Ces hommes-là sont incroyables. Titus le pense sincèrement. Et pas dans le bon sens du terme.

Cela fait presque deux lunes qu'Heda est partie régler les conflits dans les terres éloignées de Podakru. Les jours défilent les uns après les autres sans jamais se ressembler, avec le seul point commun que chaque coucher de soleil entraine avec lui un jour où le Commandant n'est pas à Polis, et où son palais devient de plus en plus sombre.

L'absence d'Heda commence à se faire pénible pour tous, et sûrement pour Titus le plus, peut-être plus pour lui que pour son Houmon légitime. Il n'a pas dormi une nuit entière depuis qu'elle a quitté Polis.

Il doute fort que Wanheda puisse être aussi angoissé que lui. Elle n'en a certainement pas l'air, à passer ses journées à courir dans tous les sens, à disparaitre tantôt dans la salle de trône, tantôt chez les jeunes Natblidas, sans jamais oublier les fréquents aller-retours chez la nourrice qui garde l'enfant pendant qu'elle papillonne à droite et à gauche. Titus se demande bien où elle trouverait le temps de s'inquiéter pour son Houmon.

Peut-être même qu'elle est ravie de son départ. Elle en a certainement profité pour prendre sa place, à recevoir audience sur le trône d'Heda comme si il était le sien, à donner des ordres à sa place et à régler des conflits qui ne la regarde absolument pas. De quoi elle se mêle, on se le demande.

Titus est sûr qu'elle profite de sa nouvelle toute puissance pour faire passer les lois qui l'arrange, elle et son petit groupe de délinquants. Bon pour l'instant, rien n'a transité mais ça ne saurait tarder. Il surveille le moindre de ses faits et gestes d'un œil de lynx, et fondera sur elle comme un faucon si elle se permet le moindre écart. Pour l'instant et malgré ses interrogations pressantes, personne n'a à se plaindre d'elle.

A la grande satisfaction de Titus cependant, Wanheda a l'air de mal supporter la pression qui vient avec le poste. Diriger seule en attendant le retour d'Heda n'est pas si dur que ça, Wanheda est juste une mauviette.

Comme tous ces hommes-là.

Elle n'a pas l'habitude de diriger treize clans à la fois, évidemment. C'est une vocation qui ne s'improvise pas. Titus en ricanerait dans sa chinkova, tiens. Si il en avait une.

Il donnerait n'importe quoi pour épauler Heda en temps normal, mais Wanheda peut toujours se brosser pour recevoir le moindre soupçon d'aide de sa part. De toute façon, elle n'a pas besoin de lui.

Voilà qu'il y a dix jours, elle a fait venir à elle la délégation de Skaikru. Titus a été étonné qu'elle tienne si longtemps sans eux. Il aurait parié que sitôt Heda partie, les insectes se précipiteraient pour occuper son palais, se goinfrer sa nourriture et se rouler dans ses draps.

Wanheda ne les a appelé à la rescousse que bien après le départ d'Heda, et encore, sur suggestion de sa propre mère qui ne voulait pas que sa fille finisse par s'écouler d'épuisement et ne soit plus capable de s'occuper de l'enfant. A nouveau, de quoi Abi kom Skaikru se mêle, on, enfin Titus, se le demande bien.

Les aulana sont donc arrivés à Polis deux jours après que Wanheda ait jeté des ordres dans sa radio grésillante pour les faire rappliquer, et ils se sont installés dans la tour du Commandant, et se pensent chez eux maintenant. Ils la réconfortent, soi-disant.

Et puis depuis quand les femmes dont les partenaires partent en guerre pendant une durée de temps indéterminé et avec un enfant en bas âge ont besoin de réconfort ?

Ces hommes-là sont des petits êtres fragiles et hypersensibles.

Ils méritent à peine l'appellation d'hommes. Bon Wanheda n'est pas un homme, mais elle ne vaut pas mieux que sa petite bande de Natronas, que Titus ferait pendre haut et court sans hésiter si il le pouvait.

Enfin Titus n'est pas si manichéen. Tous les hommes tombés du ciel ne sont pas des malfaiteurs remplis de mauvaises intentions. Par contre, le cercle proche de Wanheda, si.

De tous ceux qui ont répondu présent à l'appel de Wanheda, Titus aurait du mal à désigner le pire, et encore, ils ne sont pas nombreux, seulement l'élite.

En ce moment même, il a sous les yeux Linkon et Okteivia – qui forment la joyeuse réunion d'un parjure et une arriviste. Il les regarde s'entrainer avec la garde personnelle d'Heda, un rictus de dégoût habillement dissimulé aux lèvres. Ils se relèvent à chaque coup qu'ils essuient ces deux-là, mais Titus voit clair dans leur jeu – ils trichent. Ils doivent porter sous leurs habits une de ces combinaisons technologiques dont Skaikru raffole et il ne comprend pas le fonctionnement, ce n'est pas possible autrement.

Ce sont eux que Heda compte pour surveiller son houmon ? Enfer et damnation.

Parceque Heda ressent toujours la nécessité de protéger Wanheda. Comme si elle était pas assez grande pour le faire toute seule. Comme si elle vivait dans un monde dangereux, tiens.

Titus a essayé par le passé de la faire changer d'avis, de la convaincre qu'on ne peut pas laisser le houmon et le yongon du commandant à un traitre, mais Heda ne change pas d'avis. Pas pour lui.

De son poste, il voit Okteivia kom Skaikru envoyer sur le dos la guerrière contre laquelle elle se bat, et il fronce des sourcils. Personne ne l'entendra jamais l'appeler Okteivia Kom Trikru. Linkon n'est plus digne d'être un Trikru et Okteivia ne méritera jamais le titre.

Ils sont du Peuple du Ciel tous les deux, et comme Titus considère les gens de Skaikru comme des espions, il va leur prêter une attention toute particulière pendant leur séjour. Ils seraient capables de dérober les plans de la tour du Commandant pour venir la piller après, on ne sait jamais avec ces gens-là. Toujours se méfier.

Okteivia salue maintenant la guerrière, et vient frapper de sa paume contre la sienne dans un geste qui pourrait paraître amical, mais que Titus analyse comme prétentieux. Et il sait de quoi il parle, il est le roi des faux-semblants.

Ces hommes-là sont des insolents mal embouchés.

Et encore, il existe pire qu'Okteivia.

Une espèce d'énergumène qui répond au nom de Reivon, qui a branché des cordes qu'on a pas le droit de toucher dans tous les coins de la tour, et qui ne sait visiblement pas s'exprimer autrement qu'en sautillant sur place et en glissant des allusions douteuses entre deux blagues qui ne le font pas rire.

Ses premiers mots pour lui ont été un joyeux « Alors vous travaillez ici ? » qui, bien qu'elle ait essayé de le dissimuler, a bien fait ricaner Wanheda tout bas. Titus ne s'est pas rabaissé à répondre quoi que soit, bien sûr.

Son silence à son égard n'a pas l'air de démonter la jeune impertinente. Les remarques fusent dans tous les sens depuis des jours sans qu'il ne parvienne à les arrêter. On dirait qu'elle se fait un malin plaisir à se fourrer dans ses pattes sitôt qu'elle le peut. Presque comme si Wanheda avait jeté des ordres pour l'empêcher de nuire, de lui nuire.

En tout cas, ça marche bien, Titus est éreinté. Il n'a plus un instant à lui depuis que la délégation est là – entre son observation accrue du couple de traitres et ses tentatives d'évasion de Reivon, il ne s'en sort plus. Et d'ailleurs, comme si il l'avait appelé – ce qu'il ne ferait jamais volontairement - Reivon apparait à ses côtés, un grand sourire joyeux au visage, pour lui demander.

« Est-ce que c'est vrai que Lexa a des bougies partout dans sa piaule ? »

Titus fronce des sourcils. Il ne comprend pas un mot de son jargon. Il a appris le gonasleng même si il n'est pas un guerrier, pas goût de la culture, mais elle en parle une version moderne qu'il ne maitrise absolument pas.

Il se contente d'un vague hochement de tête en espérant que la réponse lui convienne.

« Merci Titus ! »

Ces hommes-là sont outranciers. Titus se retient de lui signifier qu'on l'appelle Fleimkepa, et qu'on appelle Heda Heda, et Wanheda Wanheda. Seul lui peut appeler Heda Leksa, et encore il se permet rarement de le faire.

Seule Wanheda se croit tout permis à ce point-là. Wanheda se croit tout permis sur pas mal de sujets, à vrai dire. C'est étonnant pour Titus que personne ne l'ait encore égorgée dans son sommeil, ne serait-ce que pour le plaisir de la faire taire.

Personne n'osera, malheureusement. Beaucoup pensent encore que tuer le Commandant de la Mort c'est prendre son pouvoir. Beaucoup ont aussi peur d'elle, de cet aura noir qui l'entoure et qui pourrait les maudire sur des générations entières. Wanheda règne sur la mort, c'est indéniable, et le mysticisme qui se dégage autour de son pouvoir prétendu ou légitime fait d'elle une intouchable.

Personnellement, Titus est persuadé qu'Heda aurait dû la tuer pour mettre fin à toutes ces croyances, il y a bien longtemps de cela.

Il se rappelle de la première fois où il l'a vu, bâillonnée et à genoux devant le trône d'Heda. Elle faisait moins la maline, tiens. Qu'est-ce qu'il ne donnerait pas pour revenir en arrière, et profiter du moment pour régler son compte. Il se sert souvent de ce souvenir pour supporter les humeurs variantes de Wanheda.

Quand elle l'insulte tout bas ou qu'elle lui dicte son bon vouloir en ponctuant de « C'est un ordre Titus ! », se rappeler de Wanheda en position de faiblesse lui fait le plus grand bien.

D'autant plus que ces derniers temps, Wanheda est intenable. Pas un jour ne passe sans qu'elle ne lui dise d'aller partir à la dérive, ce qui n'a aucun sens parceque Titus n'a pas de bateau. Ou de barque.

Titus n'essaye plus de toute manière de comprendre, parceque ça n'a plus d'intérêt.

Ces hommes tombés du ciel ne valent pas la peine qu'on leur prête le moindre soupçon d'intérêt.

Le dernier du groupe, Belomi kom Skaikru est l'un des pires rapaces qu'il n'ait connu – et si Titus s'intéresse à lui, c'est uniquement dans le but de le surveiller.

Outre ses nombreux crimes contre Heda, alors qu'elle avait tendu la main vers lui pour l'aider, et l'assassinat honteux de toute une armée envoyée pour sauver le Skaikru, il s'est rendu coupable de familiarité, d'une familiarité grossière et impardonnable.

Il déambule dans les couloirs du palais comme si il se sentait chez lui. Il y amène son gon, refuse de se désarmer dans la tour du Commandant, et se comporte comme si les honnêtes gardes que Titus a chargé de ne pas le lâcher d'une semelle lui voulaient du mal. Il discute avec tous les gens qu'il croise dans la tour, de la simple petite servante au commis de cuisine, mais devient de marbre quand le Fleimkepa apparait. Il se permet d'appeler Wanheda Klark, et est à deux doigts de s'adresser à Heda comme Leksa.

Titus le considère comme de la racaille de la pire espèce. Heda a des sentiments mixtes envers lui il le sait. Il a essayé de la tuer plusieurs fois après tout – mais comme Wanheda, argumente toujours perfidement Titus quand ils en parlent. Quand ils en hurlent serait plus correct.

« Ca n'a rien à voir » elle lui rétorque toujours « Klark ste ai houmon. Em nou na frag ai op »

« Em mebi ste spichen » réplique invariablement Titus

Dans ce cas, deux cas de figures sont possibles - Heda part de la salle sans même lui répondre, ou hisse entre ses dents quelque chose comme « Hod yu rein daun ! » et le débat se clôt là-dessus.

Titus ne comprend pas pourquoi elle accorde aussi tant de confiance à Wanheda, mais pourtant si peu à Belomi. Peut-être parcequ'elle a épousé l'une, et pas l'autre. Peut-être aussi parceque Wanheda est la mère de son yongon, et que bien que Titus se soit acharné à prouver le contraire, elle veut tout autant la sécurité de l'enfant qu'Heda.

A sa place, Titus aussi se méfierait du jeune guerrier – si on peut appeler Belomi, ce criminel gringalet et rustaud, un guerrier – de Skaikru. Le bébé est si bruyant qu'on sait constamment où elle se trouve, il serait tellement facile de se glisser dans sa chambre la nuit … si Wanheda n'avait pas placé devant la porte toute une panoplie de gardes du corps.

Titus en a été bien vexé d'ailleurs, parceque elle les a fait placer bien avant l'arrivée de son groupe d'amis, et avec un regard en coin pour lui. Comme si il n'était pas digne de confiance. Ces hommes-là sont paranoïaques.

Et Heda commence à être comme eux, à vérifier constamment ce qu'il se passe par-dessus son épaule et à se méfier de sa propre ombre. Titus se demande bien pourquoi. C'est depuis que l'enfant est là, en tout cas, il l'a remarqué.

A son humble avis, Heda ferait mieux de surveiller Wanheda que le yongon, qui jusqu'à preuve du contraire n'a encore montré aucun réel penchant pour les coutumes Skaikru et préfère s'intéresser au prochain moment où on lui changera ses langes qu'à la politique d'unification des Clans. Il a beau s'éloigner d'elle comme de la peste, il doit reconnaître qu'elle est plus facile à contrôler que sa blonde de mère.

Si celle-ci croit qu'il n'a pas remarqué son petit manège avec Belomi, elle se trompe fortement. Leur proximité ne dérange pas que lui d'ailleurs.

Heda ne le supporte pas non plus, le délinquant tombé du ciel. Elle voit d'un mauvais œil la relation qu'il a avec Wanheda, et lui voit d'un mauvais œil leur mariage, ça ne changera jamais.

Pour Titus, le gagnant de cette petite joute plus ou moins amicale ne fait aucun doute. Comme si il arrivait à la cheville d'Heda. En attendant, Belomi est invisible, et Titus commence à se dire qu'il n'a pas vu Wanheda depuis un bout de temps non plus.

Si il arrive à prouver que la proximité entre Wanheda et lui est outrageusement irrespectueuse pour Heda, il parviendra peut-être à rompre leur comédie de mariage, et à renvoyer la fille tombée du ciel chez elle, le plus loin possible de Polis.

Pour cela il lui faut un témoin. Heda ne le croira jamais si il accuse Wanheda d'aventures extra-conjugales sans preuves. Il trouve son témoin en un petit garde de palais dont il ne connait pas le nom, qui fait son travail de sentinelle dans le couloir menant à la chambre d'Heda, et devant il va se placer pour lui offrir un grand sourire.

« Ha yun, ai lukot »

Le garde le regarde avec des yeux plissés. Titus n'est pas habitué à faire des politesses, c'est vrai, mais tout de même. Si l'on se fie à son regard fuyant, on pourrait presque croire qu'il l'a mordu.

« Yu don sin Belomi in ? »

« Belomi est avec Wanheda, Fleimkepa. » répond sobrement le garde

Titus se retient de critiquer son choix de parler la langue des baga. Wanheda en a contaminé toute la tour.

« Où donc ? »

« Dans la partie Nord de la tour. Celle destinée à résister le mieux au froid de la saison blanche. »

Ces hommes tombés du ciel sont des pleutres, qui craignent même le froid.

La saison blanche est un peu rude, certes. Ça ne justifie pas vraiment que Wanheda se soit isolée dans l'aile la plus chaude de la tour. Avec Belomi de surcroit. Qu'est-ce qu'il ne donnerait pas pour les surprendre …

Le garde doit comprendre que les intentions de Titus ne sont pas très louables, puisqu'il fait un pas en avant vers lui, l'arme au poing et le regard ferme.

« Chit yu gaf ? »

Le retour au Trigedasleng est un peu familier au goût de Titus, mais il prend sur lui pour faire comme de rien. Il y a plus urgent à régler.

« Mafta emo op, ai op weron emo hos of. » tente Titus de sa plus grosse voix de Fleimkepa. Son autorité naturelle en prend un coup quand le garde refuse tout net.

« Osir job bilaik na shil na badan Heda op. Nou mafta breida Wanheda op ! »

Puis il se range contre le mur, signant effectivement la fin de leur conversation. Soit. Puisque Titus est le seul dans cette tour à se soucier de l'honneur d'Heda, il ira surprendre les deux infidèles seul.

Les marches menant à l'aile Nord de la tour du Commandant grincent sous son poids, et il doit ralentir pour être sûr que le bruit ne trahira pas sa présence.

Quand il arrive enfin en haut, il lui suffit d'un seul coup d'œil pour les apercevoir au loin tous les deux, en train de discuter l'air de rien, le bébé dans les bras de Wanheda.

De sa place, Titus peut voir l'espèce de couvre-chef tricoté par sa grand-mère que Wanheda lui a vissé sur la tête sous le sombre prétexte qu'il fait froid. Il retient un ricanement. Quelle genre de créature n'a même pas les cheveux nécessaires pour se couvrir le crâne ?

Bon, lui non plus, mais c'est différent. Parceque … parceque lui est un adulte. Il est capable de se faire pousser les cheveux, il choisit de se raser selon les traditions. Et il a de superbes tatouages sur le crâne pour remplacer le manque de cheveux, alors que l'enfant n'a que trois frisotis minables.

Il est important. Et il est le Fleimkepa. Ce bébé n'est rien du tout. Bon ce n'est pas tout à fait vrai – l'enfant est le yongon d'Heda, son héritage.

Le problème de cet héritage est qu'il se situe actuellement dans les bras de Wanheda, qui elle trône au milieu de la pièce qui regorge d'objets Skaikru en tout genre en signe de sa domination.

Belomi se tient debout sur le seul objet qui pourrait s'apparenter au Clan de naissance d'Heda, la peau d'un pauna que selon la légende, Wanheda a tué à mains nues – ce qui est entièrement faux, elle s'est servi d'une arme d'abord. Cette légende-là, comme toutes celles autour de Wanheda, est construite de toute pièce.

Malheureusement, en se tordant le cou pour essayer d'apercevoir une bonne raison à donner à Heda de répudier l'envahisseuse, Titus fait un faux mouvement qui le trahit.

Aussitôt Wanheda lève la tête vers lui, et remarquant sa présence, le gratifie d'un hochement de tête qui peut signifier bonjour comme va-t'en. Est -ce qu'elle vient de lui soupirer dessus ? Elle n'oserait pas, l'insolente …

Belomi redresse le dos comme s'il avait quelque chose à cacher, et Titus ne manque pas de le fusiller du regard en passant devant lui pour aller saluer bien bas, et bien malgré lui, Wanheda.

« Titus » sourit celle-ci « Belomi venait admirer la chambre de Jessie »

Titus retient un grincement de dents. Il ne supporte toujours pas le prénom qu'elles ont donné à l'enfant, si bien qu'il ne le prononce jamais. Une telle injure risquerait de lui écorcher la bouche. Jessie. Elles auraient dû lui donner un nom de Trikru, comme Fecos. Ou Ukron, comme le père de Titus. C'est joli Ukron. Ça sonne bien.

Ces hommes-là n'ont aucun goût.

« Je vois cela. » commente froidement Titus « Et la trouve-il à son goût ? »

Même si la question s'adresse à lui, c'est Wanheda qu'il regarde quand Belomi confirme. Il espère qu'elle se trahisse d'une manière ou d'une autre – d'un geste vers lui, d'un regard – mais elle ne laisse rien transparaitre.

Ou Wanheda est une excellente actrice, ou Titus se trompe sur la nature de leur relation, ce qui est impossible. Titus ne se trompe jamais.

Le regard satisfait de Wanheda sur lui tend à prouver le contraire, mais il y parviendra, il le sait. Et Wanheda n'aura que ses yeux pour pleurer quand Heda la jettera, elle et sa progéniture, loin de Polis et loin de sa vie.

L'investigation de Titus est coupée court cependant quand Belomi s'interrompt au milieu d'un discours quelconque, coupé par le bruit énorme qui envahit soudain la tour. Même l'enfant tourne la tête vers la fenêtre, attirée par le raffuts.

D'un seul coup, des gens se mettent à courir dans tous les sens, des voix s'élèvent, des hennissements de chevaux qui n'étaient pas là auparavant se font entendre par dizaines. Cela ne peut signifier qu'une seule chose.

Wanheda le sait aussi, à en croire la lumière qui illumine aussitôt son visage. Heda est rentrée plus vite que prévu.

« Wanheda » commence Titus, dans le vide parcequ'elle se dirige aussitôt vers la fenêtre, son enfant sur la hanche, pour vérifier ce qu'il se passe dehors.

« Clarke ? » demande Belomi, les bras ballants

Titus ne l'a jamais trouvé aussi inutile.

« Leksa est rentrée ! » Wanheda en sautillerait presque sur place. Si elle passe l'enfant d'Heda par la fenêtre dans sa joie enfantine, Titus en entendra parler jusqu'à la fin de ses jours. « Je vais aller la retrouver en bas ! »

Elle n'a pas le temps d'aller bien loin. La porte s'ouvre en grand sur Heda, ses deux épées encore dans le dos et sa longue cape rouge toute crottée et salie du long voyage à cheval. Apparemment il y a eu un peu de bagarre, et du sang noir a coulé parcequ'une nouvelle cicatrice est apparue sur le haut du nez d'Heda, mais elle a l'air, si ce n'est fatiguée, en parfaite santé.

Derrière elle apparait Indra, en nage comme si elle lui avait couru après, qui a l'air tout aussi révoltée que lui d'une telle démonstration. Elle a visiblement besoin d'un bain chaud - nul doute qu'Heda les a fait voyager elle et son escortes des jours entiers sans relâche pour arriver à Polis le plus tôt possible.

« Monin Heda » salue fortement Titus

Heda ne lui jette pas un regard. Pour peu, elle n'a même pas remarqué sa présence.

Son seul sourire est pour Wanheda, qui n'hésite pas à faire un pas en avant, son bras libre ouvert vers elle. Heda ne se le fait pas dire deux fois, et glisse dans l'étreinte que lui offre son houmon pour la serrer contre elle, dans un geste à la fois intime et scandaleux.

Titus est obligé de détourner les yeux pour ne pas voir la scène.

« Je pensais que tu ne rentrerais que dans dix ou vingt jours ! » s'exclame Wanheda, qui n'a aucune notion de retenue

« Vous me manquiez trop. » murmure Heda en retour

Titus s'étrangle. Viennent ensuite des bruits de bouche qu'il préférait ne pas avoir à ré-entendre un jour et qui ne cache nullement ce qu'elles sont en train de faire.

La seule bonne chose dans tout cela est que Belomi s'est curieusement effacé. Il n'y aura pas de flagrant délit d'adultère cette fois-ci, mais Titus ne désespère pas de le faire un jour.

Heda s'est enfin détachée de Wanheda pour s'intéresser au yongon, qui la regarde curieusement, en se demandant bien qui est cette étrangère revêtue de noir. Wanheda la transfère dans les bras du Commandant, et Titus a du mal à cacher son amusement quand l'enfant rouspète et remue dans tous les sens pour se défaire des bras du Commandant. Pour lui, c'est un signe évident que l'enfant a enfin choisi son camp – Skaikru et Wanheda – et qu'il faut s'en débarrasser sur le champ.

Sitôt qu'Heda lui chatouille le bout du nez cependant, l'enfant se met à rire et à rire encore, et pose sa tête sur son épaule, l'accueillant pour de bon chez elle.

Titus est outré. Et vaincu.

Par-dessus son épaule, il échange un regard circonspect avec Indra. Belomi est silencieux dans son coin, regardant la scène sans rien oser dire. Il comprend qu'eux aussi ne parviennent plus à lutter.

Titus a encore du pouvoir. Il n'avouera jamais sa défaite contre ces hommes-là.

Wanheda et le commandant sont dans un monde à part, mais l'enfant lève des yeux intéressés vers lui. Il lui semble que de sa place depuis les bras d'Heda, elle le nargue elle aussi.

Elle ne parle pas, mais Titus comprend très bien ce que son regard vil et perfide lui dit. Les traditions sont faites pour être brisées.

Titus consacrera sa vie si il le faut à lui prouver le contraire.


TRIG :

chinkova – barbe

aulana – étrangers

natrona – traitre

em ste ai houmon - elle est ma femme

Em nou na frag ai op - elle ne va pas me tuer

Em mebi ste spichen – elle ment peut-être

Hod yu rein daun - Fais attention à ta place

Ha yun, ai lukot – bonjour mon ami

Yu don sin Belomi in ? - est-ce que tu as vu Bellamy ?

baga – ennemi

Chit yu gaf ? – qu'est-ce que vous voulez ?

Mafta emo op, ai op weron emo hos of – suis les et regarde où ils vont

Osir job bilaik na shil na badan Heda op – notre devoir est de servir et de protéger Heda

Nou mafta breida Wanheda op - pas de suivre l'ami de Wanheda

Monin – Bienvenue