Hellooo good fellows !
Mah bien sûr que je suis vivante. Et Petit aussi.

Merci à tous pour vos messages d'encouragements, de "c'est trop bien la suite" :D et de coups de pieds au cul (j'en ai toujours un ou deux du genre "C'est pas pour dire ma chérie mais ça fait 6 mois.", et je vous jure que ce sont de ceux qui me boostent le plus. *Repérée : facile à culpabiliser*), enfin merci pour vos reviews, qui me font toujours immensément plaisir. Je suis certaine que, ce coup-ci, je n'ai pas répondu à chaque message, mea culpa ; je vais me mettre à jour.


Avant de vous laisser à votre lecture, en espérant que ce chapitre vous plaise et que l'histoire et son développement vous accrochent toujours autant, je me suis dit qu'un petit résumé des épisodes précédents ne serait (sans doute) pas superflu.

Les personnages : (si non listés, ils sont simplement grosso modo égaux à leurs versions canoniques (comme Dumbledore, McGo, Ron, Hermione, etc.)

Harry - Enlevé par le Seigneur des Ténèbres cette fameuse nuit du 31 octobre où tout devait se jouer (la cicatrice, le petite mort du mage noir, etc), il a grandi auprès de celui qui au départ voulait le tuer. Il a vécu diverses aventures au gré desquelles il a notamment gagné le surnom de Petit Lord. Là où nous en sommes, il a, techniquement, onze ans (mais Voldemort ayant ramené sa date d'anniversaire au 31 octobre, il a, dans l'histoire, douze ans).
Lord Voldemort - Venu pour tuer Harry le 31 octobre 1983, il l'a finalement ramené dans son repaire, au départ sans trop savoir qu'en faire. S'est intéressé à l'enfant ; l'a proclamé son Héritier ; a fini par l'appeler son fils, en privé.
Severus Snape - A l'origine fidèle à Lord Voldemort, l'a trahi pour sauver Harry de Son emprise, persuadé que le mage noir finirait par faire du mal à l'enfant à un moment ou un autre. Il s'est attaché à Harry, à son grand damn.
Avery, Nott - Les plus anciens mangemorts. Sympathiques du point de vue de Harry.
Lucius Malfoy - L'un des mangemorts préférés de Harry.
Bartemius Croupton Jr - Un mangemort exaspérant, pour ne pas utiliser un autre mot en -spérant.

Insan Greek - Le directeur d'une école de magie très borderline dans laquelle Harry a étudié deux ans, aussi charmant et dangereux que Dumbledore quoique nettement plus instable.
Agamemnon - Un lieutenant de discipline subordonné à Insan Greek qui, épuisé de cette école de fou, s'est fait engager à Poudlard.
Akata - Autre lieutenant de discipline (féminin) de l'Ecole d'Insan Greek. Alter Ego de Bellatrix Lestrange.
Claude - Meilleur pote de Harry à l'école d'Insan Greek, d'un an plus vieux que lui ; un petit gars cool.
Angelo - Autre camarade de dortoir dans la même école, de deux ans plus jeunes que Harry, blond comme les blés et tout à fait angélique, très proche de Pétroushka.
Pétroushka - Autre camarade de dortoir dans la même école, de quatre ans plus vieux que Harry, très malsain et partiellement vampire, protecteur envers Angelo.
Johan - Fils unique et chéri d'Insan Greek, médecin de l'école, de trois ans plus âgé que Harry. (Vous l'avez connu à douze ans, mais il a donc, lorsqu'Harry atteint lui-même ses douze ans, pas loin de quinze ans)
Ikki, Light, Junior, Pip, Ansalom, Cléo... - Autres élèves de l'école d'Insan Greek avec lesquels Harry a pu interagir.

Nymphadora Tonks - Egale à elle-même, mais il est à noter qu'aux cours de deux épisodes marquants (la détention de Harry par l'Ordre du Phénix puis l'emprisonnement par les forces du mal de'une Tonks égarée dans le château d'Albanie), notre jeune étourdie s'est rapprochée de Harry et s'en est fait un ami.
Draco Malfoy - Egal à lui-même, mais il est à noter qu'il subit d'incompréhensibles pressions parentales contradictoires l'exhortant tantôt à être ami avec le Petit Lord, tantôt ne lui adresser la parole sous aucun prétexte, qui ont contribué à créer entre les deux jeunes premiers de Serpentard une relation ambiguë entre concurrence et amitié.
Gregory Goyle dit "Greggy" - Brutalisé par Vincent Crabbe et manipulé par Draco, Harry qui au départ se sentait très seul à Poudlard au point d'entamer une dépression, l'a pris sous son aile. Il est naïf et extrêmement bon (au contraire de Crabbe qui est idiot et extrêmement con).
Marcus Flint, dit "Marky" - Capitaine de l'équipe de Quidditch de Serpentard dont Harry fait partie, mauvais garçon ; de quatre ans plus vieux que lui, il apprécie assez Harry.
Peregrin Derrick, dit "Perry" - Batteur dans l'équipe, de trois ans plus vieux que Harry (mais de la même taille que lui), il fait partie de ses amis.
Sally-Ann Perks, dite "Sally" - Une fille quelconque complètement folle de Harry.

Résumé des épisodes précédents :

Harry a été enlevé par l'ordre du Phénix (plus précisément, Minerva McGonagall, Alice & Frank Londubat venus libérer Tonks), mais Lord Voldemort, qui se fie notamment au témoignage accablant de Bartemius, pense que Harry s'est...enfui avec eux, et donc, l'a trahi. Harry n'est pas vraiment blanc dans l'histoire étant donné qu'il a lui-même conduit les intrus jusqu'à la cellule de Tonks (voulant aider son amie). Pendant que Lord Voldemort hurle sur tout le monde et jette des sorts sur son brave personnel, Harry s'amuse à Poudlard, totalement inconscient du drame qui se joue en Albanie, se sentant vaguement coupable de profiter du séjour, mais s'attendant tout de même à ce que son père vienne, au final et en toute logique, attaquer Poudlard pour le tirer de là.
A noter : Dumbledore, dans l'idée d'apaiser Harry, lui a promis qu'il reverrait Lord Voldemort aux vacances de Noël.
A noter aussi : Harry a découvert le miroir du Risèd et y voit Voldemort (en colère).


Bonne Lecture :)


Chapitre 23

Greggy n'oubliait jamais rien. Enfin si, tout naturellement il oubliait un fatras de choses, mais jamais rien de ce qu'on lui avait promis. Il était, en cela, semblable à tous les enfants.

-Tu m'avais promis que j'aurais une surprise si je venais à ton club de duel, sortit-il tout à trac à Harry, entre les brocolis et la jelly.

Le Petit Lord fronça les sourcils en enfournant une fourchetée de rôti, qu'il mâchouilla d'un air songeur.

-Je suis venu te voir te battre, reprit Greggy. Tu as cassé la mâchoire du gars, il y a eu une grosse bagarre avec tout le monde, puis Snape et Agamemnon sont arrivés et on est repartis dans la baignoire magique. Et depuis tu es la star de toute l'école. Sauf ceux qui t'aiment pas, forcément. Tout ça pour dire que j'ai le droit à ma surprise, conclut très sérieusement le garçon en repoussant son assiette pour se servir un grand bol de jelly à la framboise.

Harry sourit, les dents pleines de sauce, puis s'essuya la bouche d'un geste princier avec la serviette en soie de Draco – qui le fusilla du regard mais se tint coi – et hocha solennellement la tête :
-Ce soir, la surprise.
-Pourquoi pas maintenant ? Juste avant le cours de Botanique ?
-Je pense que c'est mieux de nuit.

Harry contint son sourire malicieux face à la lueur curieuse et à l'excitation impatiente qu'il put lire dans les yeux bleu-gris du petit Greggy, qui se mordit les lèvres pour ne pas laisser voir son impatience, et retourna à son dessert fruité et gélatineux.

Dès que neuf heures eurent sonné, confinant les élèves dans le confort sûr de leurs Salles Communes, Harry jugea qu'il était temps de se faufiler dans les couloirs de l'école, et fit un discret clin d'œil à Greggy, qui tournait paresseusement les pages d'un recueil des Contes de Grimm, s'étonnant à chaque nouvelle histoire de n'en avoir jamais entendu parler – Harry lui avait pourtant juré qu'il s'agissait de grands classiques. (Mais Harry avait parfois du mal à délimiter, surtout en matière de littérature, ce que les enfants sorciers normaux connaissaient ou ne connaissaient pas, et en l'occurrence, des légendes moldues, bien que présentes dans la bibliothèque du château d'Albanie au même titre que les manuels de magie, constituait un patrimoine mystérieux aux yeux des étudiants de Poudlard.)

Greggy referma le livre, Harry quitta le-fauteuil-du-roi-de-Serpentard-celui-qui-était-le-plus-grand-et-le-plus-confortable-au-chaud-devant-la-cheminée-et-qu'on-lui-avait-concédé-sans-heurts-depuis-le-début-de-sa-gloire-au-Club-de-Duel, s'étira en bâillant et, après un rapide coup d'œil à droite et à gauche, leur jeta à tous deux un sortilège de désillusion.

Les deux garçons quittèrent le donjon et s'aventurèrent dans la nuit claire en trottinant gaiement. Ils marchèrent en équilibre sur les murets d'enceinte, sautèrent de créneau en créneau, puis Harry les redirigea vers le grand escalier de la tour d'astronomie qu'ils gravirent jusqu'au sommet. Là, depuis le balcon, ils se hissèrent sur le toit de la tour, et Harry mit sa main en visière.

-Qu'est-ce que tu cherches ?
-Une cheminée.
-La plus proche c'est celle-là, là-bas, signala Greggy en pointant son doigt vers un autre bâtiment.
-Oui mais celle-là, on ne peut pas l'atteindre. Y a comme un trou de quinze mètres entre les deux toits.
-Fais venir ton balai.

Harry baissa sa main, surpris.

-Je n'y aurais pas pensé.
-C'est parce que t'es un grand niais.

Les deux garçons éclatèrent de rire.

-Non, on va y aller à pieds, c'est plus rigolo, décida Harry en se mettant en position accroupie pour glisser sur les ardoises du toit et sauter sur le toit voisin.

Ils coururent de toit en toit jusqu'à la cheminée non pas la plus proche, mais la plus accessible. Arrivé, Harry fit signe à Greggy de se placer derrière lui et, les yeux plissés pour faire barrière contre la fumée irritante, vint se tenir tout près de la sortie de cheminée.

Il toussa quatre fois, éternua deux fois, et leva sa baguette.

-Morphae anima ! s'exclama-t-il.

Sous les yeux des deux garçons, la fumée prit la forme d'un énorme requin, s'enfuit à grands coups de queue vers la forêt interdite et se dispersa au bout d'une dizaine de mètres.

-WOW ! s'écria Greggy. Tu peux faire ce que tu veux ?
-Ouip.
-C'est trooop cool. Tu peux faire plein de petits poissons ?

Harry donna naissance à des centaines de petits poissons de fumée. Greggy contourna la cheminée pour passer ses mains dans le flot, en rigolant comme un bêta. Il sortit à son tour sa baguette et leur jeta son sort favori : le sort de coloriage. Une petite portion du ciel se retrouva envahi d'un banc de plancton bleus, voguant de gauche à droite dans un mouvement lent et sensuel, avant de s'évanouirent au bout de quelques secondes.

Les deux garçons s'amusèrent à jouer aux dieux pendant plus d'une heure, se laissant porter par la magie du moment, la douceur de la nuit. C'était l'un de ses moments qui faisaient oublier à Harry tous ses soucis et lui donnait envie de ne penser à rien et de laisser faire la vie.

-Un dragon, demanda Greggy, allongé sur les ardoises, les bras derrière la tête.

Harry, assis à côté de lui, tendit sa baguette vers la fumée et forma dans son esprit les contours d'un immense dragon chinois, l'un de ceux dont le corps, semblable à celui d'un serpent, s'enroulait sur lui-même sur des mètres et des mètres d'anneaux et d'écailles, son énorme tête maléfique ornée de deux longues moustaches tombantes. Greggy rigola, sa poitrine se souleva deux fois dans un petit « Ah, ah ».

-Rouge, réclama Harry.

Son ami leva à son tour sa baguette et l'animal mythique se retrouva peint d'un rouge flamboyant, nimbé de reflets oranges et violets.

L'animal flotta au dessus de leurs têtes, à la fois menaçant et amical.

HP-LV-HP-LV

Severus Snape s'était toujours consacré exclusivement et passionnément à son rôle de mangemort. Il avait, dès ses quinze ans, vécu au jour le jour selon le bon désir du Seigneur des Ténèbres, vivant et bataillant à ses côtés, se tenant nuit et jour à sa disposition.

Son changement de camp, après de longs et éprouvants mois d'espionnage bilatéral, le laissait dans une situation jusque là inédite.

Il s'ennuyait.

Enseigner les potions, il connaissait ce métier sur le bout des doigts – et il n'aimait pas particulièrement cela – il le faisait donc sans y penser, dispensant ses remarques acerbes autant par habitude que par réel agacement.

Espionner, il ne faisait plus.
Se battre, il ne faisait plus.
S'occuper de Harr – enfin bref, il ne faisait plus rien.

Albus Dumbledore et son caractère lunatique avaient bien de quoi occuper une partie de ses migraines, mais bientôt, il se retrouva même à ne plus être sujet aux migraines, et s'ennuya encore davantage. Car lorsque les maux de tête le saisissaient, Severus ne tergiversait pas : il avalait un flacon de Relaxeasy et se traînait comme une larve pendant une heure ou deux, l'œil torve, la pensée ramollie. Généralement, il en profitait pour corriger les copies des première année. Cela avait le mérite de tuer deux heures.

Severus allait plutôt bien, à part ça. Si l'on mettait de côté la menace de mort qui pesait constamment sur lui depuis sa trahison au Seigneur des Ténèbres, il se sentait presque libéré. Nettement moins tourmenté que ces derniers mois, c'était certain. A présent que Harry vivait à Poudlard, il estimait avoir fait sa part du contrat. Le gosse s'adapterait. Les gosses s'adaptaient merveilleusement bien. Severus n'espérait pas de remerciements, non, il s'en foutait royalement. Il était content – content – d'avoir réussi à sortir Harry du repaire de Voldemort. Ce devait être difficile pour le petit pour le moment, mais cela lui évitait bien des épisodes douloureux. Peut-être même que cela lui évitait la mort. Severus était intimement persuadé qu'un jour où l'autre, le Seigneur des Ténèbres aurait levé la baguette sur son Héritier. Et Severus avait préféré ne pas parier sur le sortilège qui en sortirait.

Donc, Snape, bien qu'il regrettât sa condition de mangemort, était presque heureux dans ses habits de repenti – le repentir réel ne s'était pas encore manifesté, et il doutait qu'il se manifestât jamais, mais il pouvait vivre ainsi.

Sauf qu'il s'ennuyait.

Dumbledore, soit qu'on ne pouvait décidément rien lui cacher et qu'il ait décidé de sortir son collègue du marécage d'ennui dans lequel il s'embourbait de jour en jour, soit que par un hasard tout à fait extraordinaire, il s'ennuyait lui aussi, convoqua un jour Severus pour une mission d'importance.

« Convocation pour mission d'importance », étaient les exacts mots de son message, suivis de : « C'est fort en chocolat ! ». Severus supposa sans trop de risques qu'il s'agissait du nouveau mot de passe.

-Oui, monsieur le directeur ? fit le maître des potions en guise de bonjour en pénétrant dans le légendaire bureau circulaire.
-Severus, lâcha le grand homme en fixant intensément le nouveau venu.
-Albus, répondit profondément le susnommé, sarcastique.

Familier des lubies de Dumbledore, il se permettait quelques entorses au protocoles, surtout que de son point de vue, aucune autorité compétente ne pouvait lui promettre de punition réellement dissuasive – à part Azkaban, mais une petite pichenette ne menait pas directement à Azkaban, du moins l'espérait-il.

-Severus, vous êtes très doué en potions.

« Ah bon ? » failli répondre l'ex-mangemort, mais il préféra préserver son énergie et se contenta de hausser les sourcils, attendant la suite. Albus Dumbledore avait ce petit faible : il aimait bien énoncer des évidences, ça le ragaillardissait.

-J'ai besoin de votre aide, reprit le vieux sorcier. De votre assistance. Ou plutôt, de vos conseils. Enfin, bref, j'ai besoin de vous. Même si je ne sais pas exactement en quoi vous allez m'être utile.
-Laissez-moi deviner. Vous projetez d'en finir une fois pour toute avec le Seigneur des Ténèbres et je vais vous servir d'appât.

Un sourire bizarre apparut sur les traits ridés du directeurs, comme s'il avait voulu dire « Ne plaisantez pas avec ça » mais avait simultanément dû contrôler un gros « Ah ah ah ! ».

-C'est une idée, je la note, vous ne pourrez pas me blâmer de la ressortir le moment venu, susurra-il en souriant, et en saisissant son lourd manteau nuit étoilée.
-Vous ne me ferez pas croire que c'est moi qui vous l'ai donnée, répartit Severus en ayant moyennement envie de rire. Où allons-nous ?
-Là où j'aurai peut-être ou peut-être pas besoin de vous. A Sainte-Mangouste.

Les deux hommes sortirent du bureau.

Juste avant de fermer la porte, Albus Dumbledore eut l'air d'avoir oublié un détail, se retourna et fit venir de son bureau une petite poignée de bonbons au citron, qu'il empocha avec un sourire enfantin.

HP-LV-HP-LV

La raison pour laquelle Albus avait fait venir Severus à Sainte-Mangouste était double. Doublement alitée.

-Adrastée Atrakis, dix-huit ans, et Li Ya Fan, seize ans, présenta la médicomage en jetant un coup d'œil attristé à ses fiches, qu'elle connaissait par cœur – tout le monde connaissait ces fiches par cœur dans le service. Arrivées en même temps il y a dix ans, au seuil de la mort. Leur état n'a pas évolué, elles sont toutes les deux dans un coma profond. La plus jeune réagit occasionnellement aux voix d'hommes avec une certaine agitation. Voulez-vous... voulez-vous que je vous laisse seul avec elles, monsieur Dumbledore ?
-Oui, vous seriez un ange.

La jeune médicomage sortit. Albus s'approcha de la plus jeune, Li Ya, et se pencha sur son visage.

-Bonjour. Bonjour Li Ya. Comment vas-tu depuis la dernière fois ? Tu te souviens de ton papa ?

La patiente montra d'imperceptibles signes d'agitation : de légers mouvements de tête, une crispation des muscles du front et une plainte sourde montant de sa gorge.

-Bon, stop, intervint Severus. C'est votre fille ?
-Grands dieux, non ! protesta le vieil homme en se redressant.
-Dans ce cas qui sont-elles ? Pourquoi m'avez-vous fait venir ici ?

Dumbledore se retourna vers Severus et désigna chaque lit d'une main :

-Ce sont les filles d'Insan Greek.
-De qui ?
-Insan Greek, répéta Dumbledore en faisant apparaître deux chaises et en s'asseyant comme s'il était chez lui. Le sorcier de l'école de magie qui a accueilli Harry Potter pendant deux ans.

Severus resta impassible, mais oui, ça lui revenait. Il devait avoir entendu ce nom alors qu'il officiait encore auprès de son ancien maître...
Il ne savait toujours pas avec précision où Albus Dumbledore voulait en venir, mais à présent, il ne naviguait plus en terrain inconnu.
De toute évidence, ces deux jeunes filles seraient la matière d'une négociation.
Le regard bleu lumineux du vieux mage capta celui de son collègue et l'espace d'un instant, une discussion silencieuse eut lieu :
-Vous voyez de quoi il retourne ?
-Je vois de quoi il retourne.
-Vous pouvez m'aider à soigner ces filles ?
-Je n'en sais rien.
-Mais si, vous y arriverez.
Suite à quoi le directeur de Poudlard remonta ses lunettes en demi-lune sur son nez aquilin et posa les mains sur ses genoux.
-J'ai déjà essayé de soigner ces enfants, dit-il après un raclement de gorge. Ce fut un échec, et j'ai pourtant réellement essayé. Mais j'ai appris récemment un élément nouveau.
-Qui est ?
-Le Doloris. Le Doloris les a mises dans cet état.
Severus ouvrit la bouche comme pour dire « Aaahh... ».
-Dans ce cas, il y a moyen de les faire revenir, au moins en partie, murmura-t-il.
-Oui : nous pouvons dans le pire des cas les faire revenir à l'état de légumes, en débloquant leurs esprits du sommeil dans lequel les a plongé la torture. Mais j'aimerais éviter cette solution déprimante.
-Mais alors... Vous voudriez essayer les sorts et potions de soin classiques contre le Doloris ? Vous voulez faire de la médecine expérimentale ?
-On ne peut rien empirer, dans tous les cas.

Mentalement, Severus se dit qu'il était à peu près sûr que si. Mais il n'avait pas de problème avec ça. Il ne connaissait pas ces filles ni ce « fou grec », et puis, globalement, il n'en avait rien à cirer des êtres humains.

-Mais les médicomages ont déjà dû faire de leur mieux, se permit-il de faire remarquer en bon technicien.
-Les médicomages ne savent pas, rappela le vieux mage, à quoi est dû leur état.
-Je suppose qu'il est hors de propos de les mettre au courant.
-Je dois avouer que cela ruinerait mes plans.
-Donc ma mission d'importance, résuma Severus Snape, est de les faire sortir du coma en sautillant, en pleine possession de leurs esprits, et de toutes leurs autres capacités.
-C'est ça ! sourit Albus. Mais vous vous méprenez sur un détail.
-...qui est ?
-Notre mission d'importance, Severus. Je participe.

HP-LV-HP-LV

-Y a quelqu'un ? grogna une voix reconnaissable entre mille.

Minerva soupira et ferma les yeux. Et elle se se fût enfuie sous sa forme animagus si l'intrus n'avait pas eu quatre-vingt dix pour cent de chances de la reconnaître et ainsi de la couvrir de ridicule. Sans prendre la peine de rouvrir les yeux, elle égalisa la longueur d'une pile de parchemins en la tapant sur le bureau avec un peu plus de vigueur que nécessaire, fit un rapide mouvement de relaxation des épaules et des mâchoires, et prononça d'une voix claire :

-Entrez, Denhaert.

Elle rouvrit les paupières dans le but de fusiller l'importun du regard.

Agamemnon se tenait devant son bureau, le visage à dix centimètres du sien, les poings appuyés de chaque côté de ses feuilles, l'air amusé. Elle sursauta presque.

-Vous connaissez les bonnes manières ? lui cracha la directrice de Gryffondor au visage, déconfite d'être ainsi prise par surprise.
-Ouais, maugréa l'homme dans sa barbe sans pouvoir cacher son sourire. Je les utilise à l'occasion.
-En quoi puis-je vous aider ?
-En rien, je ne viens pas vous demander d'aide.
-Vous n'avez pas changé depuis vos quatorze ans, c'en est d'un effrayant !...

Agamemnon sourit de toutes ses dents.

-J'allais vous dire la même chose.
-Vous me l'avez déjà dit, grinça Minerva.
-Oups ?
-Bon, abrégez, vous m'exaspérez, c'était tout l'intérêt de vous faire remarquer que vous n'avez pas changé. Quel est le but de votre visite, Professeur Denhaert ?
-Je viens vous informer, puisque le directeur n'est pas là...
-Le directeur n'est pas là ? Mais où est-il ?
-Mais laissez-le vivre... soupira Agamemnon. Je viens vous informer que le Club de Duel, qu'il m'a chargé de surveiller, compte un nouveau membre.
-Vous m'en voyez ravie. Vous pouvez partir, je transmettrai.

Agamemnon se redressa.

-Histoire de vous éviter de venir courir à ma porte lorsqu'il vous demandera « Quel membre ? » : il s'agit de Harry Potter, et il a créé un léger désordre hier soir. Voyez comme je suis prévenant.
-Oui, vous êtes merveilleux. Si c'était en mon pouvoir, je vous offrirais un congé rien que pour vous remercier.
-Oh oh, mais c'est qu'elle grifferait, ma petite chatte !
-Sortez ! siffla Minerva en se retenant de le traiter de tous les noms.

HP-LV-HP-LV

Severus s'attendait à ce que, en tant que collègue de mission, Albus Dumbledore soit emmerdant. Mais travailler dans un labo de potions avec le directeur de Poudlard ne ressemblait pas du tout à travailler dans un labo de potions avec le directeur de Poudlard. Severus avait plutôt l'impression de donner un cours particulier à un élève surdoué et complètement inconscient. Son œil devait rester constamment en alerte, attentif au moindre geste du mage blanc, qui n'avait plus pratiqué les potions depuis quatre-vingt deux ans mais sentait que « ça revenait ». La situation était étonnamment dix fois plus stressante que de surveiller les Buses d'un bataillon d'incompétents dangereux. Car, en effet, « ça revenait » : Albus se rappelait d'incroyables astuces de potions, et les appliquait avec un imparable raisonnement mathématique qui, quoi qu'on pût en dire, ne lui faisait que rarement défaut. Le problème était que, si certains éléments de l'étude des potions lui revenaient soudainement, d'autres aspects méthodologiques essentiels lui demeuraient opaques.

Comme, par exemple :
-Albus, relevez vos manches. Oui, c'est du feu.
Ou encore :
-Albus, votre barbe. Non, elle n'entre pas dans la composition de la potion.
Ou bien encore :
-PAR SALAZAR QU'EST-CE QUE VOUS AVEZ FAIT ?
-J'ai, j'ai, j'ai mis du... bégaya le grandiose, le superbe, le magnifique mage blanc qui avait refusé treize fois le poste de ministre de la magie. J'ai mis du... du... fit-il en se prenant le menton dans les mains, incapable de se souvenir de ce qu'il venait de jeter négligemment dans son chaudron. Le flacon que vous venez de poser à côté de moi, qu'était-ce ?
-...Vous avez mis du Véritasérum ?
-Il semblerait.

Severus s'approcha du chaudron fumant – d'où venaient de sortir une douzaine d'éclairs – avec une figure qui n'en finissait pas de s'étonner de la connerie humaine.
-Je peux savoir pourq... commença-t-il, agacé, avant de se calmer et d'appuyer sa main gauche sur sa tempe – ce qui l'aidait ordinairement à parler poliment. Pourquoi avez-vous pensé qu'il serait judicieux de mettre du Véritasérum là-dedans ?
-Ça sent fort, Severus ; puis-je vous suggérer de reculer...
-Évidemment, ça sent fort, vous y jetez n'importe quoi, marmonna le maître de potions en se penchant sur le chaudron.
-A vrai dire et pour tout avouer, quand vous avez posé ce flacon près de moi, je l'ai vidé dans le mélange par pur réflexe. Je sais que c'est idiot, ne me regardez pas comme ça, ajouta-t-il d'une petite voix. Et vous devriez reculer, murmura-t-il encore plus faiblement.

La fumée argentée qui s'évaporait du chaudron commençait à envahir les poumons de Severus, aussi recula-t-il en grimaçant. Combien d'ingrédients gâchés dans cette (excellente avant d'être massacrée par une erreur d'inattention) potion ratée ?

-Dire que nous aurions pu soigner le cancer avec ça. Vous devriez avoir honte.
-Vous me taquinez, Severus.

A ce moment un dernier éclair jaillit hors du chaudron, puis le reste de la potion s'évapora dans un « pouf » argenté qui emplit presque aussitôt tout l'espace respirable de la salle sombre du donjon dans laquelle nos deux magouilleurs s'échinaient à dénicher le produit miracle qui ramènerait à la vie les deux filles Greek.

Albus et Severus quittèrent la salle à quatre pattes pour échapper à la fumée toxique et sortirent de la pièce en toussant.

-Pensez-vous que nous arriverons à les sortir du coma ? demanda le directeur en dénouant sa barbe, dont il avait fait un nœud papillon pour qu'elle ne traîne pas sur le plan de travail.
-Qui ? Nos élèves ? grogna ironiquement Severus. Leur apathie est irréversible.
-Faux, archifaux, regardez ce fantastique Club de Duel, qu'ils ont fait renaître après des siècles de poussière accumulée dans le gymnase !
-Fantastique Club de Duel, répéta son subalterne d'un air neutre.
-Mais je parlais des petites Adrastée et Li Ya.
-Je ne sais pas si nous y parviendrons, lâcha Severus après un soupir. Cela pourrait nous prendre des années.
-Mon plan de négociation n'est bâti que sur six mois, il va nous falloir être plus rapide que cela.
-Bien, dans ce cas je propose que vous vous occupiez de toute la partie négociations tandis que je m'occuperai des potions.
-Oh, non, je m'amuse beaucoup trop avec vous, répartit gaiement le barbu en remontant d'un doigt ses lunettes en demi-lune sur son nez aquilin.

Il se détourna en feignant de ne pas avoir vu l'air torturé de Severus Snape, qui se retint de justesse de lui glisser que, sans vouloir se montrer dépréciatif, il avancerait peut-être plus vite sans lui.

HP-LV-HP-LV

-Severus ?

Le maître des potions laissa tomber ses bras ballants sur son lavabo, atterré qu'on passe sa vie à venir l'enquiquiner. Quand ce n'était pas Albus, c'était « Agamemnon », dont il attrapa le reflet dans le miroir ébréché de son bureau. L'homme était entré en frappant – oui, entré en frappant, Severus était indécis quant à savoir s'il s'agissait d'un progrès par rapport à son habitude d'entrer sans frapper, et conclut que non – et avait l'air d'une humeur à peu près joviale, ce qui se traduisait par une lueur malveillante dans l'œil gauche et une esquisse de sourire à la commissure des lèvres, esquisse savamment dissimulée par la méchante barbe. Severus avait plus de points communs qu'il ne voulait l'admettre avec ce type secret, noble et brutal, aussi appréciait-il assez leurs conversations occasionnelles.
Mais pas après Albus.
Rien après Albus, mis à part une cigarette – ou douze.

-Ouais ? fit le maître des lieux en finissant de se laver les mains.

L'autre vint se tenir droit devant son bureau, et attendit que son hôte vînt se tenir lui aussi, droit de l'autre côté du bureau.

-Tu as quand même un fond militaire, songea Severus à voix haute, se surprenant lui-même de faire la remarque.
-Hm ? Oui.

Silence.

-...Et... tu es venu pour ?

Agamemnon prit une profonde inspiration et fit :
-Hé bien...

C'était un « Hé bien... » qui annonçait un truc énorme ; Severus savait les reconnaître, oh que oui.

-Stop, coupa-t-il aussitôt en allumant magiquement une cigarette, avant de tirer dessus comme un drogué. Si tu as quelque chose de grave à dire, va le dire ailleurs. Franchement, j'ai eu ma part d'emmerdements.

Il se surprit à nouveau à disant cela, car s'il lui arrivait d'être mordant – très souvent, à vrai dire – il n'était pas toujours aussi franc. Agamemnon de son côté haussa un sourcil mi menaçant-mi amusé, et enfonça les mains dans les poches de sa robes.

-Non, rien de grave, sourit-il d'un air moqueur.
-C'est de moi que tu es en train de te moquer ?

L'autre sourit encore plus largement, et haussa les deux sourcils :

-Tu es sûr que tu n'as fumé que des clopes ?
-Oui. Je t'en offre une ?

Mais que lui arrivait-il ? Il n'offrait jamais ses cigarettes. A part à Lucius, dans le temps.

-Volontiers.

Le lieutenant saisit le paquet dans son immense main, alluma une cigarette, la porta à ses lèvres, tira une bouffée pour la forme et reprit où il en était resté :
-Donc. Que penses-tu de Minerva ?
-...Elle est folle d'Albus, répondit Severus.

Mais pourquoi je dis ça ? s'écria-t-il en lui-même.

-Ah ah, rit Agamemnon.

C'était un rire jaune.

-Oui, j'avais remarqué, avoua-t-il finalement. Mais à part ça ?

Severus eut l'impression qu'il s'apprêtait à répondre une énorme ânerie, sans en être bien sûr, ce qui était terrifiant. Il s'empressa de tirer bouffées sur bouffées.

-C'est une femme bien, relança Agamemnon après un instant de réflexion.
-Tu veux te ranger ?
-Je voudrais savoir ce que tu penses d'elle. Tu la connais mieux que moi.
-Ce n'est pas sûr. Elle m'a giflé, une fois. Je crois qu'elle se prend pour ma grande soeur. Sinon elle est plutôt pas mal pour son âge. Tu crois que je devrais me ranger ? Il n'y a personne qui me plaise. Je ne veux pas d'enfants. C'est pourtant bien les enfants. Mais c'est trop de souffrances. OH MON DIEU ! s'exclama le maître des potions en saisissant sa tête dans ses mains, réalisant l'horrible situation.
-Tu te sens bien ?
-Je suis sous Véritasérum, lâcha Severus, pâle comme la mort.

Jamais, jamais, jamais il n'avait vécu situation plus périlleuse, lui l'occlumens accompli. Le Véritasérum, un accès direct à votre âme.

-Va-t-en, je t'en prie, murmura-t-il à Agamemnon, et ne reviens pas avant demain.
-Qui a pu te faire boire du Véritasérum ? s'inquiéta le lieutenant en serrant la mâchoire, prêt à retourner tout Poudlard pour attraper le garnement.
-C'est un accident, répondit Severus de façon quasi inaudible, écrasant ses points sur ses paupières. Une potion ratée d'Albus qui a embaumé tout le labo et...
-...Dumbledore est sous Véritasérum lui aussi ?
-Probablement... laissa échapper le maître des potions dans ce qui ressemblait assez à un couinement de souris.
-Parfait, sourit largement Agamemnon. Avant que j'aille à la pêche aux infos, quelques questions pour toi : dis-moi...

Severus se boucha les oreilles et se dirigea vers la porte de ses appartements.
Le lieutenant éclata de rire, écrasa sa cigarette à peine entamée sur la copie d'un Poufsouffle de deuxième année et se dirigea vers la sortie.

-Je ne vais pas abuser de la situation, et de toute façon, je n'ai rien à te demander, sourit-il en ouvrant la porte.

Severus retira précautionneusement les mains de ses oreilles. Son invité s'arrêta, pensif, au moment de franchir le seuil.

-Ah, si. Comment Voldemort s'est-il retrouvé à être le tuteur de Harry Potter ?
-Il voulait le tuer. Il s'est pris d'affection pour lui. Il en a fait son héritier. Et maintenant qu'il a grandi, Il veut à nouveau le tuer.
-Comment tu le sais ? murmura Agamemnon en plissant les yeux d'un air suspicieux.
-J'étais mangemort.

Silence.

-Tu as trahi ?
-Je...
-Non, ça ne me regarde pas, grogna l'homme en claquant très vite la porte derrière lui.

HP-LV-HP-LV

Agamemnon poussa la porte du bureau directorial, tout en toquant pour la forme sur le panneau de bois.

-Bonsoir Albus.

Le mage blanc le salua d'un petit hochement de tête.

L'habituel regard bleu pétillant fouillait systématiquement son interlocuteur jusqu'aux tréfonds de son âme, suscitant un vague sentiment de malaise, de nudité, que le professeur de Forces du Mal n'avait habituellement aucune difficulté à repousser. Il se contentait de se tenir comme un bloc opaque devant l'immémorial barbu – Agamemnon se disait parfois que, depuis les trente ans qu'il le connaissait, Albus n'avait pas vieilli d'un jour, ce qui était absurde, forcément, après tout ses cheveux étaient devenus un peu plus blancs. Mais aujourd'hui, au moment où le regard du vieux mage se posait sur lui avec une absolue sérénité, lumineux et transcendant, Agamemnon sentit ses genoux flancher, et son torse s'ouvrir sous le coup porté par l'épée de feu venue révéler ses entrailles.

-Vous allez bien, Agamemnon ? demanda aimablement le directeur, avec un imperceptible regard sournois.
-...Vous êtes bien sous Véritasérum ? lâcha le lieutenant d'une voix blanche, sentant indiciblement que quelque chose clochait. J'ai l'impression que je suis sous Véritasérum.
-Oh, ça – Il sourit – Préférant anticiper la curiosité bien naturelle, pour ne pas dire la tendance humaine à profiter des faiblesses de son semblable, j'ai décidé de soumettre mes visiteurs au même régime que moi. Vous m'en excuserez.

Agamemnon ouvrit bêtement la bouche, laissant sa stature d'impressionnant lieutenant barbu, sévère et méchant, dégringoler de façon sinon ridicule, assez pathétique.

-Nous sommes donc tous les deux contraints de nous dire la vérité...?
-Oui. C'est beau, n'est-ce pas ? Une discussion à cœurs ouverts.
-C'est affreusement effrayant. Surtout avec vous. Mais j'aime croire être un homme courageux. Alors. Dîtes-moi la vérité : …
-Bien volontiers.
-...

Agamemnon se tint muet comme une carpe, réalisant soudain que les subtiles informations, personnelles, minimes, ridicules, qu'il aurait extorquées avec un plaisir malicieux, mouraient sur sa langue pour laisser place à un no man's land terrible, derrière lequel s'amenaient des questions graves et essentielles. Celles dont le petit enfant tremblant tapis au fond de lui ne désirait pas connaître la réponse. Celles qu'il fallait poser.

-Va-t-il y avoir une guerre ? demanda-t-il finalement.
-Je ne peux pas dire l'avenir. Je ne m'y risquerai pas. Mais je crains, et c'est mon ressenti personnel, mon intime conviction, que Voldemort n'en est qu'au début de sa folie. Ses récentes attaques ressemblent aux prémisses d'un tremblement de terre. Mais je ne sais pas encore quelle sera la magnitude de ce tremblement de terre. S'il pouvait toucher Voldemort et uniquement lui, ce qui n'est pas impossible, cela me soulagerait. Sans compter que cela me donnerait la mesure de son humanité.
-Comment cela ?
-Je remarque que Voldemort manifeste toute son horreur lorsqu'on lui retire Harry.
-...Vous êtes sûr de ça ?
-...Non. La guerre, qu'elle ait lieu ou non, nous dira si j'avais raison.
-Ah bon.

Agamemnon se dit que vérité ou pas, il avait toujours du mal à suivre Albus. La conversation qu'ils avaient présentement ressemblait d'ailleurs beaucoup à celles qu'ils menaient généralement – épurée de ses parenthèses mutines, plaisanteries, ragots et autres bonbons au citron.

-Agamemnon, puis-je vous poser une question sur Insan Greek ? Je crois que c'est d'une grande importance. Vous êtes libre de quitter la pièce si je vous embarrasse.
-Allez-y, bougonna le lieutenant en haussant les épaules.
-Est-il réellement mauvais envers les enfants ? Plus particulièrement, est-il un danger pour ses propres enfants ? Plus exactement, s'il venait à retrouver vivantes les deux filles qu'il a plongées dans le coma à force de Doloris, se montrerait-il bon envers elles ou recommencerait-il à faire de leurs vies un enfer ?
-Oh, répondit Agamemnon sans réfléchir, il en ferait des enfants pourries-gâtées, les ferait vivre dans du coton et ne lèverait plus jamais la main sur elles.
-Comment pouvez-vous en être certain ?
-Il suffit de regarder comment il a élevé Johan. Jamais le moindre Doloris, choyé à en étouffer, et ce gamin dispose d'un statut presque plus privilégié que celui du directeur, à l'école.

Albus ferma les paupières et hocha très lentement la tête.
Lorsqu'il les rouvrit, il laissa un large sourire éclairer son visage.

-Laissez-moi à présent répondre à la question que vous espériez me poser en venant ici. Non, Minerva n'accepterait pas votre invitation à dîner, elle a sa fierté et elle aime bien vous contrarier. Mais oui, vous devriez persévérer. Elle vous adore.
-Mais comment faites-vous pour... commença le professeur d'un ton exaspéré. Est-ce que vous utilisez la légilimencie ?

Un sourire encore plus large lui répondit.

-Je suis observateur.

HP-LV-HP-LV

Aussi étonnant que cela puisse paraître, Albus et Severus finirent par arriver à quelque chose. A vrai dire, le plus étonnant était – non pas qu'ils fussent arrivés à quoi que ce soit, mais – que l'un des nombreux résultats suspects obtenus durant leurs séances de bidouillages de potions ait pu donner naissance à un soin utilisable.

Les filles d'Insan, Adrastée et Li Ya, revinrent à la vie. La première chose qu'elles dirent fut : « Maman », chacun réclamant la sienne. Dumbledore fut bien en peine de leur amener ces femmes dont il ne connaissait pas l'identité, surtout qu'il était très occupé à se congratuler en tournant sur lui-même, tout à son excitation. La joie de Severus transparaissait quant à elle de façon relativement discrète : il souriait d'une oreille à l'autre – on a dit relativement. Severus avait la sensation – douce et réconfortante – de n'avoir jamais rien accompli d'aussi extraordinaire de toute sa vie, à part peut-être lorsqu'il avait reçu sa Marque, ou encore lorsqu'il avait extrait Harry des griffes du Seigneur des Ténèbres. Faire sortir du coma deux gamines végétant dans un traumatisme post Doloris depuis des années, ce n'était pas rien.

Aussitôt, enfin, après avoir offert un verre d'eau aux jeunes filles – et des bonbons au citron – Albus les informa que leur père serait ravi de les revoir. La réaction ne se fit pas attendre : les deux filles se mirent à hurler, prises de panique, et la plus jeune se mit à trembler en pleurant, puis à convulser.

-Ça c'est ennuyeux, nota Dumbledore avec une lippe contrariée. Severus voulez-vous bien appeler la médicomage ?

La médicomage lorsqu'elle entra, sauta au plafond lorsqu'elle constata que, d'une part, que les belles endormies s'étaient réveillées, et d'autre part que l'une d'elle risquait de se rendormir définitivement si l'on n'agissait pas très rapidement. Elle cria quelque indication médicale dans le couloir, et deux de ses collègues accoururent le feu aux trousses pour l'aider à s'occuper de Li Ya Fan la réscussitée malade. Les mains dans le dos comme un gamin pris en faute et jouant les innocents, le directeur de Poudlard tressautait presque, impatient de mettre son plan à exécution.

-Monsieur, murmura Severus, vous ne croyez-pas qu'il serait temps de me dire de quoi il retourne exactement, avec cet Insan Greek ?
-Oh, ça ne vous intéresserait pas.
-Je crois que si, répondit ironiquement le maître des potions en insistant sur toute l'humilité de son crois.
-Cela concerne un sujet dont vous m'avez explicitement demandé de ne plus vous parler.
-Je ne vois pas en quoi un chantage avec ce type – commença Severus, sourcils froncés, ouvrant les mains dans l'incompréhension – peut avoir un lien avec Harry.
-En vérité, répondit le barbu après une pause hésitante, je ne suis pas sûr de pouvoir faire le lien moi-même, mais potentiellement, il y en a un.
-Quelle est, précisément, l'idée que vous avez derrière la tête ?
-C'est que, je n'ai pas envie de vous le dire précisément.

Severus grogna, et partit bouder en-dehors de la pièce.

-Messieurs ! s'exclama alors la médicomage en charge. Vous, fit-elle en pointant Dumbledore du doigt. Que s'est-il passé ?
-Je n'en ai aucune idée, s'étonna ce dernier, son regard pur comme le ciel suédois, elles se sont soudain réveillées !
-Qu'avez-vous fait ? Qu'avez-vous fait avant ?
-Hé bien, j'étais assez comme ceci, mon collègue comme cela, et nous discutions. Vous croyez qu'elles se sont réveillées grâce à nous ?
-Vous discutiez ?
-De choses et d'autres.

Le docteur, une toute petite femme toute mince avec un air sévère, leva un visage méfiant vers celui de Dumbledore.

-Vous êtes directeur de Poudlard, les titres des journaux concernant Vous-Savez-Qui me laissent croire que vous avez beaucoup de choses à penser, mais vous trouvez le temps de venir vous asseoir dans la chambre de deux de nos patientes dans le coma pour discuter de choses et d'autres avec votre collègue ?
-J'aime la lumière de cette pièce. C'est paisible, ici. D'ordinaire.
-Bien sûr, répliqua sèchement le docteur. Professeur Dumbledore, j'ai beaucoup d'estime pour vous, soyez assez aimable, je vous en prie, pour m'en accorder vous aussi un minimum et ne pas me prendre pour une tarte. Enfin au fond peu importe ce que vous leur avez fait, elles sont sauves. Pouvez-vous me dire, en revanche, ajouta-t-elle en chuchotant, pourquoi elles sont dans cet état ?
-Si vous faites référence aux convulsions angoissées de Li Ya Fan et aux pleurs assez sonores d'Adrastée Atrakis – qui à ce moment précis, prononça un « Nooon, je ne veux pas le revoir ! » un peu plus sonore que les autres – je suis malheureusement dans l'incapacité de vous éclairer, j'ai pu déduire cependant qu'elles semblaient traumatisée par un événement, sans doute celui qui les a mises dans le coma en premier lieu.
-Évènement que vous connaissez ?
-Madame, je vous prie de me croire lorsque je vous dis que j'ai vu ces enfants pour la première fois il y a quelques semaines.

La médicomage le fixa sévèrement, sans dire un mot, pendant plusieurs secondes, puis finit par abandonner son expression accusatrice pour se laisser séduire par l'air bienveillant d'Albus Dumbledore, auquel elle demanda, s'il le voulait bien, de quitter la pièce pour laisser les praticiens faire leur travail, et laisser respirer les deux patientes. Albus répondit qu'il s'effacerait volontiers, mais voulut s'enquérir, en toute bonne foi, du traitement que subiraient les deux enfants tout juste sorties de dix ans d'état végétatif. La médicomage, avec précaution, laissa glisser quelque peu le masque sûr du professionnalisme et reconnût qu'à l'heure présente, elle n'en savait rien.

-En premier lieu, elles seront sûrement dirigées vers l'unité d'Hypocratia... murmura-t-elle presque pour elle-même.

Albus, ayant bonne mémoire, se souvint du docteur répondant à ce nom prédestiné. Il s'agissait de la femme en charge du service dans lequel les victimes de Doloris étaient admises. Le couloir des dommages cérébraux. Il y avait beaucoup de victimes d'Oubliettes ratés dans ce couloir.

Le vieux mage fit mine de réfléchir, fronçant imperceptiblement les sourcils et caressant sa barbe d'un air distrait.
-Il me semble... glissa-t-il alors que la médicomage commençait à être intriguée sans le montrer. Il me semble avoir entendu parler d'un médecin... qui aurait guéri des comas similaires – peut-être... peut-être pourrait-il aider ces jeunes filles ?
-Qui est-ce ? l'interrogea la praticienne après avoir retourné l'information plusieurs fois, aucun nom ne lui venant à l'esprit.
-Hm, il porte un nom très simple – un instant, il m'échappe. Ah ! Je l'ai retrouvé : Johan Greek.
La médicomage fronça les sourcils dans un aveu d'ignorance. Ce nom ne lui disait rien du tout.

HP-LV-HP-LV

Albus demanda à Agamemnon s'il voulait bien l'accompagner – pardon, l'introduire clandestinement – dans l'école d'Insan Greek pour qu'il puisse mener une délicate négociation – pardon, une opération totalement hasardeuse – et Agamemnon répondit qu'il préférait s'infliger le Doloris lui-même et immédiatement plutôt que de se lancer là-dedans, opinion dont Albus ne tint absolument pas compte, le remerciant vivement de son soutien amical. Le lieutenant se demanda à quoi il s'attendait, puisque le grand mage blanc avait à plusieurs reprises démontré son peu d'intérêt dans l'intégrité physique de ses « amis » – Agamemnon songea amèrement au dernier orteil qu'il s'était fait niaquer par ce fichu Petit Lord, et à la réaction d'Albus qui n'en avait eu, vraiment, strictement rien à faire. En comparaison, Insan avait fait vaguement semblant de s'en soucier.
Il se demanda aussi distraitement s'il choisissait ses supérieurs selon des critères de folie évidents ou si les hommes les plus brillants du monde sorcier étaient tous notoirement dérangés. Il renonça à y réfléchir.

Ainsi se retrouva-t-il à prendre rendez-vous avec Insan un mercredi après-midi, sans annoncer qu'il venait accompagné, retardant la fureur du grec. Les deux hommes transplanèrent dans l'enceinte de l'école – plus précisément dans la Cour Folle, sa végétation luxuriante et sa pelouse piétinée par des centaines d'élèves accueillant pour la première fois les nobles bottes du Professeur Dumbledore, qui s'autorisa un bref sourire émerveillé devant l'enchevêtrement de feuilles bleutées émaillées de fleurs exotiques marquant la bordure de la cour.
-Joli cadre.
Agamemnon soupira ou grommela – il était lui-même indécis – et se dirigea vers le bureau de Johan, Dumbledore à sa suite, et les deux lits des filles Greek flottant derrière eux. Les deux enfants, sous sédatifs pour faciliter le transfert, dormaient paisiblement, inconscientes de la tractation dont elles faisaient l'objet.

Mais alors qu'Agamemnon avait tout juste avancé de deux pas dans la direction du bâtiment central, le petit cortège se trouva entouré de cinq silhouettes noires. Ces silhouettes dégageaient un aura de magie d'une intensité électrique, et semblaient avoir littéralement surgi du vide. Elles s'avancèrent vers les deux hommes d'une démarche tout à fait curieuse, mi glissant, mi flottant, leurs mouvements rapides les conduisant en moins de trois secondes à mettre en joue Albus Dumbledore de leurs doigts levés. Celui-ci, pourtant conscient du danger, ne put retenir son exclamation émerveillée :
-Oh, des djinns !
Agamemnon, coutumier des créatures, leur aboya dessus qu'il travaillait ici, était un ami du directeur, et que cet homme n'était pas dangereux. Cela faisait au moins deux mensonges sur trois, et encore, il n'était pas tout à fait certain de pouvoir qualifier Insan d'ami.

L'un des djinns tourna vers lui son visage (ou plutôt le foulard noir qui dissimulait son absence de visage), et cligna une fois des paupières, ses yeux jaunes le fixant à la façon d'un reptile.
-Ordre du directeur, expliqua-t-il dans une remarquable économie de mots.
Désignant toujours Dumbledore de son doigt menaçant, il ajouta, en clignant lentement des yeux : « Essence magique ».
-Et ? s'informa Agamemnon après quelques secondes de silence. On se regarde dans le blanc de l'œil indéfiniment ?
Un autre djinn s'approcha des lits et sembla les... renifler. Renifler la magie. Si c'était possible. Agamemnon retroussa les narines – ces créatures lui avaient toujours causé un drôle de malaise – selon lui l'École tournait parfaitement rond sous la surveillance des lieutenants, l'obéissance des djinns restant relativement bancale, car par paresse, les créatures obéissaient à la lettre et démontraient une capacité d'adaptation et d'improvisation avoisinant le zéro. Le djinn renifleur déclara d'une voix grave, résonnant jusque dans la tête d'Agamemnon :
-Exception.
Les autres djinns baissèrent leurs doigts et disparurent. La tension liée à leur présence surnaturelle se volatilisa en même temps qu'eux. Le djinn restant vint se tenir à côté de Dumbledore, et adressa un imperceptible mouvement de tête à Agamemnon, qui serra les mâchoires pour se retenir de grogner, et se remit en marche, direction le bureau d'Insan.
Dieu lui vienne en aide.

Albus savait rester prudent lorsqu'il se trouvait en terrain inconnu, voire ennemi, aussi fut-il en mesure de contenir sa curiosité bondissante à l'égard des djinns. L'idée que son escorte personnelle aux yeux de lézards avait été tirée par une invocation mythologique d'un Autre Lieu mystérieux où évoluaient dans un domaine de lumière et de liberté une myriade de créatures magiques et monstrueuses, le laissait avec un sourire rêveur de petit enfant plongé dans un conte enchanté. Mais l'idée que ces djinns, si fascinants, officiaient sous les ordres d'Insan Greek et sachant combien l'homme le portait dans son cœur suffit à le maintenir dans un état d'observateur poli.

Tandis que la petite caravane traversait les cours de récréation et longeait les bâtiments – de styles architecturaux aussi disparates que possible, dans un assemblage merveilleux sorti tout droit des légendes orientales imaginées par les européens du Moyen-Âge, conjuguant la beauté de l'exotisme oriental à des éléments de l'antiquité grecque dans une tentative ingénue pour combler des lacunes culturelles – tandis que la procession avançait donc, Albus Dumbledore réfléchissait. Son plan était déjà ordonné, mais quelques détails minimes pouvaient, selon leur réalisation, faciliter ou compliquer sa rencontre avec Insan Greek.

Les djinns avaient visiblement pour consigne de « gérer » les intrus, voire de les attaquer, mais leurs instructions contenaient une « exception » vraisemblablement formulée dès la première heure de leur invocation, concernant les enfants d'Insan Greek. Ou plus simplement concernant les malades ou blessés, allez savoir. Aussi Albus, marchant d'un pas léger sous le soleil écrasant, se tourna-t-il vers le djinn d'un air avenant :
-Serait-il possible de déposer ces deux lits et leurs occupantes à l'infirmerie, avant de rencontrer Monsieur le Directeur ? Du repos et des soins rapides pourraient leur faire le plus grand bien. Je ne suis pas sûr qu'elles les trouveront dans le bureau de votre employeur.

Le djinn le fixa longuement sans cesser de marcher, puis cligna une fois des paupières, et un deuxième djinn apparut du néant, se matérialisant à côté des lits. Les deux créatures se firent face dans un échange d'une impressionnante intensité magique, mais qui était sans doute leur façon habituelle de communiquer, et le nouveau venu conduisit les deux lits dans une autre direction qu'Albus supposa être celle de l'infirmerie.

-Vous faîtes quoi ? demanda Agamemnon.
-Votre ami Insan a une capacité de concentration limitée, si ces filles alitées étaient la première chose qu'il voyait, le bon déroulement de nos négociations s'en trouverait compromis.
-Surtout qu'il est relativement imprévisible, lui accorda Agamemnon avec un mouvement de tête. Il pourrait tout à fait vous attaquer directement. Parce qu'il penserait que vous avez fait quelque chose à ses filles, voyez.
-J'ai fait quelque chose à ses filles.
-Évitez de le dire comme ça devant lui.

Ils croisèrent une femme, debout sur un tapis volant, patrouillant baguette à la main. Une très belle femme aux longs cheveux bruns, qui salua Agamemnon avec un sourire charmant avant de retrouver une expression indiciblement vicieuse, ses yeux brillants d'une lueur malveillante – elle rappela fugitivement à Albus la tout aussi charmante Bellatrix Lestrange, tant par sa silhouette que par son regard effrayant – avant de s'éloigner dans un frémissement des franges du tapis.

-C'était Akata, présenta brièvement mais civilement Agamemnon avec cinq minutes de regard.
-Vous lui direz que je suis enchanté.

Ils arrivèrent, après l'ascension d'un large escalier de marbre, sur le seuil d'une porte derrière laquelle une voix grave ordonna, d'un ton déjà emporté : « Allez, allez ! Faîtes-le entrer ! »
Le djinn effleura le panneau de bois et celui-ci s'ouvrit sans un son.
-Le prisonnier, annonça le djinn, avant de se volatiliser.
-Invité, corrigea Albus en pénétrant dans le somptueux bureau à la suite du professeur des Forces du Mal de Poudlard.
-Prisonnier, répéta l'homme derrière le bureau, ses cheveux bouclés pointant en tous sens dans une dynamique anarchique, et le penchant déséquilibré de son sourire carnassier contribuant à lui donner l'air fou.
-Invité.
-Prisonnier.
-Invité.
-Prisonnier.

Agamemnon leva les yeux au ciel, désespéré, pensant « Mais tuez-moi tout de suite ».

-Chocolat ? proposa soudain Insan à son ex subordonné, une lueur assassine dans le coin de son œil gauche.
-Non merci, déclina Agamemnon avec un mouvement de menton bougon, craignant d'être empoisonné pour trahison.

Insan le fixa avec un regard de menace, laissant augurer une future vengeance. Introduire Albus Dumbledore dans son école. Audace mortelle.

Le grec fou posa le chocolat sur son sous-main et l'expédia à la façon d'une bille sur le nez aquilin de Dumbledore.

-Heureux de te revoir, Thaddée, fit celui-ci après s'être nonchalamment frotté le nez.
-Dumbledore, soupira Insan en faisant rouler entre ses mains des petites boules anti-stress de la religion Zen. Vous devriez perdre cette habitude de vous adresser à vos anciens élèves comme s'ils avaient encore douze ans, c'est très agaçant.

Intérieurement, Agamemnon se félicita d'échapper à ce traitement exaspérant.

-Soit, accepta Dumbledore. Je suis venu mener une négociation. Êtes-vous dans de bonnes dispositions ?
-Non. Oui. Ça dépend combien de temps je dois attendre avant de vous torturer, l'informa-t-il avec un immense sourire.
-Oh, fit Albus, avec un infime sourire maladroitement dissimulé dans sa barbe qui en disait long sur la probabilité qu'il avait de se laisser torturer. Avant d'en venir à cela, peut-être voudriez-vous entendre mes arguments ?
-Tut tut tut, répliqua Insan. Le grand âge déconstruit votre discours, mon pauvre. Vos arguments pour me convaincre de quoi, vieillard ?
-De me fournir des informations exhaustives sur Harry Potter, inscrit sous le nom du Petit Lord dans votre école jusqu'à il y a quelques mois.

Insan haussa les sourcils.

-Je connais un mage noir qui a des arguments plus convaincants que les vôtres et attend de moi précisément le contraire, lâcha-t-il d'un ton détendu.
-Dans ce cas je présume que j'ai échoué. Je m'abandonne à vos bons soins, se soumit Albus en écartant les mains d'un air naïf.

Insan le fixa silencieusement au-dessus du bureau. Albus lui renvoya un simulacre de regard innocent par-dessus ses lunettes en demi-lunes. Le petit jeu du premier qui cligne des yeux dura plusieurs minutes, pendant lesquelles Agamemnon regarda le plafond en conservant une parfaite immobilité, trop conscient de son intrusion au cœur d'un combat de coqs.

-Et quels seraient exactement vos arguments ? se résolut finalement à demander Insan, titillé par une curiosité irrésistible.
-Je ne suis pas venu seul, annonça lentement Albus. Il se trouve qu'avec l'aide d'un grand maître des potions, je suis parvenu à sortir du coma deux jeunes filles, Adrastée Atrakis et Li Ya Fan, qui sont actuellement endormies dans l'infirmerie de votre fils Johan.

Insan Greek, sa grande bouche moqueuse figée sur le début d'un rictus, laissa échapper un petit couinement surpris, et perdit toute couleur.

Dans le silence qui suivit, il jeta à Albus un regard menaçant comme si ce dernier venait de l'insulter gravement, se leva de toute sa hauteur puis saisit lentement sa baguette.

-L'un de vos djinns les a toutes les deux escortées jusqu'à l'infirmerie, précisa rapidement Dumbledore en portant lui-même la main à sa baguette.

Insan le transperça du regard, baguette levée. Des étincelles dorées en sortirent sans qu'il semble s'en rendre compte.

-Elles vont bien, précisa encore Dumbledore.
-...Agamemnon ?

La voix grave d'Insan Greek résonna comme un frêle espoir dans la vaste pièce.

-C'est vrai, confirma le lieutenant.

Insan baissa sa baguette, puis se rassit soudain et se mit à fouiller fébrilement dans ses tiroirs. Agamemnon en profita pour jeter un coup d'œil à Albus, qui conservait son arme en main et une attitude détendue – faussement détendue ? Réellement détendue ? Dieu seul le savait – pas Agamemnon en tout cas.

Insan abattit sur son bureau une chemise en cuir marron, bourrée à craquer de parchemins. Il se leva alors dossier en main, marcha jusqu'à Dumbledore et le lui colla dans les bras.

-Le dossier du Petit Lord. Il manque la photo, son tuteur a voulu la récupérer.

Puis, sans le regarder, il lui tendit la main, que le grand barbu serra avec un petit sourire satisfait. Insan les quitta sans plus un mot, partant en direction de l'infirmerie, laissant la porte claquer derrière lui.

-Pensez-vous que les retrouvailles vont bien se passer ? glissa Agamemnon dès que les pas du grec se furent éloignés.
-Je ne pense pas.
-...Vous vous en moquez ?

Albus lui adressa une expression neutre, et enjoignit son ami à croire ce qu'il voulait.

-Pouvez-vous nous faire sortir d'ici ? demanda-t-il ensuite aimablement.
-Oui, soupira Agamemnon dans un grognement soulagé, en croyant à peine sa veine – il avait échappé à la colère d'Insan, et fut vaguement reconnaissant à Albus pour cela.

Ils descendirent les marches de marbre à petits pas élastiques, fiers du petit tour qu'ils avaient joué, ou du moins, pour Agamemnon, fier que tout ce soit bien passé.

-Je ne comprends pas, commença tout de même Agamemnon, insistant malgré le déplaisir manifeste de son ami pour le sujet. Vous avez remis à Insan ses filles sachant que...

Sa phrase fut interrompue par la cloche sonnant la fin des cours, et une marée de garçons et filles débordant de joie et d'énergie fusèrent hors des salles de classe et s'égayèrent dans les couloirs et les cours de récréation dans un capharnaüm caractéristique.
Albus, un instant assommé par ce débordement, afficha un léger sourire amusé, tandis qu'à côté de lui Agamemnon grimaçait horriblement d'une façon qui suggérait qu'il était soudain sous le coup d'une migraine foudroyante, ou d'aigreurs d'estomac abominables.

Les deux hommes s'en retournèrent au cœur de la cour Folle et sa végétation luxuriante, les élèves s'écartant sur leur chemin avec des regards craintifs en direction du lieutenant Agamemnon.

-Je ne comprends, pas, reprit celui-ci à l'adresse d'Albus Dumbledore. Vous avez remis à Insan ses filles sachant qu'il les avait lui-même mises dans cet état, et sachant que ces... retrouvailles ne sont pas vraiment dans l'intérêt des gamines, tout ça pour obtenir des informations sur Harry Potter. Informations qui, à vrai dire je m'en fous un peu, mais qui vous permettront de garder le Petit Lord loin de... Lord Voldemort. Vous sacrifiez le bien-être de deux enfants pour garantir la sécurité d'un autre ? Ça ne colle pas vraiment avec votre philosophie magnifiquement moraliste de la vie.
-Je n'ourdis pas d'opérations si complexes, je ne fais pas de pareils efforts dans l'unique but de protéger le petit Harry, aussi charmant soit-il, répondit très sérieusement Dumbledore.
-Moyennement charmant, grommela Agamemnon de façon inintelligible.
-Nous sommes en guerre, lui rappela le grand mage blanc.
-Et ?
-Harry Potter n'est pas juste un enfant pris entre les feux ennemis. Il est... le cœur de la guerre.

Agamemnon, sourcils froncés, tenta de digérer cela. Le cœur de la guerre, ça ne voulait rien dire. A quoi pensait Dumbledore lorsqu'il utilisait ces mots ; que ne disait-il pas ?
Harry Potter était-il le pion crucial dans un complexe et vaste jeu d'échecs ? Mais quel genre de pion ? Le cavalier et son parcours erratique, trois pas en avant, un pas de côté ? Le fou et son déplacement trompeur en diagonale ?
Ou Harry Potter était-il tout simplement une arme, dont la détention malaisée et le maniement inconnu causaient des soucis à Dumbledore ?

-Agamemnon ?
-Ouais, aboya le lieutenant.
-Quand vous voulez.
-Ah, pardon.

Agamemnon tendit son bras à Albus, et la cour Folle disparut dans un tourbillon flou.

HP-LV-HP-LV

Harry sortait la nuit. Harry sortait toutes les nuits. Du dortoir, s'entend.
Il s'éveillait à une heure variable, souvent au plus profond du sommeil de ses camarades, aux alentours de trois, quatre heures du matin. Il fixait le haut de son lit à baldaquin du dortoir de première année de Serpentard dans le silence paisible du donjon, troublé uniquement par les respirations tranquilles de ses camarades, et les infimes bruits de la nuit – bruissements de draps, des tentures, léger craquement du parquet, discret hululement d'un hibou dans la lointaine volière, caresse du vent. Puis il s'extrayait des draps chauds, chaussait ses bottines – il avait pris quelques habitudes de rôdeur nocturne, et les orteils froids étaient ses plus grands ennemis – enfilait le pull de son uniforme par-dessus son pyjama, et se faufilait hors de la pièce, hors de la salle commune, ouvrant chaque porte avec la discrétion d'un apache, marchant à pas de loup. Il rendait visite au miroir, dont il avait fini par déchiffrer la raison d'être, réordonnant sans trop de difficulté les mots du message codé gravé sur son contour. Je ne montre pas ton visage mais de ton cœur le désir.

Cette révélation l'avait tout d'abord troublé. Désirait-il, au fond de lui, que son père soit furieux contre lui ? Cela lui semblait bizarre, et complètement con. Peut-être le miroir était-il défectueux.
Puis, en y réfléchissant, il réalisa qu'il venait rechercher chaque soir ou presque la réprimande silencieuse et inquiétante de son père avec au fond de lui le besoin et l'envie de se rappeler qui il était. Son père lui en voulait parce qu'Harry lui-même s'en voulait, et cela le rassurait de subir chaque nuit cette piqûre de rappel, ce tu n'es pas chez toi, qui voulait dire reviens-moi en fin de compte. Cette colère était la preuve que Voldemort tenait à lui si loin qu'il soit, et c'était tout ce dont Harry avait besoin, tout ce que son cœur désirait.
De fait, cette réalisation apporta d'infimes modifications dans l'image renvoyée par le miroir. Le Mage Noir semblait moins furieux. Moins haineux. De temps à autre, même, lorsque Harry, fatigué, était sur le point de glisser dans les bras de Morphée, il croyait voir passer, sur le visage blanc du Seigneur des Ténèbres, l'ombre d'un doux sourire.

Ce soir-là, Harry ne se rendit pas dans la salle du miroir. A la place, il se glissa dans la baignoire magique et tourna la longue aiguille dorée vers l'une des destinations qu'il n'avait pas encore explorées. Restaient les Toilettes des filles – qui l'intéressaient toujours autant – les Voies acoustiques et la Salle sur Demande. Les Voies acoustiques intriguaient Harry d'une façon de plus en plus insistante, le garçon rêvant à son piano lorsqu'il avait un moment de vague à l'âme, ses doigts courant sur ses genoux comme s'il jouait. Existait-il dans les entrailles de Poudlard une salle de musique ? A quoi pouvaient bien correspondre ces voies ? Décidé à percer le mystère, Harry positionna l'aiguille sur les Voies acoustiques.

Mais la baignoire se contenta de le promener dans les conduits habituels à vitesse réduite, semblant ne jamais vouloir s'arrêter où que ce soit. Au bout d'une demi-heure à voyager entre les murs, le froid le gagnant, ses bras fins parcourus de chair de poule, tous ses poils hérissés, Harry renonça à comprendre et dirigea l'aiguille vers la Salle sur Demande, songeant en bâillant que si la baignoire le décevait cette fois encore, il retournerait se coucher avec l'impression d'avoir perdu son temps.

La baignoire le déposa dans un large couloir – évidemment désert à cette heure – que le Petit Lord reconnut à ses statues, notamment celle dissimulant le passage secret. Sortant une jambe après l'autre de la faille dans le mur de pierre, le garçon regarda autour de lui, fit quelques pas à gauche et à droite, égaré, cherchant la « Salle sur Demande », ou quoi que ce fut d'intérêt. Mais il n'y avait aucune porte dans ce couloir. Harry inspecta les trois uniques statues du couloir à la recherche d'un passage secret, toujours frustrée de l'expérience ratée des Voies acoustiques, ne trouva rien, inspecta l'intégralité des murs en désespoir de cause, ne découvrit pas davantage d'ouverture cachée, et renonça. Au moment où il s'apprêtait à remonter dans la baignoire, une immense double-porte en bois apparut au milieu du mur en face de lui.

Clignant des yeux, il s'approcha et posa ses mains sur la poignée, incrédule. Le contact du métal froid le fit frissonner, l'assurant de la réalité de la chose. Son intérêt renaissant, Harry laissa un petit sourire s'aventurer sur ses lèvres et actionna la poignée.

C'était une petite salle à la lumière tamisée, dont les hauts murs étaient couverts d'étagères remplies de fins livrets, ne laissant pas le moindre millimètre cube d'espace libre. Au centre de la pièce se trouvait un piano à queue, d'un noir brillant, magnifique, devant lequel l'attendait un tabouret au joli coussin rouge, légèrement décalé de côté dans la plus douce invitation.
Harry s'immobilisa, ses yeux verts brillant devant la poésie de cette apparition, sa bouche entrouverte sur un « oh » silencieux.
Le garçon, sans encore s'approcher, frotta ses mains sur le bas de son pyjama pour les réchauffer, puis étira ses doigts un par un, sentant son cœur vibrer d'anticipation de la façon la plus ridicule et pourtant le plus agréable qui fût. Puis il marcha révérencieusement jusqu'au tabouret, s'y assit et découvrit le clavier. Le nom STEINWAY était gravé en lettres dorées sur le noir lustré.

Harry, inspirant profondément, commença par retrouver la parfaite symétrie des gammes, montant et redescendant, corrigeant la position de son dos, de ses mains, toutes les indications de J-K lui revenant à l'esprit. Il imagina le gallion sur le dessus de sa main – il ne fallait pas qu'elle tombe au moment délicat du passage du pouce après l'auriculaire. Souriant d'un air ravi, indulgent envers ses propres imperfections, il fit renaître sous ses doigts le Prélude de Bach, histoire de commencer par un vieil ami, par du facile.

Ensuite seulement il taquina du Chopin, d'abord timidement, guère trop téméraire... Il sentait une chaleur agréable naître sous ses doigts, un courant électrique lui parcourir le corps.
Je me souviens, je me souviens... Ça revient, ça revient...

Cette nuit-là, dans le dortoir des Poufsouffles, vers quatre heures du matin, les garçons et les filles au sommeil le plus léger s'éveillèrent l'esprit égaré, se demandant s'ils n'entendaient pas une musique non loin, comme un air de piano. Lorsqu'ils furent certains que la mélodie ne venait pas de leurs rêves, quelques uns s'assirent dans leurs lits, intrigués, puis glissèrent leurs pieds dans leurs pantoufles et partirent à la recherche du transistor insomniaque, incapables de se rendormir.

Sur le seuil de leurs dortoirs, ils s'entreregardèrent, un demi sourire interdit flottant sur leurs lèvres, les cheveux ébouriffés, qui bâillant, qui s'étirant. Si le règlement interdisait de se trouver hors de la salle commune entre neuf heures du soir et six heures du matin, il leur sembla cependant légitime de remonter à la source de la musique ; ils ne faisaient de mal à personne et pourraient tout à fait justifier leur excursion matinale par la recherche du responsable de cette incroyable mélancolie Beethovenienne qui leur coulait dans l'âme – après tout, quelqu'un d'autre, à l'évidence, n'était pas dans son lit !

C'est ainsi qu'un peu avant quatre heures trente, huit Poufsouffles de onze à dix-sept ans entrouvrirent la porte de la Salle sur Demande – que seul l'un d'entre eux avait déjà vue, alors remplie de magazines pornographiques, et il s'était persuadé au fil du temps qu'il avait imaginé cet épisode de débauche de sa vie d'adolescent. Quel ne fut pas leur étonnement de voir le Petit Lord, le petit fou furieux du Club de Duel, celui que toute l'école admirait, craignait ou méprisait, occupé à une activité si noble, si artistique, si pure que celle de pianiste.
Harry s'arrêta de jouer à leur entrée, surpris, pour s'excuser à mi-mot de les avoir tirés du sommeil. La plupart haussèrent les épaules, encore légèrement incrédules, puis le Petit Lord leur demanda de refermer la porte, et alors qu'ils auraient pu retourner se coucher, le mystère résolu, les huit élèves refermèrent la porte derrière eux et restèrent l'écouter, assis par terre, jusqu'à cinq heures et demi, moment où Harry posa un point final à son récital improvisé et bâilla. Tout le monde regagna ses pénates.

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Le Seigneur des Ténèbres avait fait une croix sur Harry Potter, et il aurait été malavisé de prononcer le nom du garçon devant lui, ou loin de lui, ou même l'évoquer indirectement.
S'il avait autrefois su, alors qu'il offrait à la société le charmant visage souriant de Tom Riddle, comment transformer sa rage intérieure en une expression policée, cette compétence l'avait depuis longtemps déserté. Il exhumait sa rage, la projetait contre son entourage.
Plus le temps passait, plus l'absence de Harry le rongeait. Plus le temps passait, plus Voldemort s'abandonnait à sa rancœur. Il s'adonnait à la torture avec un acharnement qui pouvait passer pour passionné. Il était porté du matin au soir par une fureur vibrante. Parfois, ses mains tremblaient. Surtout lorsqu'il passait devant la chambre de Harry, ou la salle des pianos, ou même le laboratoire.

Il voyagea. Il chercha. Il manipula, il ensorcela, il tua. Il trouva un médaillon ayant appartenu à Salazar Serpentard. Une coupe ayant appartenu à Helga Poufsouffle. Un diadème ayant appartenu à Rowena Serdaigle. Il poursuivit sa quête de l'immortalité.
A la vérité, il conçut un nouveau horcruxe – un quatrième horcruxe – le jour où il mit la main, tout à fait par hasard, fouillant dans ses anciennes notes sur les horcruxes, sur un vieux dessin de Harry. Le papier était devenu gris et fragile, les couleurs avaient passé, et le blazon de Serpentard dont les couleurs avaient été maladroitement remplies à grands traits de crayons, lui fit face avec une terrifiante intensité, les yeux rouges du serpent lui parlant.

-Tais-toi ! s'écria le mage noir en Fourchelang, jetant le papier comme s'il pouvait le mordre.

Incendio, ordonna-t-il en un sort informulé.
Une flamme naquit au bord du dessin et Lord Voldemort crut qu'elle lui cramait simultanément la poitrine de l'intérieur. Pâle comme un cadavre, retenant sa respiration, il se jeta sur la feuille et y plaqua ses mains pour étouffer la petite flamme, sa chair le brûlant quelques secondes, mais sauvegardant l'œuvre éphémère d'un dommage plus grand que quelques bord roussis.

-Je te déteste, je te déteste, je te déteste, siffla-t-il en jetant finalement le dessin dans son coffre personnel.

Il resta le crâne appuyé contre le tableau dissimulant l'ouverture du coffre – une peinture à l'huile gothique représentant un cimetière, à l'aube, par temps de brouillard – le souffle altéré, la tête lui tournant, maudissant de tout son cœur le jour où il avait décidé de laisser à Harry la vie sauve, le jour fatal où il avait ramené avec lui ce gamin de moins de deux ans, mais quelle folie, quel suicide, il savait pourtant – il savait pourtant que c'était là la grande faiblesse du genre humain, celle qu'il s'interdisait – cette damnée capacité d'attachement – il le savait mais il n'était tout simplement pas sensible à ce... où du moins l'avait-il cru. Et à présent, il éprouvait une haïssable douleur physique – Était-ce une corde autour de son cou ? Des couteaux dans son estomac ? Des flammes enserrant ses poumons ? – à la seule idée de Harry.
Harry avec eux.
Harry lui ayant tourné le dos.

-Le salaud.

Il descendit aux cachots, attrapa un enfant moldu, le tua, fit un horcruxe. Un enfant, oui. Cela avait du sens. L'horcruxe serait puissant. Très puissant.

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Cet autre jour, il descendit aux cachots. Cape noir et capuchon flottant derrière lui – il savait combien les prisonniers redoutaient son arrivée, et il savait combien tout moldu craignait l'arrivée d'un sorcier vêtu de cette façon si traditionnellement effrayante. Ce jour-ci, il allait torturer un peu tout le monde, tiens.
Les cris lui tiraient ses douleurs de la tête, lui permettaient de planer hors de lui. Il prenait bien soin de parler avec ses victimes avant de les faire souffrir. Pour se délecter de leurs espoirs, de leur attitude désespérément docile – ils étaient prêts à approuver la moindre de Ses idées pour le satisfaire, pour se soustraire à la torture, pauvres âmes, comme s'il était influençable.

Dans l'un des cachots du deuxième sous-sol se trouvait un moldu qui savait pour quelle raison il était là. Ce qui était tout à fait remarquable lorsque l'on savait que les mangemorts capturaient les moldus sans raison particulière.

-Bonsssoir, mon brave, susurra Voldemort en arrivant à la hauteur de sa cellule, le prisonnier précédent, quelques dix mètres plus loin, soupirant faiblement, écrasé au sol par le poids de l'injustice universelle.

Les poings involontairement serrés et tremblants, recroquevillé contre le mur du fond dans une posture de protection instinctive, le prisonnier, un vieil homme d'une soixantaine d'années, d'un petit gabarit, le crâne mangé par la calvitie, amaigri par sa détention, le fixa au-travers de ses épaisses lunettes d'un regard emprunt de noblesse et d'insoumission.

-Ssssais-tu pourquoi tu as là, moldu ?

Il avait toujours une façon de prononcer le mot « moldu » comme s'il se fût agi des deux syllabes les plus exécrables de la langue anglaise.

-Oui.

Voldemort haussa un sourcil transparent, un large sourire ravi envahissant son visage de plâtre. Il n'avait pas exactement l'air d'une créature maléfique, mais il avait tout à fait l'air d'un dangereux déséquilibré, et c'est ainsi que le vit le prisonnier, n'ayant aucune idée de qui il avait affaire. Il sentait confusément que la silhouette ainsi vêtue, sa démarche impériale et sa diction dictatoriale indiquaient une sorte de supérieur hiérarchique dans cette secte sataniste britannique – tous parlaient avec un accent anglais un peu... dépassé, comme s'ils ne vivaient pas dans le même monde que les gens normaux. L'américain en était venu en l'espace de trois mois et demi à haïr plus que tout cet accent particulier.

-Ooh, murmura Voldemort en se penchant vers le prisonnier qui n'avait pas bougé, dans csse cas, tu vas sssans doute m'apprendre quelque chose ! Csse ssserait ...incroyable, finit-il d'un ton grave, découvrant un sourire carnassier.
-Je suis ici pour apprendre le piano à Monseigneur, répondit toutefois le moldu à qui l'on n'avait délivré que cette unique information, plus de deux mois auparavant.

Le Seigneur des Ténèbres se redressa, son sourire s'évanouissant.
Il fixa silencieusement le prisonnier, inspirant lentement.
Puis il tira brutalement sur sa manche et appuya un doigt sur sa propre marque.
-Rodolphus ! Rabastan !
Les deux frères apparurent à ses côtés, et s'inclinèrent aussitôt profondément.
-Assez, signifia-t-il du ton le plus glacé et glaçant qu'il eût jamais utilisé. Qui est cet homme ?

Les deux mangemorts se regardèrent, puis s'approchèrent d'un pas nonchalant de la cellule, jetant un coup d'œil au petit bout de juif amerloque engoncé dans sa redingote. Ils le reconnurent aussitôt.
-C'était la mission confiée par Monseigneur, Maître, répondit aussitôt Rabastan Lestrange d'un ton morne, si idiotement détendu qu'il aurait pu avoir les mains dans les poches.
-Ne. Prononce pas. Ce MOT ! suffoqua Lord Voldemort en lui enfonçant sa baguette dans la gorge.
Le mangemort fut projeté loin dans le couloir, dans l'obscurité. Ils ne l'entendirent pas se relever. Rodolphus se redressa de tout son haut, craintif pour sa vie, inquiet quant à l'état de son frère.
-Maître. Ce prisonnier n'est personne. Un vieux moldu devenu inutile. La raison pour laquelle nous l'avions tout d'abord amené ici n'a plus d'importance aujourd'hui. Puis-je, si cela vous ai gré, vous en débarrasser ?
Lorsqu'il atteignait un véritable degré de peur – la peur noire, froide, qui vous glissait dans le dos et vous descendait jusque dans les pieds – Rodolphus Lestrange parvenait à parler comme Lucius Malfoy.
-M'en débarrasser. M'en débarrasser ? répéta le mage noir, dans un chuchotis inquiétant.
-Oui, Maître. Ou en disposer d'une quelconque façon. Comme il vous plaira, je veux dire. Qu'est-ce que je dois faire ? finit-il par demander faiblement, de plus en plus incertain, sous ce regard incandescent, de ce qui pouvait bien l'attendre.
-Oui, finit par murmurer très doucement Voldemort. Disposes-en... Installe-le dans la salle...la salle Monse, tu sais, celle des pianos... Merci.

Statufié, Rodolphus laissa le Seigneur des Ténèbres lui tapoter mollement la joue et lui redire « Merci ». Il se sentit plus effrayé en cet instant qu'il ne l'avait été depuis très, très longtemps.

Il n'osa pas rattraper le maître pour lui rappeler que la salle Monse avait brûlé sur ses propres ordres. Au lieu de cela, il s'empressa de jeter un Enervatum à son frère pour ensuite se rendre chez Lucius Malfoy, avec qui il ne s'entendait pas à merveille, mais qui n'avait pas son pareil en matière de sortilèges « d'aménagement ». Les mangemorts appelaient sortilège d'aménagement tout ce qui touchait à la destruction ou restauration de biens. Ou comment inverser un Incendio ravageur vieux de plusieurs mois. Les pianos, c'était principalement du bois, non ?
Ils étaient mal barrés.

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Le moldu en costume fut traîné avec plus ou moins de dignité jusqu'à la salle Monse, alors encore noire de suie, les traces des flammes ayant laissé de vives traînées grises. S'asseoir dans cette salle donnait l'impression d'entendre les murs pousser des cris. Mais il n'était plus derrière les barreaux d'une cellule, il y avait là un indéniable progrès. Les deux hommes bougons le lâchèrent dans un immense fauteuil en cuir brun, usé, craquelé, dans le creux duquel le pianiste se lova avec un sentiment de confort oublié qui lui noua la gorge. Affaibli, il demeura immobile, son regard perçant suivant les allées et venues des deux mangemorts (qu'il appelait, mentalement « Les fanatiques satanistes »). Il observa donc Rodolphus et Rabastan s'occuper à nettoyer, tant grâce à leur magie qu'à l'aide d'un peu d'huile de coude, les murs, le sol et le plafond noirs de la salle. Lorsque leur travail fut presque achevé, les murs de pierre d'un gris pâle, jusque là invisibles, brillaient à la faible lumière du lustre, dont la moitié des bougies avaient été illuminées d'un « Lumos » murmuré pour tromper l'obscurité tombante. Le moldu avait une notion de jour et de nuit pour la première fois depuis une éternité.

Les deux fanatiques satanistes déplacèrent son fauteuil pour retirer la suie qui se trouvait dessous. Puis ils échangèrent quelques soupirs et grommellements, fixant d'un air bougon et vaguement désespéré le cadavre calciné d'un piano, ou peut-être deux. Seules les touches pouvaient encore permettre de distinguer l'objet.
Fanatique Barbu – Rodolphus – et Fanatique Bêta – Rabastan – finirent par l'abandonner dans la pièce sans plus un regard. Ils verrouillèrent la porte, laissant les bougies fondre et le prisonnier s'endormir derrière eux.

Celui-ci fut réveillé quelques heures plus tard en sursaut, lorsqu'un grand homme aux longs cheveux blonds, presque blancs, coiffé en catogan et vêtu, sous l'inévitable robe noire, d'un costume trois pièces de style victorien, entra avec fracas, murmura un « Lumos » très sec, plia son manteau – qu'il chercha à accrocher quelque part avant de réaliser que la salle faisait état d'un relatif manque de meubles, aussi fit-il apparaître une patère ouvragée à côté de la porte pour y accrocher son vêtement – avant de chausser une paire de lunettes à branches dorées, et de s'accroupir devant la carcasse du piano.

Croyant avoir affaire à quelqu'un d'étonnamment civilisé, le prisonnier défroissa les plis de son visage et de sa veste de smoking, se racla la gorge pour rappeler sa présence, et salua le nouveau venu d'un « Bonsoir Monsieur ».
Lucius Malfoy redressa la nuque, sans toutefois jeter un regard au moldu.
-Ta situation est précaire moldu. Pour l'instant, on ne sait pas trop ce que le Maître veut de toi, mais ta sécurité est provisoire. Cela t'a peut-être échappé, ajouta-t-il en tournant son visage empreint de mépris vers le petit vieillard, mais les gens de ta race n'ont absolument aucune chance de gagner notre sympathie. La mienne en tout cas, murmura-t-il en retournant à son examen de l'instrument détruit. Épargne-moi le rappel de ta détestable présence, conclut-il.

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Les restes du ou des pianos, après long examen de l'aristocrate blond, furent finalement nettoyés et remplacés par un Bechstein neuf, qui fut apporté dans la salle en même temps qu'une table, un tabouret de piano et un repas chaud composé de légumes à peine cuits et d'une honorable bavette que le prisonnier mangea à petites bouchées, lentement, se délectant tout en préservant son estomac rétréci.

Plusieurs jours passèrent ainsi. On finit par ajouter à l'ameublement de la « Salle Monstre » – comme croyait l'entendre appeler le moldu dans la bouche de ses geôliers – une banquette, une couverture, et un coffre remplis de partitions.
On le conduisit même à deux reprises dans une salle d'eau où il put se laver, et lorsqu'il en sortit, on lui jeta à la tête ses vieux vêtements, propres et secs. Il n'avait pas été torturé depuis presque deux semaines lorsque Satan Bis, le « Maître », vint le trouver dans la Salle Monstre et lui ordonna pour tout salut : « Mets-toi au piano ».

Il se leva de la banquette et s'assit sur le tabouret, face aux touches. Et joua.

Il avait pratiqué, depuis l'arrivée du piano. Ses propres morceaux, et ses favoris de Liszt, Chopin, Debussy. Eric Satie aussi, mais il ne les connaissait pas par cœur.
Les partitions du petit coffre avaient par la suite apporté un support à son jeu. Certaines, écrites à la main, avaient été composées par un jeune garçon. L'écriture des jeunes garçons resterait, de tout temps, reconnaissable.
Les créations originales avaient tout de la ferveur adolescente, maladroite, d'un passionné de musique. Deux des innombrables morceaux originaux étaient même plutôt bons.

-Quel est ton nom, moldu ? demanda le « Maître », entre deux morceaux.

Il était affalé dans le fauteuil en cuir, sa peau pâle comme le marbre lui donnant l'air inquiétant et repoussant d'une créature mi-vivante mi-morte. Les paupières closes, l'air épuisé, il paraissait sur le point de s'endormir, ou de mourir.

-Arlington Arnelli, monsieur.
-Arlington. Arnelli, répéta Lord Voldemort dans un soupir glacé, sans rouvrir les yeux.

Un long silence suivit, et Arnelli crut que Satan Bis s'était effectivement endormi. Mais au moment où le pianiste reposait les mains sur ses cuisses, abandonnant le clavier, les lèvres quasi transparentes de l'homme en noir, remuèrent imperceptiblement, libérant un murmure rauque.

-Il y avait un garçon ici, avant. Il jouait du piano. Fais de même, c'est tout ce que je te demande.

Arnelli n'attendit pas qu'on le lui répète. Il joua. Si ce devait être la fin de sa vie, si jouer pour un malade, un fou, était son destin final, alors il n'allait pas se débattre – il n'allait pas crier, il n'allait pas s'enfuir ni rien tenter. Il avait vécu une longue, confortable vie. Intense et bien remplie. Il avait connu les grandes joies dont parlaient les anciens : l'amour, la passion, la découverte, la consécration, la paternité, la tendresse, l'apaisement ; il pensait pouvoir dire aujourd'hui avoir atteint la sagesse. Beaucoup de choses restaient à vivre et à apprendre, mais s'il était retenu prisonnier, et bien, elles le seraient par d'autres, il l'acceptait. Il n'avait pas de regrets.

-Êtes-vous malade ? demanda-t-il à la fin du morceau.

Les paupières se rouvrirent sur deux orbes incandescents.
Arlington Arnelli se souvenait de la première fois qu'il avait vu ces yeux rouges – on ne pouvait guère chasser de son esprit pareille vision – et il avait la certitude que lorsqu'il l'avait vue briller dans l'obscurité des cachots, cette couleur carmine n'emplissait que l'iris de l'homme. Les yeux qui le fixaient à présent étaient intégralement rouges, la pupille noyée dans le sang. Il avait la certitude, aussi, que la première fois qu'il avait vu Satan Bis, ce dernier avait des cheveux. Clairsemés, mais bruns – même pas gris, et encore moins blancs. Aujourd'hui il n'en avait plus, ou si peu que pas. Quelques mèches ébène de ci de là, sur le point de mourir. Et puis il y avait cette peau diaphane écœurante. Satan Bis souffrait d'une maladie, l'une de ces maladies rares, presque inconnues – et vraisemblablement, il était de cette race d'hommes que la maladie rendait mauvais, hargneux.
Hargneux était une approche si faible, si inexacte de la nature de l'aura maléfique qui entourait le « Maître » qu'il y avait nécessairement une autre source à sa fougue meurtrière que sa seule décrépitude physique, mais Arnelli ne pouvait la connaître.

-Malade ? répéta le « Maître » dans une menace lancinante. Je n'ai jamais, murmura-t-il d'un ton presque excité, été aussi puisssant.
Il avait à demi levé ses longues mains blanches, qu'il regardait avec un sourire dément.

Arnelli hésita à poursuivre la conversation. Il n'était pas tranquille ; il savait que cet... homme, possédait des pouvoirs, des capacités gigantesques, et qu'il aimait particulièrement les utiliser pour faire souffrir son prochain, surtout son prochain « moldu ». Le pianiste savait aussi que son inquiétant geôlier était partiellement, sinon totalement, dérangé. Mais il n'eut pas à poursuivre.

-J'ai fait une erreur, grinça Satan Bis dans un tremblement de tout son corps, fixant toujours ses mains.
Il se tint immobile, les yeux exorbités et le visage empreint d'une horreur indescriptible.
-Je ne... je ne pouvais pas sssavoir ! hurla-t-il.

Arnelli se tint coi sur son tabouret, redoutant d'être le dommage collatéral d'une crise de folie. Mais le « Maître » semblait vivre sa colère à rebours, s'horrifiant des origines de son erreur davantage que de ses conséquences.

-J'ai déchiré mon âme en cssinq.
Il leva à nouveau l'une de ses mains au niveau de ses yeux. A travers ses doigts fins, il pouvait voir le regard troublé du moldu.
-Pour devenir immortel.
Il sourit d'un air absent.
-Et je le sssuis.

Arnelli ne quitta pas son regard mais ne pipa mot.

-Pour reprendre... ma fulgurante assscensssion... sssur l'espèce sssorcssière... sur l'essspècsse humaine. Pour. Me chhanger les idées. Mais chhaque fois. Chhaque fois je deviens plusss...émotif !
-Vous avez déchiré votre âme en cinq, et cela vous a rendu plus émotif ?

Arnelli ne comprenait les métaphores que jusqu'à un certain point.

Lord Voldemort ferma les lèvres et enfouit son visage dans ses paumes.

-Je ne sssais pas, finit-il pas soupirer dans un faible chuintement.

Ce qu'il ressentait et ne pouvait dire, de peur que ce soit vrai, était une terrifiante sensation de chagrin, qui lui semblait plus aiguë, plus prégnante à chaque nouvel horcruxe, comme si son âme en se morcelant, s'accrochait à Harry comme à son noyau. Les horcruxes auraient dû le rendre terrible, terriblement inhumain. Au lieu de cela, ils le réduisaient peu à peu à ce qu'il avait toujours détesté et méprisé, un sorcier gouverné par ses sentiments, et en l'occurrence, un être humain abandonné par un autre être humain.
Un père trahi par son fils.

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-Dis.
-Ouais, répondit Harry d'une voix d'outre-tombe, les yeux vitreux et les paupières tombantes, avant de retenir un interminable bâillement, qu'il avala en faisant une drôle de tête, mâchoires crispées.
Pas qu'il regrettât ses sorties nocturnes.
Mais aux alentours de quatorze heures, son corps semblait soudain lui rappeler qu'il manquait de sommeil. Il luttait pour garder les yeux ouverts en cours de Métamorphose.

-C'est quoi ton plus beau souvenir ?
Harry redressa son menton de deux millimètres dans ses mains écrasées sur le bureau, et fixa Greggy, d'un air étonné et affectueux. Il se demanda fugitivement s'il était possible de regarder Greggy – de le regarder vraiment, pas de laisser ses yeux glisser rapidement sur lui et conclure naïvement qu'il était une sorte de gros lard idiot – sans éprouver pour lui de l'étonnement et de l'affection.
Harry inspira doucement, en closant les paupières.

-Mon plus beau souvenir ? murmura-t-il.

Bonne question.
Non, facile.
-Quand mon père m'a appelé son fils pour la première fois.
Il avait envie de s'endormir, doucement, tout doucement. Il était si épuisé que dans l'état de somnolence qui l'étreignait, il crut un instant être dans son lit, chez lui, en Albanie.
-Et toi ? demanda-t-il, retournant la question par politesse, luttant pour rester éveillé.
-Moi je sais pas trop... il y a tellement de jolis moments...
Harry ouvrit paresseusement une paupière et regarda à nouveau Greggy avec douceur et amusement. Il répondit « Mh-mh » pour signifier qu'il était vaguement d'accord, ou qu'en tout cas il acceptait cette réponse comme recevable.

-Et ton plus pire souvenir ? chuchota Greggy quelques minutes plus tard.

Harry fixait le Professeur McGonagall d'un air vide. Il était hypnotisé par le mouvement de ses lèvres – qui soit dit en passant étaient très occupées à articuler des phrases de cours dont le Petit Lord ne retenait strictement rien.

Son pire souvenir était sans nul doute son séjour dans la malle aux Épouvanteurs. Mais cela comptait-il, étant donné que ces abominables créatures étaient justement censées foutre les jetons à leurs innocentes victimes ?
Harry serra ses bras autour de lui. Innocente victime, innocente victime... sa rencontre avec les Épouvanteurs avait pour origine son impertinence envers Lord Voldemort. D'ailleurs, la chair de poule qui naissait sur ses avant-bras à cette pensée avait plus à voir avec la colère du Seigneur des Ténèbres à son encontre qu'avec le séjour dans la malle à proprement dit, quelque horrible qu'il ait pu être.
-Ma première punition, articula-t-il. Et toi ?
-Y en a plusieurs. Quand Grindy est mort. C'était mon hibou. Il était tout noir avec une plume bleue au bout de la queue. J'ai tellement pleuré que Maman a décidé que j'aurais plus jamais d'animaux parce que j'étais trop sensible. Et puis la fois où papa est rentré du travail.
-La fois où ton père est rentré du travail ? se résolut à demander Harry après un long silence, se fixant dans le contexte : Goyle senior, l'un des hommes les plus odieux qu'il connût. Il avait dû maltraiter Greggy.
-Son travail avec la capuche noire, pas celui au ministère.
-Ah, fit Harry. Et, il s'est fâché contre toi ?
Il pouvait comprendre cette douleur.
-Non.

Greggy dessinait un épouvantable piranha sur son parchemin. Déglutissant, Harry se dit que celui-ci, il ne lui donnerait certainement pas vie – même par un simple Wingardium Leviosa.

Greggy releva les yeux de son œuvre pour les plonger dans ceux de son ami.

-Il était en sang. Il arrêtait pas de pleurer. J'ai cru qu'il allait mourir.

HP-LV-HP-LV

Harry découvrit la fonction des Voies Acoustiques.
Il n'aurait pas pu la découvrir pendant la nuit. Forcément.
C'était tout bête : la baignoire passait au ralenti dans son labyrinthe creusé dans les murs de Poudlard, et ainsi, plutôt que d'entendre les conversations commencer et se faner en une microseconde lors du transport, l'on entendait l'intégralité des conversations. Les Voies Acoustiques, c'était un truc d'espion.

Tout d'abord, bien que plutôt satisfait d'avoir percé le mystère, Harry n'y vit pas grand intérêt. Écouter ses camarades ergoter sur le sujet du prochain devoir de métamorphose, échanger des potins à propos des amours adolescentes de l'école, ou même surprendre lesdits couples en pleine « conversation » ne l'excitait absolument pas. Ni sa nature ni son enfance ne l'avaient, en effet, prédestiné à une grande aptitude pour tous les futiles échanges qui déterminent le jeu social.
En revanche, des bribes de stratégie de Quidditch glanés chez les Serdaigle lui arrachèrent un sourire – Capitaine Marky serait ravi – et une sorte de conversation à double-sens surprise entre Agamemnon et le professeur McGonagall, si elle le perturba pour un temps certain, lui apprit beaucoup (trop) de choses.

Les informations qui pouvaient réellement intéresser Harry, s'il avait des chances de les dégoter, pourraient être délivrées soit dans le bureau de Severus, soit dans celui de Dumledore.

Dès lors, il entama un siège assidu du bureau de Dumbledore. Le parcours de la baignoire contournait la pièce à une hauteur de deux ou trois mètres si l'on en jugeait par les sons parvenant aux oreilles du Petit Lord. Ce dernier, au prix de nombreux essais infructueux, apprit à immobiliser la baignoire où bon lui plaisait, et put la caler juste au-dessus du bureau directorial. Puis il prit son mal en patience.

L'ennui était terrible.
Il se faufilait dans les conduits de l'école pour prendre son poste d'espion, parfois entre les cours, mais le plus souvent en début de soirée et – et l'ennui était terrible. Il finit par apporter des livres, puis, même, ses devoirs. Il faillit emmener Greggy mais se dit que ce dernier serait trop bruyant – de plus il n'était pas sûr de vouloir partager avec lui ce qu'il pourrait apprendre de la bouche de Dumbledore, si jamais il apprenait quelque chose d'important.

Il entendit beaucoup Dumbledore faire les cent pas. Il entendit souvent le directeur s'entretenir avec son adjointe à propos des affaires courantes de l'école. Il entendit deux fois des élèves, envoyés dans le bureau mythique, se défendre maladroitement de ce dont on les accusait, finir leur explication au bord des larmes, être assez habilement instruits des vices et des qualités de leur attitude puis réconfortés et repartir ragaillardis avec des bonbons dans les poches et, une fois , dix points en moins pour leur maison.

Il entendit plusieurs fois le nom de Voldemort prononcé par Dumbledore, et très souvent celui de « Vous-savez-Qui » par ses interlocuteurs. Il entendit des récits d'attaques dont on ne disait rien dans les journaux. Il se demanda pourquoi son père ne venait pas fracasser Poudlard pour le récupérer, puis recompta le temps qu'il restait jusqu'aux vacances de Noël. Moins de cinq semaines.
Il entendit parler du ministère et de son incompétence et pouffa doucement.
Il entendit parler de Sirius Black, que l'on ne parvenait pas à faire libérer.
Il apprit qui était Sirius Black. Un homme qui avait soi-disant révélé à Lord Voldemort où trouver les Potter cette fameuse nuit d'Halloween, avait été jugé coupable du meurtre de Pettigrow et interné à Azkaban, depuis maintenant un peu plus de dix ans. Harry ne comprenait pas bien comment autant d'imbéciles avaient pu se fourvoyer à ce point puisqu'il était clair que Queudver, ce petit mangemort répugnant mais bien utile, était le seul à avoir conduit Voldemort jusqu'à lui, Harry.
Il se demanda pourquoi Lord Voldemort cherchait spécialement les Potter. Lorsque Harry l'avait interrogé sur le sujet, le mage noir avait toujours répondu des choses très sensées mais un peu vagues dont Harry ne pouvait pas vraiment se souvenir. Il se souvenait surtout de cette réponse qui l'avait entièrement satisfait et ne pouvait être que la vérité : « Je te cherchais ».
Il apprit au détour de la conversation que Sirius Black était son parrain. Il trouva que ça lui faisait un drôle de truc à l'estomac de savoir que l'un de ses parents, ceux qui étaient amis avec Dumbledore, était encore vivant, puis il se rassura en se disant que Black se trouvait à Azkaban, ce qui, d'une part, lui donnait le statut plus honorable de prisonnier et de traître-à-Dumbledore – quoi qu'il en fut de cette erreur judiciaire – et d'autre part, diminuait considérablement leurs chances de se croiser.

Il entendit parler de la prophétie.

Elle revenait de temps à autre, était évoquée avec prudence et, parfois, avec une note de désespoir.

Harry rassembla son savoir sur les prophéties. Il connaissait leur existence, il se rappelait avoir suivi un cours d'un peu moins de vingt minutes là-dessus à l'école d'Insan Greek – l'un des rares sujets de magie dont il n'avait, à sa surprise, jamais entendu parler en Albanie.
Ce qu'il savait des prophéties se résumait à ceci :
1 – Elles étaient délivrées par des sorciers possédant le « troisième œil ».
2 – Elles concernaient l'avenir.
3 – Elles tombaient juste dans cinquante pour cent des cas.
4 – Mais, la révélation des prophéties aux concernés modifiant leurs actions, les prophéties, une fois dévoilées, se concrétisaient dans près de cent pour cent des cas.
Il y avait des subtilités de calculs de probabilités que le Petit Lord n'avait pas retenues avec précision.

Plus le temps passait à espionner Dumbledore, plus Harry se sentait frustré, attendant avec impatience une mention de Sirius Black ou de la prophétie, espérant en apprendre plus, insidieusement curieux de savoir en quoi les évènements et les personnes étaient liés, et pourquoi tout cela, des dires de Dumbledore et ses interlocuteurs, le concernait.

La plupart du temps cependant, ses séances à guetter des informations caché dans sa baignoire s'achevaient sans percée notable – à part qu'il apprit une semaine avant tout le monde que le premier match de la saison opposerait non pas, comme le voulait la tradition, Serpentard à Gryffondor, mais Serpentard à Serdaigle, car les deux batteurs de Gryffondor, les jumeaux Weasley, s'étaient blessés lors de leur dernière expérience farfelue qui impliquait une rencontre avec le Saule Cogneur – qui, apparemment, était un arbre, déduisit Harry totalement estomaqué – et Minerva McGonagall refusait de réduire à peau de chagrin les chances de son équipe, aussi belle joueuse fut-elle.

Ce soir-là, Harry s'était endormi dans la baignoire sous un grand rouleau de parchemin sensé recueillir ses « Impressions sur les sortilèges de magie noire » encore vierge, bercé par le grattement de la plume de Dumbledore, qui de temps à autre lisait une phrase à voix haute, ce qui avait en premier lieu dissuadé le Petit Lord d'aller se coucher. Le vieux fou laissait régulièrement s'envoler des informations confidentielles, lorsqu'il se croyait seul.

Il se réveilla frissonnant dans l'obscurité, s'accrochant à sa seule source de lumière, les bords de la baignoire brillants d'une lueur dorée. Il se demanda ce qui l'avait réveillé, puis entendit dans le bureau de Dumbledore un lourd bruit de pierre, comme si l'on déplaçait des meubles à la force des bras. Le bruit cessa.
Puis une voix s'éleva, qui n'était pas celle de Dumbledore. Une voix de femme, un peu rauque, éthérée, que le petit Lord n'avait jamais entendue.

Celui qui a le pouvoir de vaincre le Seigneur des Ténèbres approche...

Harry se redressa presque en sursaut, se cognant douloureusement le genou.

La prophétie ! Son père !
Qui pouvait Le vaincre, qui ? Il fallait qu'il avertisse son père au plus vite, il le fallait... Il tendit l'oreille, la jointure de ses doigts devenant blanche tant il s'accrochait, au moindre mot qui montait jusqu'à lui.

Il naîtra de ceux qui l'ont par trois fois défié, il sera né lorsque mourra le septième mois...
Et le Seigneur des Ténèbres le marquera, en fera ainsi son égal.

-Il le marquera, marmonna Albus Dumbledore dans sa barbe.

Mais il aura un pouvoir que le Seigneur des Ténèbres ignore.
Et l'un devra mourir de la main de l'autre,
Car aucun d'eux ne peut vivre tant que l'autre survit.

-L'un devra mourir de la main de l'autre... répéta le vieux mage.

Celui qui détient le pouvoir de vaincre le Seigneur des Ténèbres sera né lorsque mourra le septième mois...

La voix s'éteignit alors que, tendu comme un ressort, Harry attendait le dénouement explicatif.

Dans son bureau, Dumbledore soupira.

-Harry, Harry, Harry... Tu es le seul à pouvoir le tuer...

Dans les entrailles du château, Harry se statufia.

HP-LV-HP-LV

Allongé dans les draps chauds de son lit de première année de Serpentard, Harry fixa le haut de son lit à baldaquin pendant une éternité, cette nuit-là. Il se répéta les mots de la prophétie.

Il se posa les mêmes questions que Dumbledore.

Il le marquera ? Harry n'avait pas la Marque. Le Seigneur des Ténèbres s'y était spécifiquement refusé. Mais peut-être était-ce là sa façon de le marquer comme son égal, justement, en ne le marquant pas. Severus lui avait souvent expliqué les choses ainsi lorsqu'il était petit.
Le cerveau de Harry bouillait.

Mais il aura un pouvoir que le Seigneur des Ténèbres ignore...

Harry n'en avait pas, ou s'il en avait un, il n'en voulait pas. Et s'il se découvrait pareil pouvoir, il en avertirait son père tout simplement, et il le lui donnerait, s'il le pouvait.
Il détestait cette idée d'être prédestiné à se tenir en face de Lord Voldemort. Il la détestait si fort... Les larmes ne coulèrent pas sur ses joues cette nuit, malgré le vertige angoissant qui le saisissait.

Et l'un devra mourir de la main de l'autre.
« Harry, Harry, Harry... Tu es le seul à pouvoir le tuer. »

Ah oui ? Hé bien dans ce cas, tant mieux pour Voldemort, et tant mieux pour Harry. S'il était le seul à pouvoir tuer le Seigneur des Ténèbres, celui-ci était tout à fait en sécurité. Lové dans le creux de sa poitrine.

Le Petit Lord voulut s'endormir.
Mais il ne put empêcher son cerveau de tourner et retourner tous les éléments qu'il connaissait, sur la prophétie, sur Sirius Black, sur la mort des Potter, sur Queudver. Severus et Voldemort lui avaient toujours dit, à mi-mot, lorsqu'il posait la question, que le Seigneur des Ténèbres l'avait choisi, était venu le chercher, parce qu'il devait en être ainsi. Queudver avait informé Voldemort de l'endroit où se cachaient les Potter. Mais pourquoi les Potter se cachaient-ils, et pourquoi Voldemort les cherchait-il, sinon... parce qu'il avait entendu la prophétie ?

Son père était-il venu le trouver, lui, Harry, un bébé, parce qu'Il le pensait le seul sorcier capable de le vaincre ? Était-ce la raison pour laquelle il l'avait emmené avec lui ? Pour s'en faire un allié ?
Harry eut envie de vomir.

Mais non, Lord Voldemort ne fonctionnait pas ainsi. S'il avait voulu s'assurer que personne, jamais, ne le vaincrait... il l'aurait tué. Il aurait débarrassé la surface de la terre du bébé Harry Potter.
N'est-ce pas ?

Harry passa le reste de la nuit à gagner des cernes et un épouvantable mal de tête, à se demander pourquoi il était vivant.

Fin du chapitre 23


En espérant qu'il vous ait plu :)

Lupiot