Ces hommes tombés du ciel sont nocifs, et détruisent tout ce qu'ils touchent. Titus en est de plus en plus persuadé.
Il faut dire que Wanheda, l'exemplaire le plus représentatif des Hommes tombés du ciel à ses yeux aguerris de Fleimkepa, ne fait rien pour lui montrer un caractère responsable depuis quelque temps, et que sa propre progéniture est en train de ruiner Polis à petit feu.
Techniquement, l'enfant est aussi celle d'Heda, et pourrait être considérée comme de Trikru, mais il est hors de question que Titus admette une telle chose, ni maintenant, ni jamais. Le minuscule cataclysme ambulant qu'est cette enfant est exclusivement la faute de Wanheda, et le jour où le bébé aura réussi à détruire les derniers nerfs qui restent aux habitants de Polis, sa mère n'aura que ses yeux pour pleurer.
Wanheda défend cependant tous les reproches que Titus met sur le dos de l'enfant - qui en plus ne sait pas se défendre toute seule - en argumentant que justement, c'est une enfant. Ce qu'Heda et tous les autres prennent pour une excuse recevable, apparemment.
L'aversion réciproque qu'il entretient avec Wanheda est pire qu'elle ne l'a jamais été, et Titus met ça sur le compte de la naissance de l'enfant. Avant, ils se toléraient tout au plus mais maintenant, Titus et elle n'hésitent plus à se confronter face à face - ou du moins torse à face parceque Wanheda est beaucoup trop petite pour la regarder dans les yeux sans se tordre le cou, ce qui donne un avantage considérable à Titus lors de leurs concours de cris. Il y en a de plus en plus souvent, des hurlements entre eux deux qui font trembler les murs de la tour du Commandant, et niveau volume, ils sont presque pire que ceux de l'enfant. Titus en place la totale responsabilité sur les épaules de Wanheda.
Ces hommes-là sont bornés. Et comme eux, elle ne veut rien entendre.
Son obstination à refuser de prendre une nourrice pour l'enfant, et encore pire, de le garder avec elle à Polis pour l'élever elle-même, commence à sérieusement énerver Titus. Tout le monde sait bien que pour bien élever un enfant, il faut l'éloigner de la ville, à la campagne, et le faire éduquer par des précepteurs, surtout pas par ses parents, ce qui ne forme que des mauviettes et des avortons médiocres. C'est comme ça que Titus a grandi, comme des centaines d'enfants de bonne famille de Polis, et que le ciel lui tombe sur la tête s'il n'est un exemple de modestie et de réussite sociale.
Mais non, Wanheda qui sait mieux que tout le monde comment éduquer un enfant refuse de s'en séparer pendant des mois – une broutille - et Heda a fini par prévenir Titus de manière officielle que l'enfant grandirait auprès de ses mères, à Polis. Et que par la même occasion, il pouvait cesser la recherche active de nourrice qu'il s'était démené de lancer dans toute la ville.
Titus a encaissé la nouvelle comme un nouveau crachat délibéré de Wanheda sur les traditions, ce qui est presque une habitude pour elle maintenant.
Ces hommes-là sont persuadés d'avoir toujours raison, de toujours tout mieux savoir que lui, et voilà le résultat. La tour du Commandant tout entière vit au rythme du bébé maintenant, et Titus lui-même doit cacher ses bâillements après certaines nuits plus dures que d'autres, mais Wanheda n'a pas le droit de se plaindre – elle l'a voulu ce bébé non ? Titus n'a rien demandé lui.
Les cris du bébé impactent tous les gardes de la Tour, dont pas un n'a dormi plus de cinq heures de suite depuis quatre mois, ce qui prouve bien le caractère nocif de cet enfant que Titus considère de plus en plus comme une plaie, au même titre que sa mère.
Depuis que l'enfant est né, Wanheda est devenue fainéante. Voilà qu'il la surprend à dormir la journée maintenant, par périodes de quelques heures, toujours à quelques mètres du berceau, comme si elle était épuisée. Comme si s'occuper un enfant de quatre mois était épuisant. Titus en ricanerait presque, si il n'était pas lui-même complètement éreinté.
Son rythme de sommeil est synchronisé avec celui d'Heda par souci de facilité, alors à chaque fois que l'enfant s'amuse à hurler en pleine nuit sans autre raison apparente qu'elle a faim, ou juste envie de ranimer tout une ville endormie, et qu'Heda se lève, Titus se lève aussi. Et vu que depuis leur mariage Heda vit en harmonie parfaite avec Wanheda, à chaque fois que la fille tombée du ciel ne dort pas, Titus non plus. C'est donc la faute exclusive de Wanheda si il est si exténué depuis des mois. La sienne, et de l'enfant. Mais plus de la sienne quand même.
Et il est vrai que Titus a moins de culpabilité à accuser directement Wanheda qu'Heda elle-même des horaires effrénés que l'enfant impose à la tour entière, mais il faut dire qu'elle le cherche bien. Son enfant, sa responsabilité.
Heureusement pour le sommeil de Titus, la justice est parfois rendue en accord avec le destin, puisque la première victime de la terreur qu'est l'enfant est Wanheda elle-même.
D'accord, Titus la voit toujours aux conseils des Ambassadeurs, où elle prend un malin plaisir à lui jeter des regards par-dessus son épaule, trônant fièrement à côté d'Heda comme si sa place n'était pas dans les cachots au sous-sol, et elle est souvent aux entraînements des Natblidas du matin, pour s'entraîner elle-même ou regarder Heda enseigner aux jeunes avec de grands yeux globuleux.
Cependant, malgré les grands sourires qu'elle lance et les exercices physiques qu'elle exécute avec application à chaque entrainement – ce que certains considèrent comme prodigieux pour quelqu'un qui a accouché il y a si peu de temps, et qui ne l'impressionne pas du moindre - Titus voit les cernes sous ses yeux et les bâillements à peine discrets, et il en est ravi.
Il parait qu'elle se charge parfois des urgences nocturnes au centre de soins de Polis où elle enseigne aux guérisseurs depuis quelques années, parceque l'enfant refuse de dormir comme un être humain civilisé une nuit complète, et qu'elle l'emmène avec elle là-bas quand elle y travaille pour laisser Heda se reposer. Il a entendu des gardes du service de nuit raconter qu'elle revient sur la pointe des pieds au petit matin dans la chambre d'Heda, l'enfant sous le bras, et qu'elle enchaîne sur des journées entières de conseils d'ambassadeurs et d'entraînements, comme si elle ne venait pas de passer la nuit entière à jongler entre sa fille et son travail de guérisseuse.
Titus est persuadé que ce sont des mensonges, et qu'elle passe des journées entières à se prélasser dans son lit, faignante qu'elle est, comme tous les hommes de son clan. Wanheda a sûrement ensorcelé les gardes comme elle a ensorcelé son Houmon, et ils seraient prêts à dire n'importe quoi pour renforcer sa légende.
Heureusement, Titus n'a pas été envoûté, lui, et voit clair dans son jeu. Ces hommes-là ne sont pas dignes de confiance.
Heda, elle, ne montre aucun signe de fatigue et Titus n'en attendait pas moins d'elle. Elle reste la même que toujours – la voix forte quand elle est enseigne aux Natblidas, le dos droit sur son trône quand elle rend justice, le poing ferme quand elle tape sur la table pour se faire entendre à travers les protestations des ambassadeurs.
La seule différence est que parfois l'enfant est là dans la salle de trône, sur ses genoux, et que le masque froid et dur qu'il lui a appris à porter pendant des années craque en des sourires que Titus fait semblant de ne pas voir, mais dont chacun l'indigne profondément.
Cette enfant n'a rien à faire dans la salle de trône. En convaincre Heda s'est avéré être une mission impossible, mais Titus ne perd pas l'espoir de le faire un jour.
L'enfant est d'ailleurs est là, dans les bras de Wanheda, le jour où l'émissaire de Podakru arrive, tout sanglant et tremblant sur ses jambes, demandant une audience d'urgence.
La situation est grave.
Une tribu rebelle constituée de quelques guerriers bannis de différents clans après avoir commis des crimes de haute trahison ont établis leur campement à quelques lieues d'un village nommé Kova, appartenant au clan de Podakru. Les rebelles y sèment la panique depuis quelques semaines maintenant, pillant régulièrement Kova pour y voler des vivres, enlevant des enfants ou des jeunes femmes pour en faire leurs esclaves et tuant les innocents qui tentent de s'y opposer. Le Podakru a toujours été un peuple plus guérisseur que guerrier, et la situation est devenue dangereuse au point que le chef de village Kova vient implorer l'aide d'Heda pour y mettre fin.
La décision est vite prise. Heda doit partir. Elle a instauré la paix dans les Treize Clans, mais des rébellions existent encore, et elle doit rester le symbole de l'autorité suprême à tout prix, quitte à aller écraser les résistances elle-même. Elle n'aura pas un groupe de rebelles massacrer des innocents sous son commandement, pas alors qu'elle continue de répandre des messages de paix et d'apaisement.
Elle doit partir régler le problème elle-même, et elle le sait avant même que l'émissaire de Kova ne finisse son récit. Et pourtant, il voit le regard bref qu'elle jette à l'enfant dans les bras de son Houmon, et comprend qu'elle hésite.
Ce n'est pas la première fois. Titus a remarqué qu'Heda envoie de plus en plus fréquemment Indra ou d'autres régler à sa place les problèmes qui l'enverraient loin de Polis depuis déjà un bon moment, mais elle ne peut pas déléguer cette mission là à quelqu'un d'autre. Trop important. Trop grave.
Enfant ou pas, elle reste le Commandant, et certaines responsabilités ne peuvent peser que sur ses épaules. Titus ne s'est pas gêné pour le lui rappeler. L'enfant restera toujours secondaire au trône, il lui a répété. Encore et encore, inlassablement.
Heda a hoché de la tête, mais Titus a eu comme l'impression qu'elle ne l'écoutait pas – ce qui est ridicule bien sûr. Heda l'écoute toujours. Bon, ces derniers temps, elle ne prend même plus la peine de répondre quand il lui parle, mais elle l'écoute quand même.
Et quand il énonce à haute voix qu'Heda lavera elle-même l'affront fait à Podakru, il a raison et elle le sait. La séance est vite levée, et Heda ordonne qu'on s'occupe de soigner l'émissaire de Kova avant qu'ils ne repartent avant de congédier son conseil, souhaitant s'entretenir seule avec Wanheda.
Titus sait ce que cela signifie. D'un certain côté, il est content de ne pas avoir à assister aux adieux larmoyants qu'elles doivent être en train de s'échanger. De l'autre, il n'est pas ravi de manquer les conseils de serpent que Wanheda doit être en train de bourrer dans le crâne d'Heda, et regrette bien de ne pouvoir l'en empêcher.
Heda en train de seller son cheval dans les écuries quand Titus la retrouve, des heures plus tard - et proteste aussitôt que c'est un travail de second, pas de guerrier et certainement pas de Commandant. Heda ne lui répond simplement qu'elle a toujours sellé elle-même son cheval avant de partir au combat, et il ne proteste pas plus, sachant que c'est parfaitement inutile.
Elle n'a pas encore appliqué ses peintures de guerre, mais ses deux grandes épées sont solidement fixés à sa selle, et une nouvelle dague à fait apparition à l'étui sur sa cuisse. Elle est déjà prête à se battre et pourtant, Titus remarque que sous la concentration de son visage, il y a quelque chose qu'il a vu plusieurs fois par le passé, et qui concernait à chaque fois Wanheda, ou Costia avant elle. Il la connait depuis qu'elle est une Natblida, et même si il refuse de l'admettre à voix haute, il la comprend bien plus que ce qu'elle pense.
Heda ne veut pas partir, il réalise.
Elle devrait être contente de partir, de s'éloigner des vagissements insupportables du bébé qui ont envahis la Tour du Commandant depuis des mois, et que lui-même supporte difficilement. Elle va enfin pouvoir faire des nuits complètes. Lui va devoir rester se relever toutes les deux heures au rythme d'un enfant qui n'est même pas sa responsabilité, et il en tient Wanheda pour entière responsable.
Heda resserre une dernière fois sa selle et en assure les sangles avant de se tourner vers le petit page qui traîne là pour lui signaler que son cheval est prêt, et qu'il peut faire venir Indra . Titus la regarde faire, silencieux.
Ce n'est pas la première fois qu'Heda laisse Polis depuis son union à l'envahisseuse pour régler une affaire de la sorte, mais c'est la première fois qu'elle le fait depuis la naissance de l'enfant.
D'ordinaire, Wanheda est la première à monter sur son cheval pour l'accompagner - ce qui arrange bien Titus parceque les laisser tous les deux ensemble sans surveillance dans le même bâtiment n'est pas la meilleure idée qu'ait eut Heda, et elle ne retentera sûrement plus jamais l'expérience après la catastrophe de la dernière fois - mais cette fois, Wanheda ne peut pas l'accompagner. Elle doit rester garder l'enfant, lui a-t 'on dit. Il parait que celle-ci, à quatre mois révolus pourtant, ne tient même pas seule sur un cheval – ce qui prouve bien qu'elle n'a strictement aucun intérêt. La laisser derrière ne représente que des avantages aux yeux de Titus mais Heda, visiblement, regrette d'avoir à le faire.
Titus ne voit pas où est le problème. Ce n'est pas comme si l'enfant était en âge de se rappeler d'elle, ou de son visage. Peut-être même que l'enfant ne remarquera même pas son absence.
La dernière fois qu'il a émis l'idée, il s'est fait rabrouer sèchement par Wanheda. Soi-disant qu'il manquerait de tact – ridicule.
Titus n'a pas à avoir de tact avec Heda – qui jusqu'à preuve du contraire fait agenouiller tous les hommes dans une salle de sa simple présence et peut lever une armée entière d'un simple claquement de doigts. Qu'est-ce qu'en sait Wanheda ? Ces hommes-là sont ignorants de tout.
Heda s'est maintenant mise face à la tête du cheval, une brave bête qu'elle a reçu comme présent de l'Ingranronakru, et pose une main sur son front. Titus redresse le torse, prêt à recevoir les ordres de son Heda. En son absence c'est lui le maître de Polis, et les décisions du Fleimkepa valent pour celles du Commandant lui-même.
« Klark na set in Polis » dit Heda, dos tourné à lui « Op kom taim ai komba raun, em telon laik hedon »
Titus fronce des sourcils. Non, non. Il y a erreur. C'est lui, le maître de Polis en l'absence d'Heda, ça l'a toujours été. Il ne va certainement pas laisser quelqu'un d'autre prendre sa place, et certainement pas l'un de ceux-là, encore moins Wanheda.
« Heda, Din em na seimbeda gon we Arkadia ? »
Ce n'était pas ce la réponse qu'Heda attendait, visiblement. Elle se retourne vers lui, les yeux plein de colère, et si elle était sur le champ de bataille à présent, Titus ne donnerait pas cher de sa peau.
« Em pleni, Titus ! Disha ste em houm ! » Heda s'approche dangereusement de lui, et il baisse les yeux, bien obligé. « Klark est mon Houmon, il est temps que tu commences à la traiter comme telle ! »
Heda a tendance à passer au Gonasleng quand elle est énervée, c'est quelque chose que Titus a remarqué depuis un petit moment. Ce doit être l'habitude de parler la langue des envahisseurs toute la journée avec Wanheda, sûrement. Il ne la contredit pas, ce n'est pas le moment. Il se contente d'hocher de la tête, ce qui lui coûte presque aussi cher que d'admettre que Wanheda a raison, et écoute la colère d'Heda lentement se fondre en une liste de recommandations, et de reproches sur son comportement.
« Ses amis de Skaikru vont tenir sa compagnie. Tu les recevras comme si c'était mes propres invités, et tu les traiteras avec le même respect et le même égard que tu emploierais avec des Ambassadeurs. Chaque décision qu'elle prend en mon absence vaut pour la mienne, est-ce bien clair ? »
Titus hoche de la tête, mais intérieurement se mord à moitié la langue pour éviter d'hurler son mécontentement. Il va donc devoir passer des jours entiers à servir de bonne d'enfants à Wanheda et ses amis, qui ne sont qu'une bande de gamins irresponsables pour qui il éprouve un profond mépris.
Ces hommes-là sont puérils. L'enfant d'Heda du haut de ses quatre mois présente plus de sérieux qu'eux tous réunis, ce qui en dit long sur ce que Titus pense d'eux. Pourquoi Heda a fait de l'un d'entre eux son Houmon et la mère de son enfant, Titus se pose la même question tous les jours sans trouver de réponse.
Et tant qu'il est dans les questions, pourquoi vouloir un enfant à tout prix alors qu'on en est encore un soit même ? Titus aurait préféré qu'Heda attende une bonne vingtaine, trentaine d'années – à prendre en compte qu'elle soit encore en vie à ce moment, parceque telle est la réalité des choses – pour commencer à y réfléchir, mais non, Wanheda voulait avoir des enfants jeunes.
Heda n'était pas censée procréer du tout. Elle n'était pas censée vivre si longtemps, après tout, mais Titus se garde bien de le lui rappeler en public, parceque parler de la mort de son Houmon devant Wanheda la met toujours dans une colère noire. Et pourtant Heda, elle, ne se restreint jamais d'émettre l'idée qu'elle peut peut-être mourir devant quiconque, tout comme elle le fait à présent.
« Les Natblidas doivent être prêts si mon combat se termine lors de la rixe, Titus. Veille à ce que le conclave soit prêt à être déclenché si besoin est. »
Titus hoche de la tête respectueusement. Heureusement que Wanheda n'est pas là pour l'entendre, parcequ'elle serait sûrement en train de grogner dans sa barbe ou de détourner les yeux comme elle le fait toujours quand Heda parle de sa mort – parceque pour elle, c'est un crime de parler son propre décès.
Depuis quand n'a-t 'on a plus le droit de parler de sa mort tranquille ? Wanheda est une ignare.
Seul un vote unanime des ambassadeurs ou la mort peut enlever un commandant de son titre, et personne n'a osé défier Heda en combat singulier depuis Nia. C'était aussi la dernière fois où Wanheda et Titus étaient d'accord sur un point, à savoir empêcher qu'Heda ne se batte contre le prince Roan et ne mette sa vie en danger inutilement.
A l'époque, Titus pensait que la fille tombée du Ciel ne pensait qu'à ses propres intérêts et ceux de son clan, mais il s'est avéré que Wanheda ne souhaitait pas que le combat d'Heda prenne fin pour toute une autre raison. Titus se demande quand est-ce que Wanheda a arrêté de faire les choses pour son peuple, et a commencé à prendre des décisions pour elle. Sûrement vers le moment où Heda lui a donné sa propre chambre dans la tour du Commandant. Qui marque aussi le moment où Heda a cessé d'écouter Titus en priorité pour lui préférer celle qui deviendrait son Houmon.
A propos de l'envahisseuse, Heda a encore toute une liste d'instructions à donner à Titus, qui les écoute religieusement même si il désapprouve la plupart d'entre eux.
« Klark se chargera d'enseigner le Gonasleng aux Natblidas à ma place, après ton entrainement du matin. Tu l'y aideras, et tu ne traduiras pas ce qu'elle leur apprend de manière erronée comme la dernière fois. Tu travaillerais avec elle sans mauvaises intentions, Titus. »
Titus retient un roulement d'yeux, parceque ce n'est arrivé qu'une seule fois, un jour où Wanheda lui avait particulièrement manqué de respect, et qu'Heda continue à lui le rappeler comme si d'eux deux, c'était lui le plus immature. Ce qui est faux, bien entendu.
Il n'a pas le temps de protester, cependant, parcequ'alors qu'Heda entame une énième consigne, la porte des écuries s'ouvre sur Wanheda, l'enfant sous le bras comme si elle était un rallongement de son corps et Indra Kom Trikru sur les talons.
Indra reste respectueusement dehors mais Wanheda s'avance d'un pas assuré vers eux, et Titus remarque tout de suite dans son démarche et son visage fermé qu'elle n'est pas contente du départ de son Houmon, elle non plus.
Elle ne l'était déjà pas pendant sa grossesse, quand vers ses cinq mois de gestation Heda avait dû s'absenter deux semaines entières pour assister à l'enterrement du chef de Sangedakru et l'instauration d'un nouveau chef.
Ces hommes-là sont narcissiques. Wanheda voulait son Houmon auprès d'elle, et lui avait fait savoir plutôt bruyamment.
Titus avait vu les regards noirs et entendu les cris lorsqu'elles s'étaient retrouvées seules dans la salle du trône – ne demandez pas comment, certains murs sont fins d'accord ? la sécurité de son Commandant vaut le coup d'être pris en train d'écouter aux portes – et il en était ravi. Il avait espéré de tout son cœur qu'Heda revienne à ses sens devant la colère frivole de Wanheda, et qu'elle répudie l'envahisseuse, puisque celle-ci s'opposait à sa fonction la plus sacrée. Il s'était même mis à rêver que l'envahisseuse prendrait ses affaires sous le bras, sa progéniture dans son ventre et ses guerriers de Skaikru avec elle, et qu'elle repartirait chez le camp des hommes du ciel le soir même.
Bon, dès le lendemain, Wanheda regardait de nouveau Heda comme si le Commandant avait fait tomber la Montagne à elle toute seule, et les plans de séparation de Titus étaient tombés à l'eau.
Aujourd'hui, Wanheda n'est pas contente mais elle ne conteste pas le départ de son Houmon. Elle n'en a pas besoin, ses yeux parlent pour elle.
Ces hommes-là sont plus collants que de sangsues, et Wanheda se montre plus possessive d'Heda que n'importe quel autre humain qu'a connu Titus.
Quel besoin elle peut bien avoir de vouloir Heda avec elle toutes les heures de la journée, il se le demande. Quelques minutes suffiraient amplement selon lui. C'est peut-être dans la tradition des hommes du ciel que de vouloir passer autant de temps avec son Houmon que possible, mais lui trouve ça hautement malsain.
Titus n'a jamais été marié, certes, mais il sait comment les mariages fonctionnent – ou du moins, les bons vieux mariages basés sur des arrangements politiques et absolument aucun sentiment, à mille lieux de l'union qui unit Heda et Wanheda.
Il ne les comprendra décidément jamais, se dit Titus quand Heda à côté de lui relève la tête alors que s'avance vers eux Wanheda, qui pourrait tout aussi bien être aveugle en faisant semblant de ne pas le voir comme le fait maintenant.
Il n'a pas le temps de dire quoi que ce soit à la fille tombée de ciel cependant, de désobligeant ou pas, parceque l'enfant se met à gazouiller d'une voix insupportable et qu'Heda tourne tout de suite la tête vers elle, avec le regard désireux de quelqu'un qui veut prendre son yongon dans ses bras. Ce qui est ridicule bien sûr.
Jamais Heda ne s'abaissera à faire quelque chose d'aussi dégradant que de dire au revoir à son Houmon et leur enfant en public. Mais en privé, par contre …
« Va faire un tour, Titus » dit insolemment Wanheda, toujours sans le regarder
« Vas vérifier avec Indra que les chevaux de l'expéditions sont prêts » rajoute Heda, et son regard est chargé de sous-entendus
« Mais Heda … »
« Maintenant, Titus. »
Titus jette un regard vers Wanheda – qui dissimule tellement mal son air de triomphe qu'elle le fait sûrement exprès – et s'incline respectueusement vers Heda avant de s'éloigner, irrité d'être mis à l'écart la sorte.
Une fois sortie des écuries, il aperçoit tout de suite la petite délégation des meilleurs guerriers qui va accompagner Heda jusqu'à Kova, Indra à leur tête.
Quelque part, Titus est rassuré que ce soit elle qui mène l'expédition à la suite d'Heda. Comme lui, elle est l'une de ses plus fidèles, et la suivrait jusqu'en enfer si Heda lui demandait. Même si elle ne lui demandait pas d'ailleurs.
Mais Titus se méfie d'Indra parcequil sait les rapports amicaux qu'elle entretient avec Marcus Kom Skaikru et, personnellement, il considère que toute relation avec un de ces hommes-là est une trahison. Titus s'approche précautionneusement d'Indra et la salue d'un hochement de tête. Elle répond d'un regard noir – qu'il prend pour un ha yun. Ils ne se disent rien.
Heda et Wanheda reviennent au bout d'un court moment qui pourtant parait durer des heures à Titus, l'enfant dans les bras de l'envahisseuse et le cheval d'Heda trottant derrière elle. Heda part aussitôt saluer ses troupes, et Wanheda se rapproche d'eux, ce qui ne met absolument pas Titus en joie.
« Indra ! » sourit Wanheda, et Titus ne peut pas déterminer si son sourire est réel ou forcé « Ça doit te remplir de joie de repartir avec Heda sur les routes pour un peu d'action ! »
« Je suis ravie qu'Heda m'honore de la sorte » lui répond Indra d'un ton d'enterrement
Titus retient un ricanement. Wanheda sourit à Indra, et baisse les yeux vers l'enfant dans ses bras, qui regarde autour d'elle avec de grands yeux ahuris.
Titus détourne les yeux de ce spectacle affligeant. Indra à ses côtés regarde le bébé avec le même air de mépris que le sien, mais étonnamment, elle n'en a pas l'air dégoûtée. Il sait qu'elle considère le bébé comme une distraction pour Heda, mais pas comme une abomination à demi Skaikru comme lui. Peu importe, avec le temps il parviendra à la convaincre, elle et toutes les autres.
Ces hommes-là ne sont pas bons. Et Wanheda n'est pas digne d'Heda.
Un jour viendra, les autres le verront aussi. Ce jour n'est pas venu cependant, puisque Titus peut bien voir quand elle s'avance vers eux que les guerriers respectent Wanheda, peut-être même autant qu'ils respectent Heda. Ils la saluent tous de la tête, et alors qu'Indra jette des ordres derrière elle pour sonner le départ, Heda s'avance vers eux pour faire leurs adieux.
Ceux à Titus sont expédiés brièvement d'un hochement de tête, et quand elle s'approche de son Houmon, elle tend la main vers elle pour attraper l'avant-bras tendu de Wanheda. Elle passe ensuite une main sur le petit crâne chauve du bébé, laissant le fantôme d'un sourire occuper un instant son visage, avant de tourner les talons vers son cheval, laissant voler derrière elle sa longue cape rouge de Commandant.
Titus n'est pas arriéré, et se doute bien qu'elles ne s'échangent des adieux aussi officiels et cérémonieux que parce qu'elles sont en public. Il n'est ni sourd, ni aveugle non plus et sait parfaitement quel genre d'au revoir elles se sont dit le matin même dans les appartements privés d'Heda.
Le regard larmoyant que lance Wanheda à son Houmon ne le trompe pas. Ces hommes-là sont des comédiens. Peut-être qu'elle n'est même pas réellement triste du départ d'Heda.
En tout cas, Titus doit lui laisser son jeu d'actrice, parceque même lui pourrait se laisser tromper par les larmes qui menacent de tomber et l'air d'abattement de Wanheda, qui regarde Heda comme si c'était la dernière fois qu'elle la voyait. Techniquement, c'est possible que le combat d'Heda se finisse dans cette rébellion, bien sûr, mais Titus y croit peu, et tout ce mélodrame parfaitement orchestré par Wanheda pour qu'on la plaigne l'énerve grandement.
Et puis mettre un peu de distance entre ces deux-là ne fera de mal à personne, à part peut-être aux tentatives de corruption incessantes de Wanheda sur son Houmon. L'éloignement fera beaucoup de bien à la politique du Commandant sans l'influence néfaste de l'envahisseuse, et c'est peut-être ce que Wanheda regrette en voyant le groupe de guerriers monter leurs chevaux, et sonner le départ.
Heda se retourne une dernière fois vers eux pour les regarder, enfin quand il dit les c'est sûrement vers Wanheda et l'enfant qu'elle regarde soyons honnêtes, et fait demi-tour pour se placer à la tête du groupe de guerriers, Indra à sa droite. La cape rouge flotte toujours dans son dos quand elle lance sa monture à pleine vitesse, aussitôt suivie par ses hommes.
Titus et Wanheda restent côte à côte un moment tous les deux, à regarder le cheval d'Heda s'éloigner à grand galop au loin. Quand elle et sa troupe ne sont plus qu'un point à l'horizon, Wanheda se tourne vers Titus, et lui lance un étrange demi-sourire perplexe avant de s'éloigner à grand pas, l'enfant contre son épaule.
Titus la regarde disparaître dans la tour du Commandant, et son visage ne se déride pas. Il a connu bien des guerres et des combats, mais il se demande bien comment il va survivre à cette épreuve-ci.
TRIG :
Klark na set in Polis : Clarke va rester à Polis
Op kom taim ai komba raun, em telon laik hedon : En mon absence, sa parole est loi
Din em na seimbeda gon we Arkadia ? : Ne va-t-elle pas préférer partir à Arkadia ?
Em pleni ! : Assez !
Disha ste em houm : C'est sa maison
Ha yun : Bonjour
