Je ne sais pas trop à quel point j'assume cet OS... Déjà, à la base ça devait être un texte court, presque un drabble, et au final il dépasse les 6000 mots... Il m'a envoûtée, c'est moi qui vous le dis !

Couverture par Sea-Rune, remerciez-lae pour ce chef d'œuvre d'art contemporain.

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Rencontre au PMU

Ce matin-là aurait dû ressembler à tous les autres. À six heures trente, le réveil de Mû, fringant professeur d'anglais dans un petit lycée privé de province, sonna. D'abord il grogna, visiblement peu convaincu par la nécessité de se lever. Au bout d'un quart d'heure cependant, son sens du devoir le rattrapa et il s'arracha péniblement à sa couverture, la traîtresse, qui s'efforçait de le garder prisonnier. À sept heures vingt-cinq, lavé et habillé, il mit sa cafetière en marche et deux tartines dans le grille-pain. Il ne manquait qu'une seule chose... Son journal ! La version quotidienne du Monde, qu'il récupérait tous les matins.

Il enfila rapidement ses chaussures et descendit les deux étages qui le séparaient du rez-de-chaussée où se trouvait sa boîte aux lettres. Bien évidemment, il oublia ses clefs. Un juron et quatre étages plus tard, il put enfin ouvrir la petite porte métallique... pour constater qu'à part deux publicités bravant son "stop pub" et une facture, la boîte était vide. Mû fronça les sourcils, tortillant avec agacement une de ses longues mèches mauves. C'était bien la première fois qu'il ne trouvait pas son journal le matin.

Que s'était-il donc passé ? Peut-être y avait-il un nouveau facteur, une nouvelle factrice qui ne connaissait pas encore bien le quartier et n'avait pas trouvé son immeuble ou sa boîte aux lettres ? Peut-être que le service des abonnements du Monde avait fait une erreur, une regrettable erreur qui lui coûtait sa lecture matinale... Il consulta sa montre. Avec toutes ces bêtises, il était presque sept heures cinquante. Il avait cours à neuf heures, avec une classe de première S. Bon, pas de panique, il avait tout juste le temps de passer au tabac-presse PMU du coin pour acheter l'édition du jour.

Il remonta au pas de course jusque chez lui, vérifia rapidement qu'il avait toutes ses affaires dans son sac. Clefs en main, porte ouverte prête à être franchie, il se retourna une dernière fois pour contempler son appartement vide et s'assurer qu'il n'avait rien oublié. À ce moment, son attention fut attirée par une enveloppe posée sur la commode de l'entrée et marquée d'un post-it "urgent".

"Mais oui !" s'exclama-t-il intérieurement. "Mon abonnement est arrivé à expiration et j'ai oublié de le renouveler !"

Bon, il s'occuperait de ça dès ce soir. Avec un peu de chance, il n'aurait pas à se déplacer au PMU plus de quelques jours d'affilée. Il hocha la tête pour lui-même, satisfait d'avoir trouvé une explication à la mystérieuse absence de journal dans sa boîte aux lettres, puis claqua sa porte, prêt à démarrer une nouvelle journée.

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Comme tous les matins, à huit heures tapantes, DeathMask poussa la porte de son PMU. Il était un client fidèle depuis près de cinq ans, venant tous les matins récupérer un paquet de clopes, un de MM's, une revue scientifique au hasard (sur n'importe quelle science, pas seulement les sciences dures) et une revue porno, à cause d'un pari fait avec son collègue et ami Aiolia. Ensuite, il se présentait pour huit heures trente à son labo, brandissant la revue compromettante comme un trophée. En échange, Aiolia lui payait le café, beaucoup trop ignoble selon DeathMask pour qu'il le paie directement.

- Salut, vieux ! lança-t-il au propriétaire, un colosse du nom d'Aldébaran.

Celui-ci, occupé avec un client, lui répondit d'un vague hochement de tête. Mais l'Italien ne se formalisa pas de cette attitude cavalière, son attention toute entière happée par ce client, qu'il n'avait jamais vu auparavant. Il s'en serait souvenu, avec ses longs cheveux violets et soyeux, sa silhouette élancée et altière, ses yeux d'un magnifique bleu cobalt... qui croisèrent ceux plus clairs de DeathMask. Oups.

Grillé pour grillé, il lui lança une œillade et un sourire en coin. L'inconnu rougit et fit volte-face, juste à temps pour récupérer la monnaie que lui tendait Aldébaran. Attrapant son journal, l'édition du jour du Monde, il se dirigea rapidement vers la sortie du PMU, apparemment pressé. Juste avant de pousser la porte, il se retourna une dernière fois vers DeathMask, qui agita en guise d'au revoir la revue qu'il tenait en main. Le visage de l'inconnu se tordit en une expression outrée, ce qui indiqua à l'Italien qu'il n'agitait pas le dernier numéro de Science & Vie sur les trous noirs. Oups.

Ricanant un peu, il régla rapidement ses achats, sans se formaliser du regard réprobateur d'Aldébaran, qui finit tout de même par lui glisser :

- Quand même, c'est un peu limite, il ne va pas revenir maintenant !
- Bah... répondit DeathMask en haussant les épaules, ignorant le petit pincement de regret qui tentait de le saisir.

Il sortit sa carte bleue, posa les deux magazines et son paquet de MM's sur le comptoir. Le propriétaire soupira puis laissa tomber. L'Italien était particulier, façon sympathique de dire qu'il était cru voire vulgaire. Mais il était sympathique. Bizarrement, la plupart des gens lui pardonnait facilement.

- Bon, ta marque habituelle de cigarettes ? demanda Aldébaran.
- Ouip. Des Marlboro à la menthe, comme tous les matins.

DeathMask régla ses achats, rangea les bonbons dans son sac avec les revues, mit les clopes dans sa poche de pantalon. Il hésita une demi-seconde avant de poser la question :

- Il t'a dit quelque chose ?
- Qui ça ? interrogea Aldébaran en fronçant les sourcils.
- Bah, le nouveau client, le mec mignon avec une chevelure de compétition. Tu sais, celui à qui j'ai fait peur.

Le patron haussa les épaules.

- Non, il ne m'a rien dit de spécial. Il avait l'air plutôt pressé.
- Hmmm... Dommage.

Petit silence, puis DeathMask salua son ami et sortit rapidement. Le laboratoire où il travaillait n'était pas très loin, mais tout de même. Mieux valait ne pas traîner, il finirait en retard, un désastre pour lui qui mettait un point d'honneur à être ponctuel quelles que soient les circonstances !

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Mû arriva à l'arrêt de bus juste à temps. Avec des gestes brusques, il monta à bord, s'y reprit à deux fois pour que sa carte de transport soit validée par la machine et alla s'asseoir au fond du véhicule. Ce sale type ! Ah, si il n'avait pas absolument besoin de son journal tous les matins, et si ce tabac-presse n'était pas sa seule option, il n'y remettrait jamais les pieds !

Il avait entendu la façon dont cet inconnu avait salué le vendeur : familiarité et amitié. C'était probablement un habitué, peut-être même venait-il tous les jours ! Le professeur d'anglais soupira. Il devait absolument se réabonner aujourd'hui, histoire de recommencer à recevoir ses numéros d'ici une ou deux semaines. Il ne pourrait pas supporter de croiser un type pareil plus longtemps, surtout s'il se mettait en tête de le draguer.

Bon, en temps normal recevoir un clin d'œil un peu polisson et très séducteur de la part d'un homme aussi séduisant que l'inconnu du PMU ne lui aurait certainement pas déplu, mais agiter comme ça un numéro de Dorcel... Inacceptable ! Toujours énervé, il faillit manquer son arrêt. Il descendit précipitamment, trébucha et se rattrapa de justesse. Il étouffa un juron en réalisant qu'il n'avait pas été loin de se casser la figure juste en face de son lycée. Il avait manqué de perdre toute crédibilité à cause de ce blanc-bec vulgaire ! Bordel, si il le recroisait dans ce foutu PMU, il l'ignorerait soigneusement, lui, sa barbe mal rasée et ses magazines X !

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Le bel inconnu aux cheveux violets revint le lendemain, à peu près à la même heure, toujours pour acheter un numéro du Monde. Cette fois-ci, DeathMask le précéda à la caisse, achetant comme d'habitude cigarettes, MM's, revue scientifique (cette fois quelque chose sur la civilisation étrusque) et magazine X. Il sentit le regard scrutateur, méfiant et réprobateur de son inconnu peser dans son dos et retint un rire.

Finalement, n'y tenant plus, il se retourna et lança d'un ton enjoué, en désignant le numéro d'Hot Videos :

- Rebonjour ! Pour ma défense, c'est à cause d'un pari avec un ami.
- Ah.

Polaire, comme réponse. Le sourire de DeathMask vacilla à peine. Il savait qu'il avait foiré sa première impression, alors ce n'était pas très étonnant. Il fallait juste qu'il se rattrape d'une manière ou d'une autre.

- Et vous ? demanda-t-il avec amabilité pendant que le Tibétain payait son journal. Fan du Monde ? Nouveau dans le quartier peut-être, je ne vous avais jamais vu avant...

Mû fixa l'Italien pendant quelques secondes, à la fois méfiant et agacé. Si il croyait pouvoir le mettre dans sa poche avec une vague excuse et deux sourires ultra-bright, c'était loupé. Le professeur comptait bien lui faire payer son comportement scandaleux de la veille.

- J'habite ici depuis presque dix ans, répliqua-t-il froidement. Et oui, j'aime Le Monde, c'est un bon quotidien. Mais je ne vois pas en quoi ça vous concerne ?

DeathMask haussa les épaules, acceptant de bonne grâce la rebuffade.

- J'étais simplement curieux... répondit-il doucement.

Ils sortirent du PMU dans un silence inconfortable. Ils piétinèrent quelques instants, puis DeathMask indiqua vaguement une direction et marmonna une suite de syllabes où se détachaient seulement les termes "travail" et "retard". Sur un dernier hochement de tête ils se séparèrent.

L'Italien arriva au labo plongé dans ses pensées. La majorité de ses collègues entourait la machine à café. DeathMask les salua distraitement. Il passa discrètement son magazine à Aiolia, qui ricana pendant que Shura, son compagnon, secouait la tête avec une moue découragée, ayant depuis longtemps renoncé à leur faire remarquer leur immaturité.

- Et encore un café gratuit pour toi aujourd'hui, mon vieux ! s'exclama Aiolia en rangeant la revue compromettante dans son cartable en cuir.
- Hmm hmm.

Le Grec remarqua aussitôt que son meilleur ami n'était pas comme d'habitude. Il fronça les sourcils, se demandant quel genre d'événement avait bien pu rendre l'insouciant Italien si sérieux et absorbé. Soudainement, leurs années de fac lui revinrent en mémoire, ainsi qu'une fille, Héléna, l'ex que DeathMask avait le plus aimée et qu'il avait même épousée.

- Toi, toi, toi, déclara Aiolia avec emphase, tu as rencontré quelqu'un !
- ... Peut-être, finit par répondre l'Italien avec un sourire.
- C'est qui ? s'enthousiasma son meilleur ami. Est-ce que je le ou la connais ?
- À vrai dire, ricana DeathMask, je ne connais pas encore son nom moi-même !

Sur ce, il récupéra le café qu'Aiolia venait de demander à la machine et s'éloigna, ignorant les questions incrédules de son meilleur ami et très fier de son petit effet.

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"Simplement curieux, mes fesses !" songea Mû en s'installant dans la salle du self réservée au personnel du lycée. "Enfin, j'ai envoyé la lettre de réabonnement. Encore dix jours, peut-être moins, et je n'aurais plus à remettre les pieds dans ce PMU..."

Dubitatif, il inspecta son plateau. Du riz un peu salé et de la palette à la diable. En entrée, une salade de pommes de terre farineuses ; en dessert, un yaourt avec son sachet de sucre. Il soupira. Il fallait vraiment qu'il prenne l'habitude de se préparer des en-cas, ça lui éviterait d'infliger ça à son estomac.

- Tu chipotes encore ?
- Aiolos, sourit Mû.

Son collègue, professeur de mathématiques, s'installa en face de lui. Lui avait choisi une soupe en entrée et une part de tarte aux pommes en dessert. Ils se regardèrent et soupirèrent de concert, aussi peu enthousiastes l'un que l'autre.

- Bon, quand faut y aller... plaisanta Aiolos en attrapant sa cuillère à soupe. Au fait, tu sais pas la meilleure ?
- Quoi ?
- J'ai reçu un message de mon frère, ce matin...
- Aiolia ?

Le visage de Mû s'éclaira. Il connaissait les deux frères depuis l'enfance, leurs familles étant amies ; Aiolia en particulier avait été un cousin pour lui, qu'il retrouvait avec plaisir tous les étés. Mais, en grandissant, ils s'étaient perdus de vue. Par hasard, Mû avait renoué avec Aiolos lorsqu'il avait postulé pour enseigner dans ce lycée. Et, par ricochet, il avait revu Aiolia.

- Qui d'autre ? sourit l'aîné des frères.
- Que t'a-t-il dit ? demanda Mû avec curiosité.
- Son meilleur ami est amoureux... d'une personne dont il ne connaît même pas le nom !
- C'est possible, ça ?
- Apparemment...

Le Tibétain sourit, amusé. Il n'avait jamais compris le truc du coup de foudre, les gens tombaient amoureux comme ça, d'un claquement de doigt, sans rien savoir ou presque de l'autre... un peu comme son inconnu du PMU, qui lui faisait des clins d'œil et essayait de se racheter une image en voyant qu'il l'avait froissé. Enfin, son inconnu n'était certainement pas amoureux de lui. C'était probablement un dragueur invétéré. Il était peut-être même déjà en couple et recherchait juste un peu d'excitation en brisant des interdits.

Soudain, Mû réalisa qu'Aiolos s'était tu et semblait attendre une réponse de sa part. Embarrassé, il dut avouer à son ami que, plongé dans ses pensées, il n'avait rien entendu. Le Grec sourit avec indulgence :

- Ne t'inquiète pas, ce n'était rien d'important de toute façon...
- Si, si, protesta faiblement Mû.
- Mais non, répondit fermement Aiolos. Et je te pardonnerais complètement si tu me révèles ce qui t'obsède comme ça...

Le professeur d'anglais hésita quelques secondes, puis se jeta à l'eau, un peu gêné par la futilité de l'objet de ses pensées.

- C'est un peu ridicule, commença-t-il. Hier et aujourd'hui, je suis allé au tabac-presse du coin acheter Le Monde, puisque j'avais oublié de renouveler mon abonnement.
- Ça ne te ressemble pas, ricana Aiolos. D'habitude tu t'y prends deux semaines en avance.

Pour toute réponse, Mû haussa les épaules. Après quelques bouchées de riz trempé dans la sauce à la diable, il reprit :

- Et à chaque fois que j'ai mis les pieds dans ce fichu PMU, j'y ai croisé le même énergumène. Teint basané, cheveux bleus, courts, yeux idem. Je crois qu'il vient acheter ses clopes et son porno du jour...

Le Tibétain fit une pause, grimaça et précisa, par soucis d'honnêteté :

- Enfin, il achète aussi des MM's et une revue plus "sérieuse" - aujourd'hui quelque chose sur l'histoire. Et il m'a dit que le magazine X, c'était un pari.
- Et bien, vous avez l'air de bien vous entendre !
- Pas du tout ! se récria Mû. Hier, quand je l'ai rencontré pour la première fois, il s'est montré extrêmement impoli et lourd dans sa drague...
- Et aujourd'hui ?
- Il a essayé de se faire pardonner.

Aiolos attendit quelques secondes que son ami précise sa pensée, mais Mû semblait considérer qu'il avait tout dit sur le sujet. De toute évidence, parler de cet homme l'agaçait. Cependant, le Grec sentait que cet énervement était un peu trop enflammé pour évoluer en indifférence. Si l'inconnu de Mû jouait bien son jeu et parvenait à faire oublier sa mauvaise première impression, alors tout était possible...

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En arrivant devant le PMU pour la troisième fois de la semaine, le Tibétain ne put s'empêcher de chercher l'autre du regard. En vain. Mû haussa les épaules. Il aurait dû s'y attendre : ayant cours à huit heures ce matin-là, il avait dû passer au tabac-presse beaucoup plus tôt... Si l'inconnu venait vers huit heures, comme la veille et l'avant-veille, alors ils ne se croiseraient pas...

Un peu déçu quand même - il était curieux de savoir ce que l'autre aurait essayé pour se faire pardonner - , il entra et chercha des yeux le numéro du jour du Monde. En vain, encore une fois. Décidément, rien n'était à sa place ce matin !

- Vous cherchez le Monde ? lui demanda une voix aimable.

Mû sursauta, se retourna. Le propriétaire se tenait derrière lui, un sourire chaleureux aux lèvres.

- Je suis désolé, continua-t-il, mais on ne m'a pas encore livré les numéros d'aujourd'hui...
- Ah ?
- Oui, expliqua le buraliste d'un air désolé, les livraisons ont lieu un peu plus tard... Pour les numéros du jour même, mieux vaut venir à partir de huit heures.
- Ah bon, répondit Mû.

C'était ennuyeux, ça. Il avait quatre heures à assurer ce matin, deux dans l'après-midi... et vu la longueur de sa pause déj', il ne pourrait pas repasser avant la fin de sa journée.

- Hum... hésita-t-il. Si je repasse vers dix-sept heures, vous pensez que vous en aurez encore ?

Aldébaran éclata de rire :

- J'ai toujours des invendus, ne vous inquiétez pas ! Et si vraiment ça vous rassure, je peux vous en mettre un de côté.

Mû hocha la tête avec reconnaissance :

- Merci, ce serait parfait ! Je repasse vers dix-sept heures alors...
- Pas de souci, bonne journée !
- Bonne journée à vous aussi !

Le professeur d'anglais sortit d'un pas pressé, heureux d'avoir la garantie de trouver un exemplaire du Monde à son retour du boulot. Tout de même, ce n'était pas très pratique... Il avait hâte de recevoir à nouveau ses numéros directement dans sa boîte aux lettres !

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Ce matin-là, lorsque DeathMask entra à son heure habituelle, son inconnu n'était nulle part. Un peu déçu, il récupéra sans conviction ses achats.

- Quelque chose ne va pas ? lui demanda Aldébaran en fronçant les sourcils.
- Quoi ?
- Et bien, ça ne te ressemble pas de prendre une revue de vulgarisation pour enfants, répondit le buraliste en agitant le numéro d'Archéo Junior que l'Italien avait posé sur son comptoir.

Il se tut quelques instants, examina le second magazine de DeathMask et reprit :

- Quant à ça, ce n'est pas du X, mais le numéro spécial d'un mensuel féminin, consacré à la lingerie éthique.
- Merde ! jura l'Italien. Merci de me le dire, j'ai failli ne pas avoir de café ce matin !

Rapidement, il alla remplacer les deux revues, avant de revenir vers son ami, un sourire aux lèvres. Cependant, le sourcil d'Aldébaran restait froncé.

- Quoi encore ? lui demanda l'Italien. J'ai pris des Haribo à la place des MM's ?
- Et bien, c'est vrai qu'il y a ça, fit Aldébaran en posant un paquet de Marlboro menthe sur le comptoir. Mais surtout, tu n'es pas dans ton assiette et... je m'inquiète un peu, acheva-t-il après une légère hésitation.

Embarrassé, DeathMask reposa les bonbons à leur place, récupérant au passage des friandises habituelles. La sollicitude d'Aldébaran le surprenait un peu. Certes, ils étaient proches, mais le laborantin n'avait jusque là pas vraiment considéré le buraliste comme un ami intime. Il sortit sa carte bleue pour régler ses achats, heureux de voir que le Brésilien n'insistait pas, le laissant répondre à son rythme.

- C'est rien, finit-il par dire en récupérant le ticket de caisse. C'est juste… Il n'était pas là, aujourd'hui.
- Qui donc ?
- Bah, tu sais bien ! Le beau mec avec les cheveux mauves qui vient depuis quelques jours. J'aurais aimé le voir.

Aldébaran sourit :

- Il t'a tapé dans l'œil, à ce que je vois…
- … Un peu. Il n'est pas venu, aujourd'hui ?
- Si, mais trop tôt, je n'avais pas encore reçu son journal.

Le buraliste hésita. Ce n'était pas très pro de révéler ce genre de choses, même à un ami et client de longue date, même pour la bonne cause. Mais, en voyant la mine déçue de DeathMask, il craqua.

- Si on me pose la question, je ne t'ai rien dit, l'avertit-il d'abord. Ton inconnu doit repasser ici vers dix-sept heures afin de récupérer son exemplaire du Monde, souffla-t-il.

Le visage de l'Italien s'illumina. En voyant cela, Aldébaran se dit qu'il avait pris la bonne décision.

- Dix-sept heures, répéta le laborantin en récupérant ses achats. Dix-sept heures…

Il n'ajouta rien, se contentant de hocher la tête en se caressant le menton. Soudainement, il salua Aldébaran, fit volte-face et sortit du magasin d'un pas vif. Dix-sept heures… Il faudra qu'il négocie avec Saga, son chef, pour partir un peu plus tôt, mais ça ne poserait certainement pas de problème, DeathMask étant, malgré son obstination à ramener des revues X au boulot, un employé modèle. Un grand sourire aux lèvres, l'Italien poussa la porte du laboratoire. Dix-sept heures… C'était décidé, il y serait !

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Lorsque Mû poussa la porte du PMU, peu après dix-sept heures, DeathMask l'y attendait, faisant de son mieux pour avoir l'air passionné par le numéro de Philosophie Magazine qu'il feuilletait négligemment.

- Bonsoir, salua Mû, un peu étonné tout de même de rencontrer ici "son" inconnu à une heure si inhabituelle.
- Bonsoir, lui répondit Aldébaran avec naturel.

Le professeur d'anglais hocha la tête, ayant déjà repéré l'emplacement du journal sur le rayon. Il aurait pu prendre rapidement le numéro du jour, l'amener au comptoir, payer et partir, s'enfuir presque. Une part de lui considérait qu'il s'agissait là de la seule conduite raisonnable à tenir, et qu'au lieu de détailler discrètement le profil de son inconnu en feignant de s'intéresser au Figaro, il devrait plutôt rentrer chez lui, lire son journal puis corriger les copies probablement médiocres des Terminales ES. Cependant, une autre partie de son esprit n'était pas d'accord. Et pour l'instant, c'était elle qui gagnait.

L'inconnu se tourna brusquement vers lui, ayant probablement senti son regard peser sur lui. Mû rosit, un peu gêné. Cela ne lui ressemblait pas de mater comme ça, mais cet homme dégageait un charme magnétique, comme une panthère noire. Souple, féroce, puissante, mortelle. Et inattendue. Le Tibétain ne sut en fait pas trop ce qui le surprit le plus : qu'ils se soient croisés ce jour à cette heure, ou que l'inconnu, après lui avoir décoché un clin d'œil séducteur - visiblement, ses ambitions de se faire pardonner n'étaient plus d'actualité - , s'avance à présent vers lui, main tendue et sourire aimable aux lèvres.

- Nous nous croisons une fois de plus ! s'exclama DeathMask en feignant l'étonnement face à une telle coïncidence. Bonsoir, monsieur… Monsieur ?
- Ariès. Mû Ariès, répondit l'homme aux cheveux mauves après une brève hésitation.
- Ariès… marmonna l'Italien. Ariès… Comme l'historien* ?
- C'est mon homonyme oui, s'amusa Mû. Je vois que vous connaissez vos classiques.

DeathMask haussa les épaules :

- Je suis sûr que je ne suis pas le premier à vous poser la question.
- Certes, mais d'habitude ce sont plutôt des collègues profs en histoire qui me sortent cette référence !
- Oh, vous êtes professeur ? demanda l'Italien, avide d'en apprendre plus sur cet homme qui, il devait l'avouer, avait occupé une bonne partie de ses pensées ces derniers jours.
- Professeur d'anglais en lycée, confirma Mû avec un sourire. Et vous, vous êtes… ?

DeathMask s'inclina un peu théâtralement et se présenta :

- DeathMask Acubens, technicien de laboratoire !
- DeathMask ? ne put s'empêcher de s'étonner Mû. C'est… particulier comme prénom.
- Ma mère a toujours aimé l'originalité, ricana l'Italien. Mon petit frère par exemple, s'appelle Aphrodite. Et je ne sais par quel miracle, mais elle est tombée les deux fois sur le même officier d'état civil compréhensif. Tout juste a-t-il exigé pour moi que DeathMask ne soit qu'un deuxième prénom. Ma mère a cédé, mais refuse catégoriquement d'utiliser mon premier prénom.

Le Tibétain hocha la tête, amusé. Finalement, ce DeathMask était plutôt sympa et aimable.

- Vous ne prenez pas de porno, cette fois-ci ? interrogea Mû en remarquant le Philosophie Magazine toujours dans la main du laborantin.

L'Italien se passa une main dans les cheveux, légèrement embarrassé :

- Non. C'est juste pour un pari. Je ramène un truc X à mon meilleur ami, et en échange il me paie le café au boulot. Là, je suis juste revenu comme ça, et ce magazine m'a fait de l'œil…

Un mensonge. DeathMask se fichait bien d'apprendre dix techniques de méditation pour gérer son stress. Mais tant pis, c'était toujours mieux que d'avouer qu'il avait tiré les vers du nez à Aldébaran et qu'il avait attendu pendant près d'un quart d'heure que le Tibétain vienne chercher son journal, juste pour pouvoir lui parler. Les deux hommes continuèrent à bavarder un peu en réglant leurs achats, sous l'œil pétillant d'Aldébaran qui faisait de son mieux pour rester sérieux, professionnel, indifférent. Quelques minutes plus tard, et sans l'avoir vraiment réalisé, DeathMask était sur le trottoir devant le PMU. Il avait fait la connaissance de son inconnu, appris son nom, son métier, et qu'il aimerait adopter un chien lorsqu'il aurait un appartement un peu plus grand. Il hésita, puis se jeta à l'eau :

- Hum, je me demandais, heu… Qu'est-ce que tu dirais si je te proposais de se revoir un de ces jours ? Et pas ici, hein, même si on peut s'y croiser tous les jours si tu viens vers huit heures, s'embrouilla-t-il.

Mû sourit et acquiesça doucement. Ces quelques minutes de conversation avaient suffi à le convaincre que DeathMask, malgré ses manières cavalières, était un homme charmant, drôle et intelligent.

- Ce serait avec plaisir, répondit-il. Nous sommes jeudi donc… Que dirais-tu de demain soir ?

L'Italien grimaça, déçu.

- Ça… va être compliqué, lança-t-il d'un air désolé. C'est moi qui m'occupe du petit ce week-end et jusqu'à vendredi prochain, alors je pensais plutôt attendre la semaine prochaine.
- Oh, fit Mû, un peu déçu.

La semaine prochaine, c'était quand même loin… Puis la première partie de la phrase le heurta de plein fouet.

- Minute, lâcha-t-il, interloqué. "Le petit" ?

DeathMask cligna des yeux. Ah. Oui. Il avait négligé ce détail dans leur conversation. En même temps, la question n'avait pas été abordée, de près ou de loin.

- Oups, j'ai oublié de le mentionner, marmonna-t-il. Je suis papa d'un petit garçon de sept ans, il s'appelle Kiki.
- Une idée de ta mère ? ne put s'empêcher de lâcher Mû.
- Non, de la sienne, rétorqua DeathMask en éclatant de rire. Héléna est une sacrée dame, et ma meilleure amie depuis notre divorce. Et en vrai, Kiki n'est qu'un surnom, qui lui va super bien d'ailleurs. Son prénom complet, c'est Kilian.

Le Tibétain rit doucement :

- C'est un beau prénom. Et pour notre rendez-vous, je comprends, mieux vaut décaler à la semaine prochaine.
- Merci, répondit DeathMask, un sourire franc illuminant son visage. Je vais te passer mon numéro, tu m'enverras un SMS ce soir pour qu'on en reparle, là je dois repasser au boulot pour une urgence.

Mû acquiesça avec enthousiasme et enregistra scrupuleusement ce nouveau contact, pressé d'être chez lui afin de composer le premier message qu'il enverrait à DeathMask. Les deux hommes se séparèrent sur un dernier sourire, l'Italien s'éloignant d'un pas pressé pour retourner au labo. Bien que conciliant, Saga avait tout de même exigé qu'il repasse avant la fermeture des bureaux, histoire de vérifier qu'il n'avait rien reçu d'important.

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De retour chez lui, Mû se laissa tomber dans son canapé, encore un peu sonné par les derniers rebondissements de l'après-midi. Déjà, il avait rencontré quelqu'un. L'inconnu du PMU. Qui s'appelait DeathMask, enfin c'était son deuxième prénom, le premier n'étant utilisé par personne. Et qui achetait un magazine porno tous les matins, afin que son meilleur ami lui paie un café infecte au travail. D'ailleurs, le travail... Mû ne se serait jamais douté que l'homme à la veste en cuir, au teint basané et à la barbe de trois jours bossait dans un laboratoire. Comme quoi, il ne fallait pas se fier aux apparences. Oh, et il avait un gamin.

Ses yeux se perdirent dans le plafond de son appartement, uniformément blanc. Un de ces jours, il faudrait qu'il décore un peu. Sa propriétaire n'accepterait jamais qu'il repeigne avec des couleurs plus joyeuses, mais elle ne dirait probablement rien s'il accrochait des tentures.

"Faudra que je passe un coup de fil à Shaka", songea-t-il en tournant et retournant une mèche de cheveux entre ses doigts. "Il me semble qu'il avait ramené pas mal de grands tissus de son dernier voyage en Inde..."

Il cligna des yeux, sortit de sa rêverie. Sérieusement, la décoration de son plafond, c'était tout ce qu'il avait trouvé ? Il soupira, attrapa son portable. Allons, il n'avait plus quinze ans ! Il était ridicule d'hésiter ainsi à envoyer un simple message à un potentiel petit ami. Il sélectionna le contact de DeathMask, toucha l'option "envoyer un message" et se retrouva face à son clavier virtuel prêt à écrire. C'était bien le seul. Mû, lui, n'arrivait pas à trouver les mots. Même pas un seul.

"Bonjour" n'était pas adapté quand on écrivait un message dans la soirée. "Bonsoir" était un peu trop formel. "Salut", pas très élégant. "Hello", un peu enfantin aux yeux du professeur - et puis il enseignait l'anglais, DeathMask trouverait certainement cela cliché. "Coucou"... n'y pensons même pas, quelle horreur.

Il rejeta son téléphone à l'autre bout du canapé, retournant examiner les trois fissures qui cassaient la monotonie du plafond - et justifiaient d'autant plus de le redécorer. De temps en temps, comme aimantés, ses yeux s'égaraient du côté du petit rectangle blanc, avant de revenir résolument se perdre ailleurs. Au bout d'un moment, lassé de ce va-et-vient, il se leva. Pendant une bonne minute il resta là, debout devant son canapé, le regard rivé à son téléphone. Puis il abandonna et partit dans la cuisine se faire un casse-croûte. Au pire, il recroisera DeathMask demain matin, au PMU.

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La sonnerie de son portable réveilla DeathMask en sursaut. Bordel... Il s'était endormi en oubliant de le mettre en silencieux, espérant jusqu'au dernier moment recevoir un message de Mû... Rien. Il grogna. Il espérait que ce n'était qu'un oubli, mais n'y croyait pas vraiment. Qui oublierait ce genre de chose ? Même lui, qui pouvait être assez désinvolte, avait un peu de mémoire pour ça. Les yeux encore embrumés, il vérifia l'heure. Trois heures trente du matin. Bordel...

Il roula sur lui-même, attrapa son portable. La lumière de l'écran l'éblouit. Il cligna des yeux en râlant. Ça avait intérêt à être important, putain. Si c'était du spam ou une connerie d'Aiolia, sérieusement, il allait se mettre en rogne. Peu à peu, il s'habitua à la luminosité crue de l'écran. En bâillant, il déverrouilla son portable. Un nouveau SMS, numéro inconnu.

"Je savais pas quoi dire. Je passerais vers huit heures au PMU demain, on se retrouve là ?"

DeathMask sourit.

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Mû arriva au PMU vingt minutes avant l'heure dite. Nerveux, il fit de nombreux allers-retours sur le trottoir avant de se décider à entrer. À l'intérieur, il tourna en rond, feuilletant un magazine, le reposant, s'intéressant aux cartes postales toutes plus kitsch les unes que les autres, jusqu'à ce qu'Aldébaran finisse par lui demander :

- Puis-je vous aider ? Vous cherchez votre journal ?

Le professeur sursauta, rougit.

- Heu... Non, je... Pour tout vous dire, j'attends quelqu'un.

Aldébaran haussa un sourcil :

- Dans un bureau de tabac ?
- Et bien... Oui... Désolé ?

Le buraliste éclata de rire :

- Ne vous excusez pas, voyons, c'est un lieu de rendez-vous comme un autre.

Il fit une pause, se demanda si poser cette question ne serait pas indiscret, puis se jeta à l'eau :

- Et... Excusez-moi si je suis indiscret, mais la personne que vous attendez, c'est DeathMask ?
- Je... Comment est-ce que vous savez que...
- Bah alors, Aldébaran, on embête sa clientèle ?

Les deux hommes se retournèrent avec un bel ensemble, ce qui fit rire l'Italien. Celui-ci venait de pousser la porte du PMU, heureux d'y trouver son plus-si-inconnu-que-ça aux cheveux mauves.

- Bonjour, DeathMask, finit par le saluer le buraliste.

Ils se serrèrent la main, puis Aldébaran s'écarta, sentant qu'il ferait rapidement tâche. Le laborantin se tourna vers Mû avec un sourire amusé :

- Tu envoies toujours tes messages à trois heures et demi du matin ?

Embarrassé, le Tibétain se mordilla la lèvre.

- Juste les plus importants, répondit-il en rougissant. Désolé, je t'ai dérangé ?
- Tu m'as carrément réveillé, oui, ricana l'Italien. Mais c'était pour la bonne cause, ajouta-t-il.

Petit silence.

- Alors, euh, reprit Mû. Tu... tu as bien dormi ?
- Haha, sérieux ? À part l'incident que nous venons d'évoquer, comme un loir.

Le professeur s'empourpra. Quelle question idiote avait-il trouvé le moyen de poser... Il était ridicule.

- Et toi, continua DeathMask, niveau sommeil ? Laisse-moi deviner, tu n'as pas beaucoup dormi ?
- Nuit blanche, confirma Mû d'un air lugubre. Ma question était vraiment nulle, soupira-t-il.
- Je ne suis pas forcément doué pour faire la conversation, répondit l'Italien en haussant les épaules. Et puis, pour être sincère, je l'ai trouvée assez drôle.
- Promis, grimaça Mû, je ne recommencerais pas ce genre de fantaisies.

Voyant un air d'incompréhension se peindre sur le visage de son vis-à-vis, le professeur s'empressa de préciser :

- Les messages à trois heures du matin, je veux dire.
- Oh. Franchement, ça me dérange pas tant que ça, même si on gardera les longues conversations nocturnes pour les week-ends où je n'ai pas mon gamin à la maison...
- Je, hum... Pour ces week-ends là, on n'aura peut-être pas besoin de s'envoyer des SMS, enfin, je... Tu pourras venir chez moi ou l'inverse, enfin...

Le reste se perdit dans une avalanche embrouillée de mots. DeathMask sourit avec tendresse. Ça faisait longtemps qu'il n'avait pas craqué comme ça sur quelqu'un. Et le meilleur, c'est qu'apparemment c'était réciproque. Oui, ça faisait longtemps.

- J'adorerais, répondit-il simplement.

Il ne savait pas trop à quoi, d'ailleurs. Une telle poussée de niaiserie ne lui ressemblait pas, mais il lui semblait qu'il adorerait tout ce que Mû pourrait proposer. Ils se regardèrent, sourire aux lèvres, un peu hésitants. Un toussotement les sortit de leur petite bulle. Brusquement, DeathMask réalisa qu'il était presque huit heures et quart. Son compagnon se rendit compte qu'ils n'étaient pas tout à fait seuls - ne l'avaient jamais été.

Un peu gêné, Aldébaran se tenait derrière son comptoir. L'Italien toussota. Mû attrapa le numéro du Monde qu'il était accessoirement venu chercher. De son côté, DeathMask parcourut d'un regard vide les étagères consacrées aux revues scientifiques.

- Tiens, lui suggéra Mû en lui tendant un magazine sur les dernières découvertes à Pompéi. Le thème n'est pas original, mais...
- C'est parfait ! sourit le laborantin, heureux. Bon, ensuite...

Son regard monta vers le rayon X. Mû grimaça :

- Pour ça, ne compte pas sur moi.
- Je vais faire comme d'habitude alors, soupira DeathMask d'un air de regret. En prendre un au hasard !
- Pff... Dans ce cas, lança le Tibétain sur un ton inspiré, tu devrais prendre... le septième à partir de la gauche !
- Hum, du coup ça nous fait... Triple X ! Jamais acheté encore, mon meilleur ami me dira ce qu'il en aura pensé...
- Ah, parce qu'il les lit ?
- Bien sûr ! Avec son mec, pour rigoler... Ne m'en demande pas plus, j'ai toujours évité de chercher des détails, j'aurais pu en trouver...

Mû ricana. Oui, lui aussi aurait préféré ne pas se montrer curieux. Soudainement, une pensée lui passa par la tête, augmentant son amusement.

- Tu sais pas la meilleure, DeathMask...
- Quoi donc ?
- Le frère d'un de mes potes fait pareil.
- Comment ça ?
- Et bien, lire des magazines porno pour le fun avec son compagnon.
- Sérieusement ?

DeathMask éclata de rire :

- Moi qui pensais qu'Aiolia était un cas unique au monde !
- Tiens, c'est fou, le frère de mon ami a exactement le même prénom...

Pause.

- Le frère de mon ami a exactement le même prénom que ton meilleur ami, répéta Mû.
- Euh... Aiolia a bien un frère aîné, dit lentement DeathMask.

Petit silence.

- Me dis pas qu'il s'appelle Aiolos, ce frère aîné, fit Mû sur le ton de la plaisanterie.
- Haha, et si c'était le cas ? répondit l'Italien sur le même ton.

Silence.

- Sérieusement ? demanda le professeur. Je connais Aiolia et Aiolos depuis l'enfance, et Aiolos est un de mes collègues, il est professeur...
- ... de maths ?
- ... Oui.

Une pause, le temps de poser leurs achats sur le comptoir, d'ajouter les MM's et les Marlboro menthe de DeathMask, qui croisant le regard discrètement réprobateur de Mû se promit d'essayer d'arrêter de fumer. L'Italien insista pour payer pour eux deux. Ils sortirent doucement du PMU, un peu abasourdis par cette coïncidence. Puis Mû se rappela la conversation qu'il avait eu avec Aiolos deux jours auparavant. Son ami avait mentionné Aiolia, qui lui avait raconté que son meilleur ami était tombé amoureux d'une personne dont il ne connaissait pas le nom. Or, apparemment, DeathMask était le meilleur ami d'Aiolia...

Mû rougit. Deux jours auparavant, Death' ne connaissait certainement pas son nom.

- Je croyais que ce genre de choses n'arrivait que dans des sitcoms à la con, marmonna l'Italien sans pouvoir s'empêcher de sourire.
- T'as vraiment craqué sur moi alors que tu ne connaissais pas mon prénom ? demanda Mû sans réfléchir.

Il piqua un fard. Quelle bourde. Aiolia avait peut-être exagéré l'histoire, ou Aiolos... Et lui qui posait la question !

- D'où tu sais ça, toi ? lui rétorqua DeathMask d'une voix étrange.

Le Tibétain lui jeta un coup d'œil, pour constater que l'Italien rougissait, embarrassé. Mû sourit, amusé et attendri.

- Aucune importance, répondit-il avec un petit geste de la main.

Il jeta un coup d'œil à sa montre, sursauta. Huit heures vingt-cinq !

- Heu... Tu n'es pas censé commencer ta journée à huit heures et demi ? demanda-t-il lentement.
- Merde ! jura DeathMask. Si ! Je file !

Sans rien ajouter, il partit à toute vitesse. Mû le vit remonter la rue, ralentir, s'arrêter, hésiter... Après quelques secondes, l'Italien se retourna, revenant vers son compagnon.

- Foutu pour foutu... marmonna-t-il en arrivant près de lui. C'est pas des plus romantiques, mais on peut considérer ça comme notre premier date, non ?
- Heu... Oui.
- Alors, je... Je ne voulais pas partir sans t'avoir embrassé... si tu es d'accord, bien sûr.

Mû le fixa intensément quelques secondes. Sous ce regard, DeathMask se sentit presque intimidé, ce qui lui arrivait pourtant rarement.

- Je me disais bien qu'il manquait quelque chose à notre premier rendez-vous, dit doucement le Tibétain en l'enlaçant.

Ils s'embrassèrent, enfin.

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Quatre jours plus tard, à sa grande satisfaction, Mû recommença à recevoir ses numéros du Monde chez lui, par la Poste, tous les matins. Il ne remit plus jamais les pieds au PMU, même lorsque, deux mois plus tard, suite à son emménagement chez DeathMask, il dut attendre une dizaine de jours que le service des abonnements prenne en compte sa nouvelle adresse.

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Note :

*Philippe Ariès (1914-1984), historien français ayant notamment travaillé sur l'enfant et la vie familiale sous l'Ancien Régime.