main sur lui. Il avait une notion floue mais intuitivement juste de leurs motivations. L'Ordre était persuadé d'œuvrer pour le bien commun.
Fort bien, Harry n'allait pas les contrarier à ce sujet. Il n'avait aucune intention d'argumenter. Tout ce qui comptait, c'était qu'il se retrouvait – une fois de plus – entre les mains d'ennemis qui ne lui voulaient manifestement pas de mal, qui souhaitaient son bonheur et s'y prenaient comme des manches.
Le garçon expira longuement, calmant les battements effrénés de son cœur. Inutile de paniquer. Il n'était sous l'empire d'aucune menace immédiate. Il pouvait – et devait – réfléchir sereinement au moyen de se glisser entre les mailles du filet. Rien de plus, rien de moins.
Quoique, en toute logique stratégique et purement égoïste, il pourrait profiter du temps qu'il passerait en la compagnie de Tonks, McGonagall, Remus, Ronald, et tous les autres, pour se pencher sur l'organisation de l'Ordre.
Il était très curieux de la vie de tous ces gens. C'était bien normal, en fait, Harry n'avait jamais connu que la vie dans le château d'Albanie et celle dans l'Ecole d'Insan Greek, et ni l'une ni l'autre n'étaient exactement des standards de normalité – et de toute façon, Harry avait toujours été curieux. Maintenant qu'il se trouvait dans le camp ennemi, et à peu près dans l'état de calme lucide qui accompagne une conscience précise des choses, il pouvait laisser libre cours à sa curiosité. Ce qui n'était pas le cas, mais alors pas du tout, lors de sa dernière « visite ». Il était alors gouverné par l'angoisse de ne pas pouvoir rentrer chez lui.
Là, non. Tout simplement parce qu'il se savait capable de s'échapper. Aussi difficile dût-être l'évasion, elle serait. Il s'en sentait capable.

Ainsi rasséréné, Harry observa les lieux sans quitter son nid douillet – la chaleur du lit lui prodiguait une dose d'assurance qui tendrait à diminuer singulièrement dès qu'il aurait mis un pied sur le plancher. La chambre ne lui rappelait rien – ce n'était pas la même que lors de sa dernière rétention, il en était sûr. Elle avait la même couleur de papier-peint, mais la comparaison s'arrêtait là. Elle n'était pas orientée de la même façon par rapport au soleil. Il se souvenait clairement des rayons chauds et narquois que le soleil de Juin déversait par la fenêtre orientée plein Est de Godric's Hollow, le matin. Cette pièce n'était pas orientée plein Est, c'était tout ce qu'il pouvait en dire.

Le jeune Fils des Ténèbres chercha sa baguette sur la table de nuit, et ne fut pas étonnée de ne pas l'y trouver. En revanche, il chercha bêtement ses lunettes avant de réaliser qu'on ne les lui avait pas retirées depuis l'escapade nocturne – l'évasion de Tonks. Un bref sentiment de colère se manifesta sur ses traits – ils s'étaient bien fichus de lui, alors qu'il leur offrait son aide ! – mais il se calma. Zen. Rester zen ; il aurait été totalement stupide de se mettre ses geôliers à dos.
Il retira ses lunettes pour se masser derrière les oreilles. Les branches de métal s'étaient enfoncées dans son crâne pendant la nuit. Prenant métaphoriquement son courage à deux mains, il sauta au bas du lit.

Le couloir était vide, mais depuis le rez-de-chaussée, ou peut-être depuis une pièce adjacente, des voix résonnaient. Harry reconnut avec une terreur incontrôlable, celle de Dumbledore. Harry voulait bien être gentil avec tout le monde, (Tonks, Remus, McGonagall, Molly, Ronald), il pouvait même la fermer devant Maugrey, qui de toute façon, lui flanquait une frousse bizarre, mais Dumbledore, non, c'était au-dessus de ses forces.

Il tendit l'oreille. La discussion se déroulait peut-être moins loin qu'il ne le croyait ? Les sons rebondissaient de manière étrange sur les murs de pierre. Harry caressa l'une des pierres, froide, lisse et d'un gris pâle. Il sourit, ayant momentanément l'impression d'être revenu en Albanie. Le jeune garçon releva cependant le regard en chassant Voldemort de ses pensées, et observa les lieux avec intelligence plutôt qu'avec émotion. Il se trouvait dans un petit couloir, parsemé de torches ici et là. Un tapis aux couleurs usées guida ses pas. Pour Harry qui aimait les dragons, les motifs étaient très cools. Le tapis représentait l'aventure de quatre chevaliers sorciers vainquant un terrible dragon aux yeux rouges. Harry avançait tête baissée, absorbé par le travail des tisserands, une main traînant sur les pierres lisses pour ne pas risquer de se cogner contre une porte. Les quatre chevaliers étaient clairement identifiables à leurs couleurs. Rouge, Bleu, Jaune, Vert. Les chevaliers tentaient d'abord de l'affronter un par un : Rouge entaillait d'abord le dragon à coups d'épée, puis Bleu voulait l'emprisonner grâce à des runes, puis Jaune levait une armée d'arbres, et enfin Vert l'attaquait vainement à coups de sortilèges. Rouge et Jaune alliaient alors leurs forces pour venir à bout du dragon, tandis que Bleu continuait de graver des runes dans la terre. Alors que Rouge essuyait de magnifiques jets de flammes et que les arbres de Jaune cramaient gaiement, Vert se joignit à l'assaut et grâce à son aide, le dragon finit par s'écrouler, endormi, tailladé et prisonnier. Au bout du tapis, les quatre couleurs étaient réunies dans un blason sommaire.

-Moralité, l'union fait la force, dit une voix venue d'en haut.

Harry sursauta et levant les yeux, se retrouva face à la barbe argentée de Dumbledore. Comme il ne savait pas quoi répondre, que son pauvre petit cœur venait de frôler l'attaque, et qu'il n'avait pas du tout envie de donner à Dumbledore – par son silence – l'impression qu'il l'approuvait, il répliqua :
-Je n'aime pas quand il y a une morale, ça gâche tout.
-Je suis d'accord, la morale brise l'ambiance. Mais qu'on la dise ou qu'on ne la dise pas, il y en a toujours une.

Harry cherchait quelque chose à répondre – n'importe quoi qui fasse voler ce « je suis d'accord » en éclats, puisqu'il était hors de question que Dumbledore soit d'accord avec lui sans sa permission expresse, mais le vieux sorcier enchaîna sans lui laisser le temps de trouver une répartie :
-Tu es resté endormi presque dix heures, tu dois avoir faim ?
-J'ai...

...envie de parler à quelqu'un d'autre que vous.
...envie qu'on me récapitule les derniers évènements, depuis le moment où j'ai dit à McGonagall que non merci, je ne voulais pas la suivre.
...envie de faire pipi et je ne sais pas où sont les toilettes.

-...faim, admit Harry.

Toutes les autres idées qui lui venaient à l'esprit n'entraient pas dans l'application immédiate de son plan de coopération-relative-dans-le-but-de-s'enfuir-aisément.
Dumbledore le guida vers une petite pièce qui s'avéra être l'antichambre d'une bibliothèque, ou d'une salle d'archives, quelques chose dans ce goût là. Harry se demanda brusquement s'il était ...chez Albus Dumbledore. Cette idée l'horrifia.

-Où sommes-nous ? dit-il précipitamment. Chez vous ?

La bouille grimaçante de Harry, au lieu de vexer le vieil homme, lui arracha une toux hilare qu'il dissimula malhabilement derrière sa main.

-En quelque sorte, oui, répondit-il en tirant une chaise. D'un claquement de doigts, il fit apparaître un plateau d'argent rempli de brioches et de confitures. Trop absorbé par le claquement de doigts – il n'avait jamais vu personne d'autre que Lord Voldemort utiliser la magie sans baguette avec une telle nonchalance – Harry en oublia de protester lorsqu'on lui proposa du thé au lieu de son immarcescible chocolat chaud.

-Il y a longtemps que je ne vis plus qu'ici, poursuivit Dumbledore. Ce sont les appartements du Directeur de Poudlard. Je ne quitte pour ainsi dire pas mes habits de fonctions.
-Poudlard ?

Les doigts fixés de chaque côté du bol comme s'il tenait une offrande, le garçon s'était immobilisé.

-Nous sommes à Poudlard ? souffla-t-il de façon quasi inaudible.
-Oui, Harry.

Mille choses se bousculèrent alors dans son esprit. Poudlard faisait naître en lui deux élans opposés.
Poudlard était ce lieu mondialement renommé de l'enseignement magique, Poudlard était l'Ecole où son père avait étudié, Poudlard était cet endroit rêvé dont on lui avait parlé à l'Ecole d'Insan Greek.
Mais Poudlard était aussi l'endroit où officiaient Dumbledore et McGonagall, celui où Severus avait travaillé pendant plusieurs années comme espion avant de trahir. Et, d'un point de vue stratégique, Poudlard était surtout une enclave inconnue, d'où il serait probablement plus difficile de s'échapper.

Dumbledore observa le visage du jeune Harry Potter pendant quelques secondes. Puis parla doucement.

-Que sais-tu de Poudlard ?
-C'est une école de Magie... Je... je ne sais pas grand-chose. C'est l'une des meilleures écoles de magie du monde.
-C'est une merveilleuse école. Tout le monde trouve sa place à Poudlard. Elle a été fondée dans le but de permettre à tous les sorciers d'avoir accès à l'apprentissage de la magie, quels qu'ils soient. Mange, je t'en prie.

Harry dévissa le couvercle du pot de confiture d'abricot en fixant son étiquette fleurie d'un regard intense. Son cerveau était en ébullition.

Le vieil homme se servit un thé, et but à petites gorgées, sans lâcher son invité des yeux – de ses yeux bleus pétillants qui donnaient à l'objet de leur attention l'impression d'être un livre ouvert. Harry tenait ses barrières mentales fermement érigées. Il savait qu'il ne cassait pas trois pattes à un canard en matière d'occlumencie, et toute son attention resta dirigée sur son interlocuteur. Il obtint la certitude que celui-ci ne tentait pas de pénétrer dans son esprit. Il n'en gardait pas moins un regard déstabilisant.
Il mâcha lentement sa part de brioche. Son estomac avait faim, mais son cœur ne semblait pas trépider d'enthousiasme à l'idée d'ingurgiter la brioche de Dumbledore. Il eut d'infimes haut-le-cœur, à deux reprises, et renonça, dépité. Il ne contrôlait pas son organisme aussi facilement que sa raison.

-Harry, tu n'es pas ici par hasard, comme tu t'en doutes.
-Hmm, répondit le garçon, puisqu'on semblait attendre une réponse de lui.
-Tu es inscrit à Poudlard depuis ta naissance.

D'un geste souple, le vieux sorcier fit apparaître une baguette dans sa paume.

-Je te rends ta baguette. Tu en auras besoin.

Harry ouvrit la bouche. Saisit son bien précautionneusement. Mentalement, il hurla : « IL TE MANIPULE ! » mais cela n'empêcha pas sa méfiance de s'apaiser. Baguette en main, il n'était pas un prisonnier.
D'ailleurs, songea-t-il en regardant le plateau garni devant lui, il n'avait jamais été un prisonnier.

-Les cours ont commencé le 1er Septembre, cela fait donc tout juste un mois. Tu peux entamer ta scolarité à partir de demain sans problèmes. Qu'en dis-tu ?

Harry ouvrit bêtement la bouche.
Tout son être se hérissait de sa proximité fortuite avec Albus Dumbledore.
Mais d'un autre côté, Poudlard.

Papa serait peut-être satisfait que je profite de Poudlard...

Oui, après tout, Lord Voldemort avait insisté sur l'importance de la connaissance en de nombreuses occasions, et la mention de Poudlard, si elle lui était amère, recelait toujours une once de nostalgie. Plusieurs fois il avait reconnu les mérites de Poudlard devant son fils. Alors Poudlard, oui – et argument non négligeable quoique sérieusement inavouable, Harry en mourait d'envie.
Mais d'un autre côté, il lui était tout simplement impossible de commencer à aller en cours l'air de rien, alors qu'on l'avait enlevé de chez lui en pleine nuit, et que par-dessus le marché, on voulait l'empêcher de rentrer à la maison. Dumbledore devait être conscient de ça. Il n'était pas crétin.

-...Si j'allais en cours ici, à Poudlard, et je dis bien si... avança-t-il d'un ton défiant après un silence électrique. Est-ce que je pourrais voir mon père pendant les vacances ?

Au cours de sa vie, Albus avait souvent marché sur des œufs. Maintes fois il avait dû tournicoter ses phrases de façon à ne pas heurter la sensibilité de tel confrère, tel professeur, tel ministre – et régulièrement, il piétinait allègrement les conventions, mais c'était une autre histoire. Malgré sa grande expérience, Albus se sentait totalement démuni face à cette question.
« Est-ce que je pourrais voir mon père pendant les vacances ? ». Le bon sens voulait qu'il réponde « Mais, bien sûr. ». Mais le bon sens, ici, s'était fait la malle à peu près au moment où le mot « père » s'était autoproclamé synonyme de mage noir et assassin mégalomane.
Albus réfléchissait vite, mais il lui fallut tout de même un temps d'adaptation pour mentalement encrer définitivement le brouillon de note qu'il avait crayonnée quelque part et qui disait « Voldemort considère Harry Potter comme son fils ». Et la réciproque était vraie. Minerva aurait beau jouer les psychorigides, cela changeait tout.
Aussi allumé Erasius Rosier pût-il être, dans sa clause d'incarcération à Azkaban, il était inscrit noir sur blanc qu'il bénéficiait du droit à la visite des enfants de son sang dans une pièce sous surveillance, si enfants il y avait et s'ils manifestaient le désir de le voir. Désir qu'Evan Rosier n'avait pas manqué de manifester à outrance, mettant son paternel au courant des affaires des Mangemorts. L'esprit dictait que l'on respecte le lien attachant un parent et son enfant – que Voldemort et Harry n'aient aucun lien sanguin n'enlevaient rien au fait qu'ils étaient, apparemment et hélas – trois fois hélas – parent et enfant.
La protection de l'enfant Harry Potter imposait cependant qu'on le tînt éloigné de Tom Riddle alias Lord Voldemort.
Albus devait donc composer avec toutes ces informations. Ce qu'il fit, comme à son habitude, en un temps record.

-Tous les élèves ont le droit de rentrer chez eux pendant les vacances, Harry.

Harry afficha un sourire incrédule.

-...Je peux donc rentrer chez moi quand je veux ?
-Disons, pas avant les prochaines vacances. Qui sont à Noël, précisa Dumbledore.

Harry avait la bouche déformée par un sourire goguenard.

-Vous vous fichez de moi !
-Je ne me moque pas de toi, et tu devrais surveiller ton langage.
-Alors, vous ne me retenez pas ici ?
-Je t'ai rendu ta baguette, fit Albus avec un clin d'œil.

Harry se sentait bizarrement flottant. Toutes ces révélations lui faisaient tourner la tête, il ne parvenait plus à définir clairement sa situation. S'il était à Poudlard et rentrait chez lui pour les vacances, alors, tout allait bien ?

-Il faut prévenir Lord Voldemort, dit-il en fronçant les sourcils. Parce qu'à l'heure actuelle, il doit être très très furieux contre vous. Il va attaquer votre Ordre. Et ça va être une boucherie.

Harry insista bien sur le dernier mot.

-Voldemort est toujours furieux contre moi, sourit Dumbledore d'un air détendu. Le prévenir ? Que pourrions-nous lui dire, d'après toi, qui apaiserait sa colère ?

Heu... bonne question, songea Harry.

-Il faut lui dire que... que je... vais à l'école et que je... vais bientôt revenir.

Harry réalisa alors quelque chose.
Quelque chose de très étrange.
D'une part, à moins qu'il s'enfuie rapidement, et retrouve le Seigneur des Ténèbres tout aussi rapidement, il n'y avait aucun moyen de calmer la colère de Lord Voldemort face à l'enlèvement par l'Ordre du Phénix de son unique et précieux Héritier. Vacances ou pas vacances, toute cette histoire de cours à Poudlard était le plan de Dumbledore, et la suite de l'enlèvement.
D'autre part, Harry était en train de chercher des excuses pour étudier à Poudlard.

Est-ce que ça, c'était de la trahison ?
Oh, OUI !

Harry, affolé, commença à hyperventiler ; ses yeux se mouillèrent, son visage devint rouge. Il se leva et se détournant, cacha sa figure dans ses bras.

-Harry, qu'est-ce qu'il y a ?

Le garçon se mit à trembler. Il pleurait de peur. Peur de ne pas comprendre ce qui se passait. Peur de faire des bêtises. Peur de décevoir le Seigneur des Ténèbres. Peur d'être abandonné.
La peur n'est pas de ces sentiments que l'on raisonne. L'angoisse, ça se raisonne. La peur, non – la peur vous tord les boyaux, vous fait pleurer, et crier, et cogner dans le vide.

Harry se mit à pleurer à lourds sanglots entrecoupés de hoquets.

-Dis ce qui ne va pas Harry, dit doucement le Directeur en s'approchant. Parfois, cela peut aider de mettre des mots sur son malaise...

Le garçon se mit à trembler de plus belle et se dégagea avec brusquerie lorsque le vieil homme l'effleura.
Il se mit à crier. Il cogna dans le vide. Puis il vomit son unique tranche de brioche.

-JE VOUS VOMIS ! hurla-t-il lorsqu'il eut fini.

Ses yeux étaient remplis de larmes et sa voix déchirée par les sanglots. Il s'enfonça les doigts dans la gorge.

-Je vous vomis !
-Harry, calme-toi !

Il n'avait plus rien dans l'estomac et cracha de la bile.

-VOUS... me faîtes croire... de fausses choses ! pleura-t-il encore, criant, menaçant Albus Dumbledore d'un doigt accusateur. JE... ne suis pas... UN TRAÎTRE !
-Je ne te fais pas croire de fausses choses Harry. Respire. Tu n'as pas à t'inquiéter : personne n'est fâché contre toi, tu ne trahis personne. Voldemort est loin, et moi je ne te veux aucun mal.
-La ferme, la ferme, la ferme !

Harry avait laissé sa baguette sur la table. Il souleva le plateau d'argent et le balança contre le mur de pierre.

-VOUS ÊTES MÉCHANT ! hurla Harry.

Il se mit à crier d'une voix suraiguë en piétinant le sol.

Albus en resta coi quelques secondes – cela faisait dix-sept ans qu'un élève en pleine dépression nerveuse lui avait tenu des propos semblables. Le seul moyen de le calmer avait alors été de disparaître de sa vue.

-Viens me voir quand tu as fini, dit-il d'un ton sévère.

Et il quitta la pièce, refermant derrière lui. Harry se mit à crier encore plus fort. Puis il lui apparut qu'il était dans une sorte de bureau, et il eut envie de tout casser. Il s'en prit d'abord physiquement aux meubles : sa peur se muant progressivement en haine, il était passé à un stade plus violent de sa crise de nerfs. Il donna des coups de pieds dans la table, la retourna, jeta la théière contre le mur une deuxième fois puis fit exploser les pots de confitures en les jetant sur le sol avec de grands cris ; donna des coups de pieds à la haute horloge murale à fonction décorative, le lourd meubles bascula lentement et s'écrasa au sol avec un horrible bruit de ferrailles, les deux aiguilles glissèrent sur le neuf et y restèrent, l'air misérable. Le Fils des Ténèbres se sentait de plus en plus frustré, incapable de laisser sortir sa colère par les mots, les cris, les pleurs et même les coups. Il avisa alors ce qui ressemblait à un vaste couloir d'archives et qu'il avait d'abord pris pour une bibliothèque. Tous ces documents si bien classés étaient un appel au chaos. Le visage ravagé, Harry saisi un paquet de feuilles et les jeta par terre, puis recommença, et encore, et encore, jusqu'à ce que, sans qu'il s'en rende compte, sa magie sans baguette se mette à l'œuvre et vide les étagères de leurs dossiers, livres, parchemins en même temps qu'il le faisait de ses propres mains.

-Je ne suis pas... un traître ! criait-il comme un mantra en déchirant des années d'archives de l'école.

Il finit par prendre conscience qu'il utilisait sa magie, et commença à mettre le feu à tout ça. Puis quand le feu l'entoura, il se calma.
Il ferma les yeux, et il fit : « Ahh... ».
Les flammes dansaient devant ses paupières.

HP-LV-HP-LV

On dépêcha tous les mangemorts disponibles à la recherche de Monseigneur l'Héritier – mais Lord Voldemort savait pertinemment qu'Harry n'était plus ici. Aussi, il n'espérait des recherches menées par ses hommes que la découverte d'un indice permettant de comprendre cette disparition – et de retrouver Harry. Lui-même avait quitté l'Albanie, transplané pour l'Angleterre, car songeant aux lieux qu'avaient connus Harry, Godric's Hollow fut le premier qui lui vint à l'esprit. La demeure des Potter.
La longue cape noire frôla les dalles de l'allée, exactement comme dix ans auparavant. Une main serrée sur sa baguette, le mage noir ouvrit le portail de la propriété sans s'opposer à aucun enchantement. Evidemment. Les rats avaient fini par quitter le navire. C'était fort dommage – jusqu'à présent, le Seigneur des Ténèbres pouvait se targuer de connaître le point de chute de Dumbledore et ses sbires de même que le mage blanc connaissait les siens.
Lord Voldemort posa sa longue main pâle sur la porte d'entrée, caressante.
Il n'y avait personne ici.

Partiellement soulagé – la fuite de son fils pour cet endroit symbolique lui aurait déplu à un degré indescriptible, le lord noir réfléchit. Où ? Chez un ami ?
Pas chez Lucius – Draco n'y était pas, de plus il s'était entretenu avec le mangemort le matin-même : lui dissimuler pareille sournoiserie aurait été totalement impossible. Quels autres amis Harry possédait-il ?
Claude.
Ce fameux foutu « Claude », dont son fils lui rebattait les oreilles depuis trois mois. Lord Voldemort serra les dents et fermes les yeux, réfléchissant. La mère de ce gamin, une ministre du gouvernement français sorcier lui avait personnellement écrit pour proposer que leurs enfants respectifs se fréquentassent. « Fréquentassent », parfaitement, madame Françoise Belasis n'avait peur ni des mots ni du destinataire et se permettait tous les culots.
Allons, si Harry avait fugué chez Claude, c'était presque pardonnable. Lourdement punissable, mais amusant.
Lord Voldemort transplana en France.
A peine le sol se fut-il re-matérialisé sous ses pieds qu'il sentit l'appel de sa Marque tirer sur sa peau et son essence magique.

-Lucius, siffla-t-il. Tu as intérêt à avoir quelque chose d'important à me dire.

HP-LV-HP-LV

-Nom d'un griffon, Albus ! cria Minerva McGonagall. Je vous laisse seul à l'école une demi-journée, et vous brûlez la moitié de vos appartements !

Le sujet de leur interdépendance était une blague récurrente entre eux, si récurrente à vrai dire qu'il leur arrivait d'y faire allusion quand ils ne blaguaient pas du tout.

-Plus de peur que de mal, Minerva ! coupa sèchement le professeur Dumbledore, qui en était encore à se demander comment Harry avait pu produire trois cents litres de vomi pour éteindre les flammes.
-Plus de peur que de mal ? Plus de peur que de mal ?

On aurait dit qu'elle était sur le point de s'arracher les cheveux.

-Les archives sont entièrement détruites ! Sans parler...
-C'est fâcheux, mais de toute façon, on ne s'en servait jamais.
-... de l'odeur qui embaume tout l'étage, mais ça je suppose que ça vous passe... – On ne s'en servait jamais ?! Albus, sauf votre respect, je... ... Nous nous en servons à chaque conseil de classe !

Elle prit son visage dans ses mains, inspira profondément, puis jeta à son supérieur un regard résigné.

-Bon, que fait-on de lui ?
-Courses demain, répartition après-demain.
-En effet, pas de raison de changer notre programme, ironisa Minerva, pince-sans-rire.
-Non, aucune, il a le droit d'avoir un petit coup de blues, répondit Albus, de même. Permettez que je vous emprunte ce joli sortilège de Parfum Perpétuel que vous avez inventé pour les vestiaires de Quidditch. Il semblerait qu'un élève ait rendu son petit déjeuner dans mes appartements.

HP-LV-HP-LV

-Quoi ? siffla le Seigneur des Ténèbres en ouvrant la porte du hall à la volée, s'en s'occuper de savoir si ses mangemorts s'étaient découvert un talent pour le Fourchelang – de toute façon il demandait clairement une explication, nul besoin de sous-titre.

Lucius se précipita à sa rencontre, mais garda une prudente distance de sécurité :
-Maître, Nymphadora Tonks a disparu également.

Il y eut ce calme qui précède la tempête, ce calme abominable, terrorisant. Il dura moins d'une seconde.

-QUOI ?! s'écria Lord Voldemort.

Lucius garda son sang-froid. Il donna à son maître toutes les informations qui étaient en sa possession. Il savait en les donnant qu'il subirait bientôt, très vite même, la colère du Lord.

-Tout porte à croire qu'ils se sont enfuis ensemble, maître.

Voldemort se mit à hurler. Un hurlement de rage sortit de sa gorge et se déploya dans tout le château, allant se répercuter contre les parois de pierre, et faire éclater les nombreux vitraux de la bâtisse. C'était un cri à broyer le coeur d'un homme. Lucius ne s'attendait pas à un tel déchaînement et, reculant sous le choc, il inspira, pour tenter de placer trois mots à l'oreille de son maître, qui restait figé, les yeux fous.

-Bartemius dit qu'il les a vus...

Voldemort hurla encore plus fort, et se prit les tempes entre les mains. Il tourna sur lui-même, comme s'il cherchait un repère. Il respirait par à-coups. Il ouvrit la bouche pour dire quelque chose, mais son oeil se figea à nouveau, brillant de terreur, et il poussa un autre hurlement de rage infernal.
Prudent, Lucius recula d'un pas. Il jeta un oeil aux autres mangemorts qui, plus loin, tremblaient pour leurs fesses. Il aurait aimé croiser le regard de quelqu'un de moins affolé que lui-même, mais ni Severus ni Bellatrix n'étaient là. Il n'y avait que des prunelles palpitantes de peur, comme celles de lapins débusqués.
La main du Lord noir fondit alors sur la gorge de Lucius, serre froide et meurtrière. Le mangemort n'avait rien vu venir et, après s'être violemment cambré dans un réflexe de survie, il se débattit faiblement, persuadé, d'une part, que rien de ce qu'il pourrait tenter n'arrêterait le Seigneur des Ténèbres, et d'autre part que tout ce qu'il pourrait tenter serait retenu contre lui. Il sentit la poigne écraser sa gorge, puis la libérer, alors qu'un nouveau cri inhumain déchirait l'air. Le Seigneur des Ténèbres le gifla d'un revers de main sans même le regarder et, terrible et terrifiant, leva son bras droit, au bout duquel sa longue baguette d'ébène, petit objet insolent, semblait présager un sombre avenir aux témoins de la scène.

-Morsmordre !

La Marque des Ténèbres, fumée de lumière verte, apparut au-dessus de leurs têtes, et Lucius, le nez en sang, la fixa, médusé. Il y aurait un mort ce soir.

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Harry se sentait sale. Dans la salle de bain à laquelle le conduisit Dumbledore, il récura son corps, se frottant puissamment sous les jets brûlants, grattant de ses ongles ses membres, son ventre et son dos, pour faire partir toute la saleté. Lorsqu'une cloche lointaine sonna neuf heures, heure à laquelle le Directeur l'avait prévenu qu'il devrait être vêtu et chaussé, Harry était toujours sous l'eau, rouge comme une écrevisse. Il sortit du bac et se frictionna avec force.
Son corps était propre, mais il se sentait toujours sale. Comme s'il suintait une substance impure. Il était sale à l'intérieur. Enervé, il se regarda dans la glace et s'aspergea le visage d'eau glacée.
Il resta un moment immobile devant son reflet. Il ne portait pas ses lunettes, l'image que lui renvoya le miroir était trouble.

Qui je suis ?

Ses phalanges se serrèrent sur le bord du lavabo.

Je suis le FILS DES TENEBRES.

Qu'est-ce que je fais là ?

Harry avala une grande gorgée d'eau. C'était tellement plus simple de se considérer comme prisonnier. Il s'enfuirait dès qu'il en aurait l'occasion, et voilà tout. Pourquoi lui avait-on rendu sa baguette ? C'était très bien – l'avoir en sa possession était un atout dont il n'aimait pas être privé – mais qu'est-ce que cela signifiait ? Qu'il était un invité comme un autre ?
Pourquoi les choses ne pouvaient-elles pas être simples ? Il aurait préféré qu'on lui confisque sa baguette, qu'on le traite avec méfiance, qu'on le frappe, même ; il aurait préféré que tous les membres de l'Ordre du Phénix fussent clairement malveillants.
Il aurait préféré être chez lui. Devant un chocolat chaud. Dans le confort de son foyer. Sans questions pour embrouiller son esprit.

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Tonks tenait debout. En fait, si elle avait pu, elle aurait sautillé dans tous les sens et fait des roues sur les pavés. Mais le mieux qu'elle pouvait faire était de tenir debout. Ses cheveux avaient adopté une teinte rouge flashy tirant sur le fuchsia, ses joues creuses retrouvaient le rose de la vie. Globalement, elle redécouvrait la lumière et les couleurs desquelles ses longs mois d'enfermement dans un cachot sombre l'avaient tenue éloignée. Les feuilles de l'automne et leur chatoiement doré, dont elle observait le tourbillon, lui donnaient envie de danser et de pleurer de joie. Albus Dumbledore avait dû la clouer sur le canapé du Quartier Général avec une poigne solide pour qu'elle renonce à faire sans cesse des allées et venues d'un collègue à l'autre, et de répéter à qui voulait l'entendre qu'elle reprendrait le travail dans deux jours. Il avait, avec un sourire franchement amusé, fait remarquer à la jeune Auror que vu son état de faiblesse, elle avait toutes les chances de finir étalée dans le caniveau avant même d'avoir transplané, après quoi il lui avait d'autorité collé un grog dans les mains, et gentiment invité les membres de l'Ordre à ne pas trop fatiguer la rescapée. Tout cela bien sûr, après qu'il l'eût, comme tout le monde, serrée dans ses bras et trinqué à sa santé – avec un thé, mais l'esprit y était.
Quand Tonks avait voulu voir Harry, on lui avait fait savoir qu'il était à Poudlard.

-Ah, fit-elle sans trop savoir si elle était heureuse de le voir démarrer sa scolarité, ou déçue de ne pas avoir pu lui parler. Déjà ?
-Il n'a pas encore été réparti, lui répondit Kingsley. Si tu veux passer un peu de temps avec lui, les professeurs Dumbledore et McGonagall cherchent un volontaire pour l'emmener faire ses courses scolaires sur le Chemin de Traverse.
-Oh ouiii !

Et ils y étaient. Kingsley Shacklebolt n'avait sans doute pas anticipé sa propre présence, et s'il faisait son devoir avec application, il le faisait aussi avec un enthousiasme carrément modéré. Mais il devait être là : pour rattraper Tonks si elle s'évanouissait de fatigue, ou pour rattraper Harry s'il décidait de tailler la zone.
Néanmoins, son rôle principal semblait être celui de tenir la chandelle. Le garçon ne lâchait pas la main de la jeune femme, et tous les deux riaient et échangeaient des plaisanteries comme des cousins. Ça ressemblait assez à une sortie en famille, finalement. Avec l'Auror dans le rôle du tonton qui l'a mauvaise de devoir se cogner les courses de rentrée alors qu'il serait très bien sur le bord de la rivière, avec ses amis, sa canne à pêche et deux bièraubeurres.

L'idée de Tonks était de créer un nouveau Harry, qui démarrerait une nouvelle vie. Elle voulait qu'il ne garde rien qui vînt de son enfance avec le mage noir. Pour elle, le château d'Albanie était un cauchemar qu'on devait laisser derrière soi.
Ils passèrent d'abord à la banque.
Harry fut répugné par les gobelins à peu près autant qu'il l'avait jadis été par sa rencontre avec un elfe de maison. Mais il fut aussi fasciné, estomaqué, par la colline de pièces dorées scintillantes qui lui appartenait.

-C'est... c'est à moi ? souffla-t-il.
-Apparemment, répondit Tonks.

Elle siffla d'admiration.

-Tu es à l'abri.

Le garçon se tourna vers Kinglsey et lui adressa un regard insolent. L'Auror avait déjà remarqué qu'Harry Potter semblait se rappeler qu'il considérait l'Ordre du Phénix comme ses ennemis dès qu'il le regardait. Il ne s'en formalisa pas.

-Cet or t'as été légué par tes parents, James et Lily Potter.

Le garçon fronça les sourcils et son visage s'assombrit. L'homme se demanda si quelqu'un avait jamais pris le temps de lui parler de ses parents.

-Bon, si c'est à moi... murmura Harry.

Il entra dans la chambre forte, se pencha, ramassa une grosse poignée d'or, revint et la confia aussitôt à Tonks. Son expression était fermée. Il frotta longuement ses mains sur sa robe comme s'il s'était sali.

Ils se rendirent ensuite chez le coiffeur.

-Tu as besoin de te couper les cheveux.
-Ah bon ?

Le garçon avait repris la main de Tonks. Il n'avait rien contre l'idée de se couper les cheveux, si Tonks le voulait.

-C'est que, j'aime bien quand ils ont cette longueur, c'est comme Claude.
-Claude ?
-C'était un copain d'école. Il avait les cheveux comme ça, expliqua Harry en mettant sa main sous l'oreille pour indiquer la longueur.
-Oui, mais est-ce qu'il les avait comme ça ? répliqua Tonks en mettant sa main au niveau de ses yeux. Tu ressembles à un épouvantail, Harry, et en plus, on ne voit pas tes yeux.

Le garçon rit.
Le coiffeur, comme tout le monde sur le Chemin de Traverse, était sorcier. Harry observa attentivement la façon dont il procéda avec sa baguette, mais sa technique resta pour lui un mystère complet. Dans la glace, un garçon brun aux cheveux en bataille le regardait, les yeux ronds.

-Je vois pas la différence !

-Mais si, c'est plus court, soupira Tonks, assise à côté de lui.
-J'aurais pu faire ça moi-même, murmura Kingsley en songeant que huit mornilles, c'était cher payé.

Le coiffeur lui jeta un regard mauvais.

L'étape suivante fut l'achat d'un uniforme scolaire. Celui de Poudlard, contrairement à celui de l'Ecole d'Insan Greek, n'avait rien de moldu. A la place du « jean » blanc serré auquel Harry avait mis des mois à s'accoutumer, la tenue de Poudlard imposait un pantalon de toile noire à la coupe droite ; à la place du t-shirt blanc régulièrement troué par les djinns, une chemise blanche agrémentée d'une cravate scintillante et d'un drôle d'écusson scintillant lui aussi. Tonks lui expliqua que lorsqu'il serait réparti, les couleurs de sa maison apparaîtraient en ces endroits.

-Ma maison ? répéta Harry en songeant que si le château d'Albanie devait avoir des « couleurs », ce serait probablement du noir, du noir, et encore du noir, et peut-être une Marque des Ténèbres.
-Oui, ta maison à Poudlard...

Elle sembla sur le point de lui délivrer une information capitale, puis sourit, se ravisant manifestement.

-Le Professeur McGonagall t'expliquera ça en temps voulu.

Harry fronça les sourcils et tira la tête – il n'aimait pas quand on lui cachait ce qu'il se passait. Il passa le crâne puis les bras dans un pull d'un noir absolu, tira sur le col de sa chemise, ajusta sa cravate, puis enfila une robe noire elle aussi, ouverte sur le devant. Harry résolut que cet uniforme représentait bien plus avantageusement le sorcier, dans son élégance et sa majesté intrinsèques, que la tenue simplement pratique choisie par Insan greek.
Il compta avec l'intérêt de la découverte le nombre des piécettes argentées que lui réclama Mme Guipure. Posséder de l'argent était nouveau pour lui.

Le garçon suivit ensuite ses accompagnateurs chez Fleury & Bott, la librairie magique, où il fit l'acquisition du Livre des sorts et enchantements niveau 1 de Miranda Fauconnette, Histoire de la magie de Bathilda Tourdesac, Magie théorique d'Adalbert Lasornette, Manuel de métamorphose à l'usage des débutants d'Emeric Changé, Mille herbes et chambignons magiques de Phyllida Augirolle, Potions magiques d'Arsenius Beaulitron, Vie et habitat des animaux fantastiques de Norbert Dragonneau, et Forces obscures : comment s'en protéger de Quentin Jentremble.
La lecture des tables des matières l'amusa follement. Il semblait qu'il allait étudier de tas de choses simplissimes dont il avait à peine entendu parler. Il se dit qu'il allait bien rigoler à la lecture de « Forces obscures : comment s'en protéger ». En revanche, au vu du programme, il risquait de s'ennuyer ferme en cours de sortilèges et de potions.
Potions...

Harry s'arrêta sur le chemin pavé, les bras encombrés de livres.
Tonks se retourna et lui adressa un regard interrogateur.

-Severus ?

Le nom était presque inaudible.

-Severus ? Il est avec vous maintenant, non ? murmura l'enfant.

Tonks répondit par un silence embarrassé. D'abord parce qu'il lui fallut dix bonnes secondes pour faire le rapprochement entre « Severus » et « Snape » ; une fois qu'elle eut ciblé le bonhomme, elle sut encore moins quoi répondre.

-Oui... Il est avec nous...
-...Je vais le voir ? demanda Harry après une courte hésitation.

Il ne savait pas s'il voulait le voir. Mais il voulait savoir s'il allait le voir.

-Euh... Il est professeur de potions. Donc oui, forcément.

Harry ne dit rien mais pendant plusieurs minutes, il sembla plongé dans ses pensées.



-Alors, qu'est-ce que tu as pensé de tout ça ? lui demanda Tonks, tout sourire, sous l'auvent de la terrasse de Florian Fortarôme.
-Tout ça quoi ? sourit Harry.
-Les courses. Le Chemin de Traverse, tout ça. Ça te fait quel effet ?
-...C'est plutôt cool, reconnut le garçon avec une moue rigolote. J'ai hâte d'entrer à Poudlard. Je veux dire, d'être élève – parce que techniquement, j'y suis déjà entré.
-Tu vas voir, c'est vraiment bien. Enfin. Si tu arrives à te faire des copains.

Quelque chose dans le regard de Tonks fit comprendre à Harry qu'elle avait eu du mal à s'en faire, elle.

-Mais avec toi, j'ai pas de doute, fit-elle en piochant dans la glace au chocolat du garçon. Comment résister à Harry Potter ?

La cuillère de Harry s'immobilisa à un centimètre de sa bouche.
Alors voilà, Harry Potter. C'est moi.
Il baissa les yeux. Sous quel nom était-il inscrit à l'Ecole d'Insan Greek ? Il ne se souvenait même plus. Harry... Harry Marvolo, peut-être bien. Mais c'était vraiment parce qu'il lui fallait un nom de famille, ce nom ne signifiait rien ni pour lui ni pour Lord Voldemort.
En revanche.
Le Petit Lord.
Ça, c'était lui.
Alors qu'ils l'appellent Harry Potter s'ils y tenaient, cela n'avait réellement aucune importance.

JE SUIS LE PETIT LORD.

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Tonks l'abandonna devant un large et haut portail ancien, en lui souhaitant bonne chance. Elle le remit entre les mains de Rubeus Hagrid, gardien des lieux et des clés à Poudlard. Rubeus Hagrid était un demi-géant barbu, bourru et malpoli, qui n'avait pas l'air méchant mais n'en restait pas moins effrayant et fascinant aux yeux de Harry, élevé au grain de la haine et du mépris des autres formes d'intelligence humaine. La vraie raison pour laquelle Harry se sentit tout de suite très mal à l'aise en compagnie de Hagrid, outre qu'il ne sentait pas très bon, était qu'il avait déjà vu le demi-géant combattre aux côté de l'Ordre, contre son père, et qu'il avait vu, aussi, quels ravages il pouvait causer.

-Bon, bonhomme, dit tout de suite le barbu, toi et moi on s'est déjà vu, et on a pas forcément aimé ce qu'on a vu, alors ce que je dis, c'est qu'on va oublier le passé, et repartir sur de nouvelles bases, qu'est-ce t'en dis ?

Harry le fixa, bouche-bée, intimidé par cette si grande tête penchée sur la sienne. Il murmura un minuscule : « oui », et le demi-géant le gratifia d'une grande claque dans le dos qui l'envoya s'étaler par terre.

-A la bonne heure ! s'exclama la grosse voix.

Il releva le garçon en le soulevant par le dos de sa robe, et le fit grimper dans une calèche.

La calèche était tirée par d'étranges chevaux, dont Harry n'arrivait pas à choisir s'il les trouvait très laids ou très beaux. Ils étaient immenses, noirs de la tête aux pieds, affublés d'ailes de chauve-souris et de dents de sabres. Leurs yeux totalement blancs firent détourner le regard à Harry. Alors que la calèche traversait un vaste parc et que le soleil couchant disparaissait derrière une forêt à l'ouest, Harry se remémora quelques bribes d'un cours auquel il avait assisté à l'Ecole d'Insan Greek. Il regarda à nouveau les chevaux. Leur nom lui échappait, mais il savait qu'on ne pouvait les voir que si on avait vu la mort. Il se tourna vers Hagrid :
-Voyez-vous les chevaux ?

Le garde-chasse lui jeta un regard oblique et répondit :
-Non. Et c'est bien triste que tu les vois.

Harry haussa les épaules. De son point de vue, il avait de la chance de les voir.

-Harry, regarde ça ! s'exclama l'immense bonhomme d'un ton joyeux pour changer de sujet.

Suivant son regard, Harry vit la rive d'un grand lac noir, et une barque. De l'autre côté du lac, perché au sommet d'une montagne, un immense château hérissé de tours pointues étincelait de toutes ses fenêtres dans le ciel étoilé. Harry murmura un « Ooooh » d'admiration. Un lampion diffusant une lumière chaude avait été accroché à l'avant de la barque.

Il sauta à bas de la calèche.

-Allez, grimpe là-dedans, lui intima le garde-chasse en le jetant presque dans la barque.

Quand il monta à sa suite, le garçon crut qu'ils allaient chavirer. Puis, doucement, la barque se mit en route toute seule, glissant magiquement à la surface de l'eau.

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Albanie.
Un silence de mort régnait sur le château que l'on disait hanté, et duquel personne, pas même les enfants en quête d'aventures, ne s'approchait. La Marque des Ténèbres, ce crâne humain grimaçant et sa langue en forme de serpent, planait au-dessus des toitures depuis le matin.

A l'intérieur, le hall d'entrée était couvert de sang.
Dans la salle du trône, des corps gisaient, inconscients. Etaient-ils morts, ou vivants ?

Dans un couloir, un grand homme vêtu de noir avançait vers l'éternité d'un pas décidé. La destinée d'un sorcier immortel reprenait son cours.

Lord Voldemort avait créé son premier horcruxe le jour de l'assassinat de son moldu de géniteur. Le second pendant la scolarité de Harry chez Insan, à la découverte de la trahison de Severus, et grâce à la vie d'un autre moldu, le professeur de piano. C'était le grand jour du troisième horcruxe. Depuis qu'il avait fait de Harry son héritier, il s'était toujours retenu, mais pourquoi ? Ce sale gosse, ce sale rat, ce...
Voldemort avait du mal à respirer.
Son petit Harry.
La raclée qu'il allait se ramasser lorsqu'Il le retrouverait. S'Il le retrouvait. Ô, faites qu'Il le retrouve !
Non, après tout, il pouvait bien crever. Le Seigneur des Ténèbres n'avait jamais eu besoin de personne.

Il était immortel.
Sur la table de lecture de la bibliothèque, la bague des Gaunt roula sinistrement sous le petit tacle que lui administra le lord noir. Dans un coin de la pièce, le poussiéreux piano à queue de feu Johnny Kneller-Rothman observait la scène de sa lugubre majesté. Voldemort fit tomber sur la table un petit carnet noir, qui claqua sur le bois froid comme une main sur la joue d'un homme.

-Enervatum, murmura la voix chuintante du mage noir.

Une forme ratatinée à ses pieds fut secouée spasmodiquement et prit figure humaine. Le visage ensanglanté, souffrant de nombreuses fractures aux membres et aux côtés, Peter Pettigrow émit un gémissement terrorisé.

-M...Maître.
-Tu as été très utile à Lord Voldemort, Peter.
-...Maître je... vous en... prie...
-Lord Voldemort sait remercier ceux qui lui ont utiles. Tu me serviras jusque dans la mort.

Le visage trempé de larmes de l'homme au sol se déforma en une expression de peur et de déception à l'approche de la mort. Le Seigneur des Ténèbres le regarda droit dans les yeux.

-C'est grâce à toi que j'ai rencontré Harry, je n'oublie pas ça. Avada Kedavra.

Il y eut un flash de lumière verte et l'instant d'après, Peter Pettigrow affichait une grimace de stupeur blanche figée à jamais. Lord Voldemort ferma les yeux et inspira profondément, comme s'il se repaissait du parfum de la mort. Puis il bascula la tête en arrière et éclata d'un rire démentiel. C'était un rire glacial, dénué de joie et tranchant comme mille couteaux.
Le Seigneur des Ténèbres descendit sur ses genoux, et pencha son visage blafard sur celui de sa victime. Ses dents découvertes par un sourire maléfique, il approcha sa longue baguette près de la peau morte et flasque de son ancien serviteur, et faisant appel à toute la puissance magique qu'il avait en lui, accumulée et développée depuis son enfance jusqu'à aujourd'hui, il prononça la formule.

C'était du latin. C'était long et complexe. Et à mesure que sa langue sifflante récitait les mots interdits, une moiteur dense se formait autour de lui, une colonne de fumée noire semblait monter de l'endroit où il se tenait, et ses beaux et fins doigts blancs commençaient à trembler, et ses lèvres pâles s'asséchaient, et ses pupilles s'épanouissaient dans le rouge de ses iris. Une douleur d'abord piquante, puis saignante, puis insupportable, puis inhumaine, prit naissance en lui. Non pas dans son coeur mais ailleurs, en cet endroit caché, protégé, verrouillé, qu'il entendait dévaster et déchirer. Et alors que son âme se scindait pour la troisième fois en deux morceaux faibles sanguinolents, son esprit prit la clé des champs.

Il se mit à hurler puis à rire hystériquement.
Et par intermittence, il parlait à Peter Pettigrow refroidissant et durcissant entre ses mains. Ou peut-être n'était-ce pas à lui qu'il parlait, mais à Harry ?

-Tu serais surpris, disait-il entre deux éclats de rire déments, du nombre de morceaux dont je me souviens. Tu serais surpris, tu serais bien surpris.

Sur la table, les pages du petit carnet noir frémissaient. Lorsqu'il s'ouvrit magiquement à la page de garde, une écriture italique soignée apparut par magie : T. M. Riddle.

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Jusqu'à présent, il avait dû toujours emprunter les couloirs du personnel, les couloirs secrets. Car ce qu'on lui fit découvrir ce soir là, c'était autre chose.

Harry suivit le pas énergique du Professeur McGonagall, hypnotisé par les mouvements de sa robe de sorcière, il ne quittait pas ses pieds des yeux. C'était bien simple, dès qu'il levait le regard, il avait le souffle coupé. C'était magique. C'était doublement magique car d'une part c'était magnifique – et dans un tout autre style, plus oriental et hétéroclite, l'Ecole d'Insan Greek l'était aussi – et d'autre part, il se sentait chez lui. Le Hall d'entrée était si grand que celui du château d'Albanie aurait pu y loger deux fois, et le plafond si haut que Harry n'arrivait pas à se décider s'il le voyait ou si la pénombre, dans les hauteurs, trompait ses yeux. Murs et sols étaient façonnés de pierre grise, des torches enflammées éclairaient leur chemin d'une lumière à la fois chaleureuse et menaçante, juste ce qu'il fallait pour créer une ambiance de mystère. Un somptueux escalier de marge permettait de monter dans les étages. De temps à autre, une longue tenture colorée tombait de l'étage supérieur, portant le blason de l'école : divisé en quatre, il représentait un lion doré sur fond rouge sang, un serpent argenté sur fond vert forêt, un blaireau d'airain sur fond ensoleillé, un aigle de bronze sur fond bleu nuit, et les quatre animaux tournaient leurs têtes les uns vers les autres autour d'un gigantesque P.
« Draco dormiens nunquam titillandus » murmura Harry en tentant de se rappeler ses cours de latin. Ne jamais ...titiller le dragon qui dort ? Pour le coup, il ne connaissait pas la traduction exacte de « titillandus ».
Ils montèrent une dizaines de marches et le Professeur McGonagall s'arrêta devant une immense porte, sur laquelle était aussi gravée l'insigne de Poudlard. Harry pouvait entendre la rumeur de centaines de voix lui parvenant de derrière. La directrice adjointe se tourna vers lui, le fixa sévèrement, puis son regard s'adoucit imperceptiblement et ses lèvres pincées s'ouvrirent sur un micro-sourire.

-Bienvenue à Poudlard, Mr. Potter. Le repas du soir va débuter dans quelques minutes, mais avant que vous preniez place à la table, vous allez être réparti dans l'une des quatre maisons. Cette répartition constitue en chaque début d'année une cérémonie très importante, et le fait que vous soyez réparti après tout le monde ne diminue en rien la gravité du moment. Vous devez savoir, en effet, que durant tout le temps que vous passerez à Poudlard, votre maison sera votre famille. Vous suivrez les mêmes cours, dormirez dans les mêmes chambres et passerez votre temps libre dans la même salle commune que les élèves de votre maison.

Sentant la solennité du discours, Harry s'était redressé et écoutait avec attention. Inconsciemment, il avait adopté l'immobilité absolue imposée aux élèves lors de la cérémonie annuelle d'entrée à l'école d'Insan Greek. Il connaissait la chanson : il n'écoperait pas d'un Doloris, c'était bon pour les bleus. Il était si absorbé par les informations délivrées par la vieille dame qu'il ne songea même pas qu'il n'avait aucun risque de récolter de Doloris.

-Les quatre maisons ont pour nom Gryffondor, Poufsouffle, Serdaigle et Serpentard. Chacune a sa propre histoire, sa propre noblesse, et chacune a toujours formé des sorciers de premiers plans.

Harry tiqua.
Ce fameux antagonisme Serpentard versus Gryffondor – prenait-il sa source ici ?
Il n'avait jamais su !
Jamais su que Gryffondor et Serpentard étaient deux « maisons » regroupant des élèves de Poudlard ! Dire qu'il avait toujours prononcé ces noms sans faire référence qu'à Salazar Serpentard, l'ancêtre de Lord Voldemort, et Godric Gryffondor... dont il ignorait à peu près tout, à part qu'il était le modèle de Dumbledore et compagnie.

-Pendant votre année à Poudlard, chaque fois que vous obtiendrez de bons résultats, vous rapporterez des points à votre maison ; mais chaque fois que vous enfreindrez les règles, vous lui en ferez perdre. A la fin de l'année, la maison qui aura le plus de points remportera la coupe des quatre maisons, ce qui constitue un très grand honneur. J'espère que, quelque soit celle dans laquelle vous serez réparti, vous aurez à coeur de bien la servir.

Tout cela était un immense jeu, et Harry avait plongé dedans sans même s'en rendre compte, sans même se rappeler du moment fatidique où il avait lancé les dés. Il avait la gorge un peu serrée, le coeur un petit peu excité.

-Comment allez-vous choisir dans quelle maison je serai ? demanda-t-il timidement.

Le professeur le regarda d'un air impénétrable.

-Si vous êtes prêt, suivez-moi.

Elle tourna les talons et ouvrit magiquement les lourds battants de la porte gigantesque. Harry éprouvait un mélange de joie et de nausée, et la vision de centaines de visages inconnus se tournant vers lui coupa les jambes. Il reprit cependant rapidement contenance et avança le dos droit, le menton levé, à la suite de la directrice adjointe, entre deux tables d'une longueur surprenante. L'endroit était étrange et merveilleux. Des milliers de chandelles suspendues dans les airs donnaient à la vaste pièce une luminosité confidentielle et pourtant grandiose. Il y avait quatre tables, chacune sous une teinture aux couleurs de l'une des quatre maisons – Harry récapitula sans trop de difficultés : le serpent pour Serpentard, le lion pour Gryffondor, l'aigle pour Serdaigle et par défaut, le blaireau pour Poufsouffle. Les meubles étaient recouverts de nappes aux motifs dorés tournoyants. En plissant les yeux, Harry crut lire les mots « Draco dormiens nunquam titillandus », mouvant entre deux assiettes d'or comme portés par des flots. Tout était si magique.
Le plus surprenant – Harry ouvrit la bouche bêtement et les fixa, fasciné et glacé – c'était ces hommes de brume argentée qui flottaient entre les élèves ici et là. Des fantômes.

Je n'en ai jamais vu.

Bizarrement, ils lui firent penser aux djinns. Il n'y avait aucun trait de ressemblance entre les deux, mais quelque chose dans leur présence était à la fois terrifiant et admirable – et en même temps, Harry n'avait aucune envie de se trouver près d'eux. Mais vraiment aucune.

Soudain, il y eut un silence total, et Harry se sentit sur le point de se transformer en flaque – quelque chose n'allait pas. Mais non, il constata simplement que Dumbledore, depuis la table de professeurs, s'était levé.

-Avant que nous puissions rassasier notre appétit et étancher notre soif, l'un de vos camarades, retardataire, va être réparti. Je vous prie de souhaiter la bienvenue à Harry Potter et de l'accueillir comme vous savez le faire : en faisant de lui votre ami et en lui apprenant à enfreindre un maximum de règles !

Harry fronça les sourcils à ses mots et remarqua qu'à la table des professeurs, plusieurs personnes se cachaient les yeux dans une attitude désespérée. Minerva McGonagall quant à elle, conserva son expression pincée, et d'un tour de baguette, fit apparaître une petite estrade au centre de la pièce, surmontée d'un haut tabouret. Dessus, il y avait un chapeau pointu élimé, rapiécé, si moche qu'on aurait juré qu'il avait été avalé et vomi plusieurs fois par un dragon. Harry resta impassible mais en lui-même, en l'espace de quelques secondes, il eut le temps de se demander s'il devait métamorphoser ce truc devant cinq cents personnes, s'il devait le détruire, s'il devait le poser sur sa tête, s'il s'agissait d'une sorte de rite initiatique destiné à humilier les nouveaux venus, s'il devait lui-même deviner en quoi consisterait la répartition, s'il n'allait pas tout simplement sortir sa baguette et jeter un vilain, très vilain sort aux faces goguenardes de ces crétins qui, au premier rang, moquaient son désarroi.

-Mr Potter, dit McGonagall d'une voix forte, venez vous asseoir.

Harry grimpa sur l'estrade d'un bond souple et s'assit sur le tabouret. Le chapeau dégoûtant lui tomba sur la tête.

« Ah, je suis dégoûtant ? »
Harry sursauta, déclenchant des rires.
« Ne t'inquiète pas, ils ne m'entendent pas. Ce ne serait pas plutôt à moi de te critiquer, hm ? C'est toi qui es en retard, jeune homme. »

Harry entendit tous ses systèmes d'alarme se mettre à hurler en même temps. Un objet ensorcelé.
Ne pas lui parler.
Il ne s'attendait pas à ce genre d'épreuve ! De la résistance mentale... Fort bien, il savait se défendre.

« N'aie crainte, je suis un chapeau pensant, et c'est à moi que reviens la charge de lire en toi pour choisir quelle sera ta maison. Tu n'as rien d'autre à faire que de rester les fesses sur ce tabouret. »
« Et en passant, si c'est de l'occlumancie que tu essaies de faire, c'est très mauvais. »

Un rire rocailleux résonna dans le cerveau d'un Harry mortifié.

« Assez discutaillé. Que vois-je, que vois-je ?... Hmm. Albus m'avait prévenu que ce ne serait pas facile. Tu as bon coeur, tu es tenace, et même teigneux. Il y a des qualités intellectuelles aussi et... un besoin très ancien qu'on reconnaisse ta valeur... un besoin d'amour... »

Je suis pas teigneux, sale morceau de vomi.

« Non, non, tu es adorable... »

Je suis pas adorable non plus. Je suis le Petit Lord. C'est moi.

« Aah... c'est ainsi que tu te définis... finalement ce ne sera pas si difficile que ça... »

Si vous m'envoyez à Gryffondor, je vous brûle.

« Aucun risque. Mais je reconnais que j'y ai pensé. SERPENTARD. »

Ce dernier mot résonna aux oreilles de Harry comme un gong et l'étourdit. Sur sa poitrine il sentit une drôle de chaleur, et remarqua que sa cravate affichait à présent des rayures d'argent et de vert sombre, et que les superbes armoiries de la maison de Salazar Serpentard étaient apparues sur sa robe. Le mot Serpentard ne résonna pas seulement à ses oreilles mais dans toute la grande salle, et d'assourdissants applaudissements se firent entendre depuis la table située la plus à droite. Harry tourna la tête et aperçut Draco.
DRACO !
Ce dernier lui adressa un large sourire et se pencha à l'oreille d'un garçon joufflu à sa droite tout en le désignant du doigt. Harry crut lire sur ses lèvres « Je le connais ! ».

Sur l'indication du Professeur McGonagall, il se dépêcha de courir prendre place en face de Draco, à la table des Serpentards.

-Qu'est-ce que tu as changé ! s'exclamèrent le blond et le brun en même temps.

Ils éclatèrent de rire. Ils ne s'étaient pas vus depuis presque trois ans, et se retrouver ainsi était vraiment très étrange.
Un verre tinta à la table des professeurs.

-Bon appétit ! leur souhaita Dumbledore, de son habituel ton guilleret.

Le regard de Harry glissa sur ses voisins, et s'arrêta sur une personne qu'il ne connaissait que trop bien. Severus, tête baissée vers son assiette, ses cheveux corbeau cachant ses yeux. Harry sentit son coeur s'emballer – il ne savait si c'était de colère ou de soulagement. Il retrouvait le traître. Il détourna les yeux, et les leva vers le plafond en inspirant.

Le plafond était d'un noir de velours parsemé d'étoiles. Une ligne gris fumée sembla passer devant certaines d'entre elles.
La salle était-elle à ciel ouvert ?

-Il n'y a pas de plafond ? demanda-t-il à Draco, qui avait d'autorité réquisitionné la cuillère du plat de pommes de terre alors que tout le monde salivait.
-Si, répondit celui-ci. Les étoiles, c'est de la magie.
-Ahh...

Harry contempla la voûte céleste d'un air rêveur.
Puis son ventre gargouilla, et il réquisitionna à son tour la cuillère.

Fin du chapitre 18

Comme promis, fin novembre :) J'espère que la lecture vous a plu... N'hésitez pas à me faire part de vos impressions.
Prochain chapitre dans deux semaines !